Témoignages

 

Au procès Sankara, «on a appris des acteurs qui a commandité, exécuté et planifié», clame Luc Damiba

 

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Luc Damiba, secrétaire général du Comité international du mémorial Thomas Sankara au Burkina Faso. © RFI

 

Notre invité ce matin est Luc Damiba, secrétaire général du Comité international du mémorial Thomas Sankara, alors que le procès des assassins présumés de l'ancien président burkinabè se termine. Le verdict a été mis en délibéré au 6 avril, c'est le délibéré le plus attendu de l’histoire judiciaire du Burkina Faso. Pendant les 6 mois qu'a duré ce procès, 102 témoins ont défilé à la barre. Luc Damiba n’a pas raté une seule audience. 

RFI : Ce procès vous l’avez tellement attendu, tellement espéré, a-t-il été à la hauteur ?

Luc Damiba : Après 35 ans d’attente et de soif de justice, 20 ans de procédures judiciaires, six mois de procès, oui, ce procès a été à la hauteur et nous sommes dans un grand soulagement que ce procès historique se soit tenu jusqu’au bout. Aujourd’hui, c’est une victoire d’étape pour nous.

Et pourquoi alors, qu’est-ce que ce procès a révélé que l’on ne savait pas avant ?

Au moins, on a entendu de la bouche des acteurs, aujourd’hui devant un tribunal, beaucoup de choses qu’on savait plus ou moins. On a beaucoup appris des acteurs, qui a commandité, qui a exécuté et qui a planifié 

Sur le déroulement par exemple de cette journée du 15 octobre 1987, le jour où Thomas Sankara et douze autres de ses compagnons ont été assassinés, y-a-t-il eu des révélations importantes ?

Oui, il y a des révélations importantes. On sait que le véhicule qui a conduit le commando a quitté le domicile de Blaise Compaoré et dans le convoi des deux véhicules qui sont partis, il y avait le véhicule personnel de Blaise Compaoré, il y avait donc le garde du corps, l’aide camp de Blaise Compaoré. On sait qui a conduit ce commando, on sait précisément à quelle heure ils sont arrivés, avant même l’arrivée de Thomas Sankara, ce que beaucoup de gens ne savaient pas. On croyait qu’ils étaient venus après qu’il a eu commencé sa réunion, alors qu’ils sont venus l’attendre. Donc ça veut dire qu’il y avait une planification, il y avait une préparation, donc tout ça on le sait maintenant. Il est sorti les mains en l’air, on sait qui a tiré sur lui, plus ou moins, donc on a ces recoupements, je crois que ce sont des éléments dont on attendait qu’ils soient dits devant la justice.

Quels sont les témoignages qui ont été déterminants à vos yeux ?

Je crois que le chauffeur déjà, qui a tout de suite à l’entame du procès, reconnu les faits, même s’il n’a pas déclaré coupable parce que voilà, il a cherché à se disculper. Mais il a reconnu avoir conduit le commando. Il a décrit la scène de l’assassinat en détail parce qu’il était le chauffeur, il a tout entendu, il a été a des réunions secrètes donc il a ces informations, et là on sait. On sait aussi l’implication du général Diendéré, parce que son adjoint direct l’adjudant Abdrahamane Zetiyenga est venu au procès, il a été libéré et je crois que ce témoin est important. On a aussi des témoignages des anciens commandants de la gendarmerie, donc Ousseni Compaoré, Moussa Diallo également qui était son adjoint.

Y-a-t-il eu d’autres révélations importantes ?

On a appris avec tous les recoupements qu’il n’y avait pas de complot de 20h. Bien sûr l’implication extérieure, notamment la Côte d’Ivoire, on a appris l’implication du Togo, l’implication de la Libye, l’implication du Liberia, bien sûr de la France aussi. Parce qu’on a appris… les témoins qui sont venus ont parlé déjà et on a la version de Rawlings, les services de renseignements burkinabè ont sorti plein d’informations en son temps, donc ça ce sont des éléments qu’on a appris, mais qui restent à confirmer, c’est ce qu’on appelle une diversion de procédure. On attend la seconde phase du procès qui est la partie intéressante : la complicité internationale. Le juge doit continuer ce travail.

