Histoire

Guerre d’Algérie: révélations sur l’usage de gaz toxiques, «armes spéciales» avec Frédéric Bobin

 

Avec nos confrères du Monde Afrique, revenons sur la guerre d'indépendance d'Algérie qui, soixante ans plus tard, continue de révéler des parts d'ombre. Cette semaine, le Monde Afrique a consacré ses colonnes à une enquête menée par la Revue XXI et la journaliste Claire Billet, qui s'intéressent à un pan encore trop méconnu de cette guerre : l'usage d'« armes spéciales », concrètement de gaz toxiques, par l'armée française, contre des combattants nationalistes algériens, sur certains fronts. Frédéric Bobin a épluché cette enquête pour le Monde Afrique.

► Frédéric Bobin du Monde Afrique, et son article est à retrouver sur le site internet du journal.

Abdelkader captif de la France : malheur au vaincu

« Un émir à Amboise » (1/4). Alors qu’il continue à réclamer sa remise en liberté, l’émir Abdelkader voit au contraire ses conditions de détention durcies à son arrivée, par une froide nuit de novembre 1848, dans le prestigieux – mais délabré – château d’Amboise.

Par  - à Amboise (France)
Mis à jour le 6 avril 2022 à 13:03
 

 

Tableau représentant l’émir Abdelkader faisant sa reddition à Henri d’Orléans, duc d’Aumale, le 23 décembre 1847. © Bridgeman

 

La nuit est tombée, ce mercredi 8 novembre 1848, lorsque les passagers du paquebot « Ville d’Angers » entrevoient les rares petites lumières qui se dessinent au loin de la ville d’Amboise ainsi que l’imposante château qui la surplombe.

À bord de ce bateau à vapeur qui navigue sur les eaux tumultueuses de la Loire, se trouve un illustre personnage qu’officiers et membres de l’équipage traitent avec un mélange de respect, de déférence et de curiosité : l’émir Abdelkader. Figure de la résistance à l’occupation française, il a guerroyé contre les généraux français pendant 17 ans avant de déposer les armes le 23 décembre 1847.

Conditions de détention effroyables

En échange de sa capitulation, le duc d’Aumale, parlant au nom du roi Louis-Philippe 1er, lui a promis d’exaucer son vœu de finir ses jours à Alexandrie, en Égypte, ou à Saint-Jean d’Acre, en Terre sainte.

APRÈS QUATRE MOIS DE CAPTIVITÉ DANS LES GEÔLES DE TOULON, L’ÉMIR ET SES PROCHES SONT TRANSFÉRÉS AU CHÂTEAU DE PAU

Mais les vainqueurs n’ont pas tenu leurs engagements. En lieu et place de l’Orient, l’émir et sa suite, constituée de quelque 80 personnes, croupiront dans un vieux château en France.

D’abord à Toulon, au fort Lamalgue puis au fort Malbousquet, où les conditions de détention sont tellement effroyables que plusieurs femmes et enfants, atteints de diverses maladies, y laissent la vie. Après quatre mois de captivité dans les geôles de Toulon, l’émir et ses proches, dont sa mère, âgée de 75 ans, son épouse, ses deux concubines et ses quatre enfants, sont transférés dans la nuit du 28 avril 1848 au château de Pau.

Dans cet ancien palais des rois de Navarre, le régime de détention est moins pénible qu’à Toulon. L’émir est installé à la salle Saint-Jean, qu’il refuse de quitter. Cette fois, il est autorisé à recevoir des visites d’hommes politiques, de notables, d’élus locaux et de fidèles catholiques et protestants avec lesquels il aime converser.

Les membres de sa famille logent dans des salles vidées de leur mobilier et ont le loisir de se promener dans le parc du château ou de sortir en ville. Le quotidien s’améliore, mais l’absence d’hygiène, la promiscuité et les maladies font de nouvelles victimes parmi les proches de l’illustre prisonnier. Il perd ainsi deux de ses enfants, qui seront enterrés dans le cimetière de la ville. À l’exil s’ajoutent le chagrin et l’affliction.

Empreinte indélébile

S’il ne se plaint jamais des conditions de sa captivité, du deuil qui l’afflige et de la perte des siens, l’émir ne réclame pas moins des autorités françaises d’honorer leur promesse de le libérer. Une lueur d’espoir apparaît en juin 1848, lorsque le général Louis de Lamoricière est nommé ministre de la Guerre.

