Vu au Sud - Vu du Sud

À la Une: accalmie au Mali…

 

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Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta, le 13 décembre 2017. LUDOVIC MARIN / AFP

 

Un répit dans la partie de bras-de-fer diplomatique entre le Mali et la Cédéao. La disparition dimanche de l’ex-président IBK a sonné comme un armistice. D’après Jeune Afrique, « les obsèques nationales d’Ibrahim Boubacar Keïta se tiendront vendredi dans la capitale malienne. Un deuil national de trois jours, avec drapeaux en berne sur les édifices publics, est envisagé par le gouvernement. » Mais, souligne le site panafricain, « reste une question épineuse, toujours pas tranchée : comment faire pour que les membres de la famille résidant à l’étranger et les chefs d’État (ou anciens dirigeants) puissent assister aux obsèques alors que les frontières terrestres et aériennes du Mali sont fermées depuis les sanctions de la Cédéao ? Des discussions sont en cours, croit savoir JApour décider d’éventuelles exemptions. »

Besoin de souffler…

En tout cas, souligne Aujourd’hui à Ouagadougou, « la Transition malienne, au ban de l’organisation sous-régionale et de la Communauté internationale et dont la dernière démonstration de force de vendredi dernier a marqué les esprits, la transition malienne a aussi besoin de souffler un tant soit peu et de décompresser. Cet événement malheureux (de la disparition d’IBK) vient donc lui donner l’opportunité de rassembler les Maliens de tous bords autour de l’homme qui vient de tirer sa révérence. À n’en point douter, poursuit Aujourd’hui, ces funérailles nationales projetées par les autorités maliennes pourraient constituer un véritable ferment de réconciliation nationale et d’apaisement entre les forces vives du Mali. Au-delà des délégations étrangères qui rallieront Bamako pour les obsèques de l’ex-locataire du palais de Koulouba, c’est le Mali tout entier qui a besoin de taire ses divergences et de penser à la survie de la nation.  

Résister ?

Reste que le débat se poursuit au sein de la presse malienne : quelle attitude adopter au lendemain des sanctions imposées par la Cédéao ?

Certains médias continuent de fustiger l’organisation ouest-africaine et appellent à la résistance. À l’instar de Delta Tribune : « le rouleau compresseur de la Cédéao s’est mis en marche contre notre Patrie le Mali. Le maitre d’ouvrage peut se targuer d’avoir réussi pour le moment à fédérer ses valets pour empêcher la marche historique d’un peuple vers la libération. La question de retour à la normalité avec l’organisation des élections dans les délais n’est que subterfuge. Comment organiser des élections dans un pays dont l’existence est sérieusement menacée par la présence de forces d’invasion ? »

Le site Alternance, toujours au Mali, est encore plus explicite : « après avoir poussé ses gouverneurs que sont les présidents de la Cédéao et de l’UEMOA à asphyxier de façon sauvage et inhumaine le Mali, en lui imposant des sanctions économiques, la France ne cache plus ses intentions malsaines d’étrangler le peuple malien, dont le tort de ses autorités a été simplement leur refus de se soumettre aux désidératas de Macron, voire de ses diktats. »

Dialoguer ?

Non, rétorque Le Pouce, autre publication malienne, « mettons balle à terre ! (…) Depuis un certain temps, le ton monte non seulement entre Maliens, mais aussi avec certains partenaires de l’extérieur faisant courir le véritable risque d’un isolement total après les sanctions internationales prises contre le Mali. Il est impératif d’ouvrir la voie du dialogue, affirme Le Pouce, et ne pas laisser la situation s’envenimer davantage. (…) Ce dialogue doit s’instaurer d’abord sur le plan national car il est clair que tous les Maliens ne soufflent pas dans la même trompette en ce qui concerne la durée de la transition et la façon avec laquelle le pays est en train d’être dirigé. Ensuite, ce dialogue doit s’ouvrir avec les pays de l’extérieur sur la base d’un langage véridique. »

La France : partir ou rester ?

