Histoire

[Archive] Quelle place pour l’Afrique dans la Seconde Guerre mondiale ?

 

Le 8 mai marque la date d'anniversaire de la capitulation de l'Allemagne nazie en 1945. Quelle a été la place de l'Afrique durant la Seconde Guerre mondiale et son importance dans la victoire des Alliés ?

Invités :

Catherine Coquery-Vidrovitch, professeur émérite d’histoire de l’Afrique à l’université Paris Diderot et autrice de Petite histoire de l'Afrique aux éditions La Découverte.

Samuel Mbajum, historien spécialiste de l’histoire des tirailleurs sénégalais.

Dominique Lormier, historien, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, auteur de C’est nous les Africains aux éditions Calmann-Lévy, et de Koenig, l’homme de Bir-Hakeim aux éditions Du Toucan. 

Cette émission a été initialement diffusée le 08/05/2012.

Le jour où Béchir Ben Yahmed a rencontré Patrice Lumumba

Avant de s’éteindre, le 3 mai 2021, il y a tout juste un an, Béchir Ben Yahmed avait mis un point final à ses Mémoires. Nous lui rendons hommage en publiant cet extrait, dans lequel il relate sa rencontre avec le Premier ministre du Congo, Patrice Lumumba.

Mis à jour le 3 mai 2022 à 11:42
 

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Béchir Ben Yahmed dans les années 1970. © Archives personnelles de la famille Ben Yahmed

 

 

DANS CE DOSSIER

« J’ai découvert le Liberia en août 1960, alors que l’idée de créer un organisme continental de développement faisait son chemin au sein des nouvelles élites africaines : ce serait la Banque africaine de développement (BAD).

Romeo Horton, le gouverneur de la Banque centrale du Liberia, avait organisé une réunion à cette fin, à laquelle je parti­cipai en tant que représentant de la Tunisie, avec mes compa­triotes Mansour Moalla, qui préparait le lancement de la Banque centrale de Tunisie, et Abdelaziz Mathari, qui présidait toujours la STB [Société tunisienne de Banque][1]. Ma participation à ce trio était un peu incongrue. Je venais du secteur privé, mal accepté à l’époque. En ma double qualité d’ancien de HEC et d’ancien ministre, on m’avait cependant inclus dans la délégation.

Le Liberia était une destination symbolique. Il était, avec l’Éthiopie, le seul pays d’Afrique à ne pas avoir été colonisé (il l’avait été en réalité, par les Noirs d’origine américaine, qui avaient pris l’ascendant sur les « autochtones »). Nous pensions que ces deux États étaient des paradis. Or je découvris à quelques années d’intervalle des pays très pauvres, où les inégalités étaient criantes et les habitants, analphabètes.

FRANTZ FANON, ALORS AMBASSADEUR DU GPRA, ORGANISA NOTRE RENCONTRE

Nous étions donc à Monrovia depuis quelques jours, Mathari, Moalla et moi, quand un télex de la présidence tunisienne nous parvint. Le Premier ministre congolais, Patrice Lumumba, de passage à Tunis, avait demandé à Bourguiba de lui fournir des experts pour l’aider à élaborer un plan de développement et prendre le contrôle de la Banque centrale, encore aux mains des Belges.

Lumumba rentrait chez lui via Accra et Lomé. On nous demanda de nous mettre à sa disposition. Nous nous présentâmes à lui à Accra, où Frantz Fanon[2], ambassadeur du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), avait organisé notre rencontre. Prenant place à bord de l’Iliouchine du Premier ministre congolais, nous fîmes cap sur Léopoldville (future Kinshasa).

Sincère jusqu’au bout des ongles

Durant tout le vol je restai à ses côtés, lui parlant d’Afrique Action[3], dont je projetai la création, et qui ne l’intéressait pas du tout. Ses pensées étaient ailleurs : son pays, indépendant depuis deux mois, était en proie à de sérieux troubles. Nous avions tous deux la trentaine. Lumumba était, en 1960, ce que serait Thomas Sankara vingt ans plus tard : désireux de construire un grand pays, mais idéaliste et totalement inexpérimenté. Le panafricanisme était en lui. Il m’apparut sincère jusqu’au bout des ongles, à la recherche d’une solution pour l’immense et riche Congo, déchiré par le tribalisme et convoité par les deux grandes puissances de la guerre froide qu’étaient les États-Unis et l’URSS.

À  notre arrivée à Léopoldville, alors que l’usage voulait que les ministres vinssent accueillir le chef du gouvernement à l’aéroport, ils ne furent que quelques-uns à venir à sa rencontre, tous ou presque issus de la même ethnie que lui. Mauvais présage !

Le Congo que nous découvrions était désorganisé, divisé, fragile. Léopoldville était en proie à des émeutes. Les Blancs – Belges pour la plupart – s’étaient enfuis. Certains avaient abandonné leurs voitures américaines en pleine rue. Nous logions dans une maison-hôtel où une vingtaine de Congolais assuraient le service. Une matrone belge les commandait d’une manière incroyablement dure. Seule ! Et ils étaient près de vingt, courbant l’échine devant elle !

