Témoignages

 

Mali : dix choses à savoir sur Alghabass ag Intalla, incontournable chef touareg et président de la CMA

Figure centrale de la rébellion touareg de 2012, le secrétaire général du Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA) a repris, le 17 juillet, la présidence tournante de la CMA, coalition de mouvements signataires de l’accord d’Alger, succédant à Bilal Ag Acherif.

Mis à jour le 17 août 2022 à 09:47
 

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Alghabass Ag Intalla, à Ouagadougou en 2013. © Ahmed Ouoba/AFP

 

1. Fils de l’amenokal des Ifoghas

Alghabass ag Intalla est le fils d’Intalla Ag Attaher, lui-même descendant d’une longue lignée d’amenokals. Ces chefs traditionnels de la tribu des Ifoghas règnent en maître à Kidal et dans l’Adrar des Ifoghas, région septentrionale du Mali. À la mort de son père, en décembre 2014, Alghabass est un temps pressenti pour lui succéder en tant qu’amenokal des Ifoghas. La préférence se porte finalement sur son frère, Mohamed ag Intalla, l’aîné de cette fratrie de trois, dont Alghabass est le benjamin, fondateur du Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA).

2. Kidal

Figure respectée et incontournable de la tribu des Ifoghas, ayant des ramifications au Mali et au Niger, Alghabass ag Intalla est issu d’une longue lignée de nobles touareg, dont la chefferie traditionnelle domine l’essentiel de la région.

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La ville de Kidal, dans l’extrême nord-est du pays, où Alghabass est né et où sa famille est historiquement implantée, échappe toujours au contrôle de l’État et reste l’un des principaux points d’achoppement entre Bamako et les anciens rebelles. Le HCUA, groupe armé dont il est à la tête, est le plus installé politiquement et militairement dans cette cité du Nord, où cohabitent une douzaine de tribus et plusieurs groupes armés.

3. Élus de père en fils

Influente figure touareg, il est aussi issu d’une grande famille d’élus locaux. Lui même a été député de Kidal, sous les couleurs de l’Adema-PASJ, durant deux législatures, marchant sur les traces de son père, parlementaire sous Moussa Traoré.

En 2002, il rejoint dans l’hémicycle son frère aîné Mohamed, élu depuis 1992, qui siègera jusqu’au renversement d’Ibrahim Boubacar Keïta en 2020 et la dissolution de l’Assemblée nationale par les putschistes. Celle-ci sera alors remplacée par le Conseil national de transition (CNT), dont est membre Mohamed ag Intalla. Comme Alghabass et Mohamed, Attayoub, le frère cadet, est une figure politique locale et a tenu les rênes de la mairie de Kidal pendant cinq ans, de 2004 à 2009.

4. Visage politique d’Ansar Dine

Lorsque la rébellion touareg éclate en 2012 pour réclamer l’indépendance de l’Azawad, Alghabass ag Intalla s’affiche d’abord dans les rangs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Rapidement, et comme de nombreux autres combattants, il rejoint ensuite le groupe Ansar Dine, mené par Iyad ag Ghali, figure historique de la lutte indépendantiste touareg des années 1990, qui deviendra plus tard l’ennemi public numéro 1, en tant que leader du groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), branche sahélienne d’Al-Qaïda.

À l’époque, Alghabass assure incarner « l’aile modérée » d’Ansar Dine. Il est le visage politique du groupe, dont il conduit la délégation aux négociations pour la paix de Ouagadougou, en novembre 2012.

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Pour de nombreux observateurs, le passage d’Alghabass au sein d’Ansar Dine aurait joué en sa défaveur dans la succession de son père en tant qu’amenokal.

5. Divergences avec Iyad ag Ghali

Rapidement, les divergences de vue sont trop fortes entre Iyad ag Ghali et Alghabass ag Intalla. Alors que tous deux s’étaient unis autour de leurs revendications indépendantistes, Alghabass ne se reconnaît pas dans les velléités conquérantes de son compagnon d’armes. Alors qu’Iyad ag Ghali veut conduire son jihad au-delà du nord du pays, ag Intalla est davantage partisan d’une posture d’autodéfense de sa zone d’influence.

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Dès le mois de janvier 2013, les chemins des deux hommes se séparent. Le notable de Kidal quitte les rangs d’Ansar Dine, accompagné de nombreux combattants, et crée le Mouvement islamique de l’Azawad (MIA).

6. Solution pacifique

Une fois le MIA créé, Alghabass plaide pour un « dialogue politique inclusif ». Le chef touareg cherche à tout prix à se démarquer de Iyad ag Ghali et d’Ansar Dine, qu’il considère désormais comme un groupe terroriste et face auquel il se dit prêt à lutter.

Déjà engagé dans les négociations de Ouagadougou, Alghabass devient une figure des pourparlers pour la paix, notamment dans le processus dit d’Alger, où il impose son leadership au sein de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), qu’il préside aujourd’hui.

7. HCUA

En mai 2013, moins de six mois après avoir fait sécession d’Ansar Dine, Alghabass ag Intalla dissout le MIA afin d’intégrer le Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), fondé par son frère Mohamed ag Intalla.

