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Annabelle Lengronne : « J’ai longtemps joué la femme noire en colère »

L’actrice crève l’écran aux côtés de Stéphane Bak et d’Ahmed Sylla dans « Un petit frère », de Léonor Serraille. Une fresque familiale qui suit la trajectoire d’une mère célibataire ayant quitté la Côte d’Ivoire pour la France, loin des poncifs habituels.

Mis à jour le 1 février 2023 à 17:06

 

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La comédienne Annabelle Lengronne dans le film de Léonor Serraille, « Un petit frère ». © Blue Monday Productions

Cheveux coupés très courts, peau ébène et silhouette longiligne frôlant le mètre quatre-vingt, Annabelle Lengronne en impose par sa stature. Son visage affiche un large sourire et ce malgré la fatigue accumulée d’une journée presse marathon. Cette après-midi-là, l’actrice qui fêtera ses 36 ans courant février, enchaîne les interviews dans un hôtel parisien pour défendre le deuxième film de Léonor Serraille, Un petit frère, dans lequel elle tient le rôle principal.

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Après avoir raconté l’histoire d’une trentenaire qui tente de se reconstruire à Paris suite à une rupture amoureuse dans Jeune Fille – Caméra d’or au Festival de Cannes en 2017 –, la cinéaste brosse une nouvelle fois le portrait d’une femme, et ce sur plusieurs années. Rose tente elle aussi de bâtir les fondations d’une nouvelle vie, après avoir quitté la Côte d’Ivoire pour la France avec deux de ses quatre fils (interprétés, selon les époques, par Stéphane Bak et Ahmed Sylla).

Dans ce rôle, Annabelle Lengronne crève l’écran. Sans doute tient-elle d’ailleurs ici son premier vrai rôle de composition, et montre qu’elle est capable d’interpréter une mère-enfant à l’aube des années 1990, naviguant entre ses responsabilités parentales et ses désirs de femme, entre maturité et usure du temps.

Colorisme et harcèlement

Pourtant, il y a seulement quelques années, Annabelle Lengronne n’était encore que cette adolescente un peu énervée cantonnée aux rôles de banlieusarde. Comme dans Les Kaïra de Franck Gastambide (2012), ou encore dans La Fine Équipe signé Magaly Richard-Serrano (2016), dans lequel elle interprète une rappeuse prête à en découdre.

« C’est simple, pendant dix ans, j’ai joué la “angry black woman” – la femme noire en colère. Parce que, apparemment, quand on est foncée de peau, on est plus en colère que lorsque l’on est métisse ou claire, grince-t-elle. Dans ce schéma, la femme noire ne peut pas être sauvée, soit elle souffre seule, soit un Blanc la sauve à un moment », constate l’actrice qui a depuis pris du recul sur sa carrière. Cette colère-là, peut-être l’avait-elle intériorisée, sans doute était-elle déjà infusée en elle.

J’AI ADMIRÉ LE PANACHE DE CE PERSONNAGE. ELLE NE VEUT PAS AVOIR UNE VIE MEILLEURE EN VENANT EN FRANCE, ELLE VEUT JUSTE LA CHOISIR »

Pendant douze ans, Annabelle Lengronne est victime de colorisme et de harcèlement scolaire en Martinique, où elle a grandi jusqu’à ses 18 ans. Si elle trouve sa voie en rejoignant les cours de théâtre du lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France, où elle obtient son bac avec mention très bien, l’adolescente studieuse d’alors est isolée et incomprise. « J’avais de la rage en moi et j’attendais le théâtre comme quelque chose de salvateur. J’ai donc eu par la suite du mal à proposer autre chose que la colère à l’écran, avoue-t-elle. Et le système a aussi contribué à m’enfermer dans ce genre de rôles. »

Une actrice apaisée

On la découvre aujourd’hui plus apaisée, à un tournant de sa carrière et de sa vie, et dans un film aux ressorts romanesques qui révèle l’étendue de sa palette d’actrice. « Ce que j’ai admiré chez Rose, c’est son panache. Elle ne veut pas avoir une vie meilleure en venant en France, elle veut juste la choisir », tranche la comédienne.