JE N’AI PAS CONFIANCE EN MES GENS, LES BELGES VONT LES ACHETER

Lumumba décida de réunir immédiatement un Conseil des ministres et, se tournant vers nous : « Puisqu’il y a de la place, vous y participez. » Il ouvrit la séance en s’adressant à notre trio tunisien : « J’ai décidé de demander aux Belges de nous transférer les rênes de la Banque centrale. Albert Delvaux, notre ministre résident à Bruxelles, dirigera la délégation chargée de cette négociation. »

 

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Patrice Lumumba, le Premier ministre congolais, à New York, le 24 juillet 1960. © Allyn Baum/The New York Times-REDUX-REA

 

Un chef de délégation introuvable

Il constitua donc une délégation, dont nous faisions partie ipso facto. Puis, nous prenant à part : « Je n’ai pas confiance en mes gens, les Belges vont les acheter. Je n’ai confiance qu’en vous. Tenez bon et rapportez-moi l’accord. » Il nous donna des billets en première classe de Swissair, qui était à l’époque une grande compagnie aérienne, et nous souhaita bon voyage.

La négociation ne se déroula pas à Bruxelles mais dans un endroit jugé neutre : les locaux des Nations unies à Genève. En nous voyant arriver, les membres de la délégation belge ricanèrent, se demandant sans doute « qui étaient ces Arabes ». Les Congolais, eux, ne vinrent pas. Le métis censé diriger la délégation, Albert Delvaux, était introuvable. Lui et ses amis étaient restés à l’hôtel, si bien que nous nous retrouvâmes seuls face aux Belges. Il n’y eut pas de négociations, et je compris alors que Lumumba avait eu bien raison de ne pas avoir confiance en ses émissaires congolais.

CET HOMME TRÈS EN AVANCE SUR SON TEMPS AURA ÉPOUSÉ L’HISTOIRE. LE 17 JANVIER 1961, EN APPRENANT SA MORT, J’AI PLEURÉ

Moalla et Mathari regagnèrent Tunis écœurés. Je me souviens de m’être senti seul à Genève, humilié, pessimiste quant à l’avenir de l’Afrique. Ne sachant que faire, j’écrivis une lettre d’explication et de démission à Lumumba, la glissai dans une enveloppe avec mon billet d’avion de retour, la postai et repartis pour Tunis. Je suis persuadé qu’il ne l’a jamais reçue, mais que pouvais-je faire d’autre ?

En dépit de ces vicissitudes, Lumumba aura épousé l’Histoire. J’avais été impressionné par son parcours, même si je savais qu’il manquait d’expérience et de moyens, au moins autant humains que financiers.

Le destin de cet homme très en avance sur son temps était presque écrit d’avance. Sans aller jusqu’à imaginer qu’il serait assassiné, je pressentais que l’avenir serait très compliqué.

Cependant, compte tenu de son charisme et de la présence sur place des Nations unies, je crus qu’il pourrait réussir. Le 17 janvier 1961, en apprenant sa mort, j’ai pleuré.

Règlement de comptes postcolonial

En cette époque de guerre froide, Lumumba passait aux yeux des Occidentaux pour un quasi-communiste. N’était-il pas aidé par la Russie ? Sa mort fut le fruit d’un règlement de comptes postcolonial entre, d’un côté, les Soviétiques et, de l’autre, les Occidentaux, auxquels l’officier Désiré Mobutu prêta main-forte.

Les Américains collaborèrent avec ses assassins, parce que, pour eux, il était procommuniste ou risquait d’être manipulé par les communistes. Or le Lumumba que j’ai connu était certes de gauche, et plus pro-Russe que pro-Américain, mais avant tout un « non-aligné ». Un homme libre.

Ce nouveau contact avec un leader d’Afrique subsaharienne m’avait conforté dans mon projet de créer un journal panafricain pour les « Noirs » et les « Arabes ». Plus j’avançais, plus je sentais qu’il n’y avait pas de « différence de civilisation » entre eux. Durant tous mes échanges avec Lumumba, je m’étais senti en parfaite harmonie. Ce sentiment de fraternité ne s’explique pas. Il était profondément ancré en moi. »

Extrait de J’assume, de Béchir Ben Yahmed, éd. du Rocher, 2021, 525 p., 24,90 euros.


[1] Diplômé de HEC tout comme Béchir Ben Yahmed, Abdelaziz Mathari fut chef de cabinet du président tunisien Habib Bourguiba, puis fonda la Société tunisienne de banque (STB) avec BBY et Serge Guetta.
[2] Psychiatre et essayiste français, auteur, entre autres, des Damnés de la Terre, le Martiniquais Frantz Fanon (1925-1961) est l’un des fondateurs du courant de pensée tiers-mondiste et une figure majeure de l’anticolonialisme.
[3] Cet hebdomadaire, qui succède à L’Action (1955-1958), sera en effet fondé par Béchir Ben Yahmed le 17 octobre 1960. Il change de nom et devient Jeune Afrique le 21 novembre 1961.