Enfin pour ce qui concerne la France, cette question, posée par Le Point Afrique : « rester ou partir ? (…) L’option d’un retrait n’est naturellement pas aisée, relève Le Point Afrique, alors que la dernière ligne droite de la campagne présidentielle est en vue, que la présidence française de l’Union européenne a placé la relation entre l’Afrique et l’Europe parmi ses priorités et que les relations entre la junte en place au pouvoir au Mali et le gouvernement français sont de plus en plus exécrables. (…) Engagée militairement depuis 2012 dans la lutte anti-jihadiste au Mali au prix de 52 morts et de plusieurs milliards d’euros, Paris a choisi de temporiser en faisant valoir que les Russes n’agissaient pas pour l’heure dans la même zone du Mali que les Français. La France et ses partenaires européens comptent rester au Mali, "mais pas à n’importe quel prix", a prudemment déclaré, vendredi, le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian. Le président Emmanuel Macron devrait évoquer le sujet demain mercredi lors de ses vœux aux armées. »

Peut-on encore croire en l’Union africaine ?

Mis à jour le 16 janvier 2022 à 17:52
 
Yann Gwet
 

Par Yann Gwet

Essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Rwanda.

 

 

Fresque murale située dans l’Africa Hall, au siège de l’UA, à Addis-Abeba, représentant les trente-deux pères fondateurs de l’OUA. © Ethiopie. Addis Abeba. Siège de l’OUA. Africa Hall. Fresque murale des Portraits des trente-deux présidents africains, pères fondateurs de l’O.U.A, Organisation de l’Unité Africaine, sur une fresque géante, oeuvre des peintres éthiopiens Assefa et Sereke Yemane. Cette fresque tapisse un mur de la salle de l’Africa Hall, devenu siège de l’OUA en mai 1963. Addis-Abeba, Ethiopie. © Vincent FOURNIER/JA

 

Confrontée à des turbulences politiques et à une crise sanitaire, l’UA peine à faire entendre sa voix. Il est temps qu’elle fasse sa mue et qu’elle devienne « une machine politique », comme l’a été son ancêtre l’OUA.

Pour ceux qui croyaient encore dans les vertus de l’Union africaine (UA), l’année écoulée aura été révélatrice de l’impuissance de cette organisation chargée, selon ses propres termes, de travailler à l’avènement « d’une Afrique intégrée, prospère et pacifique, dirigée par ses propres citoyens et représentant une force dynamique sur la scène internationale ».

Riche en crises en tout genre, l’année 2021 aura prolongé une année 2020 à peine moins turbulente. Tchad, Mali, Guinée, Soudan, Éthiopie, vaccins contre le Covid-19… À chaque fois, l’UA, selon ses détracteurs, « joue petit bras » quand elle ne se montre pas hésitante, absente, inaudible, confuse. La cause est entendue : elle a, selon l’expression consacrée, « un problème de crédibilité ».

L’UA SEMBLE S’ENORGUEILLIR DE SA DÉFÉRENCE À L’ENDROIT DES ÉTATS ET DE LEURS REPRÉSENTANTS

Est-ce vraiment le cas ? On a souvent le réflexe de comparer l’UA à sa consœur européenne, que l’on entend et voit beaucoup. À tel point que l’omnipotence supposée d’une Union européenne perçue comme empiétant sur les prérogatives des États – et donc sur la souveraineté des peuples européens – alimente depuis des décennies un euroscepticisme dont l’équivalent est inimaginable de ce côté-ci de la Méditerranée, où l’Union africaine semble s’enorgueillir de sa déférence à l’endroit des États et de leurs représentants – qu’ils soient légitimes ou non.

Désaccords, rivalités…

Mais notre institution panafricaine a une histoire particulière. Son ancêtre, l’Organisation de l’unité africaine (OUA), est né dans le contexte des indépendances, à une époque où des peuples africains, soudés par l’épreuve de l’oppression, aspiraient à la liberté, à l’indépendance et à une solidarité qui avait permis d’accélérer le cours de l’Histoire. Cette Histoire, justement, dictait alors les objectifs de l’OUA : panafricanisme, socialisme, unité. Celle-ci devait simplement surfer sur la vague.

