Histoire

Restitutions : quand l’Europe tarde à lâcher son butin

21 octobre 2021 à 15:29
Mis à jour le 21 octobre 2021 à 16:04
 


Statues des rois Glèlè, Ghézo et Béhanzin. © Photomontage JA / Photos : Pauline Guyon Musée du quai Branly

Après de très longues négociations, la France va enfin restituer les œuvres promises au Bénin. Un premier pas bien timide au regard du nombre d’objets spoliés et toujours conservés en Europe et outre-Atlantique. Jeune Afrique a fait le compte.

« Elles seront la fierté du Bénin. Et parce que restituer des œuvres à l’Afrique, c’est rendre accessible à la jeunesse africaine sa culture, ces restitutions seront aussi la fierté de la France. » C’est en des termes enthousiastes qu’Emmanuel Macron a officiellement annoncé, le 8 octobre dernier, la première concrétisation de l’engagement qu’il avait pris il y a près de quatre ans, lors du discours de Ouagadougou de novembre 2017. Dernière étape du très long processus de la restitution exceptionnelle et quasi inédite de 26 œuvres du trésor d’Abomey, pillées par le général Alfred Dodds en 1897, et conservées jusqu’à présent au musée du Quai Branly, à Paris.

Une semaine plus tard, c’est de Berlin qu’est venue une autre bonne nouvelle sur le front des restitutions : les autorités allemandes ont à leur tour annoncé un accord prévoyant le retour au Nigeria, à partir de 2023, de quelque 1 100 des précieux bronzes du royaume du Bénin (au Nigeria), parmi ceux réclamés par Abuja depuis de longues années.

La restitution des œuvres pillées – ou « mal acquises » – pendant la colonisation a toujours fait polémique entre l’Afrique et l’Europe. En 2018, la publication du rapport commandé sur le sujet par l’Élysée, et rédigé par le Sénégalais Felwine Sarr et la Française Bénédicte Savoy, a fait date.

Guerre de tranchées

Depuis, les promesses, souvent symboliques, ainsi que les projets de recherche et de collaboration avec les pays africains se sont multipliés, à l’image de la création du Benin Dialogue Group,un groupe de travail nigérian chargé de mener les discussions avec l’Occident. Derrière les sourires de rigueur lors de ces annonces, c’est une guerre de tranchées qui se joue sur plusieurs fronts. La principale bataille se livre sur la définition des critères permettant d’identifier les œuvres qui doivent être restituées. Parle-t-on de « retour », de « circulation », de « mise en dépôt » ou de « restitution » ? Faut-il prendre en compte le contexte dans lequel ces œuvres ont été rapportées en Europe ? Toute acquisition d’une œuvre dans un contexte colonial relève-t-elle de l’exercice d’une domination illégitime, et donc d’un pillage ?

CERTAINS CRAIGNENT D’OUVRIR LA BOÎTE DE PANDORE ET DE VIDER LES MUSÉES EUROPÉENS

Autant de débats sémantiques à haute portée politique dont les réponses divergent d’un pays à l’autre. Certains craignent en effet qu’une définition trop large ouvre la boîte de Pandore, vide les musées européens et fasse chuter le marché des maisons de vente et les collectionneurs privés.

La majorité des anciennes puissances coloniales privilégient aujourd’hui une approche au cas par cas, objet par objet. Concrètement, cela suppose de mener des enquêtes sur l’origine de dizaines de milliers de pièces afin de déterminer leur modalité d’acquisition (butins de guerre, pillages, vols, dons, trocs). Une gageure, à la fois archéologique et historique, d’autant plus que dans de nombreux cas, les œuvres sont passées de mains en mains, du soldat colonial au marin en passant par les héritiers et les collectionneurs privés avant d’arriver dans les réserves des musées où, aujourd’hui encore, les inventaires sont loin d’être exhaustifs.

Qui possède le plus grand nombre de ces biens culturels pillés pendant la colonisation ? Qui se dit prêt à les rendre ? Où en est, concrètement, le processus de restitution engagé ? État des lieux en cartes et infographies :

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Burundi : Melchior Ndadaye, l’espoir assassiné (5/6)

Mis à jour le 15 octobre 2021 à 15:55


de Funérailles de Melchior Ndadaye, le 6 décembre 1993, à Bujumbura © ALEXANDER JOE/AFP

« On a tué le président ! » (5/6). Alors que s’est ouvert le procès des assassins présumés de Sankara, Jeune Afrique vous propose de redécouvrir les destins tragiques de six présidents africains. Aujourd’hui, Melchior Ndadaye, dont la froide élimination, le 21 octobre 1993, plongera le Burundi dans la guerre civile

Depuis quelques heures déjà, la rumeur s’est faite insistante au sein de l’armée burundaise. Le 20 octobre 1993, le major Dieudonné Nzeyimana, chef des renseignements de la gendarmerie, informe ses supérieurs qu’à Bujumbura, la tension est perceptible parmi les soldats. Vers 16 heures, le même jour, le major Isaïe Nibizi, commandant du 2e bataillon commando, demande à rencontrer d’urgence le chef de cabinet du président Melchior Ndadaye, Frédéric Ndayegamiye, pour l’informer que des éléments du 1er bataillon parachutiste et du 11e bataillon blindé sont très excités, qu’ils préparent un coup d’État et ont l’intention d’arrêter certaines personnalités politiques.

Le commandant ajoute qu’il a déjà informé l’état-major général de l’armée qu’un putsch semble imminent. Il demande donc à Ndayegamiye de lui fournir un véhicule banalisé afin de procéder à une tournée d’inspection des unités concernées. Le chef d’état-major des Forces armées burundaises, le colonel Jean Bikomagu, se veut malgré tout rassurant. Il indique s’être rendu en personne à la caserne du « 1er Para » et n’avoir rien constaté d’anormal. Pourtant, la rumeur continue de se propager à travers Bujumbura…

À 17 heures, le conseiller politique et diplomatique du chef de l’État est informé par le chef d’état-major de la gendarmerie que le 11e Para et le 11e Blindé fomentent un putsch pour le lendemain. Il essaie de prendre contact avec le ministre de la Défense, le lieutenant-colonel Ntakije, qui assiste au conseil des ministres. En vain. De partout, le même renseignement afflue : un coup d’État est sur le point de viser le président Melchior Ndadaye.

Populaire et charismatique

Ce dernier croit-il en sa bonne étoile ? Âgé de 40 ans, ce politicien d’inspiration marxiste avait participé à la fondation du Parti des travailleurs du Burundi (UBU) avant de donner naissance, avec quelques autres militants, au Front pour la démocratie au Burundi (Sahwanya-Frodebu), un parti à l’origine clandestin qui sera officialisé en 1991.