« Une histoire des noirs d’Europe », la riche influence de l’Afrique 

Critique 

Par les récits de vie mêlés de figures afro-européennes, l’historienne Olivette Otele donne à voir la complexité des relations entre les continents africain et européen depuis plus de deux mille ans.

  • Fabienne Lemahieu, 
« Une histoire des noirs d’Europe », la riche influence de l’Afrique
 
D’Alexandre de Médicis au boxeur Battling Siki (photo) de Saint Maurice à l’universitaire Juan Latino, d’Alexandre Pouchkine à Lilian Thuram… Au travers de trajectoires singulières et édifiantes, la spécialiste de l’histoire coloniale retrace la présence africaine en Europe.AGENCE ROL. AGENCE PHOTOGRAPHIQUE/BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE

Une histoire des noirs d’Europe

De l’Antiquité à nos jours

d’Olivette Otele

Traduit de l’anglais par Guillaume Cingal, Albin Michel, 304 p., 22,90 €

Non, l’histoire des personnes d’origine africaine en Europe ne commence pas au XVe siècle avec la traite négrière et non, la discrimination raciale n’est pas une fatalité mais le fruit d’une construction politique. C’est, en substance, deux des enseignements majeurs de la foisonnante Histoire des noirs d’Europe écrite par Olivette Oteleparu en 2020 en Grande-Bretagne et dont Albin Michel livre la traduction ce printemps. Le titre original de l’ouvrage, African Europeans : An Untold History – « Afro-Européens, une histoire passée sous silence » – livre bien des enseignements sur la démarche et l’ambition de l’historienne, ainsi résumées par ailleurs : « L’Afrique a marqué l’Europe de son empreinte par ses matières premières, ses objets, ses plantes, mais l’héritage le plus marquant et le plus durable, ce sont les femmes et les hommes. »

D’Alexandre de Médicis au boxeur Battling Siki, de Saint Maurice à l’universitaire Juan Latino, d’Alexandre Pouchkine à Lilian Thuram… Au travers de trajectoires singulières et édifiantes, la spécialiste de l’histoire coloniale y retrace la présence africaine – qu’elle soit de nature commerciale, culturelle, intellectuelle, politique - sur le continent européen, depuis plus de deux mille ans. Et affirme, preuves à l’appui, qu’elle est bien plus ancienne, riche et conciliatrice que ce que donne à voir la simple grille de lecture fournie par l’histoire coloniale : « Il ne s’agit donc pas seulement de l’Afrique mais de l’influence que l’Afrique a exercée à l’étranger pendant deux millénaires. Il s’agit de l’influence d’un continent sur les sociétés qui l’ont colonisé et qui ont utilisé ses ressources et ses habitants afin de s’enrichir », promet-elle.

Déconstruction des formes d’oppression contemporaines

En racontant la façon dont se sont construites les relations entre l’Afrique et l’Europe au fil des lieux et des époques, Otele illustre admirablement la façon dont l’altérité a pu conduire à la stigmatisation, l’instrumentalisation du corps de l’Autre, et a contribué à la racialisation des échanges – et, in fine, au racisme. Sans se départir de sa rigueur scientifique, l’universitaire ne dissimule jamais son projet de déconstruction des formes d’oppression contemporaines, angles morts des moteurs fondateurs de nos démocraties européennes que constituent les droits humains et la citoyenneté.

Mettant en lumière cette altérité féconde en même temps que funeste, la chercheuse d’origine camerounaise, qui fut la première femme noire à occuper une chaire d’histoire au Royaume-Uni, donne à voir ces histoires « trop longtemps passées sous silence ». Elle les met en regard les unes des autres, mêlant avec bonheur les histoires singulières et les représentations collectives - « Les Européens d’origine africaine vivant en Europe sont au carrefour de plusieurs identités qui se croisent. »

Par cette facilité de lecture qu’elle offre de nos passés communs, elle propose aussi un salutaire changement de point de vue et permet aux Européens, venus d’Afrique ou pas, de retrouver leur entièreté et leur intégrité. Car « il s’agit avant tout de célébrer plusieurs siècles d’histoires - des histoires africaines, européennes et mondiales-, de collaboration, de migrations, de résistance et de créativité. »

Cinquante ans de la mort de Kwame Nkrumah: les années d'exil en Guinée d'un combattant du panafricanisme

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Les cinq années d’exil en Guinée de Kwame Nkrumah, depuis le coup d’État de 1966 jusqu’à son hospitalisation en Roumanie en 1971 ne sont pas aussi connues que son long combat pour l’indépendance et sa période d’exercice du pouvoir à la tête du Ghana. Elles sont pourtant essentielles dans l’évolution de sa pensée et ont déterminé une partie de l’héritage intellectuel qu’il a laissé. L’accueil que lui fournit le pouvoir guinéen, loin de le couper du monde, lui permet de rester connecté, pendant ces années, aux progressistes africains et aux militants afro-descendants. Il entretient une importante correspondance, reçoit des visiteurs et écrit plusieurs ouvrages essentiels de son œuvre. Ses lectures, ses réflexions et les idées dont il débat au cœur de la capitale guinéenne le poussent à rallier -en théorie du moins- l’action violente et à renoncer au non-alignement.