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Cette jeune femme doit renoncer à sa vie passée et à son métier d’enseignante en Côte d’Ivoire car son diplôme n’est pas reconnu en France. Elle exerce donc comme femme de ménage, dans un hôtel, pour nourrir ses enfants. Mais elle n’est pas un archétype pour autant. Elle ne survit pas, elle vit. Même lorsqu’il est question d’habiter dans un tout petit appartement et de faire des allers-retours entre Paris et Rouen pour conjuguer travail et vie de famille.

« Ses enfants lui prennent beaucoup de temps, son travail aussi, et le court laps de temps qui lui reste, elle s’autorise à le remplir d’expériences, notamment amoureuses. C’est valorisant de camper ce genre de personnage », soutient Annabelle qui a pourtant eu, au départ, des doutes en découvrant le profil du personnage. « J’ai eu peur de camper une femme de ménage noire, car il y a tellement eu de regards unilatéraux sur la souffrance de la femme issue de l’immigration qu’on en oublie que c’est tout simplement l’histoire de nombreuses africaines en France. Le regard que porte Léonor sur cette femme et ses enfants est plus complexe. C’est l’histoire d’une famille qui a tout simplement le droit de vivre son arrivée comme une découverte et non comme un parcours d’intégration contraignant », observe-t-elle.

Née dans le métro

D’ailleurs, l’actrice confesse avoir réalisé combien le personnage de Rose trouve une résonance profonde dans son histoire personnelle. Quand sa mère, originaire du Sénégal, arrive en France, elle est enceinte d’Annabelle et passe l’hiver 1986 dans le 19arrondissement de Paris.

« Elle ne parlait pas français, elle était toute seule, on ne sait pas comment elle s’est débrouillée. Je suis née dans le métro parisien, à Châtelet-Les Halles, puis ma mère est repartie », détaille l’actrice qui ne connaît que quelques détails des circonstances de sa naissance. « Quand j’ai lu le scénario d’Un petit frère, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que la vie de ma mère aurait pu être celle de Rose, si elle était restée. » Annabelle, adoptée un an après sa naissance, ne fait néanmoins pas de ce projet une thérapie.

RIEN NE M’A PLUS RAPPROCHÉ DE MES ORIGINES QUE CE RÔLE »

Mais ce film – qui convoque surtout l’histoire familiale de la réalisatrice, en particulier celle de sa belle-mère –, a été pour elle une façon de rendre réel quelque chose qui ne lui a été ni dit ni transmis. Et de se créer un lien avec l’Afrique qu’elle pensait jusqu’alors quasi inexistant. « Rien ne m’a plus rapproché de mes origines que ce rôle », reconnaît-elle.

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Difficile en effet pour celle qui a été élevée par un couple de parents français et blancs d’invoquer une africanité qui serait inhérente à sa personne. Comme cet accent qu’elle emprunte, avec justesse, pour camper le personnage de Rose. « J’ai énormément pris le temps de parler de cette question à la production et à Léonor, ça m’a énormément stressée car je voulais le faire dans le respect. Audrey Kouakou, qui joue ma cousine Eugénie à l’écran, est ivoirienne et m’a accompagnée dans cet apprentissage. Je l’ai beaucoup écouté parler », confie celle qui peut compter sur son instinct.

Voyage initiatique

Si ce rôle a tout du voyage initiatique, il coïncide aussi avec un premier séjour à Dakar et à Saint-Louis qu’Annabelle effectue seule en 2021, avant de réitérer l’expérience l’année suivante pendant la Coupe d’Afrique des nations. « Il y avait tellement de liesse que j’ai vécu ce deuxième voyage comme si c’était le premier. La première fois, j’étais traversée par des émotions bien trop diverses, le stress se mêlait à la joie, la tristesse à l’émerveillement. Aujourd’hui, j’apprivoise tout cela à mon rythme tout en étant très fière d’être originaire du Sénégal. »

Partageant l’affiche avec Stéphane Bak (Twist à Bamako) et Ahmed Sylla (L’Ascension, Tout simplement noir…), elle est consciente d’appartenir à une nouvelle génération de « raconteurs d’histoires » nettement plus visible à l’écran que ses ainés. Quand on mentionne le succès d’Alice Diop, de Ladj Ly, de Jean-Pascal Zadi et consorts, la comédienne rebondit tout de go et cite pêle-mêle Steve Achiepo, Maïmouna Doucouré, Jimmy Laporal-Trésor… « Il y a une avalanche de talents, c’est fou. »

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Reste la question de savoir qui peut raconter ces histoires. « Si on décide que le cinéma est réservé à une élite, et bien les histoires aussi seront réservée à cette élite. Mais ce principe-là est en train de se déliter. Car les récits africains ou de la diaspora ont toujours existé, mais on n’avait pas la possibilité de les transmettre. Aujourd’hui, on n’a plus besoin de faire une école de cinéma pour devenir réalisateur, il y a d’autres moyens pour cela, merci Ladj Ly », sourit l’ancienne étudiante à l’école de théâtre parisienne Claude Mathieu.