Est-ce que l’absence de Blaise Compaoré sur le banc des accusés, est-ce que cela ne ternit pas la portée de ce procès ?

Il y a une part de vérité qui n’est pas sortie, mais c’est lui qui a choisi de ne pas être là, donc ce n’est pas une procédure judiciaire qui n’est pas complète. C’est complet, il n’est juste pas là pour donner sa version des choses.

Gilbert Diendéré, le bras droit de Blaise Compaoré est lui bien présent. Vendredi il a pris la parole, clamant son innocence, dénonçant l’absence de preuves, avez-vous été déçu ?

Oui, on a été déçu de la posture de Gilbert Diendéré. Durant tout le procès déjà il était dans une ligne de défense de tout nier, il y a plein de choses qu’il connait, il dit qu’il connait beaucoup de choses, en même temps il ne nous dit pas ce qu’il connait. On était vraiment déçu, on aurait souhaité qu’il parle.

Alors avant l’ouverture de ce procès vous aviez déclaré « peu importe le verdict ou le nombre de condamnation qui vont être prononcés, il y aura au moins la justice et la vérité ». Maintenant que le procès se termine, avez-vous toujours la même appréciation ?

Oui, quel que soit le verdict, je pense que les historiens peuvent maintenant écrire les livres pour pouvoir dire ce qui s’est réellement passé.

► Luc Damiba prépare de son côté un documentaire sur ce procès historique.

 
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L'hebdomadaire de la paroisse de Nioro du Sahel n°33 du dimanche 27 mars 2022 :
Comme ce fils cadet, rentres en toi-même pour sentir la laideur du peché, de la trahison d’un confident, d’un proche, d’un ami, d’une ou d’un fiancé etc,
et renonce toi aussi à ce mal (Une réflexion du Père KIYE M. Vincent, Mafr)
Évangile : Luc 15, 1–3, 11–32
« Il rentra alors en lui-même : ‘Combien d’ouvriers de mon père, se dit-il, ont du pain plus qu’il n’en faut, et moi ici je meurs de faim. Je vais me lever, retourner vers mon père… » (Luc 15, 18-19)
Et toi, qu’attends-tu pour rentrer en toi-même et prendre la décision de renoncer au mal ?
 Bien-aimés dans le Seigneur, que nous ayons choisi ce verset comme centre de gravité autour duquel gravite notre réflexion de ce dimanche n’est pas anodin. Cela révèle toute l’orientation que nous voulons donner à notre méditation, centrée sur le discernement personnel avant d’agir. Eh bien c’est la l’attitude du fils cadet qui retient notre attention, lui qui rentre en lui-même et fait un discernement qui aboutit à une décision radicale de retourner vers son Père. Voilà une attitude attendue de chaque chrétien chaque jour qui passe et de façon particulière, en ce temps de Carême : prendre la décision de revenir vers le Père.
Frères et sœurs en Christ, la liturgie du dimanche passé nous révélait que refuser de revenir au Seigneur avait une conséquence néfaste directe, à l’exemple de ce qui arriva aux anciens du Peuple d’Israël dont les cadavres étaient restés dans le désert (1Corinthiens 10,5) y compris les Galiléens  qui avaient été massacrés par Pilate sans oublier les 18 personnes de Siloé sur qui la tour tomba, la liturgie de ce quatrième dimanche de Carême prend le contrepoids de cela. Elle nous montre l’exemple d’un pécheur qui revient au Seigneur et est célébré comme un digne fils. La liturgie de ce dimanche nous révèle que nous pouvons nous tromper vis-à-vis de Dieu, nous pouvons l’offenser, ne nous gênons pas de revenir vers lui. Car le retour d’un égaré fait toujours plus de joie à Dieu que le non-retour.
Oui chers frères et sœurs en Christ, l’exemple de ce fils cadet est très parlant pour notre vie de chaque jour. Par-delà l’aspect spirituel, nous y apprenons la valeur d’un bon discernement dans notre vie. Si nous nous égarons souvent, si nous allons de mal en pis, et même disons-le, si nous commettons trop de mal dans notre vie, cela est souvent dû à un mauvais discernement. Savoir s’apprécier dans le temps et dans l’espace. C’est ce que ce fils cadet de l’évangile fît en son temps. L’évangile nous dit qu’ « Il rentra alors en lui-même : ‘Combien d’ouvriers de mon père, se dit-il, ont du pain plus qu’il n’en faut, et moi ici je meurs de faim. Je vais me lever, retourner vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le Ciel et devant toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils… » (Luc 15 17-20) Et toi, as-tu vraiment le temps de rentrer en toi-même pour l’acte que tu veux poser contre ton prochain ? Rentres en toi-même pour voir combien ton mari t’aime, combien ta femme t’aime ; cela te retiendra du mal que tu veux commettre contre lui. Rentres en toi-même pour voir combien Dieu ne cesse de te pardonner chaque fois que tu pêches. Cela te donnera le courage de pardonner. Rentres en toi-même pour voir comment il est beau de vivre en frères et sœurs. Cela te donnera le goût de tisser et soigner les relations. Rentres en toi-même pour sentir la douleur de la trahison d’un confident, d’un proche, d’un ami, d’un frère, d’une ou d’un fiancé etc, et renonce toi aussi à la trahison. Rentres en toi-même pour sentir la laideur du mal subi, et apprends toi aussi à renoncer au mal. Rentrons en nous-mêmes avant de poser un acte envers l’autre. Cela nous épargnera beaucoup de mal.
Le Seigneur soit avec vous !
✍🏾 Père KIYE M. Vincent, Mafr
Paroisse de Nioro du Sahel, diocèse de Kayes
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L'hebdomadaire de la paroisse de Nioro n°34 du dimanche 03 avril 2022 : L’homme en tant qu’enfant de Dieu est plus que ses actions mauvaises (Une réflexion du Père Vincent KIYE, Mafr)