Près de six décennies plus tard, le monde a bien changé. Les pères de l’OUA ont disparu, et avec eux leur souffle révolutionnaire. Les pays du continent sont techniquement indépendants. Bousculé par de nouveaux acteurs qui ont en commun avec l’Afrique l’expérience de l’humiliation, de l’asservissement et de l’avilissement, ainsi qu’un profond désir de revanche, l’Occident impérialiste parle aujourd’hui le langage de la coopération, de l’aide, d’un destin partagé.

FINI L’IDÉALISME DES ANNÉES 1960. CHAQUE ÉTAT A DES INTÉRÊTS, QU’IL DÉFEND AVEC UN RÉALISME ASSUMÉ

Hier, nos leaders étaient des socialistes zélés. Aujourd’hui, convertis à la religion du marché, ils communient devant une zone de libre-échange continentale que le président de la Commission, Moussa Faki Mahamat, dans le discours qu’il a prononcé à l’occasion de la treizième session extraordinaire de la Conférence, a dit accueillir comme un « enfant longtemps attendu ».

Avec le recul, l’on comprend que cette conversion progressive à la religion du marché reflétait des changements structurels dans la nature des relations entre États africains. Fini l’idéalisme des années 1960. Chaque État a des intérêts politiques, économiques, géopolitiques, qu’il défend avec un réalisme assumé. Désaccords, tensions, rivalités relèvent désormais davantage de la norme que de l’exception. Enfin, si hier la principale menace qui pesait sur nos pays était l’impérialisme, aujourd’hui, les défis sont aussi multiples que complexes : terrorisme, changement climatique, pandémies…

 

Un clone ?

Or, si la transition entre l’Organisation de l’unité africaine et l’Union africaine témoignait de la prise de conscience que, précisément, l’Histoire avait fait un bond en avant et imposait des réalités nouvelles, qui appelaient une redéfinition de la mission de l’institution panafricaine, l’OUA n’a jamais fait sa mue. Tout se passe comme si elle avait donné naissance à son clone.

L’UA continue d’autant plus de mettre les mots de l’OUA sur une réalité post-OUA qu’elle n’a pas les moyens de ses ambitions. Les moyens financiers, d’abord. Les problèmes de l’UA en la matière sont connus. Ils constituent l’un des volets de la réforme institutionnelle qu’engage le président Kagame et qui vise à réaliser la mue de l’OUA. Sans ressources « adéquates, fiables et prévisibles pour mettre en œuvre ses programmes », il ne fait aucun doute que l’UA serait cantonnée au seul ministère de la Parole, utile pour sensibiliser les opinions publiques, mais dérisoire pour « changer le cours des événements ».

TENUE EN LAISSE, CORSETÉE, L’UA PEINE À ÉPOUSER LES ENJEUX DE SON ÉPOQUE

Les moyens politiques, ensuite, dans la mesure où l’UA a été conçue comme une organisation technocratique chargée de mettre en musique la vision des leaders africains réunis au sein de « la Conférence des chefs d’État et de gouvernement », organe suprême qui « définit les politiques de l’Union africaine, fixe ses priorités, adopte son programme annuel et assure le contrôle de la mise en œuvre de ses politiques et décisions ».

Accessoirement, la « Conférence » élit le président de la Commission, qui a donc tout intérêt à se montrer accommodant envers ses électeurs. Ainsi, en toute logique, le visage que présente la Commission n’est jamais que le reflet des choix, décisions, compromissions, renoncements de ses patrons, logés au sein de la Conférence. À ceux-ci, la charge de l’orientation politique de l’UA ; à la Commission, la responsabilité de l’administration.

Le problème de crédibilité de l’UA est par conséquent la manifestation d’un problème plus fondamental d’identité. L’UA peine à épouser les enjeux de son époque. Elle est, par ailleurs, tenue en laisse, corsetée par une direction qui a peu intérêt à ce qu’elle soit une machine politique. Le changement, comme toujours, passera par l’avènement d’une masse critique de leaders africains conscients du fait que seule une UA profondément réformée pourra aider l’Afrique à répondre aux défis d’un XXIe siècle qui s’annonce impitoyable. La balle est donc dans le camp des peuples…

Mali : demain, la vie sans l’or ?

