Histoire

Premières nations, peuples autochtones ou indigènes, de qui parle-t-on ?

 

Ils ont une relation très forte à la terre, à la nature. Ils luttent contre les discriminations, l’assimilation et l’uniformisation de leur culture, de leur identité, de leur mode de vie. Les mots employés pour désigner les premiers habitants d’un territoire sont multiples et ont évolué au fil des années, au rythme de leurs luttes pour redéfinir leurs identités collectives. Entretien avec Irène Bellier, anthropologue et directrice de recherche au CNRS.

 

RFI : Pourquoi ne parle-t-on plus (ou peu) de peuples indigènes ?

Irène Bellier : Le mot indigène désigne, au sens strict, une personne vivant dans le pays où elle est née. Au moment de la négociation de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, les termes « pueblos indígenas » en espagnol et en anglais « indigenous peoples » étaient acceptés. Ces deux langues sont très importantes car il y a beaucoup plus de peuples autochtones hispanophones et anglophones que francophones. Mais les peuples autochtones francophones ont réfuté le terme d’indigènes en raison du statut inégal, discriminatoire lié à la politique de l’indigénat pratiqué dans les colonies, notamment en Afrique du Nord comme dans d’autres parties de l'Afrique et en Asie.

Face à cela, les autochtones francophones d'Afrique, d’Amérique du Nord, d'Asie et d’Océanie se sont alignés sur le choix du terme « peuples autochtones ». Autochtone signifie celui qui naît de la terre, qui vient de la terre. Dans l’expression « peuples autochtones », le terme « peuple » inclut la notion de sociétés, de collectifs qui ont une organicité propre. Avant qu'arrive le colonisateur, quel qu'il soit, ils se gouvernaient par eux-mêmes, avaient des institutions qui géraient le rapport au territoire, la distribution des terres, l’éducation des enfants. Une gouvernance propre donc... Mais lorsque le colonisateur est arrivé, qu'il soit espagnol, britannique, français, hollandais, allemand ou autre, il est arrivé avec sa religion et s'est appuyé sur la théorie de la « Terra nullius » pour s'approprier la terre. Cette théorie date du 15e siècle. Le pape autorise ainsi les rois castillans et portugais qui sont chrétiens à se partager les terres conquises, et à se les approprier. C'est en réalité une doctrine de la dépossession au bénéfice des dominants ( et non de la propriété ) qui débouche sur la négation de l’existence des êtres humains, non chrétiens, qui sont là, sur cette terre.  

Est-ce qu'il existe une définition des peuples autochtones ? Une liste de ceux qui existent ?

Il n’existe pas de définition substantielle. Pas de liste non plus. C’est une catégorie générique qui permet de poser le droit concernant ces populations qui ont été marginalisées et spoliées par les colonisations. Elle a une efficacité en droit international. La notion de catégorie politique relationnelle est importante à retenir parce qu'on est autochtone en raison de certaines circonstances historiques et par rapport aux autres personnes qui composent la société dominante. Le travail du Professeur José Martínez Cobo, mandaté en 1971 par le Conseil économique et social de l’ONU pour réaliser une étude sur les discriminations vécues par les peuples autochtones, premier pas vers l’adoption de la Déclaration sur les Droits des Peuples Autochtones en 2007, fait référence. Pour lui, sont des populations autochtones, les personnes « liées par une continuité historique avec les sociétés antérieures à l’invasion et avec les sociétés précoloniales qui se sont développées sur leurs territoires [qui] s’estiment distinctes des autres segments de la société qui dominent à présent sur leurs territoires ou parties de ces territoires... ».

Est-ce que vous pouvez nous rappeler pourquoi les peuples autochtones d'Amérique ont longtemps été appelés les Indiens ? 

C'est une évidence maintenant bien connue. Christophe Colomb part en 1492 d’Espagne avec trois caravelles. Il souhaite rétablir la route des Indes. Il navigue et arrive sur une île aujourd'hui partagée entre la République dominicaine et Haïti. Arrivé là, il rencontre des gens qu’il va appeler « Indiens » parce qu'il pensait être aux Indes. Par la suite, le continent va être dénommé « Amérique » en référence au prénom d'Amerigo Vespucci, le pilote de la Santa Maria sur laquelle naviguait Christophe Colomb. 

Comment est né le mouvement de revendication des peuples autochtones ? 

Souvenons-nous que le continent américain a été occupé par des colonisateurs britanniques, espagnols, français, hollandais, portugais. En Asie et dans Pacifique, la colonisation se met en place au 18e siècle. En Afrique, plutôt à partir du 19e siècle. À l’échelle de la planète, il existe un ensemble de personnes qui sont dans une situation marquée par les reliquats ou l’existence actuelle du colonialisme. Dans les années 1960, des luttes se développent sur le continent américain. Ce sont les très fortes revendications pour les droits civils et civiques des Noirs américains qui réclament la fin de la ségrégation. À partir de ce moment-là, les Indiens des Amériques, qui n’ont jamais renoncé à leur souveraineté, se lancent aussi dans des combats similaires. Ce fut un déclencheur. Un mouvement se crée dans les années 1960 aux États-Unis, l'« American Indian Movement», qui existe toujours. Au Canada également. De là, vont se mettre en place des rencontres entre les peuples indiens qui ont d'ailleurs, rappelons-le, des noms, des cultures et des langues différentes. On les a tous appelés Indiens à cause de cette erreur initiale de Christophe Colomb. Les autochtones hispanophones rejoindront les mouvements anglophones.

