Histoire

Zinder, à l’aube de l’occupation coloniale

Le Bellama se mettant en scène comme le nouveau souverain.

Le Bellama se mettant en scène comme le nouveau souverain.
 © Collection personnelle Camille Lefebvre

Depuis plus de 20 ans, Camille Lefebvre voyage dans les mémoires des femmes et des hommes du Niger. Historienne de l’Afrique, elle cherche les traces laissées par les pays du Sahara et du Sahel, les traces d’avant la colonisation. Camille Lefebvre cherche des archives, et elle les trouve. Parce qu’ils sont nombreux à avoir écrit, en arabe, en français, parce qu’ils sont nombreux à avoir raconté en langues africaines ce qu’ils ont vu et ce qu’ils ont vécu au tout début du XXème siècle… c’est-à-dire ce moment particulier où tout a basculé, ce moment où les Français sont arrivés pour les occuper.

À lire : Des pays au crépuscule, par Camille Lefebvre, aux éditions Fayard.

À découvrir : Zinder 1900, l’exposition.

Tous nos remerciements au grand comédien nigérien Nourou Ouallam pour sa participation exceptionnelle.


«Des pays au crépuscule», de Camille Lefebvre.

«Des pays au crépuscule», de Camille Lefebvre.
 © Éditions Fayard
 

Algérie : en Kabylie, la mémoire des harkis reste vivace

Par  - à Taddart
Mis à jour le 24 septembre 2021 à 13:25


Printemps 1960, des harkis assistent à une fête religieuse à Ain Terzine, dans le sud de la Kabylie, aux portes du désert.

Le 20 septembre, le président français Emmanuel Macron a présenté des excuses aux harkis, reconnaissant que Paris les avait abandonnés en 1962. En Kabylie, le petit village de Taddart garde la mémoire de cet épisode sanglant de l’histoire algérienne. 

Printemps 1962, Taddart, un petit village perché sur une montagne comme il y en a des centaines en Kabylie. Le cessez-le-feu a été proclamé, mettant fin à sept longues années d’une guerre sans merci dont personne n’est sorti indemne.

Le dernier soldat de l’armée française vient de lever le camp, un baraquement hérissé de guérites et entouré de barbelés, installé sur une colline dominant Taddart et ses alentours. C’est depuis ce point culminant que le village a été bombardé un jour de l’année 1958 pour venger la mort d’un capitaine français exécuté par un jeune maquisard.

La guerre est finie et l’armée française plie armes et bagages, laissant sur place les dizaines de harkis et de supplétifs musulmans qui la servaient loyalement depuis le déclenchement de la révolution en novembre 1954. À Taddart, ceux qui ont alors les moyens de traverser la mer se comptent sur les doigts d’une main. Comme Akli, la plupart restent.

Harki, il s’était comporté comme un caïd arrogant ayant droit de vie et de mort sur ses coreligionnaires. Akli a porté des armes qu’il a souvent dirigées contre les gens de son village. En premier lieu, ceux qui ont pris le maquis.

Et quand il ne pouvait pas atteindre ces maquisards qu’il traquait à la tête des sections françaises, dans ce djebel qu’il connaissait dans les moindres recoins, Akli se vengeait sur leurs femmes. Les mères, les sœurs et les femmes des maquisards subissaient viols, tortures, brimades et exactions de toute sorte.

Harkis de jour, harkis de nuit

Alors ce matin de printemps 1962, quand il entend des dizaines d’hommes se masser devant la porte de sa maison, Akli comprend tout de suite que son heure est venue. Il attendait cette inéluctable issue. Akli est enchaîné et traîné de porte en porte à travers les ruelles du village.

Les habitants de chaque maison sont invités à le frapper, à l’insulter ou à lui cracher dessus. Après avoir fait le tour de tous les quartiers de Taddart, Akli est enchaîné et accroché à un crucifix de fortune toute la nuit sur la place principale du village. Le lendemain, il est descendu et emmené dans un ravin jouxtant un champ d’oliviers. Ligoté, en sang, il est jeté sur un fagot de bois mort et brûlé vif.

Mohand, l’autre harki qui avait rivalisé de cruauté avec Akli, a subi peu ou prou le même sort : battu par une nuée de gamins et de jeunes gens jusqu’à ce que mort s’en suive. À Taddart, on ne se rappelle plus du nom de celui qui lui a porté le coup de grâce en lui fracassant le crâne d’un coup de pierre.

Mais il se dit encore que ceux qui se sont acharnés sur Akli et Mohand sont ceux-là même qui avaient intérêt à ce qu’ils se taisent à jamais et emportent avec eux les noms de ceux qui collaboraient en secret avec l’armée française.

CERTAINS HARKIS ÉTAIENT PLUS ACHARNÉS CONTRE NOUS QUE L’ARMÉE FRANÇAISE ELLE-MÊME

« Au contraire des harkis notoires, les harkis de nuit renseignaient les Français sur les mouvements des Moudjahidine cachés. Quand ils les ramenaient avec eux pour désigner quelqu’un, ils étaient cagoulés pour ne pas être reconnus. D’autres étaient enrôlés dans l’armée française mais travaillaient pour nous en fournissant armes, munitions et renseignements », affirme Dda Belaid, 86 ans, l’un des derniers maquisards de la région encore en vie.