Trois mois plus tôt, en juillet 1993, Melchior Ndadaye a réussi un double exploit : devenir le premier président du Burundi élu au suffrage universel dans un pays où la dévolution du pouvoir rimait jusque-là avec coup d’État et, surtout, devenir le premier président hutu du pays depuis l’’indépendance. Faux jumeau du Rwanda, composé lui aussi de Hutu et de Tutsi, le Burundi était en effet jusque-là– à l’inverse du « pays des mille collines » – demeuré sous le contrôle des Tutsi, dans l’armée comme au sommet du pouvoir politique.

POUR CERTAINS TUTSI, QUI SE CONSIDÉRAIENT COMME DÉTENTEURS DU POUVOIR POUR L’ÉTERNITÉ, SON ÉLECTION FUT UN CHOC TERRIBLE

« C’était un politicien très populaire et charismatique, analyse l’intellectuel burundais David Gakunzi. Très jeune, il était parti vivre en exil au Rwanda, et il avait été membre de l’UBU, où il y avait deux tendances : l’une ethniciste et tribaliste, dans la lignée du Palipehutu burundais [Parti pour la libération du peuple hutu] ou du Parmehutu rwandais [Parti du mouvement de l’émancipation hutu] ; et une autre plutôt marxisante et dogmatique, qui analysait la société burundaise en termes de classes sociales, Hutu et Tutsi confondus. Melchior Ndadaye appartenait à cette seconde tendance. »

« Pour un certain nombre de Tutsi, qui se considéraient comme détenteurs du pouvoir pour l’éternité, l’élection de Ndadaye fut un choc terrible », témoigne le journaliste Innocent Muhozi, alors journaliste-réalisateur à la télévision nationale, chargé des questions économiques et politiques, qui est par ailleurs – comme leurs noms ne l’indique pas – le frère du journaliste et écrivain David Gakunzi.

Sans résistance

Ce mercredi 20 octobre, à mesure que la journée s’écoule, les informations se font de plus en plus inquiétantes. Vers 18 heures, le lieutenant Rugigana, du 2e Commando, est informé par un officier de son unité que quelque chose se trame et qu’il convient de demeurer sur ses gardes.

Lorsque le conseil des ministres prend fin, à 21 heures, le président Melchior Ndadaye est enfin informé de l’imminence d’un coup d’État par son ministre de la Communication, Jean-Marie Ngendahayo. En arrivant au palais présidentiel, 30 minutes plus tard, il en avertit son épouse, Laurence, avant de se retirer dans ses appartements, tout en laissant son téléphone cellulaire allumé. Le président se sait menacé. Au mois de juillet précédent, à la veille de son investiture, il a fait l’objet d’une tentative de putsch qui a été repoussée par sa garde rapprochée, en particulier par son garde du corps : Gratien Rukindikiza.

DITES-MOI CE QUE VOUS VOULEZ, ON PEUT NÉGOCIER. MAIS SURTOUT, PAS D’EFFUSION DE SANG

Pendant ce temps, plusieurs officiers se concertent afin de décourager toute tentative de coup de force. Car au camp Para, où sont cantonnés le 1er Para et le 11e Blindé, c’est l’effervescence depuis 23 heures. Aux alentours de 1h30 du matin, le 21 octobre, des hommes issus de ces deux régiments quittent le camp en direction du palais présidentiel à bord de véhicules blindés sans rencontrer la moindre résistance. Au même moment, plusieurs détachements installent des barrages à travers la capitale et prennent le contrôle de l’état-major de l’armée, de la base aérienne, de la station de radio et de la Compagnie du téléphone.

Au palais présidentiel, en dépit des multiples avertissements reçus au cours des dernières heures, la sécurité de Melchior Ndadaye n’est assurée que par une quarantaine d’hommes et seulement deux blindés. Quand il est informé par l’un de ses ministres qu’un coup d’État est en cours, Melchior Ndadaye revêt des habits civils et grimpe à la hâte dans un véhicule censé l’emmener loin du palais, où demeurent toutefois son épouse et leurs enfants.

« Faites-en ce que vous voulez ! »

Quelques minutes plus tard, les blindés des régiments séditieux font irruption devant la présidence. Les premiers coups de feu d’armes automatiques et tirs de roquettes se font entendre. Peu après 7 heures du matin, Melchior Ndadaye, qui a entre-temps endossé un uniforme militaire,  se retrouve au camp Muha, ainsi que sa famille. S’adressant aux soldats putschistes, il les exhorte, en kirundi : « Dites-moi ce que vous voulez, on peut négocier. Mais surtout, pas d’effusion de sang. Pensez à votre pays ! Pensez à vos familles ! »

Selon Laurence Ndadaye, le colonel Bikomagu – qui se propose d’évacuer la famille du président burundais – aurait lancé aux soldats : « Voilà l’homme que vous cherchez : faites-en ce que vous voulez ! » Vers 8h30, Melchior Ndadaye est conduit au camp Para. Il n’y survivra pas longtemps. Si les conditions exactes de sa mise à mort demeurent obscures, il semble qu’il ait été poignardé par un militaire tandis que deux autres le maîtrisaient au moyen d’une corde enroulée autour de son cou.

CE N’ÉTAIT PAS CRÉDIBLE QU’ON CHERCHE À L’ÉLIMINER TROIS MOIS À PEINE APRÈS SON ÉLECTION

David Gakunzi, qui travaille à l’époque pour une organisation suisse, la Fondation pour le progrès de l’homme, se trouve en Tanzanie, dans un hôtel de Dar es Salam, lorsqu’il apprend la nouvelle. Il vient de rentrer de Butiama, le village de naissance de l’ancien président tanzanien Julius Nyerere, lequel s’est réjoui devant lui des conditions en apparence idylliques dans lesquelles s’est déroulée la transition burundaise entre le major Pierre Buyoya et Melchior Ndadaye.

En ce matin du 21 octobre 1993, le réceptionniste de l’hôtel vient frapper à la porte de sa chambre. « Il était dans tous ses états et m’a dit d’écouter la BBC car il y avait une très mauvaise nouvelle dans mon pays : le président venait d’être assassiné, relate-t-il. Ce fut un choc car j’ai tout de suite ressenti que le Burundi venait de basculer dans une période sombre de son histoire et que le sang allait de nouveau couler. Malheureusement, la suite allait me donner raison. »

Innocent Muhozi, qui avait animé les interviews des candidats avant l’élection présidentielle de 1993, se trouve, lui, à Buja, dans le quartier Ngarara, dans le sud de la capitale. « Vers 11 heures du matin, lorsque j’apprends que des tirs contre le palais présidentiel ont eu lieu pendant la nuit, mon pressentiment est simple : il est impossible qu’un coup d’État réussisse, témoigne-t-il. D’abord parce qu’une première tentative avait échoué à la veille de son investiture ; ensuite parce que ce n’était pas crédible qu’on cherche à l’éliminer trois mois à peine après son élection, qui marquait la première présidentielle digne de ce nom depuis l’indépendance. »

« C’est vrai qu’il y avait des tendances ethnistes qui parcouraient la société, admet Innocent Muhozi. Mais il y avait aussi aussi un souffle démocratique qui me semblait devoir dissuader un coup de force. » À ce moment-là, le journaliste ne sait pas encore quel sort a été réservé à Melchior Ndadaye.