Mis à jour le 14 janvier 2022 à 10:42
 


Une mine de production du complexe minier aurifère de Loulo-Gounkoto, exploité par Barrick.. © Simon Dawson/Bloomberg via Getty Images

 

Principale source de devises du pays, l’or malien paraît, en partie, protégé de l’embargo terrestre de la Cedeao. Mais le pays, malgré des cours en hausse, fait face à l’épuisement des ressources. Comment les opérateurs miniers peuvent-ils y remédier ?

Le secteur aurifère malien se porte bien. Il faut dire que le cours de l’or n’arrête pas de grimper (il trône autour de 1800 dollars l’once en ce début de 2022). En même temps que le cours de l’or, le nombre de mines a fortement augmenté ces dernières années. De cinq exploitations en 2005 et sept en 2010, le Mali est passé à quatorze mines actuellement en activité. Environ 40 permis d’exploitation minière dans le domaine de l’or sont actifs au Mali, dont 11 attribués en 2021 selon le ministère des Mines.

L’écrasante majorité de la production nationale d’or du Mali provient des sites industriels, contre un peu moins de 10% pour l’exploitation artisanale. Avec quelque 70 tonnes produites par an en 2020 et en 2021 (contre 42 tonnes annuelles dix ans plus tôt), l’or représentait près de 80 % des ressources exportées par le Mali, indique le ministère des Mines, de l’Énergie et de l’Eau, devançant de très loin le coton et les produits agricoles.

Cette ressource est d’autant plus précieuse pour les finances publiques du pays alors que Bamako fait face depuis le 09 janvier à un embargo des pays de la Cedeao – à l’exception de la Guinée, elle-même sous le coup de sanctions – qui mettent en péril les exportations par voie terrestre des biens maliens. Les exportations d’or réalisées par voie aérienne, vers la Suisse et les Émirats qui pour l’instant ne se sont pas prononcés sur les sanctions de la Cedeao, représentent une bouffée d’oxygène pour l’exécutif malien.

 

                                                                                                                     "Évolution du cours de l’or (dollars par once) depuis 25 ans." 

400 permis de recherche

Pour autant, avertissent les professionnels de cette industrie, il s’agit d’un secteur cyclique. « Et les ressources commencent à s’épuiser », met en garde Sidi Oumar Haidara, directeur commercial de l’australien Marvel Gold, qui fait de l’exploration au Mali.

« Si on prend l’exemple de Morila [l’une des plus importantes mines du pays, située au sud de Bamako], la teneur en or était autrefois de 100 g, on est aujourd’hui à 1 ou 2 g », précise Chiaka Berthé, responsable des opération en Afrique de l’Ouest du canadien Barrick, numéro un mondial de la production aurifère. En 2020, le mastodonte a cédé l’exploitation du site à la junior australienne Firefinch Ltd. afin de lui offrir une seconde jeunesse. Dans un rapport de mars 2021, Barrick estimait que sa production à Morila avait baissé de 239 000 onces d’or en 2010 à seulement 37 000 onces en 2020.

IL FAUT TROUVER DE NOUVEAUX GISEMENTS

Morila, dont ont été extraites près de sept millions d’onces d’or en deux décennies, n’est pas la seule à voir ses ressources se tarir. Selon les données de janvier 2021 de l’Institut d’études géologiques des États-Unis, référence en la matière, les réserves d’or du Mali, en l’état actuel des découvertes, sont estimées à 800 tonnes, soit le plus faible niveau parmi les 10 premiers producteurs mondiaux.

Aussi, en plus de rafraîchir les installations déjà existantes, les compagnies minières actives au Mali mettent surtout le cap sur l’exploration. « L’unique solution, c’est la recherche minière, il faut trouver de nouveaux gisements », tranche Sidi Oumar Haidara.

À ce jour, 400 permis pour la recherche sont en cours, indique le ministère malien des Mines, qui a vu les demandes de licences d’exploration exploser depuis 2014. Si de nombreuses compagnies minières rechignent à communiquer sur les investissements opérés, le canadien Barrick, qui exploite le complexe aurifère de Loulo-Gounkoto dans le sud-ouest du pays, près de la frontière sénégalaise, assure avoir dépensé 100 millions de dollars dans l’exploration à travers le monde, en 2019 comme en 2020.