Textes du jour :

Première Lecture : Isaïe 43, 16–21

Deuxième Lecture : Philippiens 3, 8–14

Évangile : Jean 8, 1–11

 

Bien-aimés dans le Seigneur, recevez nos salutations fraternelles depuis la paroisse de Nioro du Sahel, dans le diocèse de Kayes au Mali

« Que celui d’entre vous qui n’a pas de péché lui jette la pierre le premier. » (Jean 8,7)

Bien-aimés dans le Seigneur, que condamnons-nous lorsque notre prochain arrive à poser un acte mauvais à notre égard ? C’est lui que nous condamnons ou bien son acte ? Voilà la nouvelle vision de choses à laquelle Jésus nous invite dans l’évangile de ce jour. Oui,  il y a une grande différence entre dire à quelqu’un que ses idées ou que ses actions sont mauvaises et le condamner tout entier. Malheureusement, c’est ce que nous faisons souvent. L’homme en tant qu’être humain est enfant de Dieu. Par contre, ses idées et/ou ses actions viennent de lui en tant qu’être en situation, en tant qu’être-là. Ici donc, il agit en rapport avec son environnement qui a une influence sur lui. C’est cette logique que Jésus utilise devant cette femme prise en flagrant délit d’adultère. Dans cet épisode Jésus est à la fois exigeant et miséricordieux envers la femme certes. Cependant, disons-le, il nous apprend une nouvelle vision de chose, une nouvelle façon de regarder et de juger les autres, basée sur l’exigence de différencier l’homme de ses actes. Car souvent nous condamnons sans laisser de marge pour le changement et la miséricorde. Jésus nous demande ici de faire un saut qualitatif dans le quotidien de notre vie par des nouvelles façons de voir les choses.

Les plus anciens manuscrits de l’évangile de Jean ne contiennent pas le passage 8.1-11. Certains pensent que ce passage viendrait d’autres sources dont celle de l’évangile de Luc et aurait été inséré plus tardivement dans le texte de Jean. Certes. Ne nous attardons pas trop là-dessus.

