Mourad et Stéphanie, la double culture franco-algérienne comme une évidence 

Reportage

Frère et sœur, nés d’un père algérien et d’une mère du Pas-de-Calais, ces deux Marseillais revendiquent une double identité heureuse. Et racontent un récit familial à la fois unique et semblable à celui de milliers de binationaux. Identité, en parler sans se fâcher : (re)composer.

  • Coralie Bonnefoy, 
Mourad et Stéphanie, la double culture franco-algérienne comme une évidence
 
Stéphanie et Mourad Mahdjoubi sont frère et sœur, issus d’un mariage mixte franco-algérien.JEREMY SUYKER/ITEM POUR LA CROIX

« Moi, je suis Français de souche, pleinement. » Attablé dans l’appartement de sa sœur Stéphanie, Mourad Mahdjoubi esquisse un fin sourire. Il est né en 1972 à Marseille. D’un père algérien et d’une mère du Pas-de-Calais. Trois ans avant lui, le couple a eu Stéphanie, dans le Nord. « Orphelin de mère, mon père a été recueilli, enfant, par sa tante à Alger. Il vendait des bricoles, cirait des chaussures… Et puis deux frères pieds-noirs l’ont pris sous leur aile. Il a commencé à faire de la mécanique auto et il est parti en France, où l’on cherchait de la main-d’œuvre », synthétise Mourad.

→ À LIRE. « Identité, en parler sans se fâcher », notre dossier

Ses parents se rencontrent dans un bar, à Roubaix. La jeune femme a l’accent ch’ti, elle travaille aux 3 Suisses ; le jeune homme a passé ses premières années à Khemis Miliana, patrie de plusieurs militants de la guerre d’Algérie, à une centaine de kilomètres au sud-ouest d’Alger. « La société française est très conservatrice. Mais mes parents vivent un vrai amour », reprend leur fils.

« Ici, j’étais Stéphanie, là-bas, Kamila »

Cheveux bruns méchés d’auburn, tunique colorée et sourire communicatif, Stéphanie Mahdjoubi vit dans les quartiers Nord de Marseille. Dans la cité de La Maurelette, non loin de chez ses parents, installés dans cette ville, donc, quand le père y a trouvé un travail de mécanicien naval au début des années 1970. « Mon prénom, clairement, c’est un choix de ma mère », rit la jeune quinqua qui, comme son cadet, possède la double nationalité française et algérienne.

Deux nationalités, presque deux identités. Un été sur deux, la famille franchit la Méditerranée : « Ici, j’étais Stéphanie, là-bas, Kamila. Là-bas, je devais parfois expliquer pourquoi je portais aussi un prénom français et ici, pourquoi j’avais un nom qui venait d’ailleurs… » Sur les bancs de l’école du quartier, l’un de ses camarades est le futur maire de secteur et sénateur du Rassemblement national Stéphane Ravier.

Côté maternel, dans le Pas-de-Calais, le grand-père ancien mineur est devenu boulanger. Mourad chérit autant le souvenir de ses plateaux d’éclairs au chocolat que celui des diatribes communistes de ses oncles. De la campagne algérienne, Stéphanie se rappelle du four en terre glaise que sa tante reconstruisait chaque été pour y cuire son pain. « J’ai grandi dans ces deux récits et cela ne m’a jamais handicapé », glisse Mourad. « La force de nos parents, c’est de nous avoir laissés libres de prendre ce que l’on voulait dans chaque culture », complète son aînée.

Racines familiales entremêlées

Mourad est avocat. Il a réussi le concours du barreau de Marseille en 2013. Stéphanie, elle, travaille dans le secteur social. Ils le disent tous deux, leurs parcours professionnels sont aussi le fruit de ces racines familiales entremêlées. « Cela nous a forgés. Si je suis ouverte aux autres, aux autres cultures, et pas seulement aux miennes, cela vient évidemment de là », cadre la travailleuse sociale.

Lorsque Mourad enfile la robe noire, pour prodiguer du conseil aux entreprises ou défendre un dossier pénal comme celui des victimes des effondrements de la rue d’Aubagne, il sait d’où il vient. « Dès le collège, je voyais bien que c’était toujours les mêmes qui se faisaient exclure, cataloguer, stigmatiser. Cela je l’ai évidemment vécu », reprend-il.


Ado, il rappe au sein du groupe marseillais Uptown, façonne des rimes qui décrivent l’identité et la condition sociale des enfants des quartiers Nord autant qu’elles pourfendent les discriminations dont ils sont l’objet. Avocat, il mesure sa chance d’être capable de parler à tous. S’adresser « au petit brigand du quartier », comme « clasher » un procureur qui flirte avec le racisme.