Une reconnaissance des cinéastes noirs qui permet selon Annabelle Lengronne une cohabitation sereine avec les récits portés par des cinéastes blancs, comme c’est le cas pour le film de Léonor Serraille ou des Tirailleurs de Mathieu Vadepied. « Ces histoires méritent d’être racontées, qu’importe que le réalisateur soit noir ou blanc. Tous participent à la quantité de rôles qui sont aujourd’hui proposés aux personnes noires », réalise celle qui jouait Conso, une prostituée en quête de liberté dans Filles de joie de Anne Paulicevich et Frédéric Fonteyne en 2020, aux côtés de Sara Forestier et Noémie Lvovsky. Un autre portrait de femme, à la marge, qui malgré la précarité se bat pour son émancipation.

J’AI AUSSI DES CHOSES À DIRE EN DEHORS DES PLATEAUX »

La même année, alors qu’elle est en promotion pour défendre ce même projet sur le plateau de Ciné le mag diffusé sur Canal+ Afrique, Annabelle Lengronne cite Assa Traoré quand la présentatrice Claire Diao lui demande quelle femme noire l’inspire. Une mention qui lui vaudra d’être coupée au montage.

Trois ans après, la comédienne se dit fière de ne pas s’inscrire dans le cliché de l’actrice aux réponses consensuelles. « Je dis des choses à travers les films et le personnage que j’incarne, mais j’ai aussi des choses à dire en dehors des plateaux. Cette affaire n’a fait que renforcer mon combat contre toute forme de néocolonialisme et contre la censure », assume-t-elle.

Si elle ne regrette pas ses propos, Annabelle s’inspire aujourd’hui d’une autre figure féminine, sa mère biologique. « Je me suis inspirée d’elle pour lui parler dans Un petit frère. Elle n’a pas de visage, je ne l’ai jamais vue, et c’est super fort d’en tirer malgré tout une création artistique. Et de voir les fruits de cette inspiration récompensée (au festival international du film de Stockholm 2022, NDLR) par un prix d’interprétation. »

Un petit frère, de Léonor Séraille avec Annabelle Lengronne, Stéphane Bak, Kenzo Sambin et Ahmed Sylla, en salles le 1er février 2023

Ordinations presbytérales à Jean XXIII de Ouagadougou:
 
Ephrahim, André, Jean Luc et Aimé ont dit "Oui" au Seigneur
 
Éphrahim Konkobo, André Sawadogo, Jean Luc Compaoré et Aimé Ouédraogo.
 
Ce sont ces quatre diacres de la société des missionnaires d'Afrique qui ont été ordonnés prêtres ce samedi 28 janvier 2023 à la paroisse Saint Jean XXIII de l'archidiocèse de Ouagadougou.
 
La cérémonie a été présidée par le cardinal Philippe Ouédraogo.
 
C'est donc en présence de parents, amis et anciens dans le sacerdoce qu'ils ont été ordonnés "prêtres" au cours de la célébration eucharistique.
Cet événement est un couronnement de dix ans de formation.

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Au cours de cette cérémonie qui a duré environ quatre heures et pendant son homélie, Philippe Ouédraogo a prodigué des conseils aux jeunes prêtres missionnaires.

Pour commencer, il a souhaité que leur "Oui" soit un "Oui" véritable et irréversible comme celui de Marie. Tout en leur rappelant que s'ils ont été choisis, c'est qu'ils sont les amis du Christ, et leur première mission, c'est de rester ses amis, l'aimer et l'imiter.
Selon le cardinal, le véritable missionnaire, c'est le Saint, c'est donc un appel à la saintété. Et cela veut dire qu'ils doivent devenir des médiateurs entre Dieu et les hommes, leur a-t-il fait savoir.
 
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Son dernier conseil aux jeunes prêtres a été qu'ils soient des héros là où ils seront affectés pour faire avancer l'Église de Dieu.
 