En effet, si Jésus fait preuve de tant d’égards pour cette femme et s’il refuse de la condamner comme le font les hommes de notre temps, est-ce parce qu’il considère que son péché est sans gravité ? Loin de là. Comprenons cependant que Dieu se sert d’autres moyens pour ramener à la foi, ceux qui se détournent de lui, pour conduire les pécheurs au repentir et pour les purifier par la souffrance.

Ces pharisiens aujourd’hui c’est chacun de nous lorsque nous nous condamnons sans faire la part de choses entre l’acte et la personne. S’il est vrai que le temps de Carême que nous avions commencé depuis le mercredi des Cendres nous invite à la conversion, le sommet de cette conversion est celle de nos pensées ou de notre logique de penser. Nous inscrire dans la logique de la miséricorde de Dieu, voilà ce qui fera de nous des créatures nouvelles qui réjouit Saint Paul dans la deuxième lecture lorsqu’il se réjouit en Jésus-Christ disant : « tous les avantages que j’avais autrefois, je les considère comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. »

Oui, s’inscrire dans la logique de Dieu garantit l’option d’une nouvelle humanité où l’homme est considéré comme enfant de Dieu bien au-delà de ses actes. C’est ici le lieu de notre conversion, c’est ici le lieu de considérer nos anciennes façons de regarder et de juger nos frères et sœurs comme des balayures. Le nouveau monde, la nouvelle humanité des convertis n’est possible que lorsque nous changeons nos regards et notre façon de juger les autres, en nous inscrivant dans la vison béatifique de Dieu qui, comme nous le reprend le prophète Isaïe, nous invite à faire ce saut qualitatif lorsqu’il dit :« ne parlez plus de ces faits anciens, cessez de penser aux événements du passé, car voici que je fais une chose nouvelle » (Is 43, 18-19)

Demandons la grâce de la conversion de nos regards et de notre façon de juger les autres. Amen

 Le Seigneur soit avec vous !

Père KIYE Mizumi Vincent, Mafr

Paroisse de Nioro du Sahel, diocèse de Kayes

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Mali : l’ancien Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga est mort

Mis à jour le 21 mars 2022 à 16:46
 

 

Soumeylou Boubèye Maïga, en mai 2016 à son domicile de Bamako. © Emmanuel DAOU Bakary pour JA

 

L’ancien ministre d’Ibrahim Boubacar Keïta, figure de la vie politique malienne, est décédé ce lundi à Bamako. Incarcéré depuis août 2021, il avait vu son état de santé se dégrader nettement ces dernières semaines, mais ses demandes d’évacuation sanitaire avaient été rejetées.

 

Pronostic vital engagé

Le 2 mars, Maïga Binta Yatassaye, l’épouse de l’ex-Premier ministre, avait écrit une lettre ouverte au colonel Assimi Goïta, le président de la transition, pour lui demander d’intercéder en faveur de son mari. Elle y indiquait que le « pronostic vital [de celui-ci était] engagé » et que les médecins préconisaient une « évacuation d’urgence » depuis la mi-décembre, rappelant par ailleurs qu’il était en détention préventive et non condamné. « Veut-on la mort par abandon et négligence programmée de Soumeylou Boubèye Maïga ? » concluait-elle, en s’indignant de l’absence de réponse des autorités aux multiples requêtes de la famille.

Au fil des décennies, cette figure de la vie politique malienne s’était constitué un important réseau, allant de ses ex-camarades militants de gauche à de nombreux chefs d’État africains en passant par plusieurs dirigeants français et européens. Sa disparition, après des mois de lutte contre la maladie en détention, a suscité de nombreuses réactions, tant au Mali qu’en Afrique de l’Ouest.

Ancien journaliste, Soumeylou Boubèye Maïga s’était engagé contre la dictature de Moussa Traoré, renversé en 1991. Il avait aussi participé à la fondation de ce qui fut longtemps le premier parti du pays, l’Alliance pour la démocratie au Mali-Parti africain pour la solidarité et la justice (Adema-PASJ).

Proche d’Alpha Oumar Konaré, qui avait fait de lui le patron de la puissante Sécurité d’État, le natif de Gao avait ensuite rompu avec cette formation pour se présenter à l’élection présidentielle de 2007 – à laquelle il n’avait obtenu que 1,5 % des voix.