 

L’appareil venu de Rangoon en Birmanie se pose et s’immobilise sur la piste de l’aéroport de Pékin. Une délégation chinoise est venue accueillir le président ghanéen Kwame Nkrumah, pour cette escale en route vers Hanoï : Nkrumah est porteur de propositions pour tenter de mettre fin à la guerre au Vietnam. Du bas de la passerelle aux appartements officiels qui lui ont été réservés, aucun officiel chinois ne dit mot sur ce qui vient de se passer à Accra.

Alors que l’Osagyefo (le rédempteur, comme on le surnomme) se repose du voyage, l’ambassadeur chinois au Ghana -qui accompagne le déplacement- vient lui rendre visite : « Monsieur le Président, dit-il, j’ai de mauvaises nouvelles. Il y a eu un coup d’État au Ghana ». Le leader ghanéen est incrédule « - Que dites-vous ? - Un coup d’État au Ghana. – Impossible ! – Mais si, cela est possible. Ce sont des choses qui arrivent. Elles sont dans la nature du combat révolutionnaire. »

Ce 24 février 1966, à la faveur du voyage du chef de l’État ghanéen, une coalition de policiers et de militaires a pris le pouvoir à Accra. Les comploteurs ont désigné cette prise de pouvoir sous le nom de code d’«Operation Cold Chop ». Un Conseil National de Libération (National Liberation Council, NLC) a pris le contrôle du pays, sous la direction du général Ankrah

Un coup d’État accompagné par la CIA

Dans les échanges secrets qui se font au sein du pouvoir américain, certains hauts responsables se réjouissent de cette « aubaine fortuite » face à un homme « qui faisait plus pour miner nos intérêts que tout autre Africain noir ». Mais différents travaux, dont ceux de l’historienne Susan Williams, montrent qu’il s’agit bien plus que d’une « aubaine fortuite ». Le coup a été accompagné par la CIA [1]. Un ancien de l’agence, John Stockwell, affirme ainsi que la station d’Accra a reçu un « budget généreux » et a maintenu un « contact étroit » avec les putschistes pendant le coup. L’implication de l’antenne de la CIA était si forte, écrit-il, qu’elle a été capable de coordonner la récupération par les États-Unis d’équipement militaire soviétique classifié pendant les événements. La station CIA d’Accra, explique Stockwell, a même proposé à l’époque qu’une équipe profite de la confusion pour s’introduire dans l’ambassade chinoise, qu’elle y tue les personnes qui auraient été présentes, récupère des informations confidentielles et fasse exploser le bâtiment. Cette action n’a finalement pas été déclenchée.

► Reportage Afrique: Ghana, l'héritage de Kwame Nkrumah, père de l'indépendance du pays

En Chine, les autorités cherchent en tout cas à minimiser la portée de ce qui se passe. « Les Chinois, raconte Kwame Nkrumah dans son livre ‘Dark days in Ghana’, ont clairement fait comprendre qu’ils voyaient l’action de la police comme un obstacle temporaire dans le long combat contre le capitalisme, et rien de plus. Le genre d’événements auxquels il faut s’attendre, mais qui n’ont aucun effet, de quelque manière que ce soit, sur le résultat final. » « Tu es un homme jeune, indique Chou En-Laï, alors vice-président du parti communiste chinois, à Nkrumah. Tu as encore quarante années devant toi ! »

Lors du banquet qui est donné en l’honneur de Nkrumah le jour même du coup d’État, le président de la République populaire de Chine Liu Shao-Chi évoque la solidarité afro-asiatique et parle du combat révolutionnaire des peuples africains. Il dénonce le néocolonialisme et sa « citadelle par excellence », les États-Unis. Nkrumah répond en condamnant lui aussi le néocolonialisme, l’ « agression » américaine au Vietnam. Il appelle à un retrait de toutes les forces américaines pour laisser place à la paix. Mais il sait qu’il n’ira pas à Hanoï. Il doit rentrer en Afrique. Au plus vite. 

Dans les 48 heures qui suivent, le dirigeant ghanéen déchu jongle entre le programme officiel de sa visite (mené sous l’œil plus que jamais vigilant de la sécurité chinoise) et les messages qui lui arrivent. Plusieurs dirigeants africains progressistes lui proposent l’hospitalité immédiate : le Guinén Sékou Touré, mais aussi l’Egyptien Nasser, le président Nyerere de Tanzanie et le Malien Modibo Keïta. Nkrumah saisit la proposition guinéenne. Le Ghana et la Guinée ont dès 1958 tenté l’expérience d’une union qui a fait long feu. Nkrumah a des liens personnels forts avec Touré. Il veut surtout être dans un pays le plus proche possible du Ghana. « Je savais, écrit-il dans Dark days in Ghana, qu’en étant en Guinée, je serais dans de bonnes conditions pour poursuivre le combat révolutionnaire africain. »  Il quitte Pékin le 28 février 1966, à bord d’un avion prêté par les Soviétiques, fait escale à Moscou où il rencontre plusieurs officiels, en Yougoslavie, en Algérie et arrive en Guinée dans l’après-midi du 2 mars.