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Un an plus tard, il deviendra le secrétaire général de l’organisation, avant d’en prendre la présidence à la faveur d’un changement des textes, en janvier 2022. Un poste qu’il occupe toujours aujourd’hui et qui lui vaut d’assurer également la présidence tournante de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), en rotation – chaque année – avec le chef du MNLA et celui d’une branche du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA).

8. Incontournable

L’autorité d’Alghabass dans le nord du Mali et au sein de la CMA fait du leader du HCUA la figure la plus influente de cette alliance de mouvements, selon de nombreux spécialistes. Lors des négociations d’Alger, qui aboutiront à un accord de paix entre l’État malien et les anciens rebelles indépendantistes, c’est lui qui conduit la délégation de la CMA.

Très écouté, il est également consulté par des cadres de mouvements qui l’ont combattu et est, pour beaucoup, une figure incontournable de la difficile marche vers la paix. Il fut d’ailleurs, entre 2005 et 2010, le coordinateur du réseau des leaders du Nord.

9. Partisan de la fusion

Fédérateur, Alghabass ag Intalla plaide de longue date en faveur d’une fusion des groupes membres de la CMA et de « tous les acteurs des mouvements partageant les même idéaux ». Pour ce natif de Kidal, la division en plusieurs mouvements éparpille les débats et il considère que l’union au sein d’un large « mouvement politique » est le meilleur moyen « de prendre en charge les préoccupations des populations de l’Azawad ». Sous sa nouvelle présidence, entamée en juillet dernier, la CMA a d’ailleurs érigé la fusion des mouvements qui la composent en une priorité.

10. Mandat d’arrêt

En février 2013, plusieurs chefs de la rébellion touareg considérés par Bamako comme des « terroristes », sont visés par des mandats d’arrêt lancés par la justice malienne. Alghabass Ag Intalla, qui a alors quitté les rangs d’Ansar Dine, est l’un d’entre eux.

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Les personnalités visées sont accusées, pêle-mêle, de « terrorisme », « sédition », « crimes portant atteinte à la sécurité intérieure de l’État, à l’intégrité du territoire national par la guerre, l’emploi illégal de la force armée, la dévastation et le pillage publics », « crimes et délits à caractère racial, régionaliste et religieux » ou encore « trafic international de drogue ». Le mandat d’arrêt sera finalement levé en octobre 2013, au nom de la réconciliation nationale et de la paix.

El-Ghassim Wane: concernant les Ivoiriens arrêtés à Bamako, «Il faut un règlement dans les délais les plus brefs»

 

Le Mauritanien El-Ghassim Wane dirige la Minusma, la mission des Nations unies au Mali. Sa parole est rare dans les médias, il a accordé cet entretien à RFI dans un contexte de tensions avec les autorités maliennes. L’arrestation à Bamako de 49 militaires ivoiriens, présentés par les autorités maliennes de transition comme des mercenaires alors qu’ils venaient dans un cadre onusien, mais avec une situation administrative qui demeure floue, suscite de très vives tensions entre Bamako et Abidjan – des tentatives de médiation sont d’ailleurs en cours – mais aussi entre Bamako et la Minusma, qui a été contrainte de revoir les règles d’autorisation de ses rotations aériennes. Elles ont enfin repris lundi après avoir été suspendues pendant plus d’un mois par Bamako. Le cas de ces 49 militaires ivoiriens, la reprise des vols onusiens, mais aussi les menaces qui pourraient peser sur l’avenir de la Minusma au Mali : El-Ghassim Wane, chef de la Minusma, répond aux questions de RFI.

Les autorités maliennes de transition avaient suspendu les rotations des personnels militaires de la Minusma il y a un mois. Entre-temps, les modalités d’autorisation de ces rotations ont été rediscutées avec le gouvernement malien et les relèves ont finalement pu reprendre lundi. Actuellement, combien d’homme sont en attente de départ ou d’arrivée ? 

Effectivement, il y a eu une suspension des relèves de nos contingents et nous avons eu une réunion avec les autorités maliennes, le 1er de ce mois, au cours de laquelle nous avons convenu des modalités de reprise des relèves de nos contingents. Ces relèves ont commencé, elles vont se poursuivre pendant une période de quatre semaines et vont concerner 3 500 personnels entrant et partant, donc 7 000 au total. C’est une opération extrêmement complexe qui implique évidemment les autorités maliennes et la Minusma ici, mais également notre siège à New-York et les pays contributeurs de troupes, une opération qui demande une coordination extrêmement étroite. Jusqu’ici tout se passe bien, il n’y a pas de raison pour que les choses ne continuent pas sur la même voie, et que les 7 000 personnels qui sont affectés par cette opération puissent être déployés et redéployés pour certains dans leur pays d’origine, dans les délais prévus. 

Pendant cette pause forcée, est-ce que le travail de la Minusma a été affecté ? 

Non, le travail évidemment a continué, mais il est évident qu’un retard dans les relèves a forcément un impact sur le moral des troupes, a forcément un impact sur l’efficacité opérationnelle. Cela dit, le travail s’est poursuivi et je voudrais saisir cette occasion pour féliciter nos personnels en uniforme pour l’engagement dont ils ont fait montre tout au long de leur déploiement ici au Mali. 

