Histoire

Le code de Nuremberg, un socle de principes bioéthiques

Explication

Publié en 1947, le code de Nuremberg fut un tournant dans la conception de la bioéthique médicale. Il reste un socle immuable, en dépit des avancées de la science.

  • Alice Le Dréau, 
Le code de Nuremberg, un socle de principes bioéthiques
 
Les accusés lors de leur comparution, le 21 novembre 1946 à Nuremberg.DPA/PICTURE ALLIANCE/LEEMAGE
       

Les fondements de l’éthique biomédicale contemporaine ont été forgés il y a plus de soixante-dix ans, à Nuremberg, au cours du procès dit « des médecins ». Le procès dura six mois, à partir de décembre 1946 soit quelques semaines après la fin du premier procès de Nuremberg qui avait jugé les principaux dignitaires du régime nazi.

→ CHRONIQUE. Vertiges de l’éthique clinique

 

Sur les 23 accusés, la plupart sont des médecins réputés, chirurgiens ou bactériologistes, parfois chercheurs à l’université. Ils racontent leurs terrifiantes expérimentations dans les camps d’emprisonnement ou de concentration. Euthanasie de malades mentaux, tests de vaccins sur des détenus, inoculation de poisons ou de maladies infectieuses, stérilisation forcée, collection de squelettes de déportés… L’énumération des crimes, perpétrés avec l’aval des autorités, à l’aide de crédits publics et en collaboration étroite avec les plus grandes institutions de recherche d’Allemagne, est un choc.

Une prise de conscience des dérives de la science

« Depuis des siècles, de nombreuses expériences humaines avaient été réalisées sans le consentement des sujets, mais jamais elles n’avaient atteint un tel degré dans l’horreur », écrit Bruno Halioua, chercheur à l’Inserm, dans son livre Le Procès des médecins de Nuremberg (Érès, 2017). Loin de se repentir, les accusés justifient de s’être servis d’humains comme de moyens et défendent l’intérêt de leurs travaux. Pour le monde entier, c’est la prise de conscience, à l’époque moderne, des dangers des progrès d’une science sans conscience, des dérives possibles ainsi que de la nécessité de l’encadrer.

Le procès aboutit à l’énonciation de dix principes, rassemblés dans le code de Nuremberg et qui constituent le premier socle bioéthique moderne. Publié en 1947, il fixe le caractère licite des expériences médicales et met en place des limites destinées à protéger les sujets qui y participent.

Parmi ces dix principes figurent la nécessité du consentement « éclairé » de toute personne impliquée dans une recherche médicale, le caractère humanitaire de la recherche qui doit avoir pour but de guérir, traiter ou prévenir les maladies, ou encore la supériorité des bénéfices attendus par rapport aux risques courus. L’expérience doit ainsi être pratiquée de façon à éviter toute souffrance et tout dommage physique ou mental. Le sujet est par ailleurs libre d’interrompre l’expérience à tout moment.

Un texte à vocation universaliste

De même que le serment d’Hippocrate demeure, des siècles après sa rédaction, un phare pour les médecins, le code de Nuremberg, avec sa vocation universelle, reste aujourd’hui encore un point de référence pour les essais cliniques.

→ ANALYSE. Vaccin contre le Covid-19 : quelle éthique pour les essais cliniques ?

Même si, depuis, d’autres textes fondamentaux sont venus gonfler le corpus bioéthique à mesure des évolutions de la science, comme la déclaration de Helsinki, en 1964, et la convention d’Oviedo, signée en 1997 par l’Union européenne. Cette dernière aborde par exemple, de manière spécifique, la génétique et la transplantation d’organes et de tissus.

 

L’histoire et la mémoire de la Shoah en Europe, 80 ans après

 

De 1941 à 1945, près de six millions de Juifs ont été tués par les nazis, lesquels ne se sont arrêtés qu’une fois leur défaite totalement accomplie. À l’heure de la disparition progressive des derniers témoins et des réécritures fallacieuses du passé, qu’en est-il de l’histoire et de la mémoire de la Shoah dans quelques grands pays d'Europe ? 