Une foule nombreuse s’est rassemblée à l’aéroport de Conakry. Nkrumah est salué par 21 salves de bienvenue. Le lendemain, le responsable guinéen, Ahmed Sékou Touré, annonce devant une foule galvanisée, brandissant des pancartes, qu’il fait de lui le co-président de la Guinée. « Le président Sékou Touré fit un long discours, se souvient Nkrumah. Je ne savais pas sur le moment exactement ce qu’il disait. Il parlait en français et ma connaissance de ce langage était alors imparfaite. J’ai compris que j’avais été présenté au peuple de Guinée, mais je n’avais pas compris que j’avais été fait président. » C’est seulement après la cérémonie, grâce aux compte-rendu des médias, qu’il prend pleinement conscience de ses nouvelles fonctions. Elles seront, de fait, essentiellement symboliques.

A Conakry, Kwame Nkrumah a été installé à la villa Syli. Il voit fréquemment Sékou Touré et les membres du gouvernement. Notamment le soir, au dîner. Un rituel auquel l’épouse du leader guinéen, Andrée Touré, se prête volontiers. Des membres influents du PDG (Parti Démocratique de Guinée), le parti unique guinéen, sont régulièrement à sa table : Diallo Saïfoulaye, Lansana Beavogui, Diallo Abdoulaye. Un responsable du protocole nommé Sana Camara a été mis à sa disposition, ainsi que le commissaire de police Abdoulaye Combassa.

Le premier objectif de Kwame Nkrumah est de rentrer. De reprendre le pouvoir qui lui a été volé. Il s’adresse régulièrement à la population ghanéenne depuis les studios de la radio guinéenne, la Voix de la Révolution, et appelle à la résistance. En 1968, il appelle à lancer une « Positive action » pour renverser les militaires au pouvoir. L’historienne Ama Biney explique qu’il soutient également depuis Conakry un certain nombre d’opérations clandestines qui visent à le ramener au pouvoir [2]. A Accra, le National Liberation Council, de son côté, tente également de neutraliser Nkrumah. Ama Biney indique qu’une prime de 10 000 Livres Sterling est offerte à qui le ramènera à Accra, mort ou vif. Le 16 mars 1967, une tentative d’enlèvement de l’Osagyefo est même, raconte-t-elle, déjouée par la marine guinéenne.

« Loin de me sentir isolé,comme la presse impérialiste voudrait le faire croire à ses lecteurs, je ne me suis jamais autant senti relié aux affaires africaines et mondiales ». Kwame Nkrumah 

Les journées de Kwame Nkrumah à la villa Syli commencent tôt. « Je suis déjà debout et il est 4h30. J’adore travailler aux premières heures du matin » écrit-il à June Milne, son exécuteur littéraire un jour de 1967. « Chaque jour, il y a une quantité importante de travail de bureau à accomplir, raconte par ailleurs Nkrumah dans Dark days in GhanaIl faut lire les rapports rédigés à partir de la radio et d’autres sources, les analyser, agir en conséquence. La correspondance doit être traitée et des plans préparés pour la poursuite du combat révolutionnaire. La correspondance seule, le téléphone et les câbles m’occupent, moi et mon secrétariat, plusieurs heures par jour. »

Kwame Nkrumah reçoit de nombreux visiteurs à Conakry. Notamment des « combattants de la liberté » et membres d’organisations progressistes. « Loin de me sentir isolé, expliquera-t-il, comme la presse impérialiste voudrait le faire croire à ses lecteurs, je ne me suis jamais autant senti relié aux affaires africaines et mondiales ». Le combattant indépendantiste bissau-guinéen Amilcar Cabral, autre hôte de Sékou Touré, lui rend plusieurs visites. Et nourrit sa réflexion sur la lutte armée.

L’ancien leader ghanéen consacre beaucoup de temps à l’écriture. Il développe ses idées sur la place de l’Afrique dans le monde et l’état des relations internationales dans des ouvrages et des pamphlets. Dans « Challenge in the Congo » (1968), il revient sur la crise congolaise, de la sécession du Katanga à la prise de pouvoir de Mobutu. L’ouvrage « Dark days in Ghana » (1968) -largement cité dans cet article- lui donne l’occasion de revenir sur sa chute et son exil à Conakry. Mais Nkrumah écrit aussi plus généralement sur les luttes africaines dans « Class Struggle in Africa » (1969) ou dans « Handbook of Revolutionary warfare” (1970)… Avec June Milne, il crée Panaf books pour prendre le relais de son précédent éditeur, qui l’a abandonné après le coup d’État de 1966.