« Beaucoup ont revêtu l’uniforme de l’armée française au moment où ils ont été appelés sous les drapeaux, mais ils n’avaient fait aucun mal. Ils étaient assignés à des tâches subalternes comme porter le poste radio ou veiller au respect du couvre-feu », dit encore Dda Belaid.

Ancien baroudeur de l’ALN, l’armée de libération nationale, bon pied, bon œil, Lounis Kaci porte beau les 78 ans que l’état civil lui octroie. Rencontré chez lui, un village qui servait de poste central de région de la Wilaya III historique – l’essentiel de la Kabylie et une bonne partie des régions montagneuses de Sétif et Bordj Bou Arreridj – Lounis Kaci s’insurge : « Il n’y a jamais eu ces milliers de morts parmi les harkis dont on parle aujourd’hui en France. Il y en a eu quelques centaines tout au plus ! », dit-il [les estimations varient de 10 000 à 80 000 harkis tués, NDLR].

Au lendemain du cessez-le-feu, l’homme affirme avoir reçu l’ordre, lui et ses compagnons, d’aller chercher quatre harkis notoires de la région. « À ma connaissance, dans tout le secteur sous notre contrôle, il n’y a eu que quatre exécutions. Ces harkis-là avaient fait beaucoup de mal. Ils avaient du sang sur les mains et étaient plus acharnés contre nous que l’armée française elle-même », dit-il. Emmenés dans une forêt ces quatre harkis ont été sommairement exécutés au pied des tombes qu’on leur avait ordonné de creuser de leurs propres mains.

Destins divers

« Sinon, chez nous comme ailleurs, poursuit-il, la plupart des harkis arrêtés ont été envoyés au “bataillon” pour être jugés. » Celui de la zone I a été reformé à partir des sections rescapées et de Moudjahidine rentrés de Tunisie, il était stationné à Aïn Soltane. Les harkis passaient devant un tribunal formé par des membres de ce bataillon et avaient droit à un avocat.

Ils ont été emprisonnés ensuite à la prison d’El Harrach, alors baptisée groupe pénitentiaire de Maison-Carrée. Beaucoup étaient des policiers. Ils étaient des centaines et ont été pour la plupart déchus de leurs droits civiques. Après avoir purgé leurs peines, certains ont été rapatriés par la France en 1964 alors que d’autres ont choisi de rentrer chez eux », dit-il encore, sans s’arrêter sur son choix de mots, révélateurs de l’identité trouble des harkis.

AVOIR UN HARKI DANS LA FAMILLE RESTE UNE TACHE INFAMANTE INDÉLÉBILE

Aujourd’hui, Taddart, comme pratiquement tous les villages de Kabylie, possède son cimetière des martyrs et son mausolée à la gloire des ceux qui sont tombés au champ d’honneur les armes à la main.

C’est un grand motif de fierté locale et nationale. Inversement, avoir un harki dans la famille reste une tache infamante indélébile que les bientôt soixante années d’indépendance n’ont pas réussi à laver.

Avec le temps, ceux qui n’ont pas fait de mal pendant la guerre ont fini par se réintégrer petit à petit dans la société. Ce fut le cas de Slimane qui a fini ses jours comme manœuvre, vivant de petits travaux jusqu’à sa mort dans un accident de moto.

Appelé sous les drapeaux, Slimane avait d’abord choisi de monter au maquis mais il n’arrivait pas à soutenir la cadence des marches imposées par les Moudjahidine et avait été abandonné en pleine forêt.

Revenu sur ses pas, il s’est rallié à la France qu’il a servie en essayant de faire le moins de mal possible. Dans le camp français, il pouvait se chausser, se vêtir et manger à sa faim.

Ceux qui sont partis en France, quand ils sont encore en vie, ne peuvent toujours pas remettre les pieds en Algérie. Ni eux ni leurs enfants. S’ils revenaient un jour, il n’est pas certain que des gens les connaissent ou les reconnaissent encore.

Il n’est pas sûr, non plus, qu’ils reconnaissent dans cette ville en devenir, Taddart, le petit village de pierre qu’ils ont quitté il y a 59 ans…

Relation Chine Afrique | 100 ans d’Histoire de Développement commun

Le 01/07/2021 marque le 100e anniversaire du Parti communiste chinois. Découvrez la relation que la Chine et l’Afrique ont pu développer ensemble.

Image 1 Le Forum on China-Africa Cooperation en 2018 v2


Le 01/07/2021 marque le 100e anniversaire du Parti communiste chinois. Découvrez la relation que la Chine et l’Afrique ont pu développer ensemble.

 
© Le Forum on China-Africa Cooperation en 2018 (Photo : People.cn)

En un siècle de coopération économique « gagnant-gagnant », la Chine et l’Afrique ont su bâtir une communauté de destin commun.