 
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Aux parents et à la communauté catholique, il les a appelés à les soutenir et à les aimer pour qu'ils puissent bien accomplir leur vocation sacerdotale.
A la suite de leurs ordinations, ils ont d'ailleurs été situés là où ils iront en mission. C'est donc le Ghana, la République démocratique du Congo, le Mozambique et le Burundi qui les accueilleront.

En rappel, c'est la première fois que la paroisse Saint Jean XXIII accueille un tel événement en 50 ans.
 

En RDC, le pape François en terrain miné, par François Soudan  

Le pape François est attendu à Kinshasa le 31 janvier pour un séjour de trois jours, puis à Djouba, capitale du Soudan du Sud. Deux visites en forme d’exercices d’équilibriste pour le souverain pontife.

Mis à jour le 23 janvier 2023 à 14:36
 

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Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

 

 

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V© Vincent Fournier/Ja

 

ÉDITORIAL – La septième visite du pape François sur le continent en dix années de pontificat est sans aucun doute la plus importante. Car s’il est un bastion – le dernier peut-être – de l’Église en Afrique, c’est bien celui-ci : la République démocratique du Congo (RDC), avec ses quelque 35 millions de fidèles, représente à elle seule un cinquième du nombre estimé d’Africains de confession catholique.

Points de friction

Un poids lourd donc, presqu’un État dans l’État financièrement autonome grâce à son patrimoine foncier et immobilier, ses fermes, ses entreprises, son vaste réseau d’établissements scolaires, universitaires et hospitaliers. Un haut lieu de résistance, aussi, face à la déferlante des concurrents évangéliques dont la force de frappe médiatique menace de phagocyter la chrétienté africaine et qui recrutent à tout va, des bidonvilles aux beaux quartiers. Un contre-pouvoir, enfin, qui a depuis longtemps fait oublier qu’il fut, jusqu’en 1960, le bras spirituel du colonialisme belge en s’opposant souvent frontalement aux régimes en place, sous la houlette de cardinaux de combat : Joseph-Albert Malula contre Mobutu, Laurent Monsengwo contre Kabila père et fils, Fridolin Ambongo contre Tshisekedi.

Même si les rapports entre le palais présidentiel et l’archevêché de Kinshasa se sont quelque peu décrispés dans la perspective consensuelle de la visite papale, la confiance ne règne guère. D’un côté, un chef de l’État dont la conférence épiscopale a mis longtemps à reconnaître l’élection en décembre 2018 ; de l’autre, un prélat qui n’a toujours pas digéré que l’on impose à la tête de la commission nationale électorale chargée d’organiser la prochaine présidentielle un candidat qui n’était pas le sien.

À l’occasion d’une rencontre à Brazzaville, il y a un an, en présence du cardinal centrafricain Dieudonné Nzapalainga, Fridolin Ambongo me confiait que sa vie était menacée par d’obscurs escadrons de la mort et, lors d’un prêche tenu fin décembre, le même n’hésitait pas à dénoncer « les généraux et hauts politiciens prédateurs » coupables à ses yeux de chercher à spolier les terrains de la capitale appartenant à l’Église. C’est dire si les points de friction demeurent à vif entre les 48 évêques et archevêques de la puissante conférence épiscopale catholique, la Cenco, et Félix Tshisekedi, pentecôtiste fervent entouré de pasteurs conseillers.

À LIRERD Congo : pourquoi l’Église se retrouve au cœur du jeu politique

Focus compassionnel

Le pape François, qui avait conditionné sa visite en RDC à une alternance démocratique – acquise désormais depuis quatre ans –, débarque donc en terrain glissant. Miné même, si l’on prend en compte le contexte ultra-sensible de la crise sécuritaire qui affecte l’est de ce pays-continent. Sur ce dossier brûlant, l’Église catholique congolaise est vent debout et surfe allègrement sur la vague nationaliste, patriotique et anti-rwandaise.

Lors de la marche du 4 décembre dernier organisée à Kinshasa par la Cenco, les cantiques religieux cohabitaient ainsi avec les slogans en faveur de l’armée et hostiles à Paul Kagame. Dans un document intitulé « Notre pays est en danger », la conférence épiscopale réclame à mots à peine couverts la suspension de la participation de la RDC à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), le retrait du pays de la communauté est-africaine, le départ des Casques bleus de la Monusco et la création d’un tribunal international pour juger les « crimes de guerre » du M23 et de ses protecteurs rwandais.