Le nouveau protocole pour ces rotations, est-ce qu’il est plus contraignant, pénalisant pour la Minusma ? 

Non, je pense qu’il s’agissait plutôt de clarifier les modalités pour que ces relèves aient lieu de manière beaucoup plus harmonieuse. Essentiellement, il s’agit pour tous les pays qui doivent procéder à des relèves de le faire à travers la Minusma, et il s’agit pour nous d’avoir comme point d’entrée principal le ministère des Affaires étrangères, à charge pour celui-ci d’assurer la coordination entre les différentes structures maliennes concernées. Les informations que nous fournissons sont des informations tout à fait classiques, que nous fournissions déjà, mais que nous allons maintenant présenter de manière beaucoup plus globale à travers une structure unique, et je me félicite de la bonne disposition des autorités maliennes qui nous a permis de parvenir à un accord et d’assurer la reprise des relèves. 

La force française Barkhane vient d’achever son retrait après avoir été poussée vers la sortie par les autorités maliennes de transition. Ces derniers mois, c'est la Minusma qui a vu ses activités entravées, des protocoles ont été modifiés, votre porte-parole a été expulsé, vos enquêteurs droits de l’homme n’ont plus accès à certaines zones : ne craignez-vous pas que Bamako cherche à présent à mettre la Minusma dehors, à son tour ? 

Comme vous le savez, le mandat de la mission a été renouvelé à la fin du mois de juin, et les autorités maliennes ont clairement indiqué qu’elles souhaitaient que la Minsuma reste. Nous travaillons, je pense, dans un esprit de coopération avec les autorités maliennes, mais, évidemment, s’agissant d’une mission avec des effectifs si élevés et opérant dans les conditions sécuritaires que vous connaissez, il est évident que des difficultés peuvent se poser. Mais l’important est que quand des difficultés se posent, nous travaillons ensemble avec les autorités maliennes pour trouver des solutions. 

Mais l’Allemagne a déjà suspendu la semaine dernière l’essentiel de ses activités militaires au sein de la Minusma, d’autres pourraient suivre ? Vous le redoutez ? 

D’abord, les pays contributeurs de troupes et de personnels de police restent engagés, je pense que c’est un élément extrêmement important. Il y a eu cette difficulté que nous avons connue en ce qui concerne la relève du contingent allemand, mais je peux vous assurer que ces difficultés sont en train d’être surmontées, et qu’elles relevaient beaucoup plus en fait d’une adaptation nécessaire aux nouvelles règles qui ont été convenues avec les autorités maliennes, que d’autre chose, et donc nous travaillons dans un bon esprit aussi bien avec les Allemands qu’avec les Maliens pour assurer le bon fonctionnement de la force. 

Le départ de la Minusma est de plus en plus demandé par des organisations de la société civile, par des relais d’opinion, un peu comme ce fut le cas pour Barkhane… 

Dans un pays de 20 millions d’habitants, toutes les opinions ne sont pas uniformes, forcément, il y a des critiques, mais je peux vous assurer d’une chose : je me rends très fréquemment à l’intérieur du Mali, j’interagis fréquemment avec les autorités maliennes, tous mes interlocuteurs sont en faveur du maintien de la Minusma. Cela dit, nous restons évidemment à l’écoute, y compris de ceux qui critiquent notre action. 

Vos relations avec le président de transition, le Colonel Assimi Goita, comment les qualifieriez-vous ? Vous échangez, vous vous voyez régulièrement ? 

Je dirais que nous avons de bonnes relations avec les autorités maliennes, nous avons accès à elles quand nous le souhaitons, y compris évidemment le Président de la transition, mais nous travaillons aussi beaucoup avec les membres du gouvernement qui s’occupent de dossiers spécifiques et qui sont nos interlocuteurs premiers, et je voudrais les remercier pour leur disponibilité. 

Sur le dossier des 49 militaires ivoiriens arrêtés le 10 juillet à Bamako et inculpés pour « atteinte à la sécurité de l’État » : les Nations unies ont d’abord confirmé qu’ils étaient arrivés au Mali en soutien à la Minusma, avec le statut NSE, avant de faire machine arrière pour, semble-t-il, des dysfonctionnements administratifs. Est-ce que vous pouvez nous éclairer sur le statut réel de ces 49 militaires et sur leur arrivée au Mali ? 

Il y a des efforts soutenus qui sont déployés au niveau de la région, qui sont soutenus également par nombre d’acteurs internationaux qui visent à régler cette question, et le souhait de tous est que ce règlement puisse être trouvé dans les délais les plus brefs possible, et je crois que c’est à cela que tout le monde œuvre. 

Ça, c'est sur les médiations en cours, pour éviter l’escalade entre Bamako et Abidjan, mais sur le statut de ces militaires, comment comprendre la volteface des Nations unies ? 