À cette époque, les anthropologues commencent aussi à dénoncer les massacres des populations autochtones et fondent les premières organisations de soutien qui aideront à porter les revendications autochtones aux Nations unies. L'Australie et la Nouvelle-Zélande connaîtront des situations identiques de lutte des aborigènes (en Australie) et des Maoris (Nouvelle Zélande). Ces derniers avaient signé avec la couronne britannique, le traité de Waitangi en 1840, qui a été continuellement violé. Dans les années 1975, un mouvement très important des Maoris exige le respect du traité. A partir de là se mettent en place des dispositifs pour que l’État respecte le traité, principalement par restitution des terres qui ont été volées par les colons. Dans le monde aborigène australien, c'est un petit peu différent parce qu’il n’y a pas vraiment de traité qui concerne les nombreuses sociétés (plus de 250 langues et nations distinctes). Mais le fait est que ces populations ont été sauvagement décimés.

La lente reconnaissance des droits des autochtones australiens

L'Australie, comme d'autres pays en Amérique a connu des génocides, au point qu’il ne reste que 10% des populations aborigènes peu de temps après les premiers contacts. La chasse à l'homme a existé, sur fond de racisme majeur. Les autochtones, les aborigènes ont été décimés aussi par des épidémies et des situations qui ont accentué leur mortalité. Ce déni de leur droit à exister va perdurer avant qu’une prise de conscience opère. En 1967, l’Australie reconnaît aux aborigènes, la qualité de citoyen. En 1993, les insulaires du détroit de Torres revendiquent le droit à la terre et un jugement de la Cour suprême, que l’on appelle désormais le cas Mabo, abolit la doctrine de la « Terra nullius ».

Pourquoi retrouve-t-on le terme d'aborigène en Australie et au Canada ? 

Là aussi, il y a une distinction à faire entre l'usage francophone et l'usage anglophone du mot aborigène. « Aboriginal people » signifie ceux qui sont là depuis l'origine, c'est totalement accepté par les anglophones. Donc, les autochtones anglophones du Canada acceptent ce terme, c'est employé systématiquement en anglais. Au Canada, il y a trois types d'autochtones. Le site du gouvernement canadien le précise. Les Premières nations (les Amérindiens), les Inuits qui vivent dans la partie Nord, en Alaska, au Canada, au Groenland. Et les Métis, principalement anglophones, issus d'une génération de trappeurs français, donc d’ascendance européenne. Six mille personnes environ sont concernées par cette qualification-là.  

Qu'ont en commun tous ces peuples ? Leur rapport à la nature, à la terre ? 

Les peuples autochtones tirent leur subsistance de leur environnement. C'est une particularité commune à tous. Ils ont besoin d'un environnement vivant, non maltraité par les mines, par les exploitations pétrolières, par les grands élevages bovins ou autres, ou encore par les routes. Car avec la route qui facilite évidement le passage de nombreux flux, y compris illégaux, la colonisation se développe des deux côtés de la route et la forêt par exemple court un grand péril , comme on le voit en Amazonie, en Afrique centrale ou en Indonésie. Dès lors qu'elle dessert une mine, toutes sortes de gens s’installent à proximité des routes, un front de colonisation se met en place, le bruit des explosifs fait fuir les animaux. Les eaux des rivières vont être contaminées. C'est pour ces raisons que les autochtones réclament le respect de leur territoire.

S’il n’y avait pas les Indiens en Amazonie, la forêt amazonienne aurait totalement disparu. Ils sont vraiment protecteurs et le paient de leur vie. Selon les rapports annuels du Rapporteur des Nations unies sur la situation des défenseurs des droits humains, depuis une dizaine d’années, les assassinats pour cause environnementale et autochtone sont en augmentation constante sur tous les continents. Les autochtones sont assassinés parce qu’ils exigent des contrôles et protègent les territoires des abus les plus criants. Un grand problème est posé par la déforestation et les industries extractives, c’est-à-dire les industries minières, pétrolières, l’agro-industrie avec les monocultures de palmes à huile, de soja. Ils représentent aujourd'hui 5% de la population mondiale et protègent 80 à 90% de la biodiversité. Leurs modes d'exploitation sont infiniment moins dommageables. Ils prélèvent des quantités justes et nécessaires à leur existence.

Que célèbre t-on tous les 9 août ?

C'est grâce à la reconnaissance internationale que l'on peut aujourd'hui parler des peuples autochtones, de leur culture, de leur langue. Avez-vous appris, en histoire ou en géographie, que ce soit à l’école primaire ou secondaire ou même à l’université, qu'il existait des peuples autochtones en France ? Les Amérindiens qui vivent en Guyane française, les six peuples (Arawak, Kalina, Lokono, Wayampi, Wayana, Palikwene) mais aussi les Bushinenge ne veulent pas disparaître. Tout comme les Kanak en Nouvelle-Calédonie; ou les Mao’hi en Polynésie, ils ont besoin de soutien pour pouvoir exister, d’objets qu’ils doivent prélever pour pouvoir pratiquer leurs rituels, de respect de leurs pratiques et de leurs connaissances... La langue française est un rouleau compresseur. C’est dommage de ne pas considérer en France qu'on peut apprendre plusieurs langues dès la petite enfance. Il a fallu des décennies, et ce n’est toujours pas réalisé, pour que les langues autochtones soient enseignées. Pourquoi est-ce si compliqué pour les Français de comprendre que l'on peut être Français et autochtone. Alors qu’on comprend assez facilement que l'on est Français et Européen. La double appartenance est possible. L’enjeu de la reconnaissance des droits des peuples autochtones, c'est tout ça ! Ce n’est pas du folklore ! 