Le 20 janvier 1942, il y a 80 ans, quinze hauts responsables du IIIe Reich se réunissaient à la villa Marlier de Wannsee, au sud-est de Berlin afin d’organiser ce qui était déjà à l’œuvre depuis plusieurs mois : « La solution finale de la question juive », voulue par Adolf Hitler, autrement dit le génocide des Juifs des territoires occupés par l'Allemagne et plus tard, aussi, de ceux du monde entier. Sur les un peu plus de 9 millions de Juifs présents sur le territoire européen, Russie comprise, près des deux tiers mourront durant la Shoah.

Parmi eux, 2,7 millions disparaîtront dans le système de mise à mort industriel des chambres à gaz et 1,3 million dans des fusillades à ciel ouvert, selon les estimations de l’historien étasunien d’origine autrichienne Raoul Hilberg. C’est ce caractère organisé, bureaucratique et, on l’a dit, industriel qui fait de ce génocide un phénomène unique, comparable par l’ampleur et par l’horreur à d’autres massacres de masse accomplis au XXe siècle – on rappellera, par exemple, que le génocide des Tutsis au Rwanda reste sans équivalent par l’épouvantable célérité de sa mise en œuvre –, mais non singulier par son étendue géographique et l’exécution méthodique de cet anéantissement.

La mémoire ne disparaît pas avec les témoins

Avec la disparition progressive des derniers témoins, ce récit est désormais entre les mains des historiens – mais aussi des cinéastes, des romanciers, dont l’imaginaire prend désormais des libertés jugées plus ou moins heureuses avec la réalité, depuis La vie est belle de Roberto Begnini, Grand prix du Jury à Cannes mais honni par Jean-Luc Godard qui aura ce commentaire lapidaire :« La vie est belle… à Auschwitz...», jusqu’au récent Jojo Rabbit (2020) où le jeune héros peine à choisir entre l’amitié d’une jeune fille juive cachée par sa mère et celle imaginaire d’un double sublimé d’Adolf Hitler. 

Une chose est sûre, « c’est un référentiel qui ne s’éclipse pas », explique l’historien et spécialiste de la Shoah, Tal Bruttmann, auteur du livre de référence en français Auschwitz (La Découverte, 2015). Il renchérit : « Je n’ai jamais compris cette idée que la disparition des témoins allait changer quoi que ce soit. On continue à écrire l’histoire de la chute de Rome et celle de la traite négrière continue de bouleverser alors qu’il n’y a plus aucun survivant. » Avec le temps, par ailleurs, on oublie les témoins : « Ceux qui resteront auront laissé une empreinte pour autre chose, de grandes voix comme le Prix Nobel de la paix Elie Wiesel, l’écrivain Primo Levi, Simone Veil pour la loi sur l’IVG et pour avoir été la première présidente élue du Conseil de l’Europe… »

 

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Couverture du livre de Tal Bruttman, "Au bureau des affaires juives", La Découverete, 2006 @DR

 

« Le négationnisme des années 1980, celui de Robert Faurisson, par exemple, a prospéré au temps des témoins, poursuit-il, et le bloc communiste, qui parlait de citoyens polonais victimes des fascistes et non de Juifs exterminés sur des critères raciaux, a réécrit l’Histoire dès l’immédiat après-guerre ». Antoine Germa, scénariste et historien qui a codirigé notamment un ouvrage de référence paru en 2011, Les juifs dans l’histoire de la naissance du judaïsme au monde contemporain, partage cette analyse :« Prenons l’exemple de la Grande Guerre. Plus on s’éloigne de l’événement, plus sa mémoire reprend de l’importance, alors même qu’il n’y a plus aucun témoin vivant. Je pense que pour la Shoah, il se produira la même chose. Ce moment a bien sûr quelque chose de déstabilisant, mais je ne crois pas que ce soit la question principale. »

En Pologne, la tentation est forte de nier toute complicité dans l'exécution de la Shoah

Il reste que cette mémoire est mise à mal dans de nombreux pays aujourd’hui. L’exemple de la Pologne est l’un des plus frappants. Rappelons que les persécutions antisémites se sont poursuivies dans l’immédiat après-guerre, notamment lors du pogrom de Kielce en 1946 qui fit 42 morts, ou plus tard lors de la crise de mars 1968, où de nombreux Juifs furent exclus du Parti ouvrier unifié [le nom du parti communiste au pouvoir] avant que, plus nombreux encore, ils ne quittent la Pologne dans les années qui suivirent. La chute du régime communiste a considérablement changé la donne. « La Pologne a été presque exemplaire dans les années 1990 et 2000 », explique Antoine Germa.