L’approfondissement d’une pensée politique révolutionnaire

Tout en approfondissant sa pensée, Nkrumah fait évoluer, au fil de ses lectures et de ses entretiens, certaines de ses positions pendant cette période guinéenne. Selon June Milne, c’est à Conakry qu’il modifie notamment sa position sur le non-alignement : « dans le nouveau contexte international de la détente et alors que la phase armée du combat révolutionnaire a été effectivement lancée en Afrique, en Asie et en Amérique latine, Nkrumah considère qu’il n’est plus possible d’adopter une troisième voie à l’extérieur du conflit principal. » Sa vision des relations internationales oppose désormais deux camps, le « révolutionnaire » et le « contre-révolutionnaire », elle rejoint la conception bipolaire d’un face-à-face entre le monde socialiste et le monde capitaliste « avec ses extensions de l’impérialisme, du néocolonialisme et du colonialisme ».

Ces années guinéennes confirment aussi l’attachement de Kwame Nkrumah aux affaires afro-américaines, écho lointain du long séjour qu’il a effectué aux États-Unis. Il écrit à Conakry « Le spectre du pouvoir noir », « The Spectre of Black Power » (1968), qui souligne l’importance des connections intellectuelles transatlantiques et la communauté de lutte des personnes d’ascendance africaine : « Le travail des premiers pionniers du panafricanisme comme H. Sylvester Williams, Dr Web Du Bois, Marcus Garvey et John Padmore, dont aucun n’est né en Afrique, sont devenus des joyaux de l’histoire de l’Afrique », écrit ainsi Nkrumah. Signe supplémentaire des liens forts qui se sont établis entre activistes de part et d’autre de l’Atlantique, la présence à Conakry, à ses côtés, du militant des Black Panthers Stokely Carmichael (qui adoptera le nom de Kwame Ture en hommage à Kwame Nkrumah et Sékou Touré), par ailleurs compagnon de la chanteuse Myriam Makeba. Stokely Carmichael se décrit lui-même dans ses mémoires comme l’un des quarante à soixante loyalistes présents autour de l’Osagyefo dans la capitale guinéenne[3].     

 

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Kwame Nkrumah profite enfin de ces années pour vivre une autre vie. Il joue au tennis, pratique le jeu d’échecs qu’il trouve stimulant et relaxant à la fois, suit un entraînement militaire. Il apprend le français avec Mme Julienne Batchily. Il marche longuement et avec plaisir : « Conakry est magnifiquement située sur un promontoire de terre qui s’avance dans la mer, confie-t-il dans Dark days in Ghana. Où que vous alliez dans la ville, vous êtes seulement à quelques minutes de distance de plages de sable et de beaux points de vue sur les côtes voisines. On trouve plusieurs îles au large : Kassa, Fotoba, Tamara et d’autres. On dit de l’une d’elles qu’elle a été la source d’inspiration pour l’Ile au Trésor de Robert Louis Stevenson. »

 

Pendant l’année 1968, explique l’historienne Ama Biney[4], on voit chez Nkrumah les signaux d’une santé qui se dégrade. L’année suivante, l’espoir d’un contre-coup d’État « imminent » l’incite à repousser sans cesse des plans de départ pour des soins en Union soviétique. En 1970, sa santé se détériore à nouveau et son entourage doute du diagnostic de lumbago aigu qui lui est fait par un médecin. Plus les semaines passent, plus ses hôtes guinéens l’encouragent à aller suivre des soins à l’étranger. Il n’accepte qu’en août 1971 le voyage à Bucarest. C’est là qu’il décède le 27 avril 1972 d’un cancer de la prostate « seul et isolé, conclue Ama Biney, mais infiniment optimiste. »


[1] WILLIAMS Susann, White malice. The CIA and the neocolonisation of Africa, Hurst, Londres, 2021

[2] BINEY Ama, “The Development of Kwame Nkrumah's Political Thought in Exile, 1966-1972” in The Journal of African History Vol. 50, No. 1 (2009), pp. 81-100, Cambridge University Press

[3] CARMICHAEL Stokely (TURE Kame), Ready for revolution, Scribner, New York, 2003

[4] BINEY Ama, The Political and Social Thought of Kwame Nkrumah, Palgrave Mac Millan, Londres, 2011

Les pouvoirs du président, une histoire française

La Constitution a connu plusieurs évolutions qui ont donné au président sous la Ve République une place primordiale dans le fonctionnement institutionnel français, alors qu’il n’était pratiquement qu’une autorité morale sous la IIIe et la IVe République. Retour sur l’évolution du rôle du chef de l'État à travers l’histoire républicaine, à l’heure où la France se choisit un nouveau président.