Sans doute s’agit-il là du seul point de convergence entre l’Église et le pouvoir. L’une et l’autre attendent de cette visite papale, qui sera couverte et suivie par une centaine de journalistes étrangers, un effet de focus a minima compassionnel sur les victimes du conflit dans l’Est. A contrario, on imagine aisément que les mots de François seront écoutés avec une grande vigilance à Kigali, où l’on estime n’avoir aucune remontrance à recevoir de la part du Vatican, dont l’attitude avant et pendant le génocide des Tutsis en 1994 fut largement synonyme de compromission. Toute médiation de sa part entre les deux frères ennemis étant impossible, le pape n’a donc pas d’autre choix que de se reposer sur une Église congolaise qui, elle, a clairement choisi son camp. L’exercice d’équilibriste s’annonce périlleux.

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Ce séjour d’un peu plus de 72 heures, dont le pape aura bien du mal à éviter qu’il soit collatéralement mis à profit par son hôte à des fins préélectorales, sera suivi d’un autre, plus bref, à Djouba, capitale de l’un des cinq pays (tous africains) en queue du classement mondial de l’Indice de développement humain (IDH) : le Soudan du Sud. État fragile et exsangue, ravagé par trois vagues de guerre civile depuis 1956 et où un calme précaire a été établi il y a trois ans à peine. Ici, l’Église est pauvre et vit sous perfusion du Vatican, à l’ombre de l’éternel chapeau du président Salva Kiir, l’homme au Stetson, ancien maquisard de 71 ans et catholique pratiquant.

Si François a tenu à se rendre au pays qui vit naître Bakhita, sainte et esclave canonisée en 2000, c’est pour honorer une promesse faite en 2019 à l’issue de la seule médiation qu’il ait vraiment réussie – celle qui mit fin au conflit entre Salva Kiir et son éternel adversaire, Riek Machar, réunis au Vatican pour une retraite spirituelle organisée à leur intention.

À LIRESix journalistes incarcérés pour une vidéo embarrassante de Salva Kiir

Scandales sexuels

Panser les plaies sur les rives du fleuve Congo, consolider la paix civile sur celles du Bahr el-Ghazal : François aura fort à faire pour trouver le temps d’évoquer les multiples dossiers touchant à la gouvernance et à la doctrine qui concernent directement l’Église catholique en Afrique. Même si elles n’ont pas (encore ?) pris la mesure des scandales sexuels qui ont ravagé leurs homologues du Nord, les affaires de pédo-criminalité – révélées notamment par Jeune Afrique au Gabon et au Congo – commencent à s’affranchir de la loi du silence longtemps imposée par la hiérarchie épiscopale.

Certes, sur ce chapitre, les multiples Églises du réveil ne sont pas en reste avec leur escouade de pasteurs prédateurs, et les imams violeurs ne sont pas uniquement un fantasme d’islamophobes. Mais le catholicisme étant l’une des rares religions (avec le bouddhisme) à contraindre le clergé au célibat et à la chasteté, la rupture d’exemplarité n’en est que plus choquante pour les fidèles.

Si l’on a souvent fermé les yeux, dans nombre de pays africains, sur les prêtres pères de famille, le viol de mineurs, lui, est intolérable. Le pape osera-t-il lever ce tabou et exprimer sa contrition au nom de l’Église, au risque de provoquer un tsunami d’émotion, d’indignation, voire d’incompréhension ? Rien n’est moins sûr. D’autant que ce pape réformiste a face à lui, il le sait, une Église africaine très largement conservatrice sur le plan des mœurs et des valeurs et qui, sur des sujets aussi sensibles que l’avortement et les droits des LGBT, est en désaccord avec lui – ou, à tout le moins, peine énormément à le suivre. Aujourd’hui encore, la majorité des évêques du continent se reconnaissent dans les positions ultra-rigoristes du cardinal guinéen Robert Sarah, très proche du pape défunt Benoît XVI et mis au placard par le successeur de ce dernier, grand pourfendeur de l’homosexualité, de « l’idolâtrie de l’Occident », de « l’idéologie abortive » et du « fanatisme islamique », comparables à ses yeux au nazisme et au communisme.