Ambitions présidentielles

Alors qu’il avait été nommé ministre des Affaires étrangères par Amadou Toumani Touré en 2011, c’est vraiment avec l’arrivée au pouvoir d’IBK, en 2013, que le Tigre avait gagné en influence et en visibilité. Après la débâcle de l’armée malienne à Kidal en 2014, il avait été contraint de démissionner de son poste de ministre de la Défense. Il était pourtant revenu au sommet de l’État deux ans plus tard, en tant que secrétaire général de la présidence. En 2017, IBK l’avait nommé Premier ministre. Il restera à la tête du gouvernement jusqu’en 2019, après le massacre d’Ogossagou.

Président de l’Alliance pour la solidarité au Mali-Convergence des forces patriotiques (Asma-CFP), qu’il avait créée en 2013, Soumeylou Boubèye Maïga ne cachait pas ses ambitions présidentielles et comptait se présenter aux prochaines élections

Makhtar Diop (SFI): «Développer des chaînes de valeur régionales en Afrique»

 

Comment aider les entreprises africaines dans un contexte de crise internationale ? Comment favoriser les investissements et le commerce sur le continent malgré la désorganisation des chaînes de valeurs sur le continent ? Ce sont certaines des missions de la Société financière internationale (SFI), principale institution de développement axée sur le secteur privé dans les pays émergents. Son directeur général, Makhtar Diop, a accordé un entretien à RFI pour détailler ses actions et sa stratégie.

RFI : Makhtar Diop, votre début de mandat a été marqué par une forte crise économique et une reprise de l’inflation mondiale. Les prix des denrées alimentaires flambent, et plus encore depuis la crise ukrainienne. Comment aider les entreprises à atténuer ce choc inflationniste mondial ?

Makhtar Diop : Nous avons aujourd’hui une inflation qui résulte d’un déséquilibre massif entre la demande, qui est importante et qui a été encouragée par les fortes mesures de relance monétaire et budgétaire dans les pays, et une offre qui est perturbée par des goulots d’étranglement logistique. Et cela affecte particulièrement les pays en développement.

Par exemple, en Afrique du Nord, on voit que 46% de l'approvisionnement en céréales se fait à partir de la Russie et de l’Ukraine. Que peut-on faire pour cela ? Travailler sur l’offre, c’est-à-dire enlever tous les goulots d’étranglement et permettre justement aux entreprises de pouvoir accroître l’efficacité des chaînes de valeur. Un des axes que nous avons au niveau de la SFI en ce qui concerne l’Afrique, c’est d’utiliser cette opportunité de la zone de libre-échange pour pouvoir accroître le commerce inter-africain. Il est bon de noter que le commerce inter-africain a augmenté de manière significative au cours des dernières années.

Mais nous pensons que l’on doit faire beaucoup plus. On doit plus intégrer les secteurs économiques des pays, avoir plus de spécialisations dans les pays afin de pouvoir intégrer de manière efficace les chaînes de valeur. 

►À lire aussi : Afrique économie - Burkina Faso : la Banque africaine de développement soutient les producteurs de karité

La pandémie de Covid-19 a entraîné une prise de conscience africaine de la nécessité de faciliter d’abord l’importation de produits médicaux et de vaccins sur le continent, et d’y développer la production. Désormais, plusieurs industriels ont annoncé vouloir implanter des usines de vaccins en Afrique. Dans ces cas, comment intervenez-vous ? Est-ce que vous leur prêtez de l’argent ?

Ça a été un de mes chantiers les plus importants au cours de cette année. Il y a un an, quand on parlait de produire des vaccins en Afrique, on nous regardait en se posant la question de savoir si on était vraiment réalistes. C’est un défi dont la SFI s’est saisi. Et nous avons réussi, je pense, à contribuer de façon significative. Aujourd’hui, nous travaillons avec l’Institut Pasteur de Dakar, avec les autorités du Rwanda, avec l’Afrique du Sud, avec le Ghana, pour la production de vaccins.