C’est à ce général, qui s’était montré impitoyable durant la conquête de l’Algérie, que l’émir Abdelkader s’est rendu, lui offrant son épée contre la promesse formelle que lui et les siens seraient autorisés à s’exiler à Alexandrie ou à Saint-Jean d’Acre. Le vainqueur saura tenir son engagement, croit l’émir.

C’est ainsi que le 9 juillet 1848, Abdelkader prend sa plume pour écrire à Lamoricière « dont la parole n’est point susceptible de changement et qui ne peut enfreindre le pacte qu’il a formé ». Mais à sa demande de libération, Louis de Lamoricière oppose non seulement une fin de non recevoir mais décide du durcissement des conditions de captivé. Le général français interdit à l’émir et aux siens tout contact avec l’extérieur et ordonne de les transférer au château d’Amboise.

À Pau, l’émir laissera un souvenir indélébile dans la mémoire d’une population dont il a fini par conquérir le cœur par son humanisme, sa piété, son érudition et son ouverture d’esprit. Avant de quitter son lieu de captivité, il fait don de son argent au curé de la paroisse, qu’il juge plus pauvre que lui.  De son séjour dans cette ville, il retiendra que « la bonté des habitants […] couronne [sa] captivité des doux rayons de l’hospitalité ».

LA POPULATION D’AMBOISE ASSISTE À L’ARRIVÉE DES NOUVEAUX HÔTES DE CETTE VILLE QUI JADIS ACCUEILLIT CATHERINE DE MÉDICIS ET LÉONARD DE VINCI

Il est donc 23h30, en ce froid mercredi de novembre, quand le paquebot « Ville d’Angers » accoste au petit port d’Amboise. Les instructions du ministère de la Guerre sont claires : ne pas donner de la publicité à l’arrivée de l’illustre prisonnier ni compromettre sa sécurité et celle de son entourage.

De Clovis à Abdelkader

Treize jours plus tôt, le 27 octobre, le préfet d’Indre-et-Loire reçoit cette directive du général qui dirige la 14e division militaire à Nantes : « Il importe dans ces circonstances d’éviter toute curiosité importune, toute manifestation qui aurait pour effet, soit de compromettre la sécurité des voyageurs, soit de manquer aux égards dus à un ennemi qui s’est confié à notre générosité. »

 

 bateau

 

Le bateau « Ville d’Angers » à bord duquel est arrivé l’émir Abdelkader à Amboise. le bateau « ville d’Angers » © Archives Départementales du Maine et Loire

 

Las ! On escomptait que l’émir arrive dans la nuit noire sans témoin ni comité d’accueil. Mais la population d’Amboise est là, massée en nombre sur les rives de la Loire, pour assister à l’arrivée des nouveaux hôtes de cette ville qui jadis accueillit Clovis, Catherine de Médicis, Louis XI, Jean de la Fontaine ou encore Léonard de Vinci. Ici, dans ce château légendaire, tous ont connu fortunes et infortunes, grandeur et décadence. C’est au tour de l’émir Abdelkader d’y faire son entrée.

Tandis que la suite de ce dernier, maintenant constituée de 70 personnes, est conduite dans des voitures vers le château, la grande figure de la résistance algérienne monte dans une calèche en compagnie du capitaine d’artillerie Boissonnet, commandant du château, parfait arabophone, ancien élève de l’École polytechnique et grand connaisseur de l’Algérie, qui veillera sur sa sécurité durant toute sa captivité.

LES BÂTIMENTS SONT DÉLABRÉS ET PEUPLÉS DE RATS

L’émir est installé dans la Grande Salle des Conseils en compagnie de sa femme, de deux de ses concubines, ainsi que de sa mère, Lalla Zohra, malade et presque impotente. Les chambres des uns et des autres sont séparées par des cloisons. Les lieux sont lugubres et seules deux cheminées situées aux extrémités donnent un semblant de chaleur et de confort.

Le reste de la suite nombreuse de l’émir est logée dans les autres dépendances du château. La Grande Salle, qui avait connu jadis le faste des audiences de François 1er ou les festivités royales, a perdu de son lustre d’antan, tout comme l’ensemble du château. Les bâtiments sont délabrés et peuplés de rats. Cette nuit du mercredi 8 novembre 1848, il fait froid dans les appartements de l’émir. Premières heures glaciales d’une longue captivité.