En 2001, l’historien Jan Gross, l’un des exilés de 1968, publie Les voisins. 10 juillet 1941. Un massacre de Juifs en Pologne où il montre comment des catholiques polonais ont mis en œuvre le massacre de leurs concitoyens juifs dans le village de Jedwabne, entre Varsovie et l'actuelle frontière lituanienne. Si le livre fait scandale, il amène le président de la République polonaise Aleksander Kwaśniewski à présenter ses excuses le 10 juillet 2001, au nom de « ceux parmi les Polonais qui se sentent moralement responsables ». Un autre historien polono-canadien, Jan Gabrowsky, a prolongé ces recherches en 2004 en étudiant le phénomène des Szmalcownik, un mot argotique polonais qui désigne les maîtres-chanteurs qui, durant l’Occupation, rançonnaient leurs concitoyens juifs.

 

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 Exposition en plein air au Mémorial de la Shoah qui se change ainsi en agrégateur de mémoires pour les gnocides du XXème siècle

 

« L’école polonaise d’histoire a été à la pointe pendant vingt ans », souligne Tal Bruttmann. « Puis le PIS [un parti nationaliste oscillant entre droite et extrême droite] est arrivé au pouvoir entre 2005 et 2009, et de nouveau en 2015 », abonde Antoine Germa, scénariste d'un film en cours de développement  sur l’historien Jan Gross qui sera réalisé par sa nièce Joanna Grudzińska. « L’État s’est arc-bouté et a promu une mémoire étriquée du génocide. Il a spécifiquement refusé qu’on parle de collaboration polonaise en faisant de la Shoah un phénomène purement allemand et purement extérieur. »

En 2018, une loi s’attaque aux historiens qui toucheraient à la « fierté nationale » et à la « réputation de la Pologne ». Face aux protestations de la communauté internationale, Israël en tête, la loi a été retirée. « Je pense qu’on s’est trompé quand on a pensé que l’antisémitisme appartenait au passé, résume Antoine Germa. Il ne s’agit pas de laver sa conscience, mais de comprendre véritablement ce que la Shoah a signifié. Quand il n’y a plus de soutien politique, tout s’écroule très vite. L’approche morale n’est pas suffisante. »

En Italie, le traumatisme de la guerre civile et le mythe d’un peuple débonnaire

Avec l’arrivée de Silvio Berlusconi au pouvoir en 1994, emmenant avec lui « l’aile modérée » des néo-fascistes du MSI tout juste refondé, l’Italie a fait très tôt l’expérience d’un révisionnisme d’État. Il faut dire que l’historiographie restait souvent ambiguë ou discrète sur l’antisémitisme du régime de Mussolini et sur la participation active, en pleine connaissance de cause, de la République nazi-fasciste de Salò à la Shoah, entre septembre 1943 et avril 1945.

Un classique comme l’a été L’Histoire de l’Italie du Risorgimento à nos jours de Sergio Romano (première édition en 1977, traduit et publié au format poche en français) ne faisait ainsi pas mention des lois raciales de 1938, interdisant, entre autres, aux Juifs d'Italie l'accès à de nombreux métiers et aux services publics, dont les conséquences ont été bien décrites par des écrivains comme Giorgio Bassani, Primo Levi ou Aldo Zargani, ainsi que par l’historien Renzo de Felice, dès 1961. L’ouvrage le plus complet sur la question demeure malgré tout l’œuvre d’une historienne française, Marie-Anne Matard-Bonucci, publié une première fois chez Perrin en 2008 et aussitôt traduit en italien, L’Italie fasciste et la persécution des juifs.