Halo de mystère

Vingt-huit ans après, les responsabilités dans l’assassinat du président restent baignées d’un halo de mystère. « On sait qui a porté le coup fatal puisqu’un caporal l’a lui-même reconnu, résume David Gakunzi. Et plusieurs noms d’officiers ont été cités, notamment lors du procès qui s’est tenu en 1998. Mais un flou relatif continue d’entourer les circonstances et responsabilités autour de ce drame. » Si le colonel Bikomagu (assassiné en août 2015 à Bujumbura) a été souvent décrit comme le deus ex machina dans cette affaire, Innocent Muhozi doute de son implication : « Il a été la cible des deux camps : les extrémistes hutu parce qu’il était à la tête de l’armée ; et les extrémistes tutsi parce qu’il ne jouait pas leur jeu. »

PIERRE BUYOYA M’A CONFIÉ QU’IL ÉTAIT LUI-MÊME SUR LA LISTE DES PERSONNALITÉS QUI DEVAIENT ÊTRE ASSASSINÉES

Au moment de la signature de l’accord de paix d’Arusha, en 2000, censé mettre fin à près de dix années de guerre civile, la mise sur pied d’une Commission vérité et réconciliation est évoquée. Celle-ci aurait notamment eu pour objectif de situer les responsabilités et de nommer les coupables dans l’assassinat de Melchior Ndadaye. Mais celle-ci s’abstiendra de se saisir du dossier.

Après 2015, alors que le président Pierre Nkurunziza vient d’être réélu pour un troisième mandat contesté, l’affaire resurgit opportunément devant les tribunaux. La justice est alors instrumentalisée pour incriminer des militaires et des responsables politiques – essentiellement tutsi –, notamment l’ancien président Pierre Buyoya, qui avait cédé la place à Melchior Ndadaye en 1993 avant de reprendre le pouvoir par un putsch en 1996 contre Sylvestre Ntibantuganya.

David Gakunzi a eu l’occasion d’évoquer cette question avec Pierre Buyoya. « Il m’a répondu qu’il n’avait aucun intérêt à ce que ce coup d’État contre Melchior Ndadaye ait lieu, mais surtout qu’il était lui-même sur la liste des personnalités qui devaient être assassinées en octobre 1993. Il en avait été averti par un officier de l’armée burundaise dans la nuit du 20 au 21 octobre et était aussitôt parti se réfugier à l’ambassade des États-Unis à Bujumbura. Il ne faut pas oublier que ceux qui s’en sont pris à Melchior Ndadaye étaient des Tutsi radicaux qui reprochaient à Pierre Buyoya d’avoir remis le pouvoir à un Hutu.’

Deux hommes sulfureux à Buja

En apprenant que Melchior Ndadaye a été tué pendant le putsch, Innocent Muhozi a la même réaction que son frère David Gakunzi : il pressent que le risque de massacres à venir est très sérieux. « J’ai éprouvé un sentiment d’effroi, d’autant que je connaissais très bien Ndadaye. Avant son élection, j’avais participé, avec lui et avec des cadres du Front pour la démocratie au Burundi et d’autres partis, à des réunions clandestines. Pour moi, son assassinat était inimaginable. »

IL A PAYÉ DE SA VIE LE CLIVAGE ETHNIQUE ENTRE TUTSI ET HUTU

Ce politicien atypique avait pris ses distances avec les extrémistes hutu du Rwanda – il avait ainsi refusé le parrainage du président Juvénal Habyarimana ou du maréchal zaïrois Mobutu, en qui il ne se reconnaissait pas –, leur préférant les leaders du progressiste Parti social démocrate (PSD) rwandais, mais appartenait à un parti jugé hostile par une frange de l’élite tutsi du Burundi. Il a donc payé de sa vie le clivage ethnique qui, dans son pays, avait pris le pas sur toute autre considération.

Ses deux voisins voyaient par ailleurs d’un mauvais œil ce chef d’État dont l’accession au pouvoir n’était pas pour les arranger : une élection présidentielle démocratique, unanimement saluée pour sa transparence ! Et Innocent Muhozi de rappeler qu’à la veille du putsch, deux personnages sulfureux se trouvaient à Bujumbura : le chef des services de renseignements militaires rwandais de l’époque, Aloys Ntiwiragabo, et l’ex-gendarme français Paul Barril, spécialiste des opérations clandestines et proche de la présidence rwandaise de l’époque.

Alors, à qui aura profité l’assassinat de Melchior Ndadaye ? « Dans cette affaire, tout le monde y a perdu, estime Innocent Muhozi. Des populations tutsi qui n’avaient rien à voir avec ce coup d’État ont ensuite été massacrées sur les collines. Et des Hutu ont subi le même sort sur les collines comme dans les villes. Puis le Burundi s’est retrouvé plongé dans une guerre civile qui a duré jusqu’à la signature des accords d’Arusha, en 2010, mais dont les soubresauts se manifestent encore aujourd’hui. »

RDC : Laurent-Désiré Kabila, d’une balle dans la tête (6/6)

Mis à jour le 16 octobre 2021 à 11:29


Laurent-Désiré Kabila fut président de la RDC de mai 1997 jusqu’à son assassinat en janvier 2001 © Patrick Robert/Sygma/CORBIS/Sygma via Getty Images

 

« On a tué le président ! » (6/6). Alors que s’est ouvert le procès des assassins présumés de Sankara, « Jeune Afrique » vous propose de redécouvrir les destins tragiques de six présidents africains. Aujourd’hui, Laurent-Désiré Kabila, abattu le 16 janvier 2001 par un de ses gardes du corps. Vingt ans plus tard, son assassinat reste l’un des plus grands mystères de l’histoire contemporaine du pays.

Une fois, une deuxième et encore une troisième. « Paw ». À plusieurs centaines de mètres à la ronde, les détonations ont suspendu le temps. Il est à peine 14 heures ce samedi-là à Kinshasa, et la panique s’empare du palais de Marbre : cela vient du bureau du président.