Le 1er juillet 2021 marque le 100e anniversaire du Parti communiste chinois (PCC). En revisitant l’histoire du 20e siècle, nous allons constater que les dirigeants du PCC de différentes générations accordent une importance particulière au continent africain. Dans ses contacts avec l’Afrique, le PCC a toujours adhéré à l’objectif de bénéfice mutuel à travers un modèle de développement commun gagnant-gagnant. Au fur et à mesure des changements du contexte international, le PCC sait s’adapter au temps et s’ajuster pour mieux répondre aux besoins mutuels, par exemple en améliorant les formes de l’aide et en enrichissant les contenus de la coopération sino-africaine. People’s Daily Online profite de cette occasion pour retracer les échanges fraternels entre l’Afrique et le PCC.[1] 

Relations internationales : L’aide à l’Afrique de 1949 à 1978

De la fondation de la République populaire de Chine en 1949 à la réforme et à l’ouverture en 1978, la Chine a fait face à une situation intérieure et internationale compliquée. L’économie intérieure était très difficile, alors que le camp capitaliste dirigé par les États-Unis menait un blocus contre les pays communistes. La relation sino-soviétique s’est rompue par la suite. La Chine était ainsi face à un contexte doublement complexe puisque caractérisé par la confrontation imposée par les États-Unis et par l’Union soviétique.

Cette période a coïncidé avec les mouvements de libération en Afrique. Les pays africains, tout en luttant pour l’indépendance, cherchaient aussi à développer leur économie nationale. À ce stade, le PCC a fourni des assistances désintéressées de toutes sortes aux pays africains indépendants, tout en les aidant à renforcer leur autonomie économique afin de consolider leur souveraineté.

Selon les statistiques, de 1956 à 1977, la Chine a fourni 2,476 milliards de dollars d’aide à 36 pays africains, soit 58 % de l’aide étrangère totale du pays (4,276 milliards de dollars). Plus précisément, le montant de l’aide à l’Afrique de 1956 à 1969 a représenté 43,5% de l’aide étrangère totale, tandis qu’au début des années 1970, elle a substantiellement augmenté puisqu’elle a constitué les 2/3 de l’aide étrangère totale. En 1974, l’année la plus élevée, 85 % de l’aide étrangère de la Chine a été consacrée à l’Afrique.

Après 1976, l’aide de la Chine à l’Afrique s’est maintenue en moyenne à plus de 70 millions de dollars par an, en couvrant principalement les domaines de l’agriculture, de la transformation des produits agricoles, de la conservation de l’eau, de l’électricité, des textiles, des transports et du forage de puits. La Chine n’a jamais attaché de conditions politiques à ses aides, et a toujours suivi les « Huit Principes pour l’aide économique et l’assistance technique à d’autres pays » proposés par l’ancien Premier ministre Zhou Enlai lors de sa visite en Afrique de 1963 à 1964.

En 1965, la Tanzanie et la Zambie se sont successivement tournées vers les pays occidentaux et l’Union soviétique pour obtenir de l’aide, mais en vain. Malgré les difficultés économiques et une capacité de transport ferroviaire gravement insuffisante, le Président Mao Zedong a volontiers accepté de donner un coup de main aux deux pays. À cet égard, Zhou Enlai a donné l’explication suivante : « Nous considérons ce projet d’aide économique dans la perspective de soutenir la cause de libération nationale des pays africains, et les aider signifie nous aider nous-mêmes. »

Un autre exemple est qu’en 1963, la Chine a envoyé sa première équipe médicale en Algérie. C’était la première équipe médicale que la Chine ait dépêché à l’étranger. Pendant des décennies, les assistances médicales chinoises ont manifesté la compétence et le professionnalisme des équipes impliquées avec un sens élevé des responsabilités, gagnant ainsi la confiance et le respect du peuple africain.


  Pour lutter contre le coronavirus, une équipe médicale chinoise est arr                        ivée au Burkina Faso (Photo : People.cn)

Au cours de cette période, le PCC a également signé des accords avec de nombreux pays africains pour développer les échanges commerciaux. Le volume du commerce sino-africain a augmenté d’année en année. Il était de 12,14 millions de dollars en 1950, 110 millions de dollars en 1960, 177 millions de dollars en 1970 et 1,19 milliard de dollars en 1980.

En plus de fournir une assistance à l’Afrique et de développer le commerce bilatéral, le PCC a accordé une attention particulière à l’échange d’expériences en matière de construction économique et de gouvernance de l’État. En 1963, lors d’un entretien avec des amis africains, Mao Zedong a déclaré : « Quand vous serez devenus indépendants, nous souhaitons que vous restiez fermes, non seulement politiquement, mais aussi économiquement, et que vos pays ne soient pas subvertis par d’autres puissances. » Deng Xiaoping a aussi souligné en 1964, lors d’une conversation avec Henry Mulli, premier ambassadeur de Kenya en Chine, qu’une nation doit non seulement être indépendante politiquement, mais aussi indépendante économiquement, afin d’être vraiment autonome.

Relation Chine Afrique : « Coopération gagnant-gagnant » du début des 1980 à la fin des 1990

De la fin 1982 au début 1983, les dirigeants du PCC se sont rendus dans 11 pays africains et ont avancé les « Quatre Principes » – les principes de l’égalité et du bénéfice mutuel, de l’efficacité, de la diversité et du développement mutuel – pour les relations économiques avec l’Afrique. Ces quatre principes représentent une mise en gamme des coopérations économique et technologique entre la Chine et l’Afrique. En 1992, les dirigeants du PCC ont encore proposé les « Six Principes » pendant leur visite en Afrique pour soutenir l’intégration du continent africain.