 

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                                                                    Couverture du livre de Marie-Anne Matard Bonucci

 

Ces tentatives de réécriture de l’Histoire puisent aussi dans une blessure profonde de la société italienne où le souvenir de la guerre civile entre « les Rouges et les Noirs » reste vif et où la tentation est forte de renvoyer dos à dos fascistes et partisans, comme l’a montré l’historien Alessandro Portelli, avec l’exemple du massacre des Fosses ardéatines à Rome, en mars 1944. De ce qui fut le plus important massacre de civils perpétré en zone urbaine par les nazis en Europe de l’Ouest, nombre de Romains se souviennent avant tout comme de « simples » représailles à la suite d'un attentat de la résistance perpétrée la veille. Pour beaucoup, ces représailles seraient même la conséquence d’un refus des partisans de se rendre aux autorités nazies. Or, cette demande n’a jamais été faite par l'occupant, qui a simplement mis à mort 335 Italiens.

À cette volonté de ne pas prendre parti, se joint le mythe encore vivace d’Italiens débonnaires et incapables de se livrer à des atrocités, dont le résistant, journaliste et historien Angelo del Boca a fait justice dans un livre reprenant de manière ironique le titre d’un classique du cinéma néoréaliste, Italiani, brava gente ? (« Italiens, braves gens ? ») (Neri Pozza, 2006, non traduit en français).

Allemagne et Autriche n’ont pas le même rapport au passé nazi

Le retard historiographique et la distorsion du regard d’une large partie de la société sur son passé sont plus impressionnants encore en Autriche. « L’Autriche s’est toujours vue comme la première victime du nazisme, rappelle Tal Bruttmann, alors même que l’Anschluss [l’annexion du territoire autrichien par l’Allemagne nazie en 1938] a été très favorablement accueilli par sa population. Les procès contre les anciens responsables se sont tous finis en queue de poisson. C’est un pays qui s’est exonéré de toute responsabilité. Il faut rappeler que le premier monument aux victimes de la Shoah à Vienne date d’une dizaine d’années, alors qu’il y en a plusieurs aux victimes des bombardements alliés. »

Cet avis est partagé par l’historien du nazisme Christian Ingrao, auteur notamment de La promesse de l'Est - Espérance nazie et génocide (1939-1943) (Le Seuil, 2016) qui souligne qu’ici, dans la sphère politique, « les résurgences du vocabulaire nazi sont apparues très tôt, avec un populisme assez proche de ce qu’on peut observer en ex-Allemagne de l’Est. » « Sur le plan académique, ajoute-t-il, les historiens de la sphère germanophone ne sont pas encore pleinement conscients de la spécificité du nazisme autrichien et ce sera un objet majeur de la recherche des dix prochaines années. »

 

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                                                       Couverture du livre de Christian Ingrao

 

 

En Allemagne aussi, certaines digues sont tombées. « Jusqu’ici, constate Christian Ingrao, qui partage sa vie entre Paris et Berlin, les extrêmes droites nationalistes allemandes avaient un rapport ambigu au passé nazi, dans le sens où cela restait un tabou même pour elles. Aujourd’hui, l’AFD [parti de droite populiste et radicale, très hostile à l’immigration] n’hésite pas à mobiliser un discours racialiste, non spécifiquement antisémite. Un exemple est le concept d’Umvolkung, cher aux raciologues du IIIe Reich, qui décrit la perte des caractères ethniques d’une population, et que j’ai traduit par le néologisme, "dissimilation". C'est un peu l'équivalent de ce que l'extrême droite française nomme "le grand remplacement" ».

Il n’en reste pas moins que, pour lui, « le barrage entre la droite et l’extrême droite reste pratiquement étanche. Pour l’immense majorité de la population, poursuit-il, le génocide constitue encore massivement un point de cristallisation mémoriel, mais d’un autre côté les imaginaires qui l’ont constitué refont surface dans la droite nationaliste. » Tal Bruttmann complète : « La question de la responsabilité du nazisme en Allemagne de l’Est était complètement rejetée sur le voisin de l’Ouest. Au moment de la réunification, les deux parties du pays n’avaient pas le même rapport à cette page de l’Histoire et cela se retrouve sur une carte électorale avec le vote pour le parti AFD. »