Un homme en sort subitement : c’est Rachidi Kasereka, l’un des gardes du corps de Laurent-Désiré Kabila, qui court à toute vitesse. Le jeune homme est vite stoppé par Chiribagula Mulumba, un autre garde, qui lui tire dans les jambes. Aussitôt, Eddy Kapend, l’aide du camp du président, débarque et abat Rachidi. Dans son bureau, à quelques pas de là, le président est inconscient. Il a trois balles dans le corps, dont une dans la tête, tirée à bout portant. Avachi sur son large fauteuil beige, dans son complet vert kaki, le colosse est sans doute déjà mort. Mais les Congolais ne l’apprendront officiellement que 54 heures plus tard. Officiellement, le Mzee n’est que blessé.

Un assassin insoupçonnable

Ce 16 janvier 2001 avait pourtant débuté paisiblement. Laurent-Désiré Kabila avait reçu le ministre de la Santé puis un représentant étranger, avant qu’Emile Mota Ndongo, son directeur de cabinet adjoint chargé de l’économie, n’arrive à la mi-journée. Les deux hommes avaient encore quelques dossiers à survoler pour préparer le sommet Afrique-France de Yaoundé, où le chef de l’État devait se rendre le lendemain. La matinée avait été si tranquille que Constantin Nono Lutula, le conseiller à la sécurité du président, n’avait reçu aucun des habituels appels préoccupés de son chef.

Depuis quelques temps, Laurent-Désiré Kabila était stressé. Il avait sans cesse peur pour sa vie. « Lorsqu’il entendait un avion voler à basse altitude, il m’appelait tout de suite : “Qu’est-ce que c’est ?!”, se souvient Constantin Nono Lutula. La situation était extrêmement compliquée, nous avions des ennemis partout, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Je passais mon temps à lui faire des rapports. » Un diplomate se rappelle l’étrange attitude du président congolais, qu’il avait vu peu de temps auparavant : « On ne le sentait pas bien, il semblait même un peu fou ».

IL SE PASSE QUELQUE CHOSE D’ÉTRANGE, UN HÉLICOPTÈRE EST EN TRAIN DE DÉCOLLER AVEC LE CORPS DU PRÉSIDENT

Paranoïaque, il avait justement choisi le palais de Marbre pour la sécurité qu’il offrait. Après sa prise de pouvoir, en 1997, il avait vite déménagé du Palais des nations, qu’il estimait à portée de tir de la capitale ennemie, Brazzaville, de l’autre rive du fleuve Congo. Puis il avait délaissé la Cité de l’Union africaine : il se méfiait du camp Tsahi, qu’il devait traverser tous les jours pour s’y rendre. Il se racontait que les militaires y étaient des fidèles de Mobutu.

Sur sa petite butte, l’humble palais de Marbre semblait plus à l’abri. Laurent-Désiré Kabila y avait installé sa famille dans un bâtiment, ses bureaux dans un autre, et ses plus proches collaborateurs dans les annexes. En ce jour de week-end, le bâtiment n’était gardé que par une trentaine de personnes. Mais c’était des kadogos, ces gamins dont Kabila avait fait des soldats et qui avaient traversé le pays pour marcher avec lui sur Kinshasa. Des fidèles, des insoupçonnables. Qui aurait eu l’idée de se méfier de Rachidi Kazereka lorsqu’il a demandé à parler au président ? Le jeune garçon n’a eu qu’à entrer par la porte de service et à sortir son arme.

Évacué au Zimbabwe s’écoule seulement quelques minutes avant que Constantin Nono Lutula soit informé du drame. Son adjoint, Justin Kalumba, l’appelle : « Il se passe quelque chose d’étrange, un hélicoptère est en train de décoller avec le corps du président ». Le conseiller à la sécurité se précipite à la clinique du Mont Ngaliema. C’est là qu’est envoyé le chef de l’État, dans un drap tâché de sang. Les sécurocrates du régime s’appellent sans cesse : « J’ai eu plusieurs fois Eddy Kapend au téléphone. Il était tellement en colère que sa voix en tremblait », raconte aujourd’hui Nono Lutula.

Décision est prise de conduire le corps au Zimbabwe, le principal allié du régime dans la région. Quoi de mieux pour dissimuler son état ? Le personnel médical présent à la clinique est prié de monter dans l’avion également. Autant de témoins contraints au silence.

Mais la rumeur, elle, court déjà. Dans les rues de Kinshasa, les informations propagées par des agents des services ougandais donnent le Mzée pour mort. À Yaoundé, où de nombreuses délégations sont déjà arrivées pour le sommet Afrique-France, tout ce que le continent compte de diplomates s’interrogent et, à Bruxelles, Louis Michel reçoit plusieurs coups de téléphone « fiables ». « Deux sources différentes et sérieuses – tout sauf des comiques – m’ont affirmé que le président était mort. J’étais abasourdi, atterré. Puis j’ai pensé qu’il fallait être transparent. Éviter qu’il y ait des manigances et que certains profitent du vide pour créer le chaos », explique l’ancien chef de la diplomatie belge. Dans la soirée du 16 janvier, depuis son bureau du ministère des Affaires étrangères, il annonce à des journalistes la mort de Laurent-Désiré Kabila. La voix de l’ancienne puissance coloniale est la première à officialiser la nouvelle, s’attirant les soupçons.

Le retour du fils

Il fait alors nuit à Kinshasa, mais les heures sont très agitées. Dans le premier cercle de Laurent-Désiré Kabila, on ne cesse de s’activer. Les réunions se succèdent. À la manœuvre, il y a Gaëtan Kakudji, le ministre de l’Intérieur, Jeannot Mwenze Kongolo, le ministre de la Justice, Pierre-Victor Mpoyo, le ministre du Pétrole, Abdoulaye Yerodia Ndombasi, l’ex-ministre des Affaires étrangères, des représentants des Zimbabwéens et des Angolais, mais aussi des militaires, dont Eddy Kapend. L’homme qui a assassiné Rachidi Kazereka s’est présenté un peu plus tôt à la télévision nationale et a demandé aux militaires de rester dans leurs casernes. L’aide de camp tente-t-il de prendre le pouvoir ? Certains le lui reprocheront. Mais ce jour-là, lorsqu’il s’agit de choisir en catimini celui qui succédera à Laurent-Désiré Kabila, Kapend refuse.

Le pays n’a pas de Constitution en vigueur, aucun texte ne désigne d’intérimaire en cas d’empêchement du chef de l’État. Alors qui ? Kakudji ? Il ne veut pas. Peu à peu s’impose le nom du fils de Laurent-Désiré Kabila. « Au cœur du pouvoir, il y avait beaucoup d’animosités inavouées, confie une source diplomatique. Nommer le jeune Joseph était une solution a minima. Cela mettait tout le monde d’accord. » Alors que dans l’après-midi, les frontières ont été fermées et le survol du pays interdit, un seul avion traverse le ciel congolais dans la nuit. En secret, il ramène à l’aéroport de Ndjili le général Joseph Kabila, chef de l’armée de terre, de la province du Katanga, où il se battait.