Sur le folklore, il y a tout un tas de termes qui ont disparu au fil des années. On ne parle plus d’esquimaux qui signifie «  mangeur de viande crue » mais d’Inuits, on ne parle plus non plus de Lapons mais des Sámis. Pourquoi ? 

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La disparition de ces termes est liée à la revendication de ces peuples qui ont réussi à obtenir a minima la reconnaissance de leurs noms propres. Cela témoigne très concrètement de leurs luttes. Ils ont dit « Mais attendez là, on est autre chose que des mangeurs de viande crue. On est des êtres humains ». Car Inuit signifie « être humain ». De même, Lapon vient de l'anglais « lap », qui signifie « haillon ». Or les Sámis, portent leurs identités sur des vêtements très distinctifs. Il est difficile pour un non Sami d’identifier l’exacte provenance communautaire d’un ou une Sami mais les couleurs, les broderies, font sens et il ne s’agit pas de haillons bien au contraire. Comme bien d’autres peuples autochtones du monde aujourd’hui, qui ont été mal nommés par les colonisateurs qui ne comprenaient pas leurs langues alors qu’ils s’installaient sur leurs terres avec tous leurs préjugés, les peuples autochtones se réappropient leur nom. Ne parlons plus des Orejones, parlons des Maijuna. Les Jivaros s’appellent désormais Shuars et Achuars. Apprenons à connaître la richesse de ces mondes, de leurs langues et des cultures qu’elles portent !

► Pour en savoir plus :

Autochtone, article d'Irène Bellier sur le site EspacesTemps.net

Peuples autochtones dans le monde. Les enjeux de la reconnaissance, d'Irène Bellier aux éditions L'Harmattan

Les droits des peuples autochtones : Des Nations unies aux sociétés locales d'Irène Bellier, Leslie Cloud, Laurent Lacroix aux éditions L'Harmattan

Esclavage: le président ghanéen relance le débat sur les réparations

RFI - mardi

Dans une série de tweets ce mardi 2 août, Nana Akufo-Addo plaide pour que des réparations financières soient versées aux victimes de l’esclavage en Afrique, ajoutant qu’il est grand temps qu’il y ait un débat sur le sujet.

Nana Akufo-Addo exhorte à former un front uni pour faire avancer la cause des réparations.
 

© AP - Jacquelyn Martin
Nana Akufo-Addo exhorte à former un front uni pour faire avancer la cause des réparations.

 

« Il est temps que l’Afrique – dont 20 millions de fils et de filles ont vu leur liberté réduite et ont été vendus comme esclaves – reçoivent également des réparations », écrit Nana Akufo-Addo. « Il est maintenant temps de relancer et d'intensifier les discussions sur les réparations pour l'Afrique. Le moment est venu depuis longtemps », estime-t-il en conclusion d'une série de tweets publiés ce mardi matin. « Il existe une myriade d’histoires de familles déchirées : des pères partis pécher qui ne sont jamais revenus, des garçons partis jouer qui ne sont jamais rentrés à la maison, des filles partis chercher de l’eau qui n’ont jamais plus revu leurs parents. On ne peut pas quantifier les effets d’une telle tragédie, mais ils doivent être reconnus ! », a-t-il insisté. 

La veille, lors d'un sommet sur les réparations liées à l'esclavage, le président ghanéen a rappelé les effets dévastateurs de la traite des esclaves pour le continent, ajoutant que cette période a retardé le progrès économique, culturel et psychologique de l'Afrique. « Même si aucune somme d’argent ne pourra réparer les dommages causés par la traite des esclaves et ses conséquences qui se sont étendues sur plusieurs siècles, nous devons guérir des torts du passé », affirme encore le président ghanéen. 

Nana Akufo-Addo estime que l'ensemble du continent africain mérite des excuses de la part des nations européennes impliquées dans cette traite des esclaves. Et il exhorte l'Union africaine à s'engager avec les Africains de la diaspora et à former un front uni pour faire avancer la cause des réparations.

La question des réparations pour les victimes de l'esclavage n'est pas nouvelle, remarque l'historienne Miriam Cotthias ; elle a été abordée dès le début du XXe siècle par des leaders panafricains. Elle est ensuite revenue de façon récurrente, portée à la fois par des Afro-Américains aux États-Unis que par le mouvement abolitionniste européen, sans jamais toutefois aboutir totalement. « Il y a eu des pays leaders comme la Jamaïque, qui a créé la commission sur les réparations et qui a fédéré tous les États caribéens autour de cette demande en déterminant dix points principaux qui étaient nécessaires pour le développement de ces anciennes colonies esclavagistes, rappelle encore l'historienne. Mais du côté africain, cela n'a jamais été posé de façon aussi rigoureuse et tranchée. »

Erwin, la ville qui a pendu un éléphant le 13 septembre 1916

 
Erwin, la ville qui a pendu un éléphant le 13 septembre 1916
Erwin, la ville qui a pendu un éléphant le 13 septembre 1916 © The Anarchist Coloring Book

 

C'est une petite bourgade du Tennessee, nichée dans la forêt nationale de Cherokee aux pieds de la montagne de Buffalo. Elle est tristement célèbre pour avoir, le 13 septembre 1916, exécuté Mary, l'éléphant vedette d'un cirque, dans des circonstances effroyables.

En cette fin d'été 1916, des affiches annonçant l'arrivée du Sparks Brother's Circus ont fleuri un peu partout sur les murs de Saint-Paul, en Virginie (Etats-Unis). Ces publicités promettent un spectacle "divertissant, instructif et moral" : des hommes statues, des lions de mer dressés, mais surtout ce qui doit être l'attraction principale : une troupe d'éléphants.