Notre rôle ici est de contribuer du mieux que nous pouvons à la recherche d’une solution, et c’est le souhait des pays concernés, de tous ceux qui sont impliqués dans cette affaire, le souhait de trouver une solution, et c’est à cela que tout le monde doit œuvrer. 

Selon plusieurs sources, Bamako demanderait des excuses d’Abidjan, ou encore l’extradition de certaines personnalités politiques actuellement en Côte d’Ivoire, et visées par des mandats d’arrêt émis par la justice malienne ? 

Je répète : le souhait de tous est de voir les efforts en cours aboutir. 

Après près de dix mois de blocage, le gouvernement malien de transition et les groupes armés du Nord signataires de l’Accord de paix de 2015 ont repris leur travail commun au début du mois : l’application de l’Accord de paix est-elle enfin relancée ? 

Je crois. C’était une très bonne réunion, il y a eu un accord sur les quotas d’intégration des ex-combattants des mouvements signataires au sein des structures de l’État malien, y compris les forces de défense et de sécurité, un accord sur les réformes institutionnelles qui ne sont pas liées à la révision de la Constitution, et un engagement du gouvernement à assurer la prise en charge des réformes institutionnelles qui requièrent une révision constitutionnelle dans le cadre de l’élaboration de la nouvelle Constitution. Il y a également eu un accord sur la mise en place d’une commission ad hoc chargée de la gestion au cas par cas de la situation des cadres des mouvements signataires. Maintenant, il faudra assurer le maintien de cette dynamique, c’est à cela que nous travaillons tous, et une réunion de Comité de suivi de l’accord est prévue vers la fin de ce mois, précisément pour aider à préserver cette dynamique et encourager les parties à consolider les résultats auxquels elles sont parvenues. 

Fin de Barkhane au Mali : chacun voit retrait à sa porte

Avec le départ du Mali du dernier soldat français de la force Barkhane, ce qui ressemblait à une idylle, en 2013, finit en queue de tilapia. Chacun essaie de faire bonne figure.

Mis à jour le 16 août 2022 à 16:27
 
Damien Glez
 

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

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© Damien Glez

 

Il y a neuf ans, l’émotion de « Papa Hollande », président d’une France qu’« on » avait appelé à la rescousse au Sahel – il reste à définir la légitimité de ce « on » – l’étreignait à ce point qu’il balayait ses conquêtes politiciennes nationales pour déclarer que sa visite au Mali était, sans doute, « la journée la plus importante » de sa vie politique. Ce lundi, c’est sous un mépris glacial de la junte malienne que le dernier soldat français de l’opération militaire Barkhane passait une frontière terrestre…

Alors que le monde chrétien célébrait, ce 15 août, l’entrée de la Vierge Marie dans la gloire de Dieu, c’est précisément à 11 heures locales que le dernier détachement français faisait sa sortie du Mali, via le Niger, sans tambour de célébration ni trompette de la renommée. Comme de bien entendu, les parties « brouillées » ont chacune leur vision du divorce…

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En « off » comme en « on », la France indique n’avoir pas démérité, avoir notamment payé le prix du sang pour empêcher des colonnes jihadistes de fondre sur Bamako. Au-delà de cette lecture qui ne pourra être validée que par les historiens et avec le recul de quelques années, l’état-major de l’armée française précise qu’il s’agit moins d’une débandade que d’un redéploiement : « Les armées françaises continuent le combat contre le terrorisme au Sahel, en coordination avec nos partenaires africains et internationaux », même si la présence dans la région sera divisée par deux d’ici la fin de l’année.

Ultimatum

En dehors du Niger, N’Djamena et Ouagadougou hébergent toujours des militaires français, dans des proportions et des cadres différents. L’état-major français s’enorgueillit surtout de l’exploit que constitue le départ du Mali d’un dispositif aussi lourd en si peu de temps – 4 000 containers et un millier de véhicules en six mois –, sans que la fragilité induite par le déménagement ne conduise à des attaques contre ces forces françaises.

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Côté malien, la junte au pouvoir laisse parler les foules, convaincue que celles-ci traduisent le sentiment du peuple. Ce 14 août, à Gao, alors que le départ de Barkhane s’achevait, des manifestants ont quand même tenu à lancer un ultimatum de 72 heures à des militaires décidés à ne pas utiliser lesdites 72 heures. Et des photographies présumées du rassemblement de montrer des slogans brandis comme « Barkhane parrain et allié des groupes terroristes » ou « aucune puissance étrangère ne fera du Mali son butin ».

La rupture finalement consommée entre les militaires maliens et français, les échos de la guerre de communication seront entendus quelques temps, avant que ne se normalise, sous Goïta ou pas, sous Macron ou pas, les relations entre le Mali et son ancien colon.

Agri-tech : ces jeunes pousses de la transformation agricole

Protéines durables, produits premium, technologies pour fluidifier la chaîne de production… Les start-up EntomoNutris, Jus Délice et Releaf parient sur l’innovation pour valoriser les richesses du continent.