Manganèse et fer

Autre objectif, afin d’assurer la pérennité des compagnies présentes au Mali : la diversification des ressources exploitées. « L’or est une ressource finissante, il faut donc diversifier, s’orienter vers des secteurs plus pérennes », assure Chiaka Berthé.

L’EXTRACTION DE MANGANÈSE OU DE FER EST PARTICULIÈREMENT ÉNERGIVORE, CE QUI FREINE BEAUCOUP D’ENTREPRISES

Ainsi, les autorités maliennes pointent une augmentation des demandes d’exploration pour le manganèse, avec une dizaine de permis de recherche émis, et le fer, avec cinq permis délivrés en 2021. Des chiffres qui semblent peser bien peu par rapport à ceux de l’or. « Malgré notre forte volonté de diversifier le secteur, il est plus facile d’exploiter l’or que le manganèse ou le fer. Pour ces derniers, l’extraction est particulièrement énergivore, la transformation aussi. Cela freine beaucoup d’entreprises », admet Lassana Guindo, conseiller technique au ministère.

Le grand paradoxe

Reste une question, qui revient sans arrêt : « Comment se fait-il que les bénéfices de l’or malien ne se ressentent toujours pas dans le panier de la ménagère ? », interroge Mamadou Keita, ingénieur spécialisé en économie minière. « C’est en effet le grand paradoxe, reconnaît Lassana Guindo, l’or représente 80 % de la balance commerciale, mais pèse à peine 8 % du PIB. » Au sein des différents consortiums qui exploitent l’or malien, la part de l’État plafonne à 20 %, et l’économie aurifère reste fortement extravertie. « Une question d’investissements », défend Abdoulaye Maïga, directeur de l’exploration chez Segala Mining (filiale du canadien Endeavour Mining).

De son côté, Barrick Gold soulignait en novembre 2021 que « les opérations de Barrick/Randgold ont contribué pour environ 8 milliards de dollars à l’économie malienne sous forme de taxes, redevances, salaires et paiements aux fournisseurs locaux au cours des 24 dernières années », dont pas moins de « 4,3 milliards de dollars américains sous forme de dividendes, d’impôts et de redevances à l’État sur 24 ans ».

Cedeao : rien ne va plus dans le ciel du Mali

Mis à jour le 13 janvier 2022 à 22:44
 

 

Capture d’écran FlightAware des vols survolant l’espace Cedeao le 13 janvier 2022.

 

En quarante-huit heures, le ciel du Mali s’est assombri. Vols déroutés ou annulés, « violation » de l’espace aérien… Les compagnies aériennes hors Cedeao ne savent plus sur quel pied danser

En réponse aux sanctions imposées par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et l’Union économique et monétaire ouest africaine (Uemoa), le ministère des Transports et des Infrastructures du Mali a indiqué le 10 janvier, dans un communiqué de presse, la fermeture des frontières terrestres et aériennes du pays avec les 14 États membres de la Cedeao « conformément au principe de réciprocité ».

Une décision non sans conséquences sur le programmes de vols des compagnies aériennes hors Cedeao, qui ont dû vite s’adapter. Alors que le DG des Aéroports du Mali, le colonel Lassina Togola a indiqué dans un communiqué officiel, le 10 janvier, que « les vols des compagnies non Cedeao continueront à desservir les aéroports du pays, mais des perturbations seront observées du côté des compagnies aériennes qui passent par les pays de la Cedeao pour des raisons techniques d’organisation des routes aériennes ». En pratique, les chambardements vont au-delà des simples « perturbations ».

Fermeté d’Air France

Face à l’incertitude, Air France a d’abord suspendu, le lundi 10 janvier, ses vols Paris-Bamako tout en indiquant sur son site web « suivre la situation en temps réel pour informer ses clients de toute évolution de son programme de vol de et vers Bamako ».