SI RACHIDI KAZEREKA A TIRÉ, QUI A ARMÉ SON BRAS ?

Beaucoup d’ennemis

Dans le même temps, les règlements de comptes commencent. « Il y avait des arrestations à tout-va », se remémore un cadre du régime. Qui a tué le Mzee ? Rachidi Kazereka s’est-il fait justice en vengeant l’exécution du commandant Anselme Masasu Nindaga deux mois plus tôt ? Cet ancien allié de Laurent-Désiré Kabila tombé en disgrâce était encore le « papa » de nombreux Kadogos. Mais la thèse du meurtrier isolé peine à convaincre. Si Rachidi a tiré, qui a armé son bras ? Certains évoquent la présence, ce matin-là, de deux inconnus dans les allées du palais. D’autres soupçonnent le fils, en difficulté après des défaites militaires. D’autres encore évoquent un complot ourdi depuis l’étranger.

Arrivé au pouvoir quatre ans plus tôt en libérateur de Mobutu, le maquisard Kabila s’est attiré bien des animosités. Il est cerné par les rébellions, s’est brouillé avec ses anciens alliés rwandais et congolais et est en froid avec le reste de la communauté internationale. Les Rwandais se seraient-ils vengés ? Auraient-ils été aidés par les Américains ?

Certains diamantaires ont aussi des griefs contre le chef de l’État… Pour renflouer les caisses de l’État, Laurent-Désiré Kabila a conclu quelques mois plus tôt un accord avec la société israélienne IDI Congo, et lui a octroyé le monopole de l’exportation de diamants pour 18 mois. Une décision qui a fâché un certain Bilal Héritier.

« Trente-six scenarii ont été avancés, mais aucun n’a été démontré », résume un diplomate en poste à l’époque. La justice congolaise décide quant à elle d’arrêter et de condamner 130 personnes, des proches de Laurent-Désiré Kabila. Eddy Kapend, Constantin Nono Lutula, Georges Leta, l’ancien patron de l’agence nationale de renseignement, Pascal Maregani, un des responsables de la sécurité du président… Une trentaine de personnes sont condamnées à mort en 2003.

ON NOUS A ARRÊTÉS CAR IL FALLAIT DES COUPABLES, PAS PARCE QUE NOUS ÉTIONS RESPONSABLES

« Parmi eux, il y en a que je ne connaissais même pas. On nous a arrêtés car il fallait des coupables, pas parce que nous étions responsables », soutient Nono Lutula. Alors, qui a fait le coup ? Vingt ans plus tard, nul ne le sait. Mota, Kakudji, Yerodia… Beaucoup des caciques du régime sont morts. Kapend, Leta… Les condamnés, graciés en décembre 2020, n’ont rien dit depuis leur libération.

« Le Congo a voulu tourner la page. Cet assassinat, c’était autant un choc qu’un soulagement », estime un observateur. Le 18 janvier 2001, après deux jours suspendus, la télévision nationale RTNC annonce finalement la mort du Mzee. Officiellement, Laurent-Désiré Kabila vient de s’éteindre, dans une clinique d’Harare, la capitale zimbabwéenne. Le journal télévisé donne le nom de son successeur : il s’appelle Kabila lui-aussi et va devoir se faire un prénom. Taiseux, timide, le jeune Joseph n’a en apparence pas grand chose de commun avec son père. Sauf une conviction, qu’il confiera quelques années plus tard : c’est « d’une balle dans la tête » qu’il mourra.

Massacre du 17 octobre 1961: y aura-t-il reconnaissance d'un crime d'État en plein Paris?

Des manifestants algériens arrêtés à Puteaux, à l'ouest de Paris, lors de la manifestation pacifique, le 17 octobre 1961. Il y a 60 ans, 30 000 Algériens venus manifester pacifiquement à Paris subissaient une violente répression. Bilan officiel : trois morts et soixante blessés, très loin de la réalité selon les historiens.

Des manifestants algériens arrêtés à Puteaux, à l'ouest de Paris, lors de la manifestation pacifique, le 17 octobre 1961. Il y a 60 ans, 30 000 Algériens venus manifester pacifiquement à Paris subissaient une violente répression. Bilan officiel : trois morts et soixante blessés, très loin de la réalité selon les historiens.
 © AFP/Fernand Parizot

Le 17 octobre 1961, la répression d'une manifestation pacifiste d'Algériens en plein Paris provoque la mort de 200 à 300 personnes, tuées par les forces de l'ordre. Soixante ans plus tard, des associations se battent toujours pour que l’État français reconnaisse sa responsabilité. 

Le quartier du pont de Neuilly a bien changé en 60 ans. Les arbres ont disparu et laissé place aux immeubles de bureau de La Défense. Le pont qui enjambe la Seine et relie la banlieue ouest à Paris est devenu une artère très passante. Ce mardi 17 octobre 1961 au soir, c'est justement ce pont que la famille Benaissa s'apprête à traverser pour répondre à l'appel à manifester de la fédération française du Front de libération nationale (FLN). 

Le mouvement indépendantiste algérien a appelé à marcher vers le cœur de Paris pour dénoncer le couvre-feu imposé depuis quelques jours aux « Français musulmans d’Algérie », comme on les appelle alors, et pour réclamer la paix. Comme des centaines d’autres Algériens, Khaled Benaissa, 13 ans à l'époque, son père, ses frères, ses oncles quittent le bidonville de Nanterre. Ils ne pourront jamais traverser la Seine.

« La garde mobile avait complètement fermé le passage du pont. Certains avaient des mitrailleuses avec un trépied posé par terre. C’est le souvenir que j’ai lorsque toutes les premières rangées sont tombées à la suite des balles déjà tirées. Il y avait certainement un ordre pour qu’aucun Algérien ne passe. J’ai essayé de courir pour me cacher… Il faisait nuit sombre. Et là, j’ai trébuché. Je pensais que c’était le trottoir, mais c’étaient des corps. Et d’autres corps me sont tombés dessus, raconteKhaled. Je ne pouvais plus me dégager. Je commençais à perdre ma respiration. Je suffoquais et j’ai cru que mon heure était arrivée. J’ai commencé à faire ma prière et par miracle, quelqu’un m’a tiré par les pieds de l’amas de cadavres et d’hommes blessés qui ne pouvaient pas bouger.C'était mon oncle. »

« Je n’avais jamais vu ça de ma vie »