À LIRERDC – Visite du pape François : faut-il traquer les prêtres qui ont des enfants ?

Garantie d’impunité

Plus fondamentalement, ce voyage papal, qui drainera des centaines de milliers de fidèles à Kinshasa lors de deux méga-célébrations sur le tarmac de l’aéroport de Ndolo et au stade des Martyrs, sera pour l’Église catholique d’Afrique l’occasion de se poser une question existentielle : comment conserver ses positions de leader spirituel et pour cela conquérir, donc séduire sans cesse de nouveaux adeptes, tout en restant un garant moral de la société ? François le sait : si, comme le dit Alphonse Karr, « l’avenir appartient à l’Église qui aura les portes les plus larges », la myriade des chapelles pentecôtistes chantres du « born again » ont des allures de basiliques aux porches ouverts à tous les vents. La pauvreté, le chômage, les injustices sociales, la désespérance poussent un nombre sans cesse croissant d’Africains urbanisés vers ces Églises faiseuses de miracles imaginaires qui présentent Dieu comme la réponse suprême à tous les problèmes existentiels et matériels. Les prêtres catholiques prient un Dieu qu’ils n’entendent pas. Les pasteurs des Églises du Réveil assurent, eux, que Dieu parle et répond à travers eux et qu’en échange d’une rémunération – il faut bien vivre et prospérer – ils sont en mesure de faire ruisseler l’argent et de tout pardonner.

Cette garantie d’impunité est l’une des raisons pour lesquelles nombre d’hommes (et de femmes) politiques, particulièrement au Nigeria et en Afrique centrale, adhèrent à ces nouvelles Églises, plus matérialistes que spirituelles. Elles leurs permettent de demander à Dieu de garantir leur pouvoir et de bénir leur enrichissement, tout en obtenant son absolution pour les voies et moyens souvent immoraux par lesquels ils ont bâti leur puissance et leur fortune.

Face à cette pratique effervescente du christianisme, à laquelle les populations se montrent sensibles tant elle est en phase avec la profonde crise identitaire nourrie d’angoisses qui les traverse, l’Église catholique a beaucoup de mal à répondre. Si elle veut maintenir son taux de croissance sur le continent, l’entreprise vaticane n’a pas d’autre choix que de parier sur la vertu et l’exemple. Suspendre a divinis les prêtres qui mènent une double vie n’est pas forcément la priorité. Exclure ceux d’entre eux – évêques compris – qui sacrifient au culte du Veau d’Or et vivent comme des pharaons est une nécessité. « Je voudrais une Église pauvre pour les pauvres », dit François. Encore faut-il d’abord balayer le parvis des cathédrales.

De Déby père à Déby fils, les réseaux du Tchadien Saleh Kebzabo, l’opposant devenu Premier ministre

Premier ministre de la transition menée par Mahamat Idriss Déby Itno, l’ancien journaliste a pour mission de mener son pays à une élection présidentielle dans moins de 18 mois. Il s’appuie pour cela sur son parti et sur un réseau d’amitiés tissées à N’Djamena et à l’étranger. Radiographie.

Mis à jour le 22 janvier 2023 à 16:31
 
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Les réseaux du Premier ministre tchadien Saleh Kebzabo. © Montage JA
 
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Saleh Kebzabo aurait pu devenir Premier ministre dès le mois de mai 2021. Quelques jours après le décès du maréchal Idriss Déby Itno et la prise de pouvoir de son fils Mahamat, l’opposant et ancien ministre des Affaires étrangères tenait en effet la corde pour être nommé à la primature et diriger le premier gouvernement de transition. Mahamat Idriss Déby Itno, persuadé de l’intérêt d’une politique d’ouverture et d’union nationale, avait même fait de lui son candidat numéro un.

Conscient de sa situation, Saleh Kebzabo s’était alors avancé dans les négociations en posant ses conditions : la nomination de personnes de son choix dans plusieurs ministères-clés, comme celui des Finances, et la garantie de garder un contrôle et d’être consulté par le chef de l’État sur toute nomination au gouvernement. Certaines personnalités de l’entourage de Mahamat Idriss Déby Itno avaient grincé des dents, considérant ces demandes excessives.