L'histoire commence après la Révolution de 1789, avec la Ire République (entre septembre 1792 et mai 1804), officiellement nommée République française. Le 21 septembre 1792, les députés de la Convention, réunis pour la première fois, décident à l’unanimité l’abolition de la monarchie en France et annoncent ainsi une nouvelle ère de gouvernance. Mais la République ne fut jamais officiellement proclamée. Le 22 septembre 1792, la décision est prise de dater les actes de l’an I de la République et le 25 septembre 1792, la République est déclarée une et indivisible.

La Ire République passera par trois formes de gouvernement : la Convention nationale (1792-1794), le Directoire (1795-1799) fondé par la Constitution de l’an III, et le Consulat (1799-1804) issu du coup d’État du 18 Brumaire qui prend fin avec le couronnement de Napoléon 1er et l’instauration du Premier Empire. Dans la Constitution de l’an XII, il est précisé que le gouvernement de la République est confié à un empereur héréditaire. L’usage du nom de République tombe ensuite en désuétude.

IIe et IIIe République

La IIe République est le régime politique en France du 24 février 1848, date de la proclamation provisoire de la République à Paris, jusqu'au 2 décembre 1851, lors du coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte. Elle fait suite à la Monarchie de Juillet et est remplacée par le Second Empire. Cette IIe République, originale par sa brièveté et par le fait qu'elle est le dernier régime à avoir été institué à la suite d'une révolution, applique pour la première fois le suffrage universel (masculin) en France et abolit définitivement l’esclavage dans les colonies françaises.

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Sous la IIe République, le président est élu au suffrage universel direct et il a des pouvoirs très importants, même si la Constitution ne règle pas les modalités de ses pouvoirs. Il pouvait dire qu’il était responsable devant le peuple et cela suffisait à lui donner certaines responsabilités. « Suffrage universel direct et responsabilités ont favorisé l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte… et le basculement dans l’Empire. Et cela a laissé quelques traces quand on arrive à la IIIe République qui serait peut-être l’histoire la plus immédiate dans l’évolution des pouvoirs du président de la République jusqu'à aujourd’hui »résume la professeure de droit constitutionnel Véronique Champeil-Desplats qui poursuit : « Sous la IIIe République, le rôle du président se comprend tout d’abord essentiellement par le climat d’attente. En fait, après la chute du Second Empire, on ne savait pas encore vraiment si on allait opter pour la République ou si on allait revenir à la monarchie. »

Les lois qui ont encadré le pouvoir jusqu’en 1875 étaient pensées pour être provisoires, et les trois lois constitutionnelles de 1875, qui définissent le cadre de la IIIe République, ont été élaborées pour attendre, pour voir si on se dirigeait vers la monarchie ou vers la République. Raisons pour laquelle le statut du président est alors perçu comme celui d'une sorte de monarque républicain. On le nomme président de la République, mais on retrouve tous les pouvoirs des monarchies constitutionnelles. Le président est alors puissant : il peut convoquer, ajourner, dissoudre les chambres, il a l’initiative des lois, le pouvoir réglementaire, il peut demander une nouvelle délibération, il a le droit de grâce…

Mais les choses vont évoluer. Le grand tournant de la IIIe République, c’est la crise du 16 mai 1877 lors de la confrontation directe entre le président Mac Mahon, un monarchiste, et la majorité républicaine à l’Assemblée et au Sénat. Cette crise institutionnelle va conduire à la dissolution de la Chambre des députés, mais une majorité républicaine est réélue. Mac Mahon prend acte de la nouvelle majorité et se soumet. Deux ans plus tard, les républicains gagnent le Sénat et Mac Mahon est, cette fois, obligé de se démettre, et démissionne. Ce qui était un droit majeur du président de la République, le droit de dissolution et la possibilité d’intervenir institutionnellement dans la vie politique, va disparaître. Suite à cela, le président ne sera plus qu’une autorité morale. « Un inaugurateur de chrysanthèmes »dira-t-on pour se moquer des pouvoirs désormais très limités du président.

IVe République

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, un référendum est proposé aux Français. En substance, deux questions sont posées : « Est-ce que vous approuvez le gouvernement provisoire qui vous est proposé ? » et « Est-ce que vous approuvez que l’Assemblée soit une Assemblée constituante ? »Cette consultation sera à l’origine d’une IVe République qui, à l’image de la Troisième République, ne donnera au président qu’une autorité morale.

C'est cette « faiblesse » du président sous la IIIe République et son incapacité à agir face à l’Allemagne que va pointer le général de Gaulle à la sortie de la guerre. La France est, à ce moment de son histoire, en pleine réflexion sur son avenir et une Assemblée constituante a été élue. Mais cette Assemblée est majoritairement à gauche et cela déplait au général qui va faire une sorte de contre proposition lors de son fameux discours de Bayeux prononcé le 16 juin 1946. Alors que l’Assemblée s’oriente vers un renforcement de son pouvoir et un affaiblissement de celui de l’exécutif, De Gaulle préconise tout au contraire une présidence forte, qui puisse gouverner même si elle n’a pas une majorité à l’Assemblée, tout en voulant garder un lien direct avec le peuple, indépendamment du Parlement. Mais il faudra attendre 1958 pour que son souhait se réalise.