Ce même soir, juste de l’autre côté de la Seine, Catherine Levy, 19 ans, rentre chez elle après une soirée au cinéma avec des copains. Sans le comprendre tout de suite, cette étudiante en philosophie devient le témoin d’une répression policière préméditée et organisée qui s’abat en plusieurs lieux de la capitale. « Quand je suis arrivée au pont de Neuilly, j’étais complètement estomaquée. Sur le quai, il y avait des gens, visiblement des Algériens, qui étaient ensanglantés et les flics interdisaient qu’on leur parle. J’ai compris quand je suis sortie parce que j’ai rencontré un copain qui avait aussi une piaule dans le coin. Il avait vu comme moi des gens en sang. Je n’avais jamais vu ça de ma vie. Dès qu’ils voyaient des Algériens, les flics tapaient dessus. »

A l’usine Renault de Boulogne-Billancourt où ils travaillent, Clara et Henri Benoit, 31 et 35 ans, côtoient de nombreux Algériens, employés sur les chaînes de montage. Son engagement syndical plonge le couple dans l’histoire en marche. « Le FLN de chez Renault est venu nous trouver en disant : “Nous allons organiser une manifestation. On conteste notre représentativité du peuple et comme les rapports avec la police sont ce qu’ils sont, je vous demande de venir et d’écrire tout ce que vous pourrez voir” », se remémore Henri Benoît. « Ils avaient des consignes d’y aller désarmés. On était quatre ou cinq chez Renault et on nous avait dit d’aller à Opéra », ajoute Clara.

« Il y avait plusieurs cars de police, poursuit Benoît. Au fur et à mesure que des gens dont le profil laissait supposer qu’ils étaient Algériens sortaient du métro, ils étaient contrôlés. Entre-temps, il s’est constitué une masse de plus en plus importante d’Algériens. Nous avons suivi sur le trottoir la manifestation qui était, autant que je m’en rappelle, silencieuse. Jusqu’au moment où l’on est arrivé à la hauteur du Rex, le cinéma. Et c’est là qu'on a entendu des coups de feu, la dispersion. »

« Et là, c’était la débandade. On a vu que la manifestation s’égaillait dans toutes les rues avoisinantes pour échapper aux tirs de barrage de la police. Et ensuite, on a retrouvé un camarade de chez Renault qui était en voiture et on a fait le tour, enchaîne Clara. Là, on a vu les cars de police qui ramassaient, si l’on peut dire, des Algériens. J’ai le souvenir au métro d’avoir vu, d’un peu loin effectivement, des corps étalés. »

Des victimes sous-estimées

Les forces de l’ordre sont dépassées par la mobilisation. Des bus municipaux sont réquisitionnés pour embarquer le maximum d’Algériens et les emmener vers des lieux de détention improvisés. Certains manifestants y passent plusieurs jours, privés de nourriture, frappés, humiliés... Le bilan officiel fait état de deux morts algériens.

« Ce bilan a été perpétué comme vérité officielle mensongère par le préfet de police Maurice Papon, qui publie ses mémoires dans les années 1980, explique l’historien Gilles Manceron, spécialiste de l’histoire coloniale de la France. En réalité, Jean-Luc Einaudi, le principal auteur d’ouvrages sur cet événement, à partir des années 1990, a essayé de faire des listes de disparus. Il arrive à un premier bilan chiffré qui tourne autour de 200 victimes disparues lors du 17 octobre, dans les semaines qui précèdent et qui suivent immédiatement ».

Aux 200 morts à Paris, il faut sûrement en ajouter une centaine de l’autre côté de la Méditerranée. Les expulsions vers l’Algérie n’ont rien d’un simple retour au pays. Ces hommes sont parqués dans des camps militaires. Certains y laissent leur vie. Dans les jours qui suivent, la presse relaie le message officiel ou tombe sous le coup de la censure.

La violence laisse place au silence et à l’absence, dans l’usine Renault de Boulogne-Billancourt comme dans le bidonville de Nanterre. « C’est quand même assez angoissant de retrouver des mères de famille dont le mari a été arrêté et qui se tournent vers le comité d’entreprise parce que c’était un endroit d’accueil pour savoir ce qu’il faut faire, comment avoir des nouvelles. Ce sont des choses qu’on ne peut pas oublier », confie Henri Benoît. « Il y a des tracts CGT qui ont été édités dès le lendemain ou le surlendemain parce que dans certains ateliers, des ouvriers algériens étaient absents », précise son épouse Clara.

Un déchaînement de violence qui reste une « énigme »

« Je pense que l’information a circulé. Il y avait ceux qui ne rentraient pas et les corps que des gens avaient vu flotter sur l’eau. L’idée, c’est que beaucoup d’Algériens ont été jetés à l’eau. Dans le bidonville, certains sont revenus et d’autres jamais. La vie a repris le dessus. Moi, j’ai repris l’école, raconte Khaled Benaissa. Les gens en parlaient très peu parce qu’il fallait protéger aussi les enfants, je pense. »

Ce déchaînement de violence reste une « énigme ». Nous sommes à quelques mois des accords d’Evian. Plus rien ne fait obstacle à l’indépendance de l’Algérie. Mais le Premier ministre Michel Debré, dont la position sur l’Algérie diverge de celle du président De Gaulle, est dépossédé du dossier. Il garde tout de même la main sur le maintien de l’ordre. Le préfet de la Seine de l’époque arme des supplétifs. Des escadrons de la mort sèment la terreur au sein de la communauté algérienne dès la fin de l’été 1961. Le 17 octobre est un point d’orgue.

Mais il faudra 20 ans pour que la vérité commence à émerger. « Il y a eu une tendance en France de la part des autorités officielles à mettre un voile pudique sur cet événement comme sur les violences de la guerre, remarque l’historien Gilles Manceron. Georges Pompidou a été plus loin que de Gaulle. Il fallait, a-t-il dit une fois, “effacer les périodes où les Français ne s’aimaient pas”. Giscard d’Estaing a été beaucoup plus loin parce que lui, il était plutôt pro-Algérie française à l’époque ».

 « Il a fallu attendre les années 1980, bien que Mitterrand ne soit pas trop pour faire la vérité sur cette période où son attitude n’a pas toujours été très claire, pour qu’il y ait un début de processus d’établissement des faits, y compris sur le 17 octobre, poursuit l’historien. Un processus qui repose aussi sur des familles d’Algériens qui ont subi cette répression et qui commencent à parler. Certaines familles ont raconté à leurs enfants et ces enfants commencent à manifester au canal Saint-Denis, par exemple, où il y a eu des victimes noyées, au pont Saint-Michel, et certaines associations s’y joignent. A la fin des années 1980 se constitue l’association Au nom de la mémoire, avec justement des enfants de l’immigration. »

Faire perdurer la mémoire et le combat

Ces enfants de l’immigration ont bien grandi. Ils sont devenus eux-mêmes parents, grands-parents, mais leur combat n’a pas changé. « L'enjeu, c'est la transmission », dit l’un deux. « Et moi, quand je parle avec mes enfants tous les jours, je leur dis une chose très importante : ce n'est pas une mémoire du pathos. On n'est pas là pour pleurer, pour dire “voilà, nous sommes les victimes”. Non, pas du tout. Nous sommes fiers que nos parents, nos grands-parents, aient porté cette histoire et qu’ils soient restés debout. Ce qu'il faut valoriser, c'est le courage », martèle-t-il.