« Mon identité, j’en serai fière jusqu’à ma mort. »

Un souvenir de lycéen resurgit. Un cours d’histoire « où la décolonisation et la guerre d’Algérie sont balayées en quinze minutes ». Bon élève, un rien perturbateur, Mourad fait un coup d’éclat en classe et est convoqué chez le directeur. Il s’en émeut toujours. « Comment se comprendre si l’on ne se penche pas ensemble sur cette histoire commune ? », interroge-t-il. Si la guerre n’est pas une blessure mal cicatrisée dans la famille Mahdjoubi, elle recèle encore son lot de non-dits.

Mourad interpelle sa sœur : « Tu savais que les tantes, elles planquaient des armes dans les hammams, à Alger ? » L’aînée ouvre des yeux ronds. Cette guerre, leur père ne l’a pas faite, mais il l’évoque souvent. « Il parle de l’indépendance comme d’une fierté, même s’il vivait déjà en France à ce moment-là. Il nous a éduqués dans la complexité des choses. À ses yeux, ce n’était pas : les mauvais pieds-noirs d’un côté et les gentils Algériens de l’autre. Pour autant, faire partie de ce roman national est important pour lui. » Pour ses enfants aussi.

 

Mourad et Stéphanie, la double culture franco-algérienne comme une évidence

Stéphanie prépare des cafés. Sur les étagères rouges de sa cuisine, le sel aux cèpes voisine avec les graines de fenugrec. Avec les années de plomb, le lien s’est un peu distendu avec l’Algérie de leur enfance. Puis leur père y a acheté une maison. Mourad y est retourné, il voudrait désormais s’y rendre avec son épouse et ses deux enfants. Stéphanie convoque le goût de la viande cuite aux pruneaux et l’odeur du jasmin du jardin. Être dépositaire de cet héritage est « une telle richesse », insiste-t-elle. « Je ne comprends pas que cela puisse nous être reproché. Mon identité, j’en serai fière jusqu’à ma mort. »

→ TÉMOIGNAGES. Ils s’appellent Mohamed : « Cela dépasse de loin le religieux, c’est aussi culturel »

Le discours politique qui se durcit à l’approche de l’élection présidentielle l’inquiète. « Je préfèrerais que l’on entende un peu plus les binationaux qui vivent les choses de façon positive », plaide-t-elle. Une France où Mourad ne pourrait plus s’appeler Mourad, comme l’a suggéré Éric Zemmour ? C’est l’avocat qui répond, cinglant : « Monsieur Zemmour fait du cinéma. La Cour européenne de justice a tranché cette question depuis belle lurette, non ? »

Le regret de ne pas parler arabe

Unis par une belle complicité, le frère et la sœur nourrissent aussi un regret commun : ne pas parler arabe. Petits, ils ont suivi des cours, appris l’arabe littéraire et attrapé à la volée quelques expressions de leurs cousins. « Mes copines sont surtout d’origine maghrébine. Et je ressens parfois un manque de ne pas maîtriser la langue, comme elles », analyse Stéphanie qui touche du doigt son désir d’affirmer son appartenance aux deux communautés.

« Notre père n’a jamais été communautariste », précise Mourad. Sa foi musulmane, l’avocat l’a embrassée à l’adolescence, au gré d’une quête spirituelle personnelle. Stéphanie, elle, est baptisée : « J’ai été conçue hors mariage. À ma naissance, si jamais je mourais dans l’instant, il ne fallait pas que je sois une brebis égarée ! » Mourad s’amuse d’une réminiscence. « Ma grand-mère maternelle était catholique, mais mes oncles “cocos” ne mettaient pas les pieds dans une église. Alors souvent aux mariages ou aux baptêmes, les seuls hommes à assister à l’office, c’étaient mon père et moi ! »

« On raconte juste une histoire française »

La famille baigne dans un syncrétisme bien à elle. Lorsque, jeune homme, Mourad se met à faire le Ramadan, son père lui emboîte le pas. La mère, catholique, croyante, le fait un temps elle aussi, et ne mange pas de porc, comme son mari.

Depuis l’appartement de Stéphanie, le regard coule des collines qui encadrent Marseille au nord-est aux hautes tours des cités avoisinantes. Mourad et Stéphanie ont bien conscience d’être le fruit d’un patrimoine familial à la fois singulier et partagé par de nombreux Marseillais : « On raconte juste une histoire française. »

 
 

Veuillez activer le javascript sur cette page pour pouvoir valider le formulaire