Un homme, en arrêt devant l'image des pachydermes, semble fasciné. Walter Eldridge, un vagabond surnommé "Red" (Rouge) en raison de ses cheveux roux, cherche du travail et il vient d'avoir une idée. Quelques instants plus tard, il tente sa chance auprès de Charlie Sparks, le directeur du cirque. Coup de chance - ou de malchance comme nous le verrons plus tard - Sparks a justement besoin de quelqu'un pour s'occuper des éléphants.

Walter Eldridge apprend vite les ficelles du métier auprès des autres soigneurs. Ses collègues, cependant, remarquent que le nouveau venu manque de patience avec les animaux. S'il s'entête à terroriser les bêtes avec la baguette cinglante qu'il a toujours à la main, il finira par avoir des problèmes. Cela ne fait un pli.

Deux jours après son embauche seulement, le 12 septembre, un premier incident éclate alors que les éléphants, qui ont besoin de se rafraîchir, sont conduits jusqu'à une réserve d'eau où ils pourront s'asperger. Les événements tragiques de cette journée peuvent être reconstitués grâce à des témoignages enregistrés sur bandes audio et conservées aux Archives de l'East Tennessee State University. Eldridge conduit le leader du troupeau, une femelle d'une trentaine d'années baptisée Mary, le plus grand animal vivant sur Terre, selon la publicité du cirque Sparks. Soudain, celle-ci aperçoit un melon sur le bord du chemin. Elle s'arrête et allonge la trompe pour attraper le fruit, sans doute tombé d'un camion. Aussitôt, Eldridge tente de la faire repartir en lui tapant sur la tête avec sa trique. Mary lance un barrissement de douleur, saisit Eldridge avec sa trompe, le soulève dans les airs et le balance au loin.

Le dresseur se relève furieux et les autres soigneurs doivent s'interposer.

L'après-midi, un spectacle est donné. L'arrivée de la troupe des éléphants est saluée par un tonnerre d'applaudissements. Eldridge, qui rumine toujours sa rancœur, mène Mary durement. Les animaux font le tour de la piste, dansent d'un pied sur l'autre, s'alignent comme à la parade, avec toujours Mary en tête de file. Au moindre écart de cette dernière, Eldridge en profite pour lui donner un coup de trique rageur.

Tant et si bien que l'éléphante s'énerve et montre des signes d'agitation. Eldridge frappe de plus belle. Jusqu'au moment où Mary, une nouvelle fois, saisit son dresseur et pour le projeter dans la sciure de la piste. Cette fois, avant que les autres cornacs n'aient le temps d'esquisser le moindre geste, et avant même qu'Eldridge ne puisse se relever, l'éléphant fonce droit sur lui. Sous les yeux du public, Mary pose son énorme patte sur la tête de son dresseur et appuie de tout son poids. Eldridge meurt écrasé sous la pression de cinq tonnes de muscles.

Tandis que le personnel du cirque évacue les éléphants dans la panique, la foule hurle : "A mort l'éléphant tueur !"

Dans le public, un forgeron dégaine son revolver et fait feu à cinq reprises sans blesser l'animal. Charlie Sparks, le directeur, alors que d'autres spectateurs braquent également leurs armes en direction de Mary. "Sa peau est si épaisse que vous n'arriverez qu'à la blesser", prévient-il.

Les vengeurs, cependant, ne renoncent pas et réclament, à corps et à cris, la mort de l'animal. Le directeur du cirque, comme il l'expliquera plus tard, commence à craindre qu'on lui retire l'autorisation de produire des éléphants, ce qui compromettrait l'avenir de son cirque. Il comprend qu'il n'a pas d'autre solution que de livrer Mary et suggère qu'on la pende, comme un bandit de grand chemin. Cette dernière idée fait finalement l'unanimité.

Pendre un animal aussi imposant semble impossible, mais quelqu'un a une idée : Erwin, une ville voisine du Tennessee possède une grue qui sert à décharger les trains de charbon. L'engin, d'une centaine de tonnes, est capable de soulever Mary…

Une pendaison hors du commun

Le lendemain du drame, 13 septembre 1916, le cirque Sparks se met donc en route pour Erwin. Pour rentabiliser le voyage, une représentation - dont Mary est dispensée - a lieu en début d'après-midi.

A 16 heures, sous une pluie fine, Mary et quatre autres éléphants sont conduits du côté de la gare. Mary ne se laisserait mener nulle part seule. Arrivée sur les lieux de son supplice, les dresseurs attirent leurs pachydermes en leur donnant de la nourriture tandis qu'on entraîne Mary jusqu'au au pied de la grue. Tous les spectateurs ayant payé leur entrée au spectacle, ont été invités gracieusement à la pendaison de l'éléphant. 3000 personnes, dont une majorité d'enfants, sont venues assister à la mise à mort de "Mary la meurtrière", comme on la surnomme.

 

On entrave les pattes arrière de l'animal pour l'empêcher de s'enfuir. C'est un pompier de la ville, Sam Harvey, surnommé Harvey-N'a-qu'un-œil, qui a été désigné pour faire office de bourreau. Avec l'aide d'un dresseur, il passe une autre chaîne autour du cou de Mary dont l'autre extrémité est reliée à l'énorme crochet de la grue.