Nous pensons que ce sont des activités qui doivent être financées par le secteur privé. Nous sommes très avancés dans le cas du Sénégal et du Rwanda pour mettre en place des structures commerciales qui pourront produire des vaccins. Le Kenya a signé également un accord avec un producteur de vaccins. Nous allons travailler aussi avec les Kényans et cette société pour pouvoir aider à la production de vaccins.

Cette pandémie a révélé l’importance justement du retour de l’État dans son rôle à la fois de régulation, mais aussi de protection. Lorsque vous discutez avec des entreprises, est-ce que vous tenez compte de ce rôle de protection que l’État est amené de plus en plus à jouer, surtout dans les temps troublés que nous vivons ?

Dans toutes les économies, l’État a un rôle à jouer, que ce soit aux États-Unis, que ce soit à Singapour, que ce soit au Sénégal, que ce soit au Kenya, que ce soit au Maroc. Le rôle de l’État, c’est de réguler des secteurs parce qu’il y a des secteurs qui ont besoin d’être régulés. On a besoin d’avoir des termes de compétition qui soient transparents, on a besoin de protéger le consommateur là où il doit être protégé. C’est une vision de l’économie où le secteur privé est au centre du développement.

En ce qui concerne l’Afrique, il est clair que les besoins d’investissements sont énormes, qu’il y a de la place pour le secteur privé et pour le secteur public. Le secteur public sera plus contraint parce qu’il fait face à des dépenses importantes dans le domaine de la santé, dans le domaine de la protection sociale, et pour aider à réduire les chocs au niveau des populations les plus pauvres.

L’État a un rôle pour protéger les démunis par des subventions, et tout cela prend une grande partie des ressources de l’État. Donc, dans les secteurs des infrastructures et dans d’autres secteurs, il est de plus en plus difficile pour les pays d’investir et le secteur privé a un rôle essentiel à jouer pour cela.

Vous plaidez pour un développement du partenariat public-privé. Comment intervenez-vous ? Est-ce que vous prêtez au privé ? Au public ?

La SFI prête au privé. La Banque mondiale prête au public, pour simplifier. Et Miga [l’Agence multilatérale de garantie des investissements], qui est notre institution de garantie, garantit le risque politique. Ces trois instruments nous permettent d’attirer des investissements directs étrangers dans les pays. Il s’agit également de mobiliser l’épargne locale pour pouvoir investir dans les secteurs productifs. C’est quelque chose que je souhaiterais accélérer durant mon mandat à la SFI.

Un reproche qui vous est souvent formulé, notamment de la part des ONG, c’est de ne pas assez prendre en compte l’impact environnemental lors de vos investissements. Est-ce que lorsque vous décidez d’investir l’argent de la SFI dans telle ou telle entreprise de production d’énergie ou dans tel projet immobilier, vous prenez suffisamment en compte la question environnementale ?

C’est essentiel. 85% de notre portefeuille en 2023 sera ce qu’on appelle « Paris aligned ». Cela veut dire que l’investissement sera aligné sur les critères de la COP 21 à Paris. En 2025, 100% de nos projets seront alignés aux principes qui ont été élaborés à la COP 21. Cela étant dit, nous avons été la première institution à émettre des bons verts, il y a plus de dix ans de cela. Et vous voyez aujourd’hui l’impact que cela a eu sur le marché. C’est la SFI qui a lancé cela et qui a créé un mouvement pour que les gens commencent à financer les économies vertes.

Nous avons révisé toutes nos procédures en matière de protection environnementale et sociale. Cela s’est fait en collaboration avec des ONG

Nous avons lancé deux autres produits à la COP 26 : ce qu’on appelle the Planet Emerging Green One (EGO) et Best Bound qui visent également à financer l’économie verte. Nous nous lançons dans des investissements qui aident à réduire la pollution marine plastique. Nous l’avons fait avec une de nos sociétés Indorama. Nous innovons beaucoup et nos innovations sont reprises largement par le marché.