Comme chaque année, à l'approche du 17 octobre, des associations de rescapés, d'enfants de victimes et de soutiens se retrouvent pour organiser les commémorations du massacre, à Paris et en banlieue. Au devoir de mémoire de leurs premières années de lutte se sont ajoutées il y a 20 ans des revendications concrètes : la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat français, l'accès aux archives et un lieu de mémoire. Mais la reconnaissance de l’État français n’avance qu’à petits pas.

« On pourrait quasiment reprendre mot pour mot l’appel de 2001. Cela prouve les extraordinaires résistances auxquelles nous nous heurtons pour obtenir la reconnaissance de ce qui a été perpétré il y a maintenant 60 ans », se désole Olivier Le Cour Grandmaison, politologue, universitaire et membre du collectif unitaire 17 octobre 1961, pour la reconnaissance d’un crime d’État.

À Clichy-La-Garenne en 2011, François Hollande, alors candidat à la présidentielle, rendait hommage aux victimes du 17 octobre 1961 pour « tout simplement rappeler ce qu’il s’est produit, c’est-à-dire plusieurs dizaines de morts dans des conditions tragiques. » Un an plus tard, en 2012, le président socialiste est le premier chef d'Etat à reconnaître « une sanglante répression le 17 octobre 1961 » dans un communiqué.

Un geste dérisoire pour Olivier Le Cour Grandmaison. « Si la République était à ce point lucide, elle ne pourrait pas qualifier les massacres du 17 octobre 1961 de sanglante répression. Le 17 octobre doit être considéré comme un massacre, avec des exécutions sommaires, des noyades... On sait qu'il y a eu dans la cour même de la préfecture de police, à quelques dizaines de mètres des bureaux de Maurice Papon, des exécutions sommaires. »

La classe politique unie dans le déni

Au nord-ouest de Paris, à Colombes, la petite place devant l’école élémentaire Simone Veil deviendra le parvis du 17-octobre-1961 dès ce dimanche. « On s'inscrit dans cette mémoire de la région parisienne. C’est donc une plaque qui indiquera qu'on a inauguré un parvis du 17 octobre 1961. Il y aura peut-être aussi un descriptif des événements comme on a dans d'autres villes voisines », indique Alexis Bachelay, adjoint au maire de la ville.

Pourtant, l’installation de cette simple plaque ne s'est pas faite sans mal. Avant que la mairie de Colombe ne bascule à gauche en 2020, Alexis Bachelay était conseiller municipal dans l'opposition. « Pendant 15 ans, malgré les demandes répétées, malgré la présence d'associations, de familles dont les parents, les frères, les soeurs ont été victimes de la répression du 17 octobre, la municipalité refusait obstinément d'accorder un lieu de mémoire, se rappelle l’élu. On a eu des échanges en conseil municipal un peu étonnants. Il se disait que c'étaient des rixes entre militants du FLN et que dans ces rixes, il y avait eu effectivement des morts. Ça allait vraiment jusqu'à une forme de révisionnisme historique et de déni de la gravité de la répression, de la gravité de l'événement. Étant entendu que c'étaient des gens qui se revendiquaient politiquement du gaullisme, il y avait aussi cette idée qu’on allait ternir non seulement l'image de la France, mais aussi l'image de leur famille politique et de ce à quoi ils croyaient en tant que militants. »

Alexis Bachelay profite d'un mandat de député entre 2012 et 2017 pour tenter, avec d'autres, de faire passer une proposition de loi pour la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat français dans le massacre du 17 octobre.  Il n'obtiendra même pas le soutien de son groupe politique, socialiste, écologiste et républicain.

« Dans le cas de la guerre d'Algérie, et peut-être plus encore du 17 octobre 1961 parce que ça s'est passé à Paris, l'ensemble met à mal la mythologie nationale républicaine sur l'idée que la République a toujours été fidèle à ses principes, analyse le politologue Olivier Le Cour Grandmaison. Cela remet en cause les mythologies partisanes, celles de la direction du Parti communiste, qui a toujours prétendu avoir été constamment anticolonialiste. Dans le cas de l'Algérie, ce n'est pas vrai. Cela remet en cause celle du Parti socialiste comme grand parti de l'émancipation et du progrès, dont l'ancêtre, la SFIO, a joué un rôle absolument délétère pendant la guerre d'Algérie. Et ça porte atteinte à de grandes mythologies personnelles. Qui était Premier ministre? Michel Debré, l'un des rédacteurs de la Constitution de la Cinquième République. Qui était président de la République à l'époque ? Le général de Gaulle. L’ensemble de ces éléments font que, à droite comme pour une partie des gauches gouvernementales, ce passé est un passé extrêmement dangereux. »

Après les mots du candidat Macron sur la barbarie de la colonisation et le geste du chef de l'Etat envers les harkis, tout récemment, les associations espèrent que le 60e anniversaire du massacre marquera un tournant. « Je ne suis pas forcément d'un optimisme débridé parce qu'il me semble qu'Emmanuel Macron adopte une tactique qui consiste à céder un peu pour ne pas céder sur le fond, avance Olivier Le Cour Grandmaison. Si l'on compare avec la plupart des autres grandes puissances coloniales européennes, ou la plupart des autres États qui se sont bâtis sur la destruction partielle des populations autochtones, on se rend compte à quel point, effectivement, dans ces domaines et sur ces matières, la France est sinistrement en retard. » Alors que les tensions sont vives avec Alger, le 17 octobre pourrait être l'une de ces occasions d'apaisement sur les sujets mémoriaux que souhaite Emmanuel Macron.

Quoi qu'il arrive, dimanche et comme chaque année, les associations seront au rendez-vous sur le pont Saint-Michel, au cœur de Paris. Car ici, il y a 60 ans, on noyait les Algériens.

Afrique de l’Ouest: un coup d'État peut-il laisser une trace positive?

Dans les rues, des gens manifestent leur joie avec des membres des forces armées guinéennes après l'arrestation du président Alpha Condé, lors d'un coup d'État à Conakry, le 5 septembre 2021

Dans les rues, des gens manifestent leur joie avec des membres des forces armées guinéennes après l'arrestation du président Alpha Condé, lors d'un coup d'État à Conakry, le 5 septembre 2021
 © AFP - CELLOU BINANI

Un coup d’État peut-il être « démocratique » ou simplement perçu comme positif ? La situation en Guinée s’inscrit dans une histoire longue en Afrique de l’Ouest, qui compte quatre putschs ayant participé à la construction démocratique, mais aussi beaucoup de juntes ayant plongé leur pays dans l’abîme.