The Anarchist Coloring Book

 

Dans un silence de cathédrale, Harvey-N'a-qu'un-œil met le treuil en marche. La chaîne se tend puis l'éléphante est soulevée du sol… Quelques secondes plus tard, dans un sinistre bruit de craquement, la chaîne cède et Mary s'effondre sur le sol. Voyant l'éléphant tueur libre de ses chaînes, les spectateurs s'affolent et courent se mettre à l'abri. Mary, cependant, la hanche brisée, est incapable de faire le moindre mouvement. Sonnée, elle reste assise sur son postérieur. Un employé du cirque se précipite et grimpe sur son pour lui passer une chaîne plus solide autour du cou. Le treuil est remis en action et Mary est soulevée une nouvelle fois. L'animal se débat désespérément, étranglé, suffoquant, au bout de la chaîne sous les vivats de la foule.

Trente minutes plus tard, la grue redescend le corps qui s'affaisse sur le sol. Mary ne bouge plus. Elle est morte.

On a raconté que le corps de Mary avait été enterré à l'endroit où se trouve aujourd'hui le tribunal d'Erwin. C'est faux. Il aurait fallu pour cela la transporter de plus d'un kilomètre et demi du lieu de son exécution. Ce qui n'était pas envisageable. On s'est donc contenté de creuser, à l'aide d'une pelle mécanique, une fosse "grande comme une grange" selon un témoin de l'époque, tout à côté de la voie de chemin de fer, d'y faire rouler la dépouille de Mary avant de la recouvrir de terre. Aucune marque, aucune stèle, rien n'indique cependant l'endroit exact de la tombe de la condamnée à mort qui pesait cinq tonnes.

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GEO

Sénégal : Babacar Sèye, ses assassins et l’ombre d’Abdoulaye Wade

« Cold case » (5/7). Le vice-président du Conseil constitutionnel a été abattu le 15 mai 1993, au lendemain des élections législatives opposant le camp d’Abdoulaye Wade à celui d’Abdou Diouf, au pouvoir. Si ses meurtriers ont été condamnés, les commanditaires, eux, n’ont jamais été inquiétés.

Par  - à Dakar
Mis à jour le 15 juillet 2022 à 10:32
 

 

Babacar Sèye a été assassiné le 15 mai 1993, quelques jours après les élections législatives. © DR

 

Sur la route qui longe la mer, dans la torpeur de ce samedi après-midi, la voiture file. Les rues sont calmes à Dakar et la Renault 25 roule à près de 80 km/h sur la corniche ouest. Le chauffeur du véhicule, un membre des forces de sécurité nommé Abdou Aziz Ngom, actionne son clignotant et ralentit pour s’engager dans la rue des Ambassadeurs, située à sa droite. À son côté, à l’avant de la voiture, le brigadier-chef Momar Niang. Tous deux sont chargés d’assurer la sécurité de Babacar Sèye, qui a quitté vers 15 heures ses bureaux du Conseil constitutionnel pour regagner son domicile, dans le quartier Sicap.

Pistolets automatiques

Alors que la Renault 25 s’apprête à tourner, la petite Peugeot noire qui la suivait la double brusquement par la gauche. À l’intérieur, trois hommes et quatre pistolets automatiques braqués sur leur cible. Les coups de feu fusent, visant la place arrière droite du véhicule, où est assis Babacar Sèye. Atteint à la tempe gauche et au genou, celui-ci s’écroule sur la banquette. Le magistrat est aussitôt conduit à l’Hôpital principal de Dakar, mais c’est trop tard. Sa mort est officiellement annoncée dans l’heure qui suit. Nous sommes le 15 mai 1993 et le vice-président du Conseil constitutionnel sénégalais vient d’être assassiné.

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Une enquête est immédiatement ouverte, qui mène les forces de l’ordre droit chez plusieurs leaders du Parti démocratique sénégalais (PDS). Abdoulaye Wade et trois de ses proches, son directeur de campagne, Ousmane Ngom, le directeur de publication du journal du parti, Jean-Paul Dias, et son chef de protocole, Pape Samba Mboup, sont interpellés. Ils passeront trois jours en garde à vue avant d’être relâchés. Le commando meurtrier, composé de Clédor Sène, le chauffeur de la Peugeot noire, Ibrahima Diakhaté et Assane Diop, les deux tireurs, a quant à lui pris la fuite, direction la Gambie. Les trois hommes seront rattrapés quelques jours plus tard, puis jugés et condamnés.

Le PDS incriminé

Si les responsables politiques du PDS sont immédiatement dans le viseur de la gendarmerie, c’est parce que l’assassinat de Babacar Sèye survient dans un moment politique explosif. Le Conseil constitutionnel, qui vient de valider la victoire du socialiste Abdou Diouf à la présidentielle de février 1993, s’apprête à déclarer le parti au pouvoir vainqueur des élections législatives du 9 mai. Son vice-président avait publiquement affirmé vouloir mener à bien sa mission et proclamer les résultats définitifs du scrutin, en dépit des menaces dont il se savait victime. Ancien ministre-conseiller d’Abdoulaye Diouf, ex-maire de Saint-Louis, Babacar Sèye avait « pris ses distances » avec le Parti socialiste (PS) après sa nomination au Conseil constitutionnel, selon ses proches. Ses affinités politiques lui valaient néanmoins la méfiance viscérale d’Abdoulaye Wade, qui ne manquait pas une occasion de mettre en cause « la probité » des sages.