Si l'ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté

« Avec l’Allemagne, poursuit Tal Bruttmann, la France est peut-être le pays qui a accompli le retour le plus complet sur son Histoire. » Ni cela ni la condamnation des discours négationnistes ou visant à banaliser les crimes contre l’humanité durant les années 1980-1990 n’ont pourtant empêché la résurgence d’une véritable vulgate révisionniste, de l’ordre de celle défendue dans l'après-guerre par les avocats du maréchal Pétain. « Éric Zemmour marque en ce sens une rupture par rapport à Jean-Marie Le Pen, estime Tal Bruttmann. Ce dernier n’a pas réécrit l’histoire, même s’il a été tenté. Éric Zemmour a, quant à lui, pour projet de le faire en rejetant les responsabilités de Vichy sur l’Allemagne nazie. Comme pour Trump, on se rend compte que l’affirmation d’un fait reconnu peut être remise en cause. » Ce discours ne fait pourtant pas consensus, mais n'est pas pour autant rédhibitoire aux yeux de son électorat. « Cela n’empêche pas qu’il puisse recueillir l’adhésion. Son fonds de commerce, ce n’est pas Vichy, c’est les Arabes et l’immigration. »

Cette analyse est partagée par Antoine Germa : « En France comme en Pologne, les réécritures de l’Histoire ont une résonance très forte avec l’accueil des migrants ou la question des minorités en général. Zemmour prétend, au mépris de la recherche historique, que Pétain a sacrifié les Juifs réfugiés pour sauver les Juifs français. Dans cette logique, un bon État est un État qui ne se soucie que des nationaux et n’a aucune bienveillance pour les étrangers. » À l’issue de notre entretien, il rappelle ces mots que le philosophe juif allemand Walter Benjamin écrivait à Paris en 1940 dans son essai Sur le concept d’histoire : « Seul un historien, pénétré qu’un ennemi victorieux ne va même pas s’arrêter devant les morts – seul cet historien-là saura attirer au cœur même des événements révolus l’étincelle d’un espoir. En attendant, et à l’heure qu’il est, l’ennemi n’a pas encore fini de triompher. » (*)

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Allée des Justes parmi les nations, Paris, janvier 2022, Olivier Favier

 

À lire aussi :

En 2018, inquiétudes en Pologne autour du procès de deux historiens de la Shoah.

En 2018, recrudescence d'actes antisémites dans le Nord de l’Italie.

Primo Levi, rescapé d’Auschwitz, grand témoin et écrivain-né

À écouter :

En 2019, dire «non» à l’antisémitisme en Europe.

En Autriche, en 2019, polémique pour le camp de Mauthausen.

En 2015, Tal Bruttmann évoque le 70e anniversaire de la libération d’Auschwitz

(*) Nous donnons ici la traduction de l’auteur.

Au Biafra, Odumegwu Emeka Ojukwu dans l’impasse (5&6)

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La situation au Biafra tourne au désastre. La stratégie de l’étouffement adoptée par Lagos fonctionne. Des millions de Biafrais perdent la vie, et pourtant Ojukwu refuse toujours de négocier. Comment espère-t-il encore sortir vainqueur de cette guerre contre le géant nigérian ?

National Geographic à la recherche des trésors de l’Égypte antique

Mis à jour le 11 janvier 2022 à 12:28
 

 

Dans un épisode dédié à Cléopâtre, on suit l’archéologue Kathleen Martinez dans le temple de Taposiris Magna © Windfall Films

 

La chaîne diffuse depuis dimanche la troisième saison de sa série de documentaires « Les trésors perdus de la vallée des rois ». Au plus près du travail des archéologues sur le terrain.

Il est encore loin le temps où tous les mystères de l’Égypte antique auront été percés à jour. Enfouis dans le sable, cachés sous des tonnes de roches, protégés par plus de 5000 ans de poussière, ils attendent encore les pillards les plus malins ou les archéologues les plus aguerris qui parviendront à les dénicher. Si les premiers ne cherchent que des trésors sonnants et trébuchants, les seconds s’attellent à faire avancer le savoir sur l’une des civilisations les plus fascinantes de l’histoire humaine.

C’est à eux que s’intéresse Les trésors perdus de la vallée des rois, troisième saison, proposée par la chaîne National Geographic. Il s’agit d’une série documentaire de huit épisodes qui suit au plus près les travaux actuels de différents archéologues sur différents sites égyptiens. Ainsi peut on accompagner Mohamed Megahed quand il pénètre, à Saqqara, dans la grande pyramide de la reine Setibhor et parvient à atteindre la chambre funéraire – ce que personne n’avait fait depuis sa construction il y a plus de 4 000 ans !