Le coup d’État perpétré le 5 septembre en Guinée, suivi par des scènes de liesse populaire mais condamné par nombre d’instances régionales et internationales, ne relève nullement d’une nouvelle expérience politique en Afrique de l’Ouest. Loin s’en faut : la sous-région est habituée à toutes sortes de putschs – militaires et constitutionnels, souvent motivés par des questions de succession ou la volonté de rester au pouvoir.

Le renversement d’Alpha Condé par le colonel Mamady Doumbouya, et les premiers jalons d’une transition sans calendrier précis, ont-ils des chances d’aboutir à des avancées sérieuses ? « Les premières décisions de la junte confortent les optimistes, témoigne à Conakry le jeune blogueur et journaliste Mamadou Yayhapetel Diallo, mais certains Guinéens restent prudents, de peur que la junte, même si elle martèle ne pas vouloir reproduire les erreurs du passé, ne soit téléguidée par des généraux qui restent dans l’ombre et dont on ne connaît pas l’agenda ».

À l’aune du passé, les probabilités de succès restent très aléatoires : sur les 50 putschs recensés en Afrique de l’Ouest depuis les Indépendances, seulement quatre ont laissé des marques positives.   

Olusegun Obasanjo, putschiste contre son gré en 1976

Olusegun Obansajo, officier opposé aux coups d’État, est mis devant le fait accompli par des putschistes qui font tomber en 1975 le régime autocratique de Yakubu Gowon. Cet esprit brillant est prié de faire partie d’un triumvirat d’officiers au pouvoir, pour remettre la démocratie sur les rails au Nigeria et organiser des élections en 1979. Après l’assassinat de Murtala Mohammed, le chef de la junte en 1976, Obasanjo en prend les rênes sur la demande insistante de l’armée – alors qu’il voulait se retirer.

Il lance une opération « Deadwood » pour licencier 1 000 fonctionnaires corrompus, des débats thématiques hebdomadaires avec des universitaires et des chefs traditionnels plutôt que des politiciens, tout en maintenant une répression qui coûte la vie à la mère du musicien Fela. Il a été le premier et le seul général-président à rendre volontairement le pouvoir en 1979, à 41 ans – contre les conseils de ses pairs – à un civil élu (Shehu Shagari, nordiste), auquel il remet une nouvelle Constitution et les clés de la IIe République. Il se retire en refusant « l’ethnicisme » et tout soutien au candidat Obafemi Awolowo, un Yorouba issu des régions sud comme lui.

Il a ensuite connu les honneurs et la reconnaissance internationale. Il critique la série de régimes militaires qui se succèdent au Nigeria, et il est jeté en prison en 1995 par le Sani Abacha, qui a installé une dictature militaire en 1993. Après la mort de ce dernier et une brève transition, il revient sous l’habit de civil en 1999, à la faveur d’élections qu’il remporte avec 62,6% des voix, incarnant alors le renouveau. Au terme de deux mandats, en 2007, il se retire, sans écouter son propre camp, qui lui demande de rester.  

Jerry Rawlings, parti de son plein gré au Ghana

Le Ghana serait-il ce qu’il est sans Jerry Rawlings, l’un des rares pays où les alternances sont aussi régulières que pacifiques depuis deux décennies ? La question reste débattue à Accra. Le jeune capitaine d’aviation, après son premier coup en 1979, à 32 ans, a fait fusiller huit généraux dont trois anciens chefs d’État sur une plage. Un coup de semonce contre ceux qu’il appelait les dirigeants « véreux ».

Quelques mois plus tard, il rend le pouvoir aux civils, à l’issue d’élections auxquelles il n’est pas candidat. En décembre 1981, il revient par la force pour imposer sa vision de l’intérêt général et faire cesser la gabegie. Arrivé à la fin de son second mandat électif en 2000, il donne l’exemple en prenant sa retraite. Depuis, les alternances se font de bonne grâce. Aucun chef d’État n’ose briguer de troisième mandat au Ghana.

Thomas Sankara, l’icône africaine

Combien d’enfants s’appellent-ils Thomas, même dans les pays musulmans en Afrique de l’Ouest, en hommage à Sankara, putschiste en 1983 à 33 ans ? L’icône est révérée, pour son œuvre de lutte contre le colonialisme et sa volonté d’émanciper son peuple – y  compris à coups de bottes, via des Comités de défense de la révolution (CDR).

Apôtre de l’égalité des sexes et de l’autosuffisance alimentaire, qu’il a réalisée, il contraint les fonctionnaires au port du coton local, le « Faso dan fani ». Le Burkina Faso lui doit son nom de « pays des hommes intègres », et conserve la réputation non galvaudée d’être moins corrompu que ses voisins.

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Il se classe encore, en 2020, au 15e rang des pays les moins corrompus d’Afrique, et au 40e rang mondial sur 88 dans l’indice dégressif de perception de la corruption de Transparency International, bien avant le Mali (30e), le Niger (32e) et la Côte d’Ivoire (36e). Et ce, malgré la longue mainmise sur le pouvoir de Blaise Compaoré, compagnon d’armes et tombeur de Sankara, assassiné en 1987.

Amadou Toumani Touré (ATT), le putschiste renversé

Bien avant d’être lui-même renversé en 2012 en tant que président civil par un officier sans envergure, le Malien Amadou Toumani Touré (ATT) a été, dix années durant, un héros de la jeunesse africaine. La raison ? Le fait d’avoir perpétré un putsch « démocratique » contre Moussa Traoré, dictateur qui avait réprimé dans le sang une contestation étudiante devenue un soulèvement populaire en 1991. ATT organise une transition « express » et remet le pouvoir un an plus tard au président élu Alpha Oumar Konaré, sans se présenter.

Il revient en grand boubou en 2002, sans réussir à contrer la corruption, le trafic de drogue international qui gangrène toute la sous-région, puis la poussée islamiste associée à une rébellion touarègue en 2012. L’armée malienne, massacrée à Aguelhok et en déroute, contraint ATT à fuir le palais de Koulouba à pied, avant un exil au Sénégal.

Si l’on trouve ces quatre exemples côté pile, nombre d’autres putschs, côté face, ont débouché sur de graves violations des droits de l’homme, avec notamment Sani Abacha en 1993 au Nigeria, Yaya Jammeh en 1994 en Gambie ou Moussa Dadis Camara en Guinée en 2008. Quid du colonel Doumbouya ? S’il prend goût au pouvoir,  envisagera-t-il de revenir, comme ATT et Obasanjo, une fois la transition faite et par la voie des urnes ?

Seule certitude pour l’instant : les péripéties que représentent les coups participent aussi à l’évolution politique d’une région fragile, qui n’en a pas fini avec la soldatesque.