Mis à jour le 14 août 2022 à 16:49
 
 
 

 

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Ikenna Nzewi. © DR

 

• Ikenna Nzewi – Releaf (Nigeria) 

Industrialiser la transformation alimentaire grâce à la technologie, c’est le rêve de Ikenna Nzewi, PDG et co-fondateur de Releaf, une start-up nigériane qui développe des solutions techniques et technologiques mettant en relation agriculteurs et usines agroalimentaires, l’un des points faibles du continent.

Ikenna Nzewi était encore étudiant à Harvard, en 2017, quant l’idée lui est venue. Il est parti du constat que, dans son pays, la chaîne de valeur était peu efficace, à la fois en termes de production et de transformation, sur un marché de l’huile végétale qui, selon Releaf, représente pourtant près de 3 milliards de dollars par an.

Le secteur est encore très fragmenté, les petits exploitants de palmiers à huile représentant de 80% de la production totale sur plus de 1,6 million d’hectares à travers le pays. Mais, en raison des insuffisances techniques des récoltes et d’une mauvaise gestion des stocks, les fabricants se heurtent à deux problèmes : une matière première de mauvaise qualité et des pertes au cours de la collecte.

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C’est alors qu’interviennent les solutions innovantes de la start-up. Parmi elles : un outil de géolocalisation permettant d’identifier les usines les plus proches des producteurs (ou de déterminer le meilleur endroit où implanter une usine en fonction de la production) ; une technologie facilitant le cassage de la noix, utilisée dans une usine d’une capacité de 500 tonnes de noix par mois à Uyo ; un logiciel permettant aux producteurs partenaires de gérer leurs stocks. Autant d’outils destinés à décentraliser la transformation agricole, l’une des clés du succès selon Releaf.

En seulement dix-huit mois d’activité, la start-up a développé un réseau de 1 000 petits exploitants fournissant aux usines alimentaires plus de 10 000 tonnes de noix. Elle a aussi investi dans l’amélioration des équipements des usines, et projette d’étendre son modèle à d’autres produits agricoles. Pour l’instant en phase d’amorçage, Releaf a bouclé un premier tour de table de 2,7 millions de dollars mené par Samurai Incubate Africa, Future Africa et Consonance Investment Managers avec la participation de Stephen Pagliuca, président de Bain Capital, et de Justin Kan (Twitch). L’agritech a également obtenu 1,5 million de dollars du Challenge Fund for Youth Employment (CFYE) et de l’USAID.

• Mohamed Derdour – EntomoNutris (Maroc) 

Il arrive que biologie et la technologie rencontrent l’agriculture. Diplômé de HEC Montréal en 2021, passé par le groupe marocain pharmaceutique MediPro Pharma et le géant GSK, Mohamed Derdour décide, dès 2020, de se lancer dans le business prometteur de l’élevage d’insectes, l’entomoculture, en créant sa start-up, EntomoNutris.

Persuadé que, face à la croissance démographique galopante (+ 7,6 % au niveau mondial, + 27 % en Afrique subsaharienne prévus entre 2020 et 2030), il faut trouver une solution durable pour assurer la sécurité alimentaire, il mise sur sur ce créneau pour répondre à la demande en viande.

Riches en protéines, en acides gras essentiels et en minéraux, les insectes présentent un fort apport nutritif. « Leur élevage requiert cent fois moins d’espace et 2 200 litres d’eau de moins que celui du bétail », souligne Derdour.

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Élue meilleure start-up de l’année dans trois concours d’entrepreneuriat marocain en 2022, EntomoNutris produit, dans un centre pilote à Marrakech, de la farine d’insectes destinée à l’alimentation animale (volaille). Produisant aussi des biofertilisants, issus des déjections de son élevage de mouches soldat noires et destinés à l’agriculture, l’aquaculture et le jardinage, elle travaille à la constitution d’un réseau de distribution et de commercialisation.

Selon des estimations de l’ONU, le marché mondial des insectes destinés à l’alimentation humaine et animale pourrait atteindre 8 milliards de dollars en 2030, soit un taux de croissance annuel de 24% au cours des dix prochaines années. En Afrique, l’élevage d’insectes nourris de déchets agricoles pourrait produire jusqu’à 2,6 milliards de dollars de protéines brutes et jusqu’à 19,4 milliards de dollars d’engrais biologiques. Le continent compte déjà plus de 850 structures d’élevage d’insectes, qui produisent des aliments destinés à la consommation humaine et animale.

La start-up, qui constitue une filiale au Canada, espère commercialiser 60% de ses produits au Maroc et 40 % sur le marché nord-américain. Elle envisage une levée de fonds pour hâter son développement, qui s’appuierait sur l’amélioration de son modèle d’élevage (« intelligent et connecté ») et sur la diversification de sa gamme de produits.

• Gustav Bakoundah – Jus Délice (Togo)

À la tête depuis 2012 de Label d’Or, le principal producteur et exportateur de produits bio au Togo, Gustav Bakoundah décide en 2017 de créer Jus Délice, spécialisé dans la transformation d’ananas bio. « Il fallait se positionner sur un produit premium pour se distinguer de la concurrence et trouver une solution au gaspillage des récoltes », explique le PDG, qui s’appuie sur un réseau de plus de 7 500 agriculteurs organisés en coopératives et répartis dans les filières ananas, papayes, mangues et oléagineux.