Nous avons révisé toutes nos procédures en matière de protection environnementale et sociale. Cela s’est fait en collaboration avec des ONG. Elles ont été largement consultées. Leurs commentaires et suggestions ont été intégrés dans nos nouvelles politiques d’environnement et de protection sociale. Et je crois que ce que nous avons aujourd’hui est certainement ce qu’il y a de mieux dans ce domaine, en ce qui concerne le développement du secteur privé.

 

Revenons sur un exemple cité par plusieurs ONG, c’est celui de la Tata Mundra Power Plant en Inde. Un projet qui est soutenu par la SFI et qui a généré une pollution des nappes phréatiques. Est-ce que la SFI ne devrait pas travailler à mettre en place un mécanisme de dédommagement des populations qui seraient victimes de pollution collatérale dans les projets que vous soutenez ?

Nous sommes en train de discuter de la question. C’est ce qu’on appelle les « remedies ». À l’heure actuelle, lorsqu’une entreprise ne respecte pas les normes environnementales et sociales, elle doit dédommager les populations.

Ce n’est pas à nous de le faire. Parce qu’il faudrait quand même être très clair sur les responsabilités. Ce n’est pas nous qui mettons en place le projet. Nous prêtons à une entreprise. L’entreprise est in fine responsable pour la mise en œuvre des normes sociales et environnementales auxquelles elle adhére et qu’elle a accepté de mettre en œuvre lorsqu’elle a pris nos ressources.

Nous avons eu plusieurs cas. Et ce cas (Tata Mundra Power Plant) en est un. Nous avons été très impliqués dans les discussions pour s’assurer que les populations soient compensées de manière juste.

►À lire aussi : La difficile montée en puissance de la justice environnementale

Diébédo Francis Kéré: «Mon travail est un service à l’humanité pour les pauvres comme les riches»

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L'architecte burkinabè sur le chantier de la future Assemblée nationale du Bénin en 2021

 

Pour la première fois de son histoire, le prix Pritzker, la plus haute distinction du monde de l'architecture, a été décernée à un Africain. Le Burkinabè Diébédo Francis Kéré s’est toujours engagé pour son pays natal, le Burkina, avec une architecture durable et respectueuse de son environnement. Entretien.

RFI: Quelle a été votre première réaction ? 

Diébédo Francis Kéré : Quand j’ai eu le coup de fil m’annonçant que je suis le prix lauréat du prix Pritzker 2022, je ne l’ai pas cru. Je n’y ai pas cru parce que, tout simplement, ça n’arrivait pas à rentrer dans ma tête. Plus tard, quand j’ai finalement compris, il y a eu un sentiment d’honneur et de gratitude. Et du coup aussi, un sens de responsabilité, de grande responsabilité. En tout cas, vous pouvez vous imaginer quelle joie, quel honneur de recevoir ce coup de fil.

Vous parlez de « responsabilité ». Dans quel sens ?

Simplement, parce que pour moi, quand j’ai commencé à faire de l’architecture, j’ai fait le tour pour collecter des idées, des informations dans l’ère pré-industrielle en Allemagne et les combiner avec ce qui se fait au Burkina Faso pour créer une école moderne. J’ai toujours considéré ce que je faisais comme quelque chose qui est personnel. Et du coup, ce travail a commencé à faire le tour, parce que beaucoup de gens ont trouvé mes idées très intéressantes et ont voulu avoir pareil. J’avais toujours utilisé des matériaux qui étaient locaux, qui étaient abondants, qui ne causaient pas de problèmes à l’environnement. Et du coup, voir ce travail être considéré par cette fondation et ce prestigieux prix, je me dis : « Wouah ! Tu as bien fait sans le savoir, donc il faut continuer ». C’est pourquoi je dis sens des responsabilités et de continuer à œuvrer dans ce sens. 

Justement, c’est ce que dit le jury. Dans son compte rendu, il dit que votre travail « est lié aux gens, aux personnes, aux communautés, car il est fait par et pour elles ». Concrètement, comment cela se traduit en pratique ?