À LIRETchad : pourquoi Mahamat Idriss Déby Itno a nommé Saleh Kebzabo Premier ministre

Le 2 mai 2021, Albert Pahimi Padacké, jugé plus souple, avait donc été choisi. Saleh Kebzabo, lui, retournait dans l’ombre, réduit à jouer les seconds rôles dans la transition, avant de revenir sur le devant de la scène à l’occasion du dialogue national inclusif. À l’issue de ce dernier, il faisait dès lors une nouvelle fois partie des principaux candidats au poste de Premier ministre, avec le jeune opposant Succès Masra. Il ne laissera cette fois pas passer sa chance.

Nommé le 12 octobre 2022 à la primature, Saleh Kebzabo est donc désormais en charge de mettre le pays en ordre de marche pour l’élection présidentielle qui devra clore la transition d’ici moins de 18 mois. Une mission délicate pour laquelle l’homme de 75 ans s’est entouré de fidèles issus de l’Union nationale pour la démocratie et le renouveau (UNDR), le parti dont il est le président depuis trente ans, et pourra s’appuyer sur des réseaux issus de l’Internationale socialiste (IS). Revue de troupes.

 

Moudwe

Il est le bras droit du Premier ministre. Directeur de cabinet de Saleh Kebzabo, ce membre du bureau exécutif de l’UNDR et militant de longue date du parti s’occupe du bon fonctionnement de la primature. Docteur en sciences politiques et en relations internationales, passé par des universités au Cameroun et aux États-Unis, Moudwé Daga enseignait à la School of Oriental and African Studies de Londres avant de rentrer au Tchad seconder le nouveau Premier ministre de la transition.

Technocrate inconnu du public, ce chercheur est secondé à N’Djamena par d’autres personnalités issues de l’UNDR, comme l’économiste Toralta Tell Moyangar, secrétaire général adjoint de la primature, ou le conseiller pour l’innovation Hamit Kessely. La communication du Premier ministre a quant à elle été confiée au journaliste de formation Fidel Komono Pofine, ex-présentateur à la télévision nationale tchadienne et originaire, comme Saleh Kebzabo, du Mayo-Kebbi Ouest

Ce « dircom » pourra s’appuyer sur les solides réseaux de son patron dans les médias nationaux et internationaux. Ancien de Jeune Afrique – de 1972 à 1976 -, Saleh Kebzabo est aussi le fondateur de N’Djamena Hebdo. Il a été proche de l’ancien directeur de publication de ce magazine, Jean-Claude Nekim, aujourd’hui décédé, et entretient toujours de bonnes relations avec le président du conseil d’administration Yaldet Bégoto Oulatar et l’actuel directeur Djendoroum Mbaininga.

 

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Il est l’un des plus anciens compagnons de lutte du Premier ministre. Co-fondateur de l’UNDR en 1992, Célestin Topona Mocnga en est aujourd’hui le numéro deux et le porte-parole, après avoir été le directeur de campagne de Saleh Kebzabo lors de la présidentielle de 2021 – lors de laquelle l’UNDR retirera finalement sa candidature. Ancien journaliste à la radio nationale, ce fils du Mayo-Kebbi Est a également été vice-président de l’Assemblée nationale entre 1997 et 2002.

Porte-parole du comité ad-hoc pour la mise en place du Conseil national de transition en 2022, il est aujourd’hui conseiller chargé de mission à la présidence, sur recommandation de Saleh Kebzabo. Il n’en continue pas moins de mener l’UNDR. Célestin Topona Mocnga a représenté ce dernier lors de la réunion du comité Afrique de l’Internationale socialiste, les 28 et 29 octobre à Dakar, au Sénégal, puis au 26e congrès de l’organisation du 25 au 27 novembre à Madrid, en Espagne.

À LIRESénégal : le comité Afrique de l’Internationale socialiste se réunit à Dakar  

À l’UNDR, l’ancien député s’appuie notamment sur Ildjima Abdraman, chargée des Finances du parti. Celle-ci fait elle aussi partie des principaux lieutenants du Premier ministre, celui-ci ayant obtenu ce 17 janvier sa nomination en tant que gouverneure de la Tandjilé. Au sein de sa formation politique, Saleh Kebzabo reste également proche de l’ex-député du Mayo-Kebbi Ouest, Bouzabo Patchili, et de Mahamat Zang Nézouné, qui représente l’UNDR et son président en Europe.