Après que des banques locales aient refusé tout net de financer Jus Délice, Moringa, un fonds d’investissement qui finance des projets agroforestiers à impact social en Afrique subsaharienne et en Amérique du Sud, se rapproche de la société en 2018 et entre à son capital en injectant 2,6 millions d’euros.

L’investissement a servi à la construction d’une usine de transformation moderne. Résultat, Jus Délice a une capacité de production de 4 000 tonnes de jus d’ananas par an, 220 litres étant par ailleurs distribués en fûts, par voie maritime, aux industriels embouteilleurs, traders et petits clients. Depuis 2020, l’entreprise double chaque année son chiffre d’affaires. Elle espère ainsi atteindre 4,2 millions d’euros en 2022.

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Selon les dernières estimations du gouvernement togolais, la production d’ananas a crû de 11,6 % entre 2017 et 2019, passant de 27 000 à 30 149 tonnes. Principalement tournée vers l’exportation, la filière produit plus de 1 million de litres de jus d’ananas, dont 20% à destination du marché bio.

Jus Délice cible le marché européen, avec la France, l’Allemagne et les Pays-Bas comme principaux clients. Sous réserve de l’obtention de nouveaux financements, la start-up compte s’attaquer au marché américain, élaborer d’autres produits (confitures, fruits séchés), et se lancer dans la transformation du karité et des graines de soja, également produits par les exploitants du réseau Label d’Or.

Xénophobie, esclavage moderne, viol : Djaïli Amadou Amal, porte-voix insoumise

Figure incontournable de la littérature camerounaise et lauréate du Goncourt des lycéens 2020, l’autrice publie un nouveau roman courageux, « Cœur du Sahel », dans lequel elle se dresse contre les différences de castes au sein de son pays.

Mis à jour le 13 août 2022 à 17:41
 

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Djaïli Amadou Amal, à Paris le 2 juin 2022. © Bruno Lévy pour JA

 

 

En 2020, avec Les Impatientes, Djaïli Amadou Amal nous conduisait dans l’intimité d’un saaré où de jeunes femmes d’un milieu plutôt privilégié subissaient, du fond de leur prison dorée, les affres du mariage forcé et de la polygamie. Deux ans plus tard, avec Cœur du Sahel, l’autrice multiprimée agrandit l’espace et brosse le tableau d’une région sahélienne marquée par les conséquences désastreuses du terrorisme et du changement climatique.

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Nous plongeons ainsi dans le quotidien de femmes domestiques, des invisibles qui luttent pour leur survie dans une société nord-camerounaise régie par des clivages fondés sur les appartenances sociale, ethnique et religieuse. L’on suit les parcours de deux d’entre elles, Faydé et Bintou, qui tentent, chacune à sa manière, d’échapper à leur condition pour s’élever dans la hiérarchie sociale. Comme l’on ouvre une boîte de pandore, sans rien éluder, Djaïli Amadou Amal qui, petite fille, rêvait de vivre dans un monde enchanté, s’attaque de manière frontale à des sujets que d’aucuns voudraient maintenir tabous : la xénophobie, le mépris de classe, l’esclavage moderne, le viol érigé en tradition. Des thèmes âpres, qui n’enlèvent rien à la beauté de l’histoire d’amour entre Faydé et Boukar, deux êtres que tout semble séparer.

Dans Les Impatientes, vous évoquiez de manière allusive le viol d’une domestique. Dans Cœur du Sahel, vous donnez à cette dernière une identité.

Djaïli Amadou Amal : En terminant la rédaction des Impatientes, je savais déjà quel serait le thème de mon prochain livre. Alors que dans le premier, ce viol était un non-événement, un « simple troussage de domestique » qui n’avait ému personne, dans Cœur du Sahel, j’ai voulu attribuer une identité à la victime, explorer son ressenti, lui rendre la parole. Parce qu’elles sont invisibles, interdites d’éducation et soumises au bon vouloir des hommes qui les violentent, de nombreuses femmes en sont privées. Or ce qu’elles endurent mériterait d’être entendu. Je me fais volontiers leur porte-voix, passant aux yeux de certains pour une rebelle, une insoumise. Et l’insoumission est un tel affront !

L’ÉTAT APPARAÎT ASSEZ PERMISSIF : PAS PLUS LES RAPTS QUE LES VIOLS NE SONT PUNIS

Le viol est omniprésent dans votre littérature. Vous faites dire à l’un de vos personnages que c’est une « tradition » dans les sociétés sahéliennes.

Dans Cœur du Sahel, il est question de mariage par le rapt. Suivant une tradition qui perdure dans les montagnes du Nord-Cameroun, un homme qui désire une femme peut s’arroger le droit de l’enlever pour l’épouser. Pour s’assurer que rien ne viendra entraver son projet, il la viole parfois publiquement – ce qui en fait d’emblée son épouse –, en toute impunité, au vu et au su de tout le monde, sans que nul ne songe à s’en indigner. Même l’État apparaît assez permissif : pas plus les rapts que les viols ne sont punis. Le sujet reste tabou. De la même manière, les femmes domestiques sont souvent la proie de leurs employeurs et subissent parfois le viol de différents membres de la famille, sans jamais oser porter plainte. Honteuses d’être des victimes, elles se murent dans le silence, ce qui conforte leurs bourreaux dans l’idée que violer une domestique ne prête pas à conséquence.