En 1995, le PCC a émis les « Quatre Avis » sur la réforme des méthodes d’aide non économiques à l’Afrique. L’année suivante, ce sont les « Cinq Suggestions » qui ont été annoncées : « Nous devons être sincères et amicaux, nous traiter d’égal à égal, nous bénéficier mutuellement, renforcer la consultation réciproque et faire face ensemble à l’avenir. » Ces « Cinq Suggestions » dépassent le cadre traditionnel de la coopération sino-africaine en exprimant le désir de la Chine de construire des partenariats stables et globaux à long terme pour le 21e siècle.

Au cours de la période des années 1980 à la fin des années 1990, l’aide de la Chine aux pays africains s’est diversifiée. Par exemple, pour consolider l’aide, la Chine est passée d’un rôle passif de constructeur à un rôle plus engageant, telles que la participation à la gestion, la coopération en matière de management, l’entiercement et les contrats de location, etc. C’est en participant à la gestion et à l’exploitation que des entreprises africaines telles que l’usine de textile de l’amitié de la Tanzanie (aujourd’hui Tanzania China Friendship Textile Co Ltd.), l’usine textile de Mulungushi en Zambie, l’usine textile Segou du Mali, l’usine de cimenterie du Rwanda ont réalisé un redressement et obtenu de bons avantages économiques dans les années 1980.


L’amitié Chine-Sénégal entre les jeunes (Photo : People.cn)

Selon les statistiques, de 1979 à 1995, le nombre de projets de construction et de coopération de la Chine en Afrique était de 5 494, avec un montant total de 6 963,25 millions de dollars. Le montant pour l’Algérie seule a atteint 907,67 millions de dollars. La nouvelle forme d’aide de la Chine à l’Afrique a atteint l’objectif de développement commun et de bénéfice mutuel grâce à une participation mutuelle.

Cependant, les années 1990 ont été considérées comme la « décennie perdue » de l’Afrique. En raison de la récession économique et du protectionnisme dans les pays développés, l’économie africaine a connu de graves difficultés au cours de cette période. En réponse à la marginalisation du continent africain sur la scène internationale, la Chine a appelé la communauté internationale à plusieurs reprises à accroître l’aide à l’Afrique et à améliorer l’environnement de développement auquel l’Afrique était confrontée. Le gouvernement chinois a encouragé ses entreprises à s’implanter dans les pays africains pour développer le commerce, par exemple installer des usines, s’engager dans l’assemblage de pièces mécaniques, créer des co-entreprises ou sous-traiter des services de main-d’œuvre. La Chine a aussi sollicité ses entreprises pour qu’elles augmentent les importations en provenance des pays africains. En outre, le gouvernement chinois a envoyé et formé des experts techniques et des talents de gestion dans divers domaines tels que la plantation de riz, la culture de légumes et les machines agricoles.

Entre le milieu et la fin des années 1990, alors que la situation politique dans le continent africain se stabilisait, le processus d’intégration politique et économique de l’Afrique s’est accéléré et la situation macroéconomique a commencé à s’améliorer. Au cours de cette période, le volume des échanges sino-africains a maintenu une tendance à la hausse. Le volume total des échanges bilatéraux est passé de 1,67 milliard de dollars en 1990 à 6,48 milliards de dollars en 1999, avec un taux de croissance annuel moyen de 16 %.

En 1995, la Chine a commencé à réformer ses méthodes d’aide étrangère. En 1999, elle a accordé des prêts préférentiels à 23 pays africains et a mis en œuvre 33 projets de prêts préférentiels. La nouvelle méthode d’aide étrangère a été acceptée par un nombre croissant de pays africains et a eu de bons effets sociaux et économiques. Dans le même temps, les investissements chinois en Afrique ont fortement augmenté. À la fin de 1999, la Chine a investi un total de 440 millions de dollars en Afrique et a créé 351 entreprises, principalement dans les domaines de l’industrie légère, de l’électromécanique, du textile, de l’habillement et de la pharmacie.

Une communauté de destin commun pour l’humanité au 21e siècle

Le 21e siècle est salué par les pays africains comme le « Siècle de la renaissance africaine ». C’est aussi un nouveau siècle de développement mutuel et d’amitié entre l’Afrique et la Chine. Afin de répondre aux défis posés par la mondialisation, le Forum on China-Africa Cooperation (FOCAC) a été officiellement créé en 2000 à l’initiative conjointe de la Chine et des pays africains.

Le FOCAC a placé les relations sino-africaines sur la voie d’un développement institutionnalisé, en passant de « nouveau type de partenariat », « nouveau type de partenariat stratégique » à « partenariat stratégique global ». L’objectif consiste à construire, l’Afrique et la Chine ensemble, une communauté de destin commun à long terme.

Lors de la 1ère réunion ministérielle en 2000 du FOCAC, la Chine a annoncé des mesures pour réduire ou exonérer les dettes de 10 milliards de yuans dans les pays africains très endettés et moins avancés, et a aussi créé le Fonds africain de développement des ressources humaines. En 2003, la 2ème réunion ministérielle a annoncé que dans le cadre du Forum, la Chine continuerait d’augmenter l’aide à l’Afrique, de former 10 000 talents de divers types pour les pays africains dans les trois ans suivants, et d’accorder un traitement en franchise de droits à certains des pays les moins avancés pour des produits exportés vers la Chine.