Et si c’était la tombe de Cléopâtre ?

Dans un épisode spécialement dédié à Cléopâtre, compagne de César puis de Marc-Antoine avant d’être défaite par les armées d’Octave, c’est l’archéologue Kathleen Martinez que l’on suit, participant à ses recherches dans le temple de Taposiris Magna. Elle y explore pour la première fois un réseau de tunnels secrets situés sous le temple et y trouve une porte cachée qui pourrait la conduire à la tombe perdue du dernier pharaon d’Égypte…

LES HUIT ÉPISODES S’INTÉRESSENT À L’ACCESSION DE RAMSÈS AU POUVOIR, AUX REINES ÉGYPTIENNES OU AUX PILLEURS DE TOMBES

Au cœur du pays, non loin de Philadelphie, près de l’Oasis du Fayoum, l’équipe de Basem Gehad travaille, elle, dans le vent et la poussière, fouillant d’anciennes tombes pour essayer d’en savoir plus sur l’Égypte hellénistique et cette période où les civilisations s’imprègnent et se mélangent…

Les huit épisodes de cette troisième saison s’intéressent à de nombreux sujets comme l’évolution de la momification, la tombe perdue de Cléopâtre, l’accession de Ramsès au pouvoir, les reines égyptiennes, les pilleurs de tombes… mais surtout à la manière dont les hommes d’aujourd’hui exhument leur passé. Chaque épisode suit plusieurs archéologues sur différents sites répartis à travers toute l’Égypte en ménageant – parfois de manière très artificielle – le suspense. Que va-t-on trouver derrière cette minuscule ouverture souterraine ? Que va nous révéler cette radiographie du corps de la momie ? Qu’abrite donc ce sarcophage encore intact ?

Conditions extrêmes

Claire et pédagogique, la série entend – selon le communiqué de presse qui l’accompagne – montrer des hommes et des femmes « utilisant tous les outils de pointe de la technologie moderne pour leurs fouilles ». Les films montrent en réalité exactement le contraire : contraints par des permis de courte durée, les archéologues travaillent dans des conditions extrêmes, le plus vite possible, sans toujours disposer de moyens techniques vraiment modernes. S’ils peuvent obtenir des photos satellitaires ou des relevés numériques précis, les archéologues doivent la plupart du temps se contenter de pioches, de truelles, de vielles cordes, de brouettes et d’échafaudages branlants pour tenter d’exploiter leurs découvertes.

CETTE SÉRIE PASSIONNANTE MONTRE AUSSI LE CRUEL MANQUE DE MOYENS DE LA RECHERCHE ARCHÉOLOGIQUE ÉGYPTIENNE

L’épisode sur la momification montre ainsi des hommes portant une momie comme un vieux sac de jute et l’extirpant de sa tombe millénaire entre quatre planches soulevées à la verticale. Les zones de fouilles sont déblayées de manière approximative et les archéologues eux-mêmes prennent des risques pour leur vie en descendant dans de profondes cavités avec des équipements rudimentaires. En creux, cette série passionnante montre aussi le cruel manque de moyens de la recherche archéologique égyptienne. Alors qu’il y a encore tant à découvrir !

La paléontologie, un cas de colonialisme scientifique

Analyse

Développée lors des expéditions coloniales au XIXe siècle, la paléontologie ne s’est pas délestée de ses tares coloniales, révèle une étude parue dans la revue scientifique Nature Ecology and Evolution. La collecte inégale de fossiles sur la planète fausse la compréhension de l’évolution passée de la biodiversité.

  • Marie Verdier, 
La paléontologie, un cas de colonialisme scientifique
 
Les chercheurs des pays à revenus élevés ont fourni au cours des trente dernières années 97 % des données fossiles répertoriées dans la base de données de paléobiologie (PBDB).GULSHAN KHAN/AFP
    •  En anglais, on l’appelle « parachute science », la science parachute. À savoir celle pratiquée par des chercheurs des pays développés du Nord qui mènent leurs travaux dans des pays du Sud, y collectent données, échantillons ou fossiles qu’ils embarquent dans leurs laboratoires, sans nullement impliquer les scientifiques des pays concernés. C’était le mode de fonctionnement des expéditions scientifiques des XVIIIe et XIXe siècles, à l’origine de fabuleuses découvertes et de constitutions d’inestimables collections dans les muséums d’histoire naturelle.