WADE, QUE LES MÉDIAS APPELLENT À L’ÉPOQUE LE « PRÉSIDENT DE LA RUE PUBLIQUE », DISPOSE D’UNE CAPACITÉ DE MOBILISATION SANS PAREILLE PARMI LES JEUNES

En ce début des années 1990, l’ouverture démocratique et l’opposition farouche menée par le responsable libéral laissent entrevoir la fin du règne socialiste. Le prophète du Sopi (« changement ») incarne, plus que tout autre, l’alternance dont rêvent une partie des Sénégalais. Celui que les médias appellent à l’époque le « président de la rue publique » dispose d’une capacité de mobilisation sans pareille parmi les jeunes.

Lorsqu’il est arrêté après les élections générales de 1988, avant même la proclamation des résultats définitifs, c’est tout Dakar qui s’embrase. S’ensuivront des mois de tensions politiques ponctuées par de véritables scènes de guérilla urbaine, une succession d’attentats visant des symboles de l’État et l’arrestation de plusieurs cadres du PDS. À la fin de l’année, une voiture piégée explose devant le commissariat de police de Dieuppeul. Les responsables seront arrêtés et condamnés. Parmi eux, un certain Clédor Sène, alors très proche du parti libéral.

À LIRESénégal : Abdoulaye Wade, la politique dans le sang

1993. L’intégration de figures du PDS dans un gouvernement socialiste et l’adoption d’un code électoral « consensuel » l’année précédente a permis d’apaiser les tensions. Abdoulaye Wade en est alors convaincu : les élections couplées prévues quelques mois plus tard seront celles de sa victoire. Mais le scrutin présidentiel tourne mal. Avant même la proclamation des résultats provisoires, les opposants déposent des recours face à une commission électorale dépassée. À la surprise générale, le président du Conseil constitutionnel, Kéba Mbaye, démissionne – c’est pourtant lui qui était l’artisan de ce code électoral consensuel.

« Système machiavélique »

C’est dans ce contexte explosif, et alors que Wade multiplie les attaques ad hominem contre Babacar Sèye, que Clédor Sène, Ibrahima Diakhaté et Assane Diop décident d’agir. Mais qui les y a incités ? Dans un ouvrage publié en 2005 (Affaire Me Sèye : un meurtre sur commande), l’ancien journaliste d’investigation Abdou Latif Coulibaly, désormais ministre de Macky Sall, revient longuement sur les liens étroits qui existaient entre les tueurs et le PDS. Il y rapporte les propos tenus par Clédor Sène, l’homme considéré comme le cerveau de l’opération, lors de ses dépositions. Ils incriminent directement Abdoulaye Wade.

ME WADE NOUS A ORIENTÉS. IL NOUS A DEMANDÉ DE CIBLER ME SEYE QU’IL FALLAIT LIQUIDER AVANT LA PROCLAMATION DES RÉSULTATS

« Me Wade nous a orientés. C’était pendant la campagne électorale des législatives, à son domicile. Il nous a demandé de cibler Me Seye, qu’il fallait liquider avant la proclamation des résultats. À ses yeux, celui-ci était le personnage le plus influent du Conseil constitutionnel et était entièrement acquis à la cause du PS. C’est Me Wade en personne qui nous a indiqué son domicile sis à Dieuppeul. »

Abdou Latif Coulibaly s’est également longuement entretenu avec un autre des meurtriers, Ibrahima Diakhaté, avide de repentance à sa sortie de prison. À l’époque jeune militant du parti jaune et bleu, qui croyait en son leader comme un talibé en son marabout, il rapportera ces propos de Wade au sujet de Babacar Sèye : « Il a été nommé uniquement pour aider à tout truquer. Lui, il ne faut pas le laisser faire. » Le chef du PDS aurait ensuite tendu à Clédor Sène un bout de papier sur lequel étaient notées les coordonnées du magistrat. « Nous avons été le bras armé d’un système machiavélique qui ne répugnait nullement à marcher sur des cadavres dans sa longue quête du pouvoir », dira le meurtrier.

Une enquête biaisée ?

Mais, lors de l’enquête, les assassins présumés changent plusieurs fois de version, incriminant tantôt le PDS, tantôt des responsables du PS, déclarant même un moment que Babacar Sèye était déjà mort lorsque sa voiture quittait le Conseil constitutionnel. Après un an d’instruction, la justice sénégalaise juge « insuffisantes » les charges et déclare un non-lieu à l’encontre de plusieurs responsables du PDS, dont Abdoulaye Wade et sa femme, Viviane. Les membres du commando, eux, seront condamnés à des peines allant de dix-huit à vingt ans de travaux forcés par la Cour d’assises de Dakar, le 7 octobre 1994. Mais le procès n’aura pas permis d’établir pourquoi Babacar Sèye a été assassiné, ni d’identifier les commanditaires du meurtre.

LE MEURTRE DE NOTRE PÈRE ÉTAIT UNE AFFAIRE D’ÉTAT ET LES TENANTS DU POUVOIR N’AVAIENT PAS LES MOYENS DE CONDAMNER LES RESPONSABLES

L’enquête, dénonce aujourd’hui la famille de Babacar Sèye, fut en vérité « biaisée » et incomplète. « Le meurtre de notre père était une affaire d’État et les tenants du pouvoir n’avaient pas les moyens de condamner les responsables », avance Khalilou Sèye, l’un des fils du magistrat. L’avocat – le seul des dix enfants du défunt à avoir emprunté la voie juridique – n’avait pas 30 ans lors de l’assassinat de son père. Il ajoute : « À cette époque, le Sénégal était une poudrière. Le pouvoir socialiste subissait énormément de pressions pour maintenir la stabilité du pays. Mon père fut un martyre de la nation parmi d’autres, mort l’arme judiciaire à la main. »