En 2006, le Sommet de Beijing et la 3ème réunion ministérielle ont proposé les « Huit Mesures » pour soutenir le développement des pays africains, notamment la création d’un Fonds de développement Chine-Afrique, l’aide à la construction du Centre de conférence de l’Union africaine, l’exemption de dettes et des taxes et l’établissement de zones de coopération économique et commerciale. En 2009, la 4ème réunion ministérielle a annoncé les « Huit Nouvelles Mesures », couvrant l’agriculture, la protection de l’environnement, la promotion des investissements, l’allégement de la dette et l’élargissement de l’accès au marché, etc.

En 2012, la 5ème réunion ministérielle a annoncé une série de mesures pour soutenir le développement pacifique de l’Afrique et renforcer la coopération sino-africaine dans cinq domaines : l’investissement et le financement, l’aide, l’intégration africaine, les échanges populaires, la paix et la sécurité. En 2015, le Sommet de Johannesburg et la 6ème réunion ministérielle ont annoncé les « Dix Plans de Coopération » entre la Chine et l’Afrique dans les domaines de l’industrialisation, de la modernisation agricole, des infrastructures, des finances et du développement vert. En 2018, le Sommet de Beijing et la 7ème réunion ministérielle ont proposé les « Huit Actions Majeures » pour se concentrer sur la promotion industrielle, la connectivité des installations d’infrastructure, la facilitation du commerce, le développement écologique, la santé et l’hygiène, les échanges culturels, etc.


Les vaccins chinois arrivent en Guinée équatoriale (Photo : People.cn)

Depuis plus de 20 ans, le FOCAC a créé un nouveau modèle de coopération amicale et de développement commun entre les pays en développement. En termes de construction d’infrastructures, fin 2011, la Chine a aidé à la construction d’environ 270 projets dans 51 pays d’Afrique, représentant environ 25 % du montant total de l’aide chinoise à l’Afrique. Les dernières données de janvier 2021 montrent que la Chine a aidé l’Afrique à construire plus de 6 000 kilomètres de voies ferrées, 6 000 kilomètres de routes, près de 20 ports et plus de 80 centrales électriques à grande échelle. Les infrastructures de la Chine en Afrique couvrent principalement les ponts, les routes, les ports, les aéroports, l’électricité et les installations de communication. Une fois ces projets achevés et mis en service, ils ont joué un rôle très important dans le développement économique local.

Prenons aussi l’exemple du commerce sino-africain et les investissements chinois dans ce secteur. En 2000, le volume des échanges commerciaux sino-africains a dépassé pour la première fois les 10 milliards de dollars. En 2019, le volume des échanges commerciaux a dépassé les 200 milliards de dollars, soit 20 fois celui de 2000. En 2019, les investissements directs de la Chine en Afrique se sont élevés à 49,1 milliards de dollars, soit 100 fois celui de 2000. La Chine est devenue le plus grand partenaire commercial de l’Afrique pendant 11 années consécutives. Le niveau d’investissements directs sur le continent africain a atteint 110 milliards de dollars, contribuant à plus de 20% à la croissance économique de l’Afrique pendant de nombreuses années. Même en 2020, sous l’impact de la Covid-19, les investissements directs de la Chine en Afrique restent fondamentalement au même niveau qu’en 2019.

Depuis le début du 21e siècle, en tant que « Continent de l’Espoir », les pays africains ont connu une croissance rapide en devenant l’une des régions les plus dynamiques du monde, avec un taux de croissance annuel moyen de 5 % de 2000 à 2012. L’Afrique subsaharienne a même atteint 5,6 %. Parmi les 10 pays à la croissance la plus rapide au monde, il y a 6 pays africains. L’essor de l’Afrique est devenu aujourd’hui un sujet très important pour le monde entier.


La Chine insiste sur Les « Cinq Non » dans les relations sino-africaines (Photo : People.cn)

Les « Cinq Non » dans les relations sino-africaines

La coopération sino-africaine a favorisé le développement commun des deux parties en insufflant une nouvelle vitalité à l’économie mondiale. Plus important encore, après la création du FOCAC, un nouveau type de relation Sud-Sud a été progressivement mis en place. Surtout après la mise en route de l’initiative « la Ceinture et la Route » en 2013, la coopération sino-africaine s’est à nouveau accélérée. Lorsque le Président chinois Xi Jinping s’est rendu en Afrique en 2013, il a notamment souligné que « la Chine et l’Afrique ont toujours été une communauté de destin commun ».

Dans son discours prononcé lors de la cérémonie d’ouverture du Sommet de Beijing du FOCAC en 2018, Xi Jinping a encore une fois évoqué la « Communauté de destin Chine-Afrique avec un avenir partagé ». Il a insisté sur les « Cinq Non » dans les relations diplomatiques avec l’Afrique, c’est-à-dire : ne pas s’ingérer dans la voie de développement des pays africains, ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures des pays africains, ne pas imposer sa volonté aux pays africains, ne pas attacher de condition politique à l’aide à l’Afrique, et ne pas chercher de gains politiques privés dans l’investissement et le financement en Afrique. Xi Jinping a également appelé d’autres pays à respecter ces « Cinq Non » lorsqu’ils traitent des affaires africaines. De 2020 à 2021, la Chine et l’Afrique se sont unies dans la lutter contre l’épidémie, montrant une fois de plus la fraternité des deux parties pour construire une communauté de destin commun.