Cette pratique est loin d’avoir disparu. Ainsi la paléontologie, dont la recherche dépend de la collecte d’archives fossiles, repose encore beaucoup sur une démarche néocoloniale, non sans de multiples effets délétères, comme l’analyse une équipe internationale dans son étude « L’histoire coloniale et l’économie mondiale déforment notre compréhension de la biodiversité des temps anciens », parue dans la revue scientifique Nature Ecology and Evolution, le 30 décembre 2021.

Un indice de parachutisme

Ainsi, les chercheurs des pays à revenus élevés détiennent un monopole de la production de la connaissance. Au cours des trente dernières années, ils ont fourni 97 % des données fossiles répertoriées dans la base de données de paléobiologie (PBDB). Les États-Unis, à eux seuls, en ont fourni plus d’un tiers. Ils sont suivis par l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France, chacun y contribuant pour plus de 10 %, pour des recherches menées majoritairement à l’étranger.

Or, près de la moitié de ces dernières n’implique aucun chercheur local. C’est encore sans compter les recherches menées dans les territoires d’outre-mer anciennement colonisés, comme la Polynésie française, où la population autochtone contribue rarement, si ce n’est jamais, aux travaux scientifiques.

Les auteurs de l’étude, allemands, britanniques, sud-africains, brésiliens et indiens, ont développé un « indice de parachutisme ». Sans surprise, de nombreux pays africains sont des cibles de la science parachute. Et le lien est clair avec l’histoire coloniale. Ainsi, les Français affectionnent le Maroc, la Tunisie et l’Algérie où ils totalisent un quart des recherches, les Allemands se tournent vers la Tanzanie (17 % des recherches), les Britanniques vers l’Égypte et l’Afrique du Sud (10 % des recherches).

La pratique a dépassé les frontières des anciens territoires coloniaux pour se mondialiser. Quelques pays sont particulièrement prisés, le Myanmar (Birmanie) et la République dominicaine, notamment pour les inclusions fossiles dans l’ambre, le Maroc, la Mongolie et le Kazakhstan pour les fossiles de vertébrés.

Des centres régionaux de connaissances paléontologiques ont émergé

Certains centres régionaux de connaissances paléontologiques ont toutefois émergé, notamment en Chine, en Inde, en Argentine, au Brésil ou au Mexique. Ces pays se dotent de législation pour enrayer les exportations de fossiles et faire participer leurs scientifiques aux recherches internationales. Les contributions de ces derniers ont augmenté ces trente dernières années.

Le colonialisme scientifique en paléontologie reste toutefois prégnant, estiment les auteurs. Il accentue le biais d’échantillonnage qui déforme la représentation de la biodiversité passée en privilégiant certaines zones de recherche. Un biais qui s’ajoute aux facteurs géologiques ou taphonomiques (science de l’enfouissement menant à la fossilisation), qui font que les restes fossiles sont incomplets et inégalement répartis sur la planète. Or, il s’agit là d’un important facteur de distorsion des interprétations de la dynamique de la biodiversité mondiale au cours du Phanérozoïque (ces derniers 541 millions d’années pendant lesquelles s’est développée la vie animale).

D’autres disciplines concernées

Enfin, la dimension coloniale persiste, tout d’abord parce que les collections sont conservées dans les pays du Nord et que celles-ci demeurent une source précieuse pour les recherches actuelles, mais guère accessibles aux chercheurs du Sud. Et aussi parce qu’elle entrave le développement d’une recherche propre dans ces pays.

La paléontologie n’est toutefois pas l’apanage du colonialisme scientifique. En février 2021, la revue Current biology s’inquiétait du même travers dans le domaine de la science marine. Elle constatait que, depuis cinquante ans, 40 % des publications sur les récifs coralliens, parmi les points chauds de biodiversité de la planète, au large des Philippines ou de l’Indonésie, n’incluaient pas de chercheurs locaux.