Guerre d'Algérie: les anciens appelés racontent leur révolte face aux violences commises

Des parachutistes français en patrouille dans le massif de l'Aurès, ont arrêté une caravane et interrogent les paysans algériens, le 12 novembre 1954, dix jours après la série d'attentats qui a marqué le début de la guerre d'indépendance algérienne. © AFP/Pierre Bonnin

 

Ce week-end, pour leur 60e anniversaire, les accords d’Évian étaient commémorés. Ces derniers ont mis fin au conflit algérien et ouvert la voie à l’indépendance de l’Algérie. Des deux côtés de la Méditerranée, les mémoires de ce conflit sont encore vives et pas toujours apaisées. En France, d’anciens appelés, contraints de participer à la guerre, témoignent au sein de l’Association des anciens appelés en Algérie contre la guerre (4ACG). Ils cherchent à transmettre ce qu’ils ont vu de cette guerre qui les a révoltés.

« Même quand on est montés sur le bateau, on ne savait pas où l'on allait. C'était la désinformation totale », se rappelle Stanislas Hutin, 92 ans, dont la mémoire est resté solide.

Issu d’une famille de journalistes, il sait qu’on pratique la torture en Algérie, mais la confrontation avec celle-ci va le heurter.

« Comme nous étions en plein bled et qu'il fallait absolument, selon les officiers, obtenir des renseignements, alors on est entré dans le cycle de la torture. Je raconte l'histoire de ce gamin de 15 ans que j'ai entendu hurler toute une partie de la nuit parce qu'il était à l'électricité, se souvient l'ancien appelé. Pour moi, ça a été vraiment le début de ma révolte. 

Dire l'absurdité de la guerre

Pour la plupart originaire de régions rurales, les jeunes appelés du contingent, comme Roger Winterhalter, découvrent l’envers de ce que la France appelle alors la « pacification ». « J'ai vu que, nous-mêmes, on était très vite entrainés par cette violence, par ce mépris des gens. Dans des manifestations, on a tué plus de 50 personnes et ils n'étaient pas armés. C'était le summum où j'ai vu que l'on ne pouvait plus vivre comme ça. »

Le temps passe, les acteurs s’éteignent, mais il est encore temps de témoigner, estime Rémi Serres, cofondateur de la 4ACG : « Ce qu'on peut faire, tant que l'on est vivant, c'est continuer à aller dans les écoles, dire ce que l'on a vécu. Parce qu'après nous, il y aura des historiens, mais plus de témoins. Profitons des quelques années qui restent pour dire l'absurdité de la guerre. »

Ces anciens combattants malgré eux espèrent qu’en France comme en Algérie, les jeunes seront capables de dépasser les querelles mémorielles.

►À écouter aussi : Reportage Afrique - L’Association des anciens appelés en Algérie tentent de transmettre la mémoire

Mathieu Kérékou: au Bénin, la fin d’une ère (13&14)

 

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Mathieu Kérékou, le 2 mars 2001, à Ouidah, pendant sa campagne présidentielle. © ISSOUF SANOGO/AFP

 

Adrien Houngbédji, le Premier ministre nommé par Mathieu Kérékou, jette l’éponge. L’homme se sent marginalisé, peu respecté par les ministres et peu soutenu par le président. En 1999, il est élu président de l’Assemblée nationale, acquise à l’opposition. Chaque camp affûte ses armes. Tous les coups ou presque sont permis en cette période pré-électorale. Comment Mathieu Kérékou va-t-il gérer cette nouvelle donne ?

France-Algérie: «Individus, groupes, institutions sont portés sur la nostalgie» selon N. Sidi Moussa

 

Il y a soixante ans, les représentants des indépendantistes algériens et ceux du gouvernement français signaient à Evian un accord destiné à mettre fin à plus de sept années de guerre en Algérie. Le conflit a été violent, il ne s'est d'ailleurs pas éteint immédiatement avec les accords... Il continue surtout, soixante ans après, à peser dans les relations entre l'Algérie et la France. Pourquoi ce passé reste-t-il aussi présent ? Le chercheur en science politique Nedjib Sidi Moussa, auteur d'Algérie, une autre histoire de l'indépendance, est notre invité.

 

RFI : 60 ans après, pourquoi est-ce que Paris et Alger ne sont pas complétements sortis de la guerre d'Algérie ?

Nedjib Sidi Moussa : La guerre est terminée, mais dans le discours, ça peut revenir, ça peut ressurgir, il y a des groupes, il y a des individus, des institutions qui peuvent être davantage portés sur la nostalgie, le ressentiment, et justement quand il y a un intérêt particulier, une conjoncture spécifique, et bien avoir l'envie, la tentation de remettre ce dossier sur la table et de raviver des blessures du passé.

Est-ce que c'est une question qui continue à hanter le débat public d'une manière ou d'une autre dans les deux pays ?

Clairement. Il y a une rupture, il y a une coupure, c'est la fin de l'empire français qui va se rétracter. La France va devoir se penser sur son territoire métropolitain et envisager désormais les enjeux au niveau européen, et cette question algérienne est devenue ensuite une question immigrée, puis une question musulmane, c'est quelque chose que justement des courants nationalistes, impérialistes et racistes en France n'ont jamais véritablement digéré.

Est-ce que c'est une question qui est purement mémorielle, ou est-ce que derrière ce bras-de-fer sur une histoire commune, il y a des questions de politique ou de géopolitique, qui sont très actuelles, celles-là ?

Cette question franco-algérienne ou les rapports entre les deux sociétés ce n'est pas qu'une question de mémoire, le paradoxe c'est qu'on a deux États, on a une indépendance, et en même temps on a cet enchevêtrement de plus en plus important entre les deux sociétés, entre autres en raison de la question migratoire, et ça c'est peut-être quelque chose qui n'est pas compris ou pas assumé des deux côtés. Moi c'est quelque chose qui me parait aberrant, par exemple, le fait qu'il puisse encore exister des visas entre les deux pays, ça veut dire justement que la présence des uns et des autres est vue comme étant problématique. Et de l'autre côté ce qui est agité comme étant un spectre, mais qui est largement exagéré, c'est la place que l'on trouve disproportionnée de la France, plutôt au niveau culturel. La place de la langue française par exemple. C'est ce qui va être combattu, notamment récemment par des mesures symboliques, le fait que des enseignes ou des documents ou des déclarations sont de moins en moins faites en français par exemple, c'est vu par les courants culturalistes algériens plutôt conservateurs comme étant le parachèvement de l'indépendance, mais au niveau culturel.

 Le président français Emmanuel Macron a posé une série de gestes mémoriels, afin dit-il de réconcilier la France et l'Algérie, il a par exemple reconnu le rôle de l'armée française dans la mort du mathématicien Morice Audin, le rôle également de la France dans la mort de l'avocat nationaliste Ali Boumendjel durant la bataille d'Alger. Comment est-ce que ces gestes sont perçus en Algérie ?

Ils sont vus comme étant des gestes allant globalement dans le bon sens, mais comme étant des gestes trop symboliques. Il y a une attente, ce n'est pas la mienne, mais il y a une attente d'excuses ou de reconnaissance véritable de ce qu'a été la colonisation, les crimes perpétrés pendant la guerre d'Algérie. Ça en dit long aussi sur la façon dont les Algériens se voient aujourd'hui, ou dont ils mesurent les promesses de l'indépendance, c'est-à-dire qu'on est très loin de l'euphorie où on regardait vers le futur. Ce qui comptait c'était de développer le pays, c'était développer des infrastructures au niveau industriel, au niveau culturel, de développer l'agriculture, or qu'est-ce qui s'est passé : avec l'échec, si vous voulez, du modèle de développement de l'indépendance, et bien il y a eu une espèce de retour vers le passé, et une espèce de ressentiment une fois l'euphorie tombée, des années après et la volonté de demander des comptes.

Est-ce que c'est un problème de génération ? Pour le dire autrement, est-ce que ces tensions vont disparaitre avec la génération qui les a vécues, qui les a portées ?

Je ne pense pas. Le problème -qu'on retrouve pour d'autres séquences historiques- c'est que les générations qui n'ont pas vécu directement le conflit vont alimenter un récit sans nuances. Un récit qui va essayer de défendre la mémoire de martyrs, de héros, sans nécessairement comprendre la complexité des enjeux, leurs nuances, la subtilité que les acteurs avaient pu vivre justement, en raison de leur engagement propre. J'ai mené des entretiens avec des anciens combattants, des anciens militants de l'indépendance, ils n'étaient pas du tout dans un discours qu'on peut retrouver aujourd'hui, ils se battaient pour la justice, pour l'égalité, ils ne se battaient pas véritablement contre la France en tant que telle, en tant qu'idée, et en tant que peuple encore moins. Ce n'est pas tant une question de génération, à mon avis, que de transmission. Il y a un déficit criant en termes d'écriture, en termes de constitution de savoir, en termes de diffusion, et l'université française n'est pas à la hauteur très clairement.