« La souffrance spirituelle est de celles que l’on traverse »

Entretien 

Sociologue, spécialiste de la fin de vie, Tanguy Châtel étudie la question de la souffrance spirituelle qui peut être mieux accompagnée qu’on ne le croit.

  • Recueilli par Florence Chatel, 
« La souffrance spirituelle est de celles que l’on traverse »
 
 La souffrance spirituelle est beaucoup plus simple à accompagner qu’on ne le croit. Elle suscite une qualité de présence qui va permettre de savourer encore quelque chose de très profond dans l’existence.DOROTHÉE QUENNESSON DE PIXABAY

Tanguy Châtel, sociologue, est l’auteur de Vivants jusqu’à la mort. Accompagner la souffrance spirituelle en fin de vie, Albin Michel, 248 p., 19 €.

La Croix : « À quoi bon », « Autant en finir »… Ces mots expriment, selon vous, une souffrance spirituelle. Qu’entendez-vous par là ?

Tanguy Châtel : La souffrance spirituelle est une notion admise dans le cadre général des soins palliatifs. Si l’on repart de l’étymologie, « spirituel » vient de « souffle ». Par ailleurs, le mot « religion » vient de relegere qui veut dire « relire », mais aussi de religare, « relier ». La souffrance spirituelle s’articule autour de ces deux notions de continuer à ressentir du souffle et du lien. À l’heure du dernier souffle, qu’est-ce qui donne du souffle à la vie ? Comment est-ce que je me sens en lien avec moi-même, avec les autres, avec Dieu éventuellement ?

Comment répondre à cette souffrance ?

T. C. : La souffrance spirituelle n’est pas de celles que l’on fait cesser, mais de celles que l’on traverse, accompagné. La première condition est de soulager les douleurs physiques de la personne parce que, quand elle a mal, la douleur prend toute la place. Ensuite, la souffrance spirituelle est beaucoup plus simple à accompagner qu’on ne le croit. Elle suscite une qualité de présence qui va permettre de savourer encore quelque chose de très profond dans l’existence. La fin de vie n’est pas un temps mort. La personne a peut-être encore envie in extremis de donner du sens à sa vie, pas simplement au niveau philosophique, mais en faisant une expérience avec ses sens et ses affects, le toucher, l’odorat, la tendresse… Parfois des personnes témoignent que ces derniers moments ont, pour elles, le plus de valeur parce qu’elles y ont vécu une réconciliation ou fait des découvertes incroyables.

Comment faire reculer davantage cette souffrance aujourd’hui ?

T. C. : Le point primordial est de développer correctement les soins palliatifs. Aujourd’hui, la moitié des personnes qui devraient recevoir des soins palliatifs n’en bénéficient pas. De ce fait, les personnes sont mal accompagnées et l’image de fin de vie abominable que cela entretient amène à réclamer la légalisation de l’euthanasie.

Une telle légalisation viendrait bloquer la surprise du lendemain. L’expérience des soins palliatifs montre que beaucoup de personnes, ayant demandé l’euthanasie, dès lors que l’on soulage leur souffrance, retrouvent des belles raisons de vivre le lendemain, et le surlendemain, avec des choses très simples comme se réjouir d’un ciel bleu ou de la visite d’un petit-enfant.

Certains pensent qu’une fois l’euthanasie planifiée, les étapes qui la précèdent pourraient donner un surcroît de dimension spirituelle à la fin de vie. Je suis plutôt en désaccord avec cette vision parce que je la trouve très programmée. Quand on programme sa mort, on a dans l’idée que sa vie ne sera plus intéressante, qu’elle ne pourra plus être source de surprise. Or, si l’on revient à l’expérience du souffle, la dimension spirituelle est, par nature, celle qui va nous surprendre. Le souffle ne se maîtrise pas, il s’accueille.