Le PS a-t-il fermé les yeux à l’époque sur les responsabilités présumées des dirigeants libéraux ? À l’époque, les militants des droits humains se mobilisent pour demander la libération de Wade. Parmi eux, Alioune Tine, alors président de la Raddho. « Wade avait une théorie : un procès politique, ça se gagne par l’opinion. Et il a réussi à emporter cette bataille », observe-t-il aujourd’hui. Une bonne partie de l’opinion finit par être convaincue que le cas Babacar Sèye relève surtout d’un règlement de comptes politique. Les condamnations unanimes des actes de torture dont a été victime un député libéral du nom de Mody Sy ajoutent au sentiment de complot. Habilement, le chef du PDS arrive à faire germer dans la tête des Sénégalais l’idée que les accusations socialistes ne sont qu’une tentative de le mettre hors du jeu politique. Senghor lui-même ne l’avait-il pas surnommé « Laye Ndiombor », Abdoulaye le lièvre ?

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En visite à Paris en avril 1994, Abdou Diouf est d’ailleurs reçu à l’Élysée par le président François Mitterrand, qui s’inquiète du sort de l’opposant. « Un opposant emprisonné, c’est toujours un prisonnier politique », glisse-t-il à Abdou Diouf – des propos rapportés par l’ancien ministre Abdoulaye Bathily. Libéré, Wade sort ragaillardi de l’affaire. En mars 1995, il rejoint le gouvernement d’union nationale de Diouf.

Chappe de plomb

C’est aussi l’année où la famille du défunt décide d’entamer des démarches d’indemnisation auprès de l’État du Sénégal. Un long combat qui la conduira, ironie du sort, à rencontrer Abdoulaye Wade en 2003, afin d’accélérer la procédure. La rencontre déclenche un tollé dans le pays. Car Abdoulaye Wade, finalement parvenu au pouvoir en 2000, vient de prendre une décision surprenante en graciant les trois membres du commando en février 2002.

« On nous a accusés de vendre l’âme de notre père, de nous faire acheter par le pouvoir. Des commentaires qui nous ont fait très mal », se rappelle Alioune Sèye, frère jumeau de Khalilou Sèye. Les deux fils disent aujourd’hui se battre pour « préserver la mémoire » de leur père. « Notre combat n’est pas politique mais judiciaire », insiste Alioune Sèye. Mais le banquier de 57 ans sait bien que tout, dans l’affaire Babacar Sèye, est politique.

NON CONTENT D’AVOIR GRACIÉ LES ASSASSINS DE LEUR PÈRE, WADE VA PLUS LOIN ET FAIT VOTER, EN 2004, UNE LOI PRÉVOYANT L’AMNISTIE DES INFRACTIONS « AYANT DES MOTIVATIONS POLITIQUES »

Tandis que le dossier de son indemnisation se débloque, la famille Sèye apprend une nouvelle qui lui fait « l’effet d’un tsunami ». Non content d’avoir gracié les assassins de Babacar Sèye, le président Wade va plus loin et décide de faire voter, en 2004, une loi prévoyant l’amnistie des infractions « ayant des motivations politiques » commises depuis 1993. Le 7 janvier 2004, jour du vote, Khalilou Sèye revêt la robe d’avocat de son père, dans laquelle il a pris l’habitude de plaider. Il veut se faire entendre par les députés, empêcher le vote, empêcher « que [s]on père soit assassiné une seconde fois ». L’accès à l’Assemblée lui est refusé. La loi Ezzan est définitivement adoptée.

Mettre l’histoire sous le tapis

Cette amnistie généralisée pose une chappe de plomb sur l’assassinat du magistrat. Aujourd’hui encore, l’évocation de l’affaire gène aux entournures nombre de responsables politiques qui préfèrent garder le silence. Surtout, la loi Ezzan sonne pour beaucoup comme un terrible aveu de culpabilité de la part du PDS. « Disons que c’est troublant, avance le militant Alioune Tine. C’est une loi inique destinée à mettre l’histoire sous le tapis. »

Les meurtriers condamnés, eux, ont été réhabilités. Clédor Sène, proche de la coalition Yewwi Askan Wi et d’Ousmane Sonko, multiplie depuis plusieurs années les interventions publiques sur la situation politique du pays, et s’est reconverti en « expert » sur les questions de gaz et de pétrole. Une exposition médiatique qui provoque la « révolte » des fils Sèye, qui se gardent soigneusement de prononcer son nom.

À LIRESénégal : le PDS d’Abdoulaye Wade, naufragé des locales

Investi dans le domaine carcéral, l’avocat Khalilou Sèye s’est lui-même retrouvé il y a des années face au meurtrier de son père lors d’une visite dans la prison où il était retenu. « Je ne l’avais pas reconnu, mais lorsqu’il a tendu la main pour me saluer, j’ai senti une décharge électrique et je l’ai immédiatement repoussé, raconte-t-il. Ce moment restera gravé dans ma mémoire et sera à jamais inexplicable : le jour où j’ai, sans le vouloir, serré la main de l’assassin de mon père. »

L’émotion liée au drame familial et la difficulté politique à évoquer le dossier divisent la famille sur la démarche à adopter. Faut-il chercher à obtenir la réouverture du procès ? Oui, selon Alioune Sèye, même si la tâche est « titanesque » et le contexte politique actuel, à la veille des législatives du 31 juillet, compliqué.