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Les violences liées au genre s’ajoutent à celles de classe.

La violence de classe se manifeste par l’indifférence que nous témoignons à ces domestiques au travers du peu de considération que nous accordons à leur parcours. Personne ne s’intéresse à leur vie. Comment sont-elles arrivées là, pourquoi y sont-elles, quelles sont leurs aspirations ? Personne ne songe à le leur demander, alors qu’elles sont parfois présentes de génération en génération. Le roman pose ainsi le problème du mépris de classe. Nous avons eu des domestiques à domicile. Grâce à ma mère qui les a toujours considérées comme des membres à part entière de la famille, nous leur avons toujours témoigné le respect qu’elles méritent.

IL EST ÉVIDENT QU’IL FAUT SONGER À UN MEILLEUR ENCADREMENT DU TRAVAIL DOMESTIQUE, QUI PASSE PAR UN RESPECT MUTUEL

Le respect des droits des domestiques pourrait-il devenir à terme l’un de vos combats ?

Dans le cadre de l’association Femmes du Sahel, que j’ai créée en 2012, nous favorisons d’abord l’éducation de la petite fille en l’inscrivant à l’école sans tenir compte de son origine ethnique ou de sa religion. Mais nous avons également entrepris un travail de sensibilisation aux différentes formes de violence, notamment les viols, les rapts et les mariages forcés ou précoces. Il est évident qu’il faut songer à un meilleur encadrement du travail domestique, qui passe par un respect mutuel. Les employeurs doivent le savoir : ils ont affaire à des collaborateurs, et non à des esclaves. Quant aux employés, ils possèdent des droits et sont fondés à les exercer. Évidemment, ils apparaissent fragilisés, notamment par le changement climatique, qui les contraint à l’exode rural. Désemparés, sans structure d’accompagnement, ils acceptent de travailler dans la première maison venue.

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Une fois de plus, à vos yeux, l’éducation apparaît comme le sésame pour s’en sortir.

J’ai voulu terminer mon roman sur une note d’optimisme, en présentant l’éducation mais aussi l’amour comme deux ingrédients capables de sublimer la vie. Mariée une première fois de force à un homme de presque quarante ans plus âgé que moi, puis une deuxième fois à un homme violent, je me suis accrochée à l’éducation comme à une bouée de sauvetage. Il faut encourager les filles non seulement à aller à l’école, mais aussi, et surtout, à y rester le plus longtemps possible. Alors qu’elle n’appartient pas à l’ethnie dominante, pas plus qu’elle ne pratique la « bonne » religion, Faydé parvient à s’élever dans la hiérarchie sociale. Moralité : peu importe où nous nous trouvons, par l’éducation et la volonté, nous pouvons rompre avec les déterminismes sociaux. En tout cas, l’éducation nous donne le pouvoir de faire des choix.

Vous mêlez romance et peinture sociale, tout en accordant une large place aux faits d’actualité. Boko Haram est ainsi très présent, alors même que son activité semble baisser en intensité. Pourquoi ? 

Il y a certes une accalmie, notamment à la frontière entre le Cameroun et le Tchad. Pour autant, faut-il arrêter d’en parler ? Certainement pas. Car la secte islamiste poursuit ses incursions quotidiennes dans les villages, où elle tue, pille les récoltes, procède à des enlèvements, sème le désespoir. Comment vivre sereinement quand des jeunes filles risquent d’être kidnappées à tout moment ? Quand les enfants désertent l’école parce qu’ils sont trop effrayés ? Quand l’enrôlement de nouvelles recrues est une réalité ? La population vit dans la terreur, et il paraît important de le rappeler en replaçant le sujet au cœur de l’actualité. Évoquer Boko-Haram dans une fiction donne à chaque lecteur la possibilité de s’identifier aux citoyens qui pâtissent de ses exactions. Le sujet en devient alors davantage concret.

JE VEUX DONNER À VOIR LA DÉTRESSE ÉCONOMIQUE DES AGRICULTEURS FACE À LEURS TERRES RENDUES IMPRODUCTIVES PAR LA SÉCHERESSE

On pourrait en dire autant pour le changement climatique…

Nous ne nous rendons pas suffisamment compte de ses conséquences désastreuses sur la vie des populations, en particulier des plus défavorisées, tout comme les agriculteurs et les éleveurs, dont la survie dépend des terres et qui voient se succéder sécheresse et inondations meurtrières. Dans le livre, je décris longuement les paysages qui se modifient inexorablement du fait du changement climatique. Je veux donner à voir la détresse économique des agriculteurs face à leurs terres rendues improductives par la sécheresse – même si la notion de changement climatique reste abstraite –, avec l’insécurité alimentaire, l’exode rural, une lutte pour la survie qui oblige des milliers de jeunes à essayer d’aller survivre ailleurs.