[1] Cet article est basé sur « Cent ans du Parti communiste chinois et les révolutions en Afrique » de Li Xinfeng, professeur de l’École des relations internationales, doyen exécutif et chercheur de l’Institut chinois d’études africaines de l’Académie chinoise des sciences sociales. L’intégralité de l’article en chinois est accessible en cliquant ici.


Lire les dernières informations d’Afrique sur le site de People’s Daily Online

Ce jour-là : 11 septembre 2001, le monde musulman sous le choc

| Par 
Attentat contre la tour sud du World Trade Center, à New York, le 11 septembre 2001.

Attentat contre la tour sud du World Trade Center, à New York, le 11 septembre 2001. © Kelly Guenther/NYT/REDUX-REA

Il y a vingt ans, les tours du World Trade Center s’effondraient. Parfois à rebours de leurs opinions publiques, Arafat, Moubarak, Kadhafi exprimaient leur compassion envers le peuple américain. Le récit, à chaud, de notre journaliste, Ridha Kéfi.

Mardi 11 septembre. Les premières images des attentats perpétrés à New York et à Washington sont diffusées en direct à la télévision. Dans les rues de Tunis, le petit peuple se congratule à coup de « Mabrouk ! » (Félicitations !) et de « Allahou akbar » (Dieu est grand !). On fait semblant de fêter ce qui apparaît comme une « défaite de l’Amérique ».

Des badauds discutent : « Ces Américains se croient tout-puissants. C’est bien fait pour leur gueule ! », dit l’un. « C’est une punition de Dieu », lance l’autre. Un troisième les tance : « Cessez de dire des bêtises, ce sont de pauvres gens comme vous et moi qui sont en train de payer pour l’arrogance de leurs leaders. »

Scènes de liesse populaire

Dans les territoires de l’Autorité palestinienne, des scènes de liesse populaire éclatent. Ces manifestations d’une joie douteuse apportent de l’eau au moulin des analystes israéliens qui tentent de faire accréditer la thèse d’une implication palestinienne. […] Le président Yasser Arafat condamne ce qu’il considère comme « un crime contre l’humanité ». « Nous sommes complètement sous le choc », lâche-t-il.

Les autres chefs d’État de la région lui emboîtent le pas. Le président égyptien Hosni Moubarak, qui n’a cessé de répéter à ses interlocuteurs américains : « Si le processus de paix n’est pas relancé, la région pourrait connaître de graves attentats terroristes », fait part de sa stupeur face à la tragédie. La plus haute autorité du monde islamique, l’imam de la mosquée Al-Azhar, au Caire, déclare que les attentats « sont contraires à l’esprit de toutes les religions ».

https://www.jeuneafrique.com/wp-content/themes/ja-3.0.x/assets/img/mondial2018/quote-article.png") left top no-repeat;">

LA SEULE VOIX DISCORDANTE AURA ÉTÉ CELLE DE SADDAM HUSSEIN.

Depuis le déclenchement de la seconde Intifada, en septembre 2000, l’opinion publique arabe s’était montrée très critique à l’égard de la politique américaine au Proche-Orient, qu’elle jugeait trop alignée sur les positions israéliennes. Conséquence : les États modérés, comme l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Jordanie, le Maroc et la Tunisie, étaient pris en tenaille entre leur alliance stratégique avec les États-Unis et le sentiment antiaméricain de leurs populations.

Folie des grandeurs

On aurait pu croire qu’ils éprouveraient des difficultés à réaffirmer, en cette circonstance, leur soutien à Washington. Ce ne fut pas le cas. Et pour cause. Après un bref moment d’euphorie, l’opinion arabe a plongé dans une étrange torpeur. Les gens ne savaient plus quoi penser d’une catastrophe dont l’ampleur a dépassé l’entendement.

Conséquence inattendue de la tragédie : des leaders extrémistes, qui n’ont jamais fait mystère de leur haine pour les États-Unis, ont exprimé leur sympathie pour le peuple américain. C’est le cas de Mouammar Kadhafi, qui s’est dit prêt à venir en aide à ses adversaires de toujours. Aucun doigt accusateur ne s’est levé pour désigner le « Guide » comme un possible commanditaire des attentats. L’Iran, autre « État voyou » selon le Pentagone, a condamné fermement, lui aussi, les attentats par la voix de son président, Mohamed Khatami.

Dans ce concert de compassion, la seule voix discordante aura donc été celle de Saddam Hussein. « Les Américains ont récolté les épines de leur politique », a dit le tyran de Bagdad. Ils se sont rendus victimes « de leur arrogance, de leur folie des grandeurs et de leur mépris à l’égard des autres peuples ».

Sénégal : la part d’ombre de Senghor

| Par 
Mis à jour le 28 août 2021 à 13h27
Avril 1961 – 1er anniversaire de l’Indépendance – (de gauche à droite) Léopold Sédar Senghor, général Amadou Fall, Mamadou Dia, Valdiodio N’diaye.