Plusieurs fidèles de l’UNDR occupent quant à eux depuis peu des postes dans l’administration : Marcelin Kanabé Passalet, président du conseil d’administration (PCA) de la Société tchadienne des Eaux et responsable des jeunes au sein du parti, Al Mahady Oumar Akacha, vice-président de la formation et PCA du Fonds national d’appui à la formation professionnelle, ou encore Laring Baou, l’un des secrétaires généraux de l’UNDR et directeur général de la Caisse nationale des retraités.

 

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Vice-président de l’UNDR, Abderahim Awat Atteib occupe aujourd’hui le portefeuille stratégique de l’Élevage. Nommé dès mai 2021 dans le gouvernement d’ouverture d’Albert Pahimi Padacké, il a logiquement conservé son poste à l’arrivée de son protecteur Saleh Kebzabo à la primature. Originaire du Ouaddaï, il bénéficie d’une belle popularité dans cette région, dont est également originaire le ministre de la Justice et ancien opposant à Idriss Déby Itno, Mahamat Ahmat Alhabo.

Un autre (très) proche du Premier ministre officie au ministère de l’Élevage, en la personne de son propre fils, Tawfiq Kebzabo. Nommé en 2022 par Abderahim Awat Atteib, il est coordonnateur national du Projet d’appui au développement des industries animales au Tchad. Enfin, au sein du gouvernement de transition qu’il dirige, le Premier ministre est également parvenu à faire nommer une autre cadre de l’UNDR, Oualmi Bairra Assane.

Puisant ses origines dans les régions du Mayo-Kebbi Est et Ouest, celle-ci avait été choisie dès mai 2021 comme secrétaire général adjointe du gouvernement Padacké, avec rang de ministre. Elle est ensuite devenue, en octobre 2022 et sur proposition de Saleh Kebzabo, secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur, à la Recherche scientifique et à l’Innovation. Elle fait partie, avec Abderahim Awat Atteib, des deux seuls ministres estampillés UNDR de l’actuel gouvernement.

 

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Son parti, l’UNDR, étant affilé à l’Internationale socialiste, Saleh Kebzabo a pu construire efficacement ses réseaux au sein de cette organisation. Il a ainsi longtemps entretenu une relation de bonne camaraderie avec le Guinéen Alpha Condé, avant de prendre ses distances lorsque ce dernier s’est lancé à l’assaut d’un troisième mandat très décrié. Il avait également tissé de bonnes relations au Mali, avec un autre socialiste, Ibrahim Boubacar Keïta, décédé en 2022.

Intime de feu le Burkinabè Salif Diallo, il est également proche du président nigérien Mohamed Bazoum et de son prédécesseur, Mahamadou IssoufouJeanne Kebzabo, son épouse, est d’ailleurs proche de Khadija Bazoum, première dame du Niger, et séjourne régulièrement à Niamey. Parmi les connaissances socialistes du Premier ministre tchadien figurent également le Sénégalais Abdoulaye Bathily, le Centrafricain Martin Ziguélé ou encore le Béninois Emmanuel Golou.

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L’IS, bien qu’en fort déclin, lui a fourni un solide carnet d’adresses. Au fil des congrès, le Premier ministre a ainsi pu croiser le Congolais Félix Tshisekedi, mais aussi des figures européennes comme l’ancien président François Hollande et ses ex-Premier ministre et ministre Jean-Marc Ayrault et Ségolène Royal. Il ne s’était d’ailleurs pas privé d’activer ces réseaux lors de sa campagne pour la présidentielle en 2016. Il est par ailleurs toujours proche de l’Espagnol Luis Ayala, aujourd’hui à la tête de l’Internationale.

Outre ces réseaux régionaux et internationaux, l’ex-ministre des Affaires étrangères entretient également des rapports cordiaux avec deux autres anciens occupants du poste : le diplomate Mahamat Saleh Annadif – qui est redevenu chef de la diplomatie tchadienne en octobre dernier – et Moussa Faki Mahamat. Le président de la commission de l’Union africaine représente pourtant depuis le début de la transition une forme d’opposition au chef de l’État Mahamat Idriss Déby Itno.

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La première réponse reçue vient de Samagan, le noviciat près de Bobo-Dioulasso (lire la suite)

 

La deuxième réponse nous a été donnée par la "Maison Lavigerie", notre maison de formation à la périphérie de Ouagadougou, où les candidats ont leurs trois premières années de formation (lire la suite)