Ve République

Dans la période d’avril à mai 1958, une succession de démissions et de mise en minorité des gouvernements sur la question de la guerre d’Algérie crée des situations de blocage et de crises. René Coty, président d'alors, cherche une sortie à la crise et appelle le général de Gaulle qui a sur la question algérienne une image de neutralité aussi bien partagée par les partisans de l’Algérie française que par ceux qui sont favorables à l’indépendance. Le général accepte d’être l’homme providentiel, le président du Conseil, mais à la condition de changer de Constitution. L’idée est acceptée, il se fait investir par l’Assemblée nationale et il demande que lui soit conféré le 1er juin 1958 le pouvoir d’élaborer une nouvelle Constitution.

La Constitution du 4 octobre 1958 fait rentrer la France dans une Ve République. Mais c’est encore un collège de grands élus, de notables, qui élisent le président. De Gaulle devient le premier chef de l'État de cette Ve République,  avec des pouvoirs renforcés par la nouvelle Constitution. Le président peut, par exemple, mettre en œuvre des pouvoirs sans avoir l’aval du gouvernement, comme la dissolution, la nomination du Premier ministre, les pouvoirs de crise (article 16 de la Constitution), le recours au référendum... mais une autre étape importante va conforter ce pouvoir présidentiel. Comme le précise Véronique Champeil-Desplats, suite à la tentative de son assassinat au Petit-Clamart, le général se serait interrogé sur les conditions d'élection du chef de l'État. « Après l’attentat du Petit-Clamart, le général de Gaulle se dit que ses successeurs n’auraient sans doute pas sa légitimité, et comme les pouvoir conférés par le texte constitutionnel sont importants, il faut que le président de la République ait une légitimité personnelle, propre et directe…et il va réviser la Constitution et instaurer le suffrage universel direct ». L’élection directe du président par le peuple va renforcer son pouvoir en lui donnant une place primordiale dans le fonctionnement institutionnel français.

Cette concentration du pouvoir a été réaffirmée ensuite de multiples manières par les différents présidents qui se sont succédés sous la Ve République. Hormis les périodes de « cohabitation », où coexistent un président de la République et une majorité politique qui lui est opposée à l’Assemblée nationale (comme ce fut le cas en 1986-1988, 1993-1995 et en 1997-2002) ; ou la réduction de la durée du mandat présidentiel ramené de 7 ans à 5 ans, suite à un référendum (le 24 septembre 2000), le président est devenu de plus en plus puissant. C’est la plus haute autorité administrative. Il veille par son arbitrage au respect de la Constitution, et assure le fonctionnement normal des pouvoirs publics et la continuité de l’État (article 5 de la Constitution). Il est le chef des armées, son rôle en matière de défense est prédominant et il a autorité sur la force de dissuasion nucléaire (article 15), sur la diplomatie (article 14) et dispose de pouvoirs de crise (article 16) destinés à sauvegarder la démocratie et à rétablir le fonctionnement des pouvoirs publics dans les meilleurs délais.

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Vers une VIe République ?

Cette hyper concentration du pouvoir présidentiel est pour certains un signe de mauvaise santé de la démocratie. En 2017, alors que la France se choisisait un nouveau président, plusieurs mouvements politiques avaient exprimé le désir d’une refondation constitutionnelle, qui répartirait mieux les pouvoirs dans une VIe République.

Plusieurs projets existaient. Par exemple, la VIe République préconisée par le socialiste Arnaud Montebourg n’était pas celle de Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France insoumise à la présidentielle de 2017, puis de nouveau en 2022. Mais ils partagaient un même constat comme l'expliquait alors Paul Allies, professeur émérite de sciences politique à l’Université de Montpellier et président de la Convention pour la VIe République. « Nous sommes dans un cycle, qui ne s’est pas interrompu, de renforcement sans fin du pouvoir du président de la République, qui peut être qualifié de présidentialisme, mais pas du tout de régime présidentiel ou semi-présidentiel, comme certains l’ont qualifié ou le qualifient encore. Nous ne sommes pas du tout dans un système à l’américaine où les contre pouvoirs viennent limiter considérablement le pouvoir présidentiel, sans parler du fédéralisme où les États de la fédération sont autant de contrepoids à celui de Washington. Donc nous avons en France un système contraire où nous n’en finissons pas de voir les pouvoirs se concentrer et se centraliser sur la personne même du président. »

D'autres, au contraire, estiment que la Ve République a tenu bon et qu'une nouvelle loi fondamentale n'a pas lieu d'être, même si elle peut continuer à être retouchée au fil du temps. Pour ces adversaires d'une VIe République, la Constitution actuelle reste notamment une garantie de stabilité politique dans une époque incertaine. Et quoi qu'il en soit, aucun des deux finalistes de la présidentielle française - Marine Le Pen et Emmanuel Macron - n'est partisan d'un changement de Constitution.

Un article publié par Arnaud Jouve le 28 avril 2017.