Selon vous, ce changement climatique aggrave les inégalités et les divisions existantes au sein de la société.

Les familles bourgeoises – du moins celles de mon livre – disposent de forages. Elles gaspillent l’eau, qu’elles laissent couler à flot car, après tout, ce n’est que l’eau. Elles ont du mal à concevoir que, dans le voisinage, les puits sont asséchés dès décembre, soit deux mois à peine après la fin de la saison des pluies. L’eau devient alors une denrée rare et précieuse : les femmes parcourent chaque jour jusqu’à 20 km pour en ramener entre dix et quinze litres. Des enfants sont morts en creusant de plus en plus profondément les lits des rivières à la recherche de l’eau.

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Vous abordez un thème inattendu, celui des différences ethniques qui s’apparentent à des différences de castes au Cameroun avec, en filigrane, la xénophobie et le mépris des uns pour les autres. Avez-vous hésité à en parler ?

J’ai hésité à exposer les clivages consécutifs au complexe de supériorité et au mépris qu’éprouvent les Peuls musulmans pour leurs compatriotes issus d’autres tribus, qu’ils désignent par le terme péjoratif de kaado (ceux qui ne sont ni musulmans ni peuls). Me placer du côté des karaa pour dénoncer les outrages qui leur sont faits, c’est pointer un doigt accusateur en direction du groupe ethnique auquel j’appartiens moi-même. C’est un sujet sensible, qui nécessite que nous trouvions les mots justes, le bon ton, pour l’explorer sans faire naître des crispations, sans que ce groupe ethnique peul-musulman ne se sente jugé, attaqué.

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Avant la colonisation occidentale et chrétienne, les Peuls ont participé à la traite des esclaves et ont conquis toute la bande sahélienne par l’épée. Ils en ont retiré un sentiment de puissance qui les pousse à considérer inférieurs les autres peuples. Ma démarche consiste davantage en une plaidoirie en faveur de nouvelles pratiques qu’en une mise en accusation pour xénophobie.

Il y aurait pourtant beaucoup à condamner. Par exemple l’emploi de termes péjoratifs et méprisants pour désigner tous ceux qui ne sont pas peuls.

La question de notre rapport à l’altérité doit être débattue. Par exemple, le kaado-meere n’est rien. Non-Peul et de surcroît villageois, il n’est personne. Et nous pouvons monter d’un cran dans la déconsidération en accolant un deuxième qualificatif : kefero, pour dire mécréant. Qu’il soit chrétien importe peu : il est mécréant dès lors qu’il n’est pas musulman. Comme je l’écris dans le livre, le kaado est aussi un bilkiijo, un ignorant. Quand un kaado meurt, on dit « O waati ! », comme pour un animal, et non « O maayi ! », comme pour un être humain. Peut-on à ce point dénier aux autres leur humanité ? Nous sommes assis sur une poudrière qui peut exploser à tout moment. En tant qu’écrivaine, je voudrais nous obliger les uns et les autres à regarder en face toutes nos laideurs, nos lâchetés, nos turpitudes et tâcher d’en gommer quelques-unes.

Comment les vôtres ont-ils réagi à cette mise en cause de leurs pratiques ? À quoi vous exposez-vous ?

À la haine des uns et des autres. Comme à chaque fois que je publie un ouvrage dans lequel je m’attaque à un tabou, je suis vilipendée par les uns, applaudie par les autres. La xénophobie est un sujet tellement tabou chez nous que j’ai hésité à en parler. Puis mes multiples séjours à l’étranger, ainsi que mes discussions avec mon éditrice française, m’ont décidée. L’autocensure que je m’infligeais a sauté. Si seul 1 % parmi les miens comprend ma démarche et y adhère, ce sera déjà une grande victoire. J’exhorte simplement à la tolérance, à l’acceptation de l’autre. Peut-être verrons-nous bientôt une amorce de changement ?

Cœur du Sahel, de Djaïli Amadou Amal, Emmanuelle Colas, 360 pages, 19 euros.

Diffuser la culture partout

Écrire des livres, mais aussi améliorer leur diffusion sur le continent. C’est la mission que s’est fixée Djaïli Amadou Amal, qui vient d’inaugurer, dans un quartier populaire de Douala, une bibliothèque communautaire à son nom, la deuxième du genre au Cameroun. Une manière, dit-elle, de partager ce que le Goncourt des lycéens lui a apporté depuis deux ans. Fondatrice de l’association Femmes du Sahel, l’écrivaine est par ailleurs à l’origine de la mise sur orbite de trente-six mini-bibliothèques itinérantes. Elles sillonnent les villages les plus isolées, où il est arrivé que des enfants terminent leur primaire sans avoir jamais touché à un livre. Fervente militante pour l’éducation, lorsqu’elle publie en France, Djaïli Amadou Amal conserve ses droits pour l’Afrique afin que ses livres puissent y être vendus à des prix abordables. Les Impatientes et Coeur du Sahel ont ainsi été publiés en France, mais sont parus quasi simultanément au Cameroun, aux éditions Proximité, au prix d’environ 8 euros, contre 19 euros en Occident.

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