Avril 1961 - 1er anniversaire de l'Indépendance - (de gauche à droite) Léopold Sédar Senghor,
général Amadou Fall, Mamadou Dia, Valdiodio N'diaye. © Africa productions

 

En 1963, le chef du gouvernement Mamadou Dia et quatre de ses ministres, dont le charismatique Valdiodio N’Diaye, étaient sévèrement sanctionnés pour avoir défendu une autre vision de la décolonisation. Un acharnement qui révèle une facette méconnue du « président-poète ».

C’est l’histoire d’un coup d’État qui n’a jamais dit son nom mais qui aura modifié en profondeur la destinée du Sénégal post-indépendance. Le 18 décembre 1962, alors qu’une crise institutionnelle oppose le président de la République, Léopold Sédar Senghor, au président du Conseil (ancienne désignation du Premier ministre), Mamadou Dia, ce dernier et quatre de ses ministres sont arrêtés par l’armée. En mai 1963, ils seront lourdement condamnés à l’occasion d’un véritable « procès de Moscou ».

https://www.jeuneafrique.com/wp-content/themes/ja-3.0.x/assets/img/mondial2018/quote-article.png") left top no-repeat;">

ON A VOULU LES EFFACER DE L’HISTOIRE OFFICIELLE »

Depuis plus de 20 ans, la réalisatrice Amina N’Diaye Leclerc, fille de l’ancien ministre Valdiodio N’Diaye, qui fut au cœur de l’affaire, creuse ce sillon méconnu de l’histoire sénégalaise contemporaine. Une tragédie politique qui a été gommée des livres d’histoire et des archives tant elle écorne le mythe du Senghor poète et humaniste, chantre de la négritude. « Il reste très peu de films et de photos sur Valdiodio N’Diaye et Mamadou Dia, alors qu’ils étaient filmés régulièrement par les Actualités sénégalaises. On a voulu les effacer de l’histoire officielle », résume Amina N’Diaye Leclerc.

Après un premier film en 2000, Valdiodio N’Diaye, l’indépendance du Sénégal (52’), celle qui n’était encore qu’une enfant lorsque la vie de sa famille a basculé prolonge aujourd’hui ce travail de mémoire dans Valdiodio N’Diaye, un procès pour l’histoire (90’), qui a été projeté en juillet lors du Festival de Cannes, dans le cadre du marché du film, et sera prochainement diffusé sur TV5 Monde. Citant de nombreux témoins de l’époque, elle y détaille le conflit qui opposa, au sommet de l’État sénégalais, deux conceptions antagonistes de la décolonisation.

De Gaulle humilié

L’histoire commence le 26 août 1958, dix-huit mois avant l’indépendance du Sénégal. Arrivé de Conakry, De Gaulle, alors Premier ministre du président René Coty, est en visite à Dakar pour préparer les esprits au référendum prévu un mois plus tard – qui marquera l’acte de naissance de la Ve République. Le général propose aux colonies françaises d’Afrique d’adhérer au projet de « Communauté » qui entérinerait leur statut d’État tout en perpétuant leur allégeance à la France à travers différents domaines partagés.

En Guinée, la veille, De Gaulle a essuyé un camouflet de la part du président Sékou Touré, bien décidé à décliner l’offre française. « Plutôt la liberté dans la pauvreté que la richesse dans l’esclavage », lance-t-il devant un De Gaulle humilié. À Dakar aussi, l’accueil qui lui est réservé tourne à l’affront. Alors que Senghor est en villégiature en Normandie et que Mamadou Dia reçoit des soins médicaux en Suisse, c’est Valdiodio N’Diaye, alors ministre de l’Intérieur, qui reçoit le général. Sur la place Protet (l’actuelle place de l’Indépendance), le Sénégalais tient un discours énergique où perce l’ambition d’un pays réellement affranchi de la tutelle française. Devant une foule exaltée, le général encaisse le coup. Mais Valdiodio N’Diaye vient d’entrer en disgrâce, même si le « oui » l’emportera à 97,6 %.



Réception du Général de Gaulle, le 26 août 1958. © Africa productions

Motion de censure

Le 4 avril 1960, le Sénégal accède à l’indépendance. Et le duo Mamadou Dia-Valdiodio N’Diaye affiche des velléités d’émancipation qui contrarient de puissants acteurs. Comme le résume dans le film le Français Roland Colin, directeur de cabinet puis conseiller personnel de Mamadou Dia de 1958 à 1962, leur souverainisme affirmé et les affinités de ce dernier avec le bloc socialiste « heurtaient les intérêts de trois groupes principaux ». En l’occurrence, les marabouts, certains cadres politiques prêts à toutes les compromissions pour sauvegarder leur influence ainsi que les intérêts économiques français, alors promus par la Chambre de commerce de Dakar.

https://www.jeuneafrique.com/wp-content/themes/ja-3.0.x/assets/img/mondial2018/quote-article.png") left top no-repeat;">

C’EST EN RÉALITÉ SENGHOR QUI A OPÉRÉ UN COUP D’ÉTAT »

À la fin de 1962, suite à des prises de position de Mamadou Dia jugées dangereusement progressistes, les détracteurs du président du Conseil lancent l’offensive. En coulisses, Senghor convainc ses partisans de déposer une motion de censure contre le gouvernement. Mamadou Dia s’y oppose, empêchant la Chambre des députés de se réunir. Et le 17 décembre, c’est au domicile de son président, Lamine Guèye, que la motion de censure est adoptée.