Le 11 janvier, deux vols Paris-Bamako (AF592 et AF 358) ont été déroutés vers Monrovia, au Liberia, alors qu’un avion de la compagnie française (AF4140) s’est bel et bien posé à Bamako, avant de se rendre à Nouakchott. Pour rappel, la Mauritanie ne fait pas partie des pays membres de la Cedeao.

Les pays de la CEDEAO

Les pays de la CEDEAO © Les pays de la CEDEAO. Source : CEDEAO

Le mercredi 12 janvier,  le transporteur français a annoncé « suspendre ses vols de et vers le Mali avec effet immédiat et jusqu’à nouvel ordre ».

Air France a par la suite confirmé à Jeune Afrique que « cette mesure a été prise en application de la décision des autorités françaises. Les clients concernés sont informés individuellement ».

CETTE DÉCISION BRUSQUE A ÉTÉ PRISE SANS CONSULTATION PRÉALABLE ET SANS QU’AUCUNE JUSTIFICATION NE SOIT DONNÉE AUX AUTORITÉS MALIENNES

En conséquence, le vol AF4142 du 12 janvier assurant la liaison Paris-Bamako ; Nouakchott-Paris et le vol AF4141 Bamako-Paris ont été supprimés. Les trajets de et vers Bamako programmés les jours suivants seront également annulés jusqu’à nouvel ordre.

La ministre malienne des Transports,  Dembelé Madina Sissoko, a rétorqué en déclarant que « cette décision brusque a été prise par Air France sans consultation préalable et sans qu’aucune justification ne soit donnée aux autorités aéronautiques maliennes».

Confusion généralisée

Mauritania Airlines a  suspendu toutes les liaisons directes avec le Mali et dérouté vers Dakar, Abidjan et Cotonou, tous ses vols initialement prévus pour Bamako.

Ethiopian Airlines a elle aussi modifié ses itinéraires de vols pour les trajets à destination de Bamako. La compagnie a cependant déclaré que ses vols vers la capitale malienne ne sont pas totalement suspendus, mais qu’ils sont désormais opérés avec des numéros de vol différents. Tunisair, Smartwings, Turkish Airlines ont quant à elles maintenu jusqu’à hier quelques arrivées à l’aéroport international Modibo-Keïta-Senou.

Les données des traqueurs de vols en temps réel démontrent l’isolement du Mali : depuis des heures, aucun avion n’a percé son ciel. Une situation qui risque de perdurer. En effet, le boycott de la part de compagnies telles qu’Asky Airlines, Air Côte d’Ivoire, Air Burkina ou encore Air Sénégal a un lourd impact sur le trafic aérien du pays enclavé.

En temps normal, une quinzaine de vols au départ de Bamako sont quotidiennement programmés.

Vue de nuit de Bamako, capitale du Mali.


Vue de nuit de Bamako, capitale du Mali. © Mark Fischer/Flickr/Licence CC

 

Un secteur aérien local défaillant

Le secteur aéronautique malien est connu pour ses multiples déboires. Entre Air Mali, qui a cessé ses activités en 2012, Mali Air Express dépossédé de sa flotte, Mali Air ou encore Mali Airways et Trans Air mort-nés, le pays n’a pas réussi a maintenir en activité ses pavillons nationaux. Les quelques compagnies tenaces toujours dans la course se retrouvent aujourd’hui, plus que jamais, prises au piège.

Parmi elles, la jeune compagnie Sky Mali, fondée en 2020, et la compagnie aérienne de charter SAM Intercontinental.

« Violation » de l’espace aérien

Mercredi 12 janvier, l’Agence pour la sécurité de la navigation aérienne en Afrique et à Madagascar (Asecna) a signalé aux autorités maliennes une « violation de son espace aérien par un avion militaire français ». Il s’agit précisément d’un aéronef A400, immatriculé FRBAN, ayant effectué un aller-retour Abidjan-Gao. Pour rappel, l’armée française a une base militaire à Gao. Selon Paris, le blocus ne concerne pas les opérations et transports militaires.

Les autorités maliennes, elles n’ont pas tardé à accuser le coup en dénonçant dans un communiqué de presse paru le 12 janvier « cette violation de l’espace aérien du Mali auprès des autorités françaises qui ont, au demeurant, décidé de soutenir