En fait, j’ai toujours tout fait pour faire un transfert de savoir, que ce soit chez moi au Burkina, ou même aux États-Unis, j’ai essayé de mettre de la valeur aux matériaux que j’ai trouvés et de placer l’être humain au centre de l’intérêt. Vous comprenez ? Finalement, mon travail ou le travail de l’architecte, si vous voulez bien, c’est un service à l’humanité, c’est de créer de l’espace pour les gens, pour les pauvres aussi bien que pour les riches. C’est tout. C’est simple.

► À lire : Francis Kéré, architecte de la communauté

En ce sens, beaucoup de personnes à qui j’ai parlé de votre travail depuis que cette annonce a été faite, m’ont dit qu'il était tourné vers l’avenir, mais tourné vers l’avenir depuis 20 ans. Beaucoup m’ont dit que vous aviez toujours été en avance à ce niveau-là. Ce prix Pritzker marque un tournant par rapport à certaines visions de l’architecture que vous avez toujours défendues ?

C’est ça. Je suis vraiment honoré de voir que ce qui, pour moi, était toujours dans mon ADN, c’est-à-dire de dire que ce n’est pas parce qu'on est riche qu’il faut gâcher du matériel, qu’il faut causer un gâchis. Et ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’il faut se contenter avec ce qui est médiocre, qu’aussi bien les pauvres que les riches ont droit à la beauté, à la qualité. Et il est possible de réaliser tout cela en ne causant pas trop de problèmes à l’environnement. Puis, on est tous liés, on a un monde. Et je suis heureux de voir que ce travail a été reconnu par le prix Pritzker. Pour moi, c’est un rêve jamais rêvé. Je ne pouvais jamais imaginer que ce travail, que je considère toujours comme quelque chose de cœur, de personnel, puisse être lié au prix Pritzker.

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C’est de bon augure pour l’avenir de l’architecture et dans un contexte où évidemment les questions environnementales et climatiques sont au cœur des questions architecturales ?

Peut-être que cela va nous faire beaucoup réfléchir et de dire qu’on peut être partout dans le monde. Si on est conscient de tout ce que nous traversons, je parle des conflits autour des ressources très limitées, des crises autour de l'approvisionnement énergétique et du changement climatique, que c’est ensemble que nous pouvons régler ce problème, je crois que c’est un message très fort que la fondation a donné. Et je suis heureux d’avoir été un des artistes ou bien d’avoir été une des personnes qui a considéré cela comme normal et pas comme un ajout. Mais c’était toujours ce de quoi je suis convaincu qu’il fallait faire.

Vous avez un projet en cours qui a été malheureusement stoppé par les événements politiques et militaires terroristes au Burkina Faso, c’est celui de l’Assemblée nationale de Ouagadougou. Est-ce que à la lumière de ce prix, il y a des choses qui vont pouvoir être faites pour qu’enfin, ce projet se fasse ?

Ce projet est un projet qui a une vision, une vision d’une nation qui, elle, a trouvé des références. Et après la révolution 2014, j’ai été invité par des activistes, la société civile et des politiciens, pour créer une Assemblée nationale transparente, accueillante et qui héberge un idéal. Nous allons créer une espèce de pyramide. Les pyramides viennent de l’Afrique, c’est comme une provocation. Je veux que toute la population de Ouagadougou, du Burkina Faso, de l’Afrique, puisse venir monter sur cette pyramide. Donc, qu’il y ait une priorité à cause du terrorisme et qu’on stoppe ce projet, je le comprends. Mais j’espère bien qu’il y aura un jour des dirigeants qui comprennent la nécessité de donner un emblème à la démocratie de ce pays et l’espoir à toute sa jeunesse.

► À lire : Francis Diébédo Kéré sur le toit de l’architecture mondiale

Sous-catégories

Les informations sur nos maisons de formation datent de quelques années, et nous avons demandé aux responsables de ces maisons de nous donner des nouvelles plus récentes.
La première réponse reçue vient de Samagan, le noviciat près de Bobo-Dioulasso (lire la suite)

 

La deuxième réponse nous a été donnée par la "Maison Lavigerie", notre maison de formation à la périphérie de Ouagadougou, où les candidats ont leurs trois premières années de formation (lire la suite)