« Évoquer l’affaire Sèye, c’est voir les portes se fermer devant vous les unes après les autres. Mais je veux connaître la vérité, savoir qui sont les commanditaires du meurtre de notre père. Je n’ai pas peur de m’opposer à ceux qui ne veulent pas de ce procès. Si nous ne portons pas ce combat, personne d’autre ne le fera. »

80 ans de la rafle du Vel’ d’Hiv : Shoah, le tournant de l’année 1942 

Grand format 

La France va commémorer à partir de vendredi le 80e anniversaire de la rafledu Vél’ d’Hiv. C’est durant l’année 1942 que la politique antisémite du IIIe Reich et celle du gouvernement de Vichy, qui collabore avec l’Allemagne nazie, basculentdans l’horreur.

  • Charlotte de Frémont, 

 

80 ans de la rafle du Vel’ d’Hiv : Shoah, le tournant de l’année 1942
 
Des déportés au camp de Drancy en 1942, avant d’être transférés vers les camps de concentration en Allemagne.AFP

« Nous t’écrivons en ce moment dans un wagon, car depuis ce matin nous sommes en route vers une destination inconnue. » Ces mots glacent, tracés à la hâte sur une feuille de cahier jaunie. Car la destination finale de l’auteur de cette lettre, jetée du train du convoi 15 en partance de Beaune-la-Rolande (Loiret) le 5 août 1942, était le camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau, un des centres névralgiques de la « solution finale », stratégie d’élimination du peuple juif par le IIIe Reich allemand.

 

80 ans de la rafle du Vel’ d’Hiv : Shoah, le tournant de l’année 1942

La complicité des autorités françaises

Jusqu’en novembre 1942, la France est coupée en deux : au nord, la zone occupée par l’Allemagne ; au sud, la zone libre. Au sein du gouvernement de Vichy, la collaboration avec l’occupant est étroite depuis la défaite de juin 1940. Le maréchal Pétain détient les pleins pouvoirs et le régime, qui se fonde sur une idéologie nationaliste, xénophobe et antisémite, promulgue plusieurs statuts excluant les Juifs de la société.

« Le gouvernement de Vichy a besoin de l’Église catholique, c’est sa principale caution morale. »

Jacques Semelin, historien

Au début de l’été 1942, un objectif est fixé : 100 000 Juifs doivent être arrêtés et déportés durant l’année. À Paris, 27 400 fiches d’arrestation sont rédigées. « L’État français ne subit aucune obligation ni pression par les nazis, rappelle l’historien Tal Bruttmann. Certains hauts fonctionnaires proposent même de tout mettre en œuvre pour montrer leur “savoir-faire”. »

 

80 ans de la rafle du Vel’ d’Hiv : Shoah, le tournant de l’année 1942

L’opération « Vent printanier » est décidée pour le 16 juillet, et dure deux jours : c’est la tristement célèbre rafle du Vélodrome d’Hiver, au cours de laquelle 4 500 policiers et gendarmes français sont impliqués. L’État français assume les frais de transport, de ravitaillement, et la réquisition des lieux : 12 884 personnes sont arrêtées. Elles vivront l’enfer des camps d’internement du Loiret et de Drancy, puis seront déportées vers Auschwitz pour y être assassinées. Parmi eux, environ 4 000 enfants, à la demande de Pierre Laval, le chef du gouvernement de Vichy. Seule une centaine de personnes survivra.

Rafles en zone libre

Difficultés administratives, fuites au sein de la préfecture… Un certain nombre de Juifs en réchappent. Les arrestations de familles entières, inédites jusqu’alors, font réagir une partie de l’opinion publique contre la politique de Pétain : des réseaux pour les aider à fuir se développent. « Pour les autorités, l’opération est un “semi-échec” », analyse Jacques Semelin, historien et auteur de La survie des Juifs en France.

 

80 ans de la rafle du Vel’ d’Hiv : Shoah, le tournant de l’année 1942

Pour Vichy, il faut atteindre le « quota » décidé. En août 1942, des rafles de juifs étrangers sont organisées par l’État français dans le sud du pays, en zone libre. Plusieurs évêques, comme Mgr Jules Saliège, à Toulouse, s’y opposent fermement. « Or le gouvernement de Vichy a besoin de l’Église catholique, c’est sa principale caution morale », rappelle l’historien. « Il y a dès lors un problème d’assise politique du régime. »

L’année suivante, en 1943, 17 049 Juifs sont arrêtés en France. Dans le monde, la Shoah comptera six millions de victimes.

 

80 ans de la rafle du Vel’ d’Hiv : Shoah, le tournant de l’année 1942

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La traque des juifs sous le régime de Vichy

3 octobre 1940 : Une loi sur le « statut des juifs » est promulguée par Vichy, définissant une prétendue appartenance à une « race juive » et leur interdisant certaines professions (presse, professions libérales, fonction publique). Le 2 juin 1941, un 2e statut est promulgué, élargissant les exclusions.

29 mars 1941 : Création du commissariat général aux questions juives, chargé de préparer les dispositions législatives antijuives.

14 mai 1941 : Environ 3 700 hommes juifs sont arrêtés lors de la « Rafle du billet vert », la première en France.

20 août 1941 : Ouverture du camp d’internement pour Juifs de Drancy.

27 mars 1942 : Premiers convois de Juifs de France vers Auschwitz-Birkenau, au départ de Drancy et de Compiègne.

16 et 17 juillet 1942 : Rafle du Vel’d’Hiv à Paris.

23 août 1942 : Lettre pastorale « sur la personne humaine » de Mgr Saliège, prenant position contre les rafles.

6 avril 1944 : Arrestation et déportation des 44 enfants juifs d’Izieu (Ain) par Klaus Barbie.

17 août 1944 : Départ du dernier convoi de Drancy pour Auschwitz.