Dès le lendemain, Mamadou Dia, Valdiodio N’Diaye et trois autres ministres – Ibrahima Sarr, Joseph Mbaye et Alioune Tall – sont arrêtés et accusés d’avoir fomenté un coup d’État. Leur procès, qui se tient du 7 au 11 mai 1963 devant la Haute cour de justice, est manifestement joué d’avance. Les avocats de la défense ne sont prévenus que dix jours avant l’ouverture des débats et le jury est composé de députés parmi lesquels figurent en bonne place les adversaires les plus résolus des ministres accusés.

Acharnement

Parmi d’autres témoins, Amina N’Diaye Leclerc donne longuement la parole dans son documentaire à trois protagonistes du procès : l’ancien ministre français de la Justice Robert Badinter, avocat de Valdiodio N’Diaye, et l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade, qui défendait ses co-accusés ; mais aussi Ousmane Camara, alors procureur général, qui s’était abstenu de requérir la moindre peine à l’issue des audiences. Selon le haut magistrat, qui l’écrira noir sur blanc dans ses mémoires, le verdict relevait d’une parodie de justice dissimulant « un règlement de comptes politique ». « Malgré l’humanisme qu’on attribue à Senghor, le traitement infligé à ces adversaires politiques-là donnait véritablement quelque chose de tout à fait opposé à l’image qu’on pouvait se faire d’un homme de [son] envergure », témoigne Ousmane Camara face à la caméra.

Mamadou Dia est condamné à la réclusion à perpétuité, tandis que ses quatre compagnons d’infortune écopent de peines allant de 5 à 20 années de prison. « Quand j’ai eu fini mes entretiens, j’étais encore dubitative, explique Amina N’Diaye Leclerc. Je ne parvenais pas à comprendre les ressorts psychologiques de cet acharnement de Senghor contre Mamadou Dia et ses ministres. » Pour tenter de décrypter le jusqu’au-boutisme du président-poète face à ses rivaux de l’époque, la réalisatrice s’est donc tournée vers le psychologue Serigne Mor Mbaye. « C’est en réalité Senghor qui a opéré un coup d’État, explique-t-il. Il y a eu un plan de liquidation de tous ceux qui allaient dans le sens de l’Histoire et voulaient opérer une rupture avec la colonisation. »

https://www.jeuneafrique.com/wp-content/themes/ja-3.0.x/assets/img/mondial2018/quote-article.png") left top no-repeat;">

COMMENT SENGHOR POUVAIT-IL SE PROCLAMER HUMANISTE ET LEUR FAIRE SUBIR CE QU’ILS ONT ENDURÉ ?

Vingt-et-un an ans après son premier film, la fille de Valdiodio N’Diaye continue néanmoins de s’interroger : « Comment Senghor pouvait-il d’un côté se proclamer humaniste, évoquer les valeurs de la négritude et de l’autre faire subir à mon père et à ses coaccusés ce qu’ils ont enduré ? Il ne s’est pas contenté de les faire jeter en prison : pendant 12 ans, il va les maltraiter et bafouer leurs droits les plus élémentaires. » De fait, durant leur incarcération au centre pénitentiaire spécial de Kedougou, au Sénégal oriental, dans des conditions climatiques et sanitaires particulièrement hostiles, les cinq hommes – isolés les uns des autres – subiront de multiples brimades et humiliations. Et il faudra l’intervention énergique de l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny auprès de Senghor, en 1974, pour abréger leur supplice.

Complexe d’infériorité

Au nombre des hypothèses évoquées par les témoins dans le film pour expliquer ce traitement figure une rivalité profonde entre Senghor et N’Diaye, qui puisait ses racines bien au-delà de la politique. Valdiodio N’Diaye était en effet un Guelwaar du Saloum, héritier des anciens royaumes et de leurs valeurs. Au décès de son père, le roi du Saloum avait épousé la mère du futur ministre. D’ascendance sérère, tout comme Léopold Sedar Senghor, Valdiodio N’Diaye était issu d’une lignée aristocratique tout en étant doté d’un charisme qui faisait de l’ombre au chef de l’État. Selon Pape Massene Sène, ancien secrétaire général du ministère de la Culture, « dans la hiérarchie sérère héritée du système féodal, Valdiodio surplombait Senghor ». Ce qui aurait alimenté chez ce dernier un « complexe d’infériorité ».

« Peu avant la visite de De Gaulle à Dakar, comme il le raconte dans ses mémoires, Mamadou Dia avait rencontré Senghor en Normandie, à Gonneville-sur-Mer, et ce dernier l’avait imploré de s’aligner sur sa position, autrement dit de soutenir la Communauté, ajoute Amina N’Diaye Leclerc pour expliquer le schisme. Senghor lui avait alors confié avoir donné des garanties aux Français pour que le Sénégal vote en faveur du projet. » Malgré la défiance affichée par Valdiodio N’Diaye devant De Gaulle, le pacte sera finalement honoré. Mais Mamadou Dia et ses quatre compagnons paieront cet affront au prix fort.