Histoire

Sénégal: partager les archives, construire la mémoire

 

Reportage à Dakar : construire son histoire, c’est avoir accès à ses archives écrites, sonores, audiovisuelles, populaires et se les réapproprier. C’est aussi sauvegarder son patrimoine audiovisuel qui s’abîme, partager ses archives, les rendre accessibles au public. Au Sénégal, un travail mémoriel est engagé avec tous les acteurs pour tenter de mettre en valeur ce patrimoine.

Participants :

Ibrahima Wane, professeur de Littérature et de Civilisation africaines au Département de Lettres modernes de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) 

Mamadou Diouf, historien sénégalais, spécialiste de l’Histoire coloniale, enseignant-chercheur à l’Université de Columbia (États-Unis)

Baba Diop, journaliste cinéma sénégalais, membre du collectif MamiWata pour la restauration des archives 

Ousmane Sene, directeur de la radio UCAD-FM

Mohamed el Mounir Baro, chef de la Division Communication et Coopération à la Direction de la Cinématographie (DCI)

Dieynaba Badji Ndiaye, responsable des archives vidéo de la Radio Télévision Sénégalaise (RTS)

Marco Lena, directeur exécutif du FAASM (Fonds d’archives africain pour la sauvegarde des mémoires) et du collectif MamiWata

Ndiouga Benga, enseignant-chercheur au Département d’Histoire de l’UCAD

Étudiants en réalisation audiovisuelle à Ciné Banlieue Dakar et à l’UCAD.

Extraits d’archives audiovisuelles.

Remerciements :

- Direction de la Cinématographie du Ministère de la Culture et de la Communication du Sénégal

- Université Cheikh Anta Diop de Dakar

- Département des archives du Musée du Quai Branly-Jacques Chirac en France.

Le mystérieux décès de Barthélémy Boganda (7&8)

 

Le 29 mars 1959, en début d’après-midi, Barthélémy Boganda finit une visite à Berberati, dans l’ouest du pays, et monte dans l’avion qui doit le ramener à Bangui, la capitale centrafricaine. Le Noratlas décolle pour une durée d’environ une heure avant d’exploser en plein vol. Neuf personnes trouveront la mort, dont le président du gouvernement centrafricain. Qui a commandité l’attentat contre l’abbé Barthélemy Boganda ? L’enquête permettra-t-elle de le découvrir ?

La France s'apprête à restituer le tambour parleur des Atchans, après une restauration

 

C’est une pièce imposante et unique que la France va prochainement restituer à la Côte d’Ivoire, le Djidji Ayokwe, le tambour parleur du peuple Atchan. Une œuvre qui est actuellement dans les réserves du musée du quai Branly à Paris. Ce mercredi 25 mai, les autorités ivoiriennes représentées par la ministre de Culture, l’ambassadeur de Côte d’Ivoire en France et la directrice du musée d’Abidjan, ont pu découvrir pour la première fois cette pièce de 3,31 mètres de long et qui pèse 430 kilos

Direction le sous-sol, dans les réserves du musée du quai Branly. À l’arrivée du précieux tambour, silence et recueillement prédomine au moment de sa découverte. « C’est une très grande émotion. On est tous pris par ce grand moment », raconte Françoise Remarck, ministre ivoirienne de la Culture. « C’est quand même impressionnant, car ce tambour a été au centre de la culture de notre peuple. Tout tournait autour de ce tambour, la religion, le système socio-politique », raconte le porte-parole des chefs de village Atchan, qui attend ce retour avec impatience.

Le Djidji Ayokwe est un tambour en fonte. Si l’objet est resté en bon état, le bois apparaît un peu usé au niveau de la base. Les équipes du musée ont donc proposé d’engager une restauration de l’objet : « Notre crainte première sur l’état structurel de cet objet, c’est sa perte de solidité. Ce qui rendrait son transport assez risqué et qui nécessiterait une consolidation à cœur de ses parties infestées, de même que des collages de certaines parties », détaille Stephanie Elarbi, du musée du quai Branly.

Des propositions de restauration acceptée ce mercredi par les parties ivoiriennes. Même si le porte-parole des chefs de village a une requête : « Après consultation de tous les chefs, ils ont souhaité qu’on ne touche pas à tout ce qui était coloration, car chaque pigmentation est liée à un culte, une pratique magico-religieuse ». Autre demande : les chefs Atchans veulent pouvoir venir « parler » avec l’objet, avant que ne soit engagée la restauration.

C’est avec émotion que je découvre ce tambour. Nos ancêtres, nos parents nous en ont parlé mais c’est quand même impressionnant. Parce que ce tambour est au centre.

Djagoua Guy, le porte-parole des chefs de village Bidjan

Barthélémy Boganda au Palais Bourbon (3&4)

 

À la faveur de la conférence de Brazzaville organisée par le général de Gaulle en 1944 pour témoigner sa reconnaissance aux colonisés africains, aux territoires de l’Afrique équatoriale française (AEF) qui lui ont permis de lever sa première armée, l’abbé Barthélémy Boganda va rentrer à l’Assemblée nationale française dès 1946. Il devient ainsi le premier député autochtone.

Mais alors que le Parlement doit tout reconstruire et redonner à la France un nouvel éclat, Barthélémy Boganda s’est fixé d’autres priorités : fin du travail forcé, abolition du régime d’indigénat, égalité entre Blancs et Noirs…  

Mémoire de l’esclavage : sur les traces des « nouveaux libres » 

Témoignages 

En France, depuis 2006, le 10 mai est la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. Pour La Croix, des descendants des affranchis de 1848 racontent leur quête de racines et leur lutte pour réhabiliter leurs aïeux.

  • Marion Lecas, correspondante régionale à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, 

Lecture en 4 min.

Mémoire de l’esclavage : sur les traces des « nouveaux libres »
 
À Drancy (Seine-Saint-Denis), une œuvre des frères sculpteurs guadeloupéens Jean et Christian Moisa rend hommage aux victimes de l’esclavage.DRAGAN LEKIC/HANS LUCAS

 

 

Sa famille peut dire de Christian Lomba qu’il est un homme persévérant. Il a sonné, des années durant, chez les oncles, les tantes et les cousins. Il a fouillé, chaque soir entre 18 heures et 1 heure, dans les histoires de famille et les recoins d’Internet, pour parvenir, en 2019, à retrouver le premier de ses ancêtres à avoir foulé le sol guadeloupéen : « Guillaume, matricule 516 », énonce-t-il avec douceur. Juste un prénom et un numéro, « comme le bétail », insiste Christian, amer de n’avoir jamais pu mettre la main sur l’acte de naissance de son aïeul. Sa lignée, juridiquement parlant, n’est née qu’en 1848.

« Chacun y va de sa technique »

En avril, un décret abolit officiellement l’esclavage. Dès l’été, l’état civil est submergé. 87 000 individus – sur une population d’environ 130 000 habitants – affluent, pour réclamer des droits et une citoyenneté. Ces hommes et ces femmes, que l’on appelle les « nouveaux libres », s’apprêtent à fonder les Antilles françaises. « Ils se présentaient devant le maire ou l’adjoint, qui faisait office d’officier d’état civil. Celui-ci les inscrivait au registre, en précisant le prénom usuel, l’habitation à laquelle ils étaient attachés, l’âge, le numéro de matricule. Et surtout, il leur attribuait – leur inventait la plupart du temps – un nom patronymique », décrit Gérard Lafleur, historien guadeloupéen.

→ ANALYSE. Antilles : la justice peut-elle réparer les crimes de l’esclavage ?

Chacun y va de sa technique : le maire de Bouillante choisit l’Antiquité comme source d’inspiration. Celui de Morne-à-l’Eau préfère les villes et les régions de France. À la Désirade, où l’adjoint est un géologue, les nouveaux libres se voient attribuer des noms de roche. D’autres encore font des anagrammes avec les prénoms et les surnoms. Certains affranchis, ceux qui ne sont pas nés créoles, cherchent dans leurs souvenirs. «Il semblerait que Moueza indique un lieu à proximité de la Tanzanie », rapporte ainsi Olivier Moueza, informaticien et habitant des Abymes.

Des filiations incomplètes

Sa quête à lui a commencé en 2003, aux urgences de l’hôpital Bicêtre, à Paris. C’est là qu’un médecin l’aborde, qui collabore avec une association recensant la diaspora africaine. Et lui apprend que son nom s’écrit sans doute « Mbouza ». L’immense majorité des nouveaux libres n’étant pas lettrés, l’orthographe de leur patronyme dépendait de celui qui l’écrivait dans le registre d’état civil. Pour Olivier Moueza, cette rencontre fortuite marque le début de quinze années de recherches généalogiques. Il parvient à remonter à 1848, pas au-delà.

→ TÉMOIGNAGE. « On vient au jardin des Abymes pour sourire à ses ancêtres »

« Passé la frustration, on se résigne. Et on s’attelle à retracer la vie d’après, la manière dont nos ancêtres ont consommé leur liberté », rapporte Christian Lomba. Rapidement, il trouve un acte de mariage. En 1849, Guillaume épouse X, qu’il a rencontrée sur l’habitation dans laquelle il travaillait. « En 1848, les familles ont été reconstituées, rapporte Gérard Lafleur. En général, parents et enfants se présentaient ensemble et recevaient le même nom. Quand un membre de la famille avait été affranchi avant 1848, son nom de libre était repris pour les autres. »

Les filiations de l’état civil, toutefois, demeurent incomplètes. Tous les pères ne reconnaissent pas leur progéniture. D’autres enfants disparaissent. La deuxième fille Moueza par exemple, faite libre deux jours avant ses parents, le 19 septembre 1848, quitte aussitôt l’habitation et ne sera retrouvée, et reconnue, que des années plus tard.

Aucune réparation financière

Sur le plan socio-économique, la liberté n’entraîne pas la prospérité. Beaucoup d’affranchis désertent les lieux de leur labeur. Mais alors que les colons sont indemnisés, aucune réparation, qu’elle soit pécuniaire ou foncière, n’est accordée aux victimes de l’esclavage. Un fait vécu, encore aujourd’hui, comme une inacceptable injustice, source d’inégalités sociales séculaires et irréductibles. «Il fallait bien manger, alors certains sont revenus pour retrouver leurs jardins et leurs cases et ont repris le travail contre une rémunération », explique Gérard Lafleur.

→ ANALYSE. Vingt ans après, une mémoire de l’esclavage encore en chantier

Le fils aîné des Lomba, Alphonse, choisit, lui, de rester huit ans dans l’habitation de Sainte-Anne avant d’acquérir, en 1856, grâce à ses économies, 14 hectares à Baie-Mahault. «Il avait, semble-t-il, une vision particulière de la liberté : il pensait qu’on ne pouvait pas être libre sans la liberté de travailler où l’on veut et quand on veut. C’est lui qui nous a véritablement émancipés et c’est à son époque, à Baie-Mahault, que notre lignée a fleuri et que nos branches ont essaimé », assure Christian Lomba.

Besoin de repères

En juillet 2019, ce dernier réunit une centaine de descendants de ces multiples branches, et leur présente le fruit de ses recherches. « La première chose qu’ils ont voulu connaître a été le pays d’origine », raconte Christian Lomba, qui a opté pour le Congo, le nommant désormais sa « terre mère ». « Nous sommes un peuple déraciné, nous avons besoin de ces repères dont on nous a privés depuis toujours », considère de son côté Thierry Césaire, enseignant à l’université des Antilles. Lui était adolescent lorsqu’il s’est adonné à la généalogie pour la première fois : il travaillait aux archives régionales afin de financer ses études. S’il a bien identifié sa branche européenne, il connaît peu ses ancêtres africains. « Mais je me sens intimement lié à ce continent », continue-t-il.

→ CRITIQUE. « Les Mondes de l’esclavage » : une histoire sur le temps long

À tous, un travail de filiation, d’acceptation et de réhabilitation semble désormais nécessaire. « La solution n’est pas de donner de l’argent. Elle est de rappeler que nos aïeux étaient des hommes et des femmes, avec des savoir-faire, qui ont permis aux pays européens d’obtenir leur puissance actuelle », souligne Thierry Césaire. Des militants réclament, en ce sens, que le terme « esclave » soit remplacé par « personne réduite en esclavage » : une évolution sémantique qui, selon eux, redonnerait un visage humain aux victimes. « Les mots doivent être justes, sourit Thierry Césaire, pour que chacun se réconcilie avec son passé. »

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Deux cents ans d’esclavage

1635. La France prend possession de la Guadeloupe, où la production de tabac et de canne à sucre se développe. La traite étant autorisée depuis 1642, l’archipel compte 4 267 esclaves en 1656 et 90 000 en 1789.

1794. La Convention nationale abolit l’esclavage. La mesure est appliquée en Guadeloupe, ensuite marquée par l’agitation des troupes, majoritairement composées de Noirs et de métis.

1802. Un corps expéditionnaire débarque en Guadeloupe pour mettre au pas l’armée « de couleur » et mater la résistance dans le sang. Le 16 juillet, Napoléon Bonaparte rétablit l’esclavage par décret.

1848. Le 27 mai, l’esclavage est aboli pour la deuxième fois en Guadeloupe, le gouverneur du territoire appliquant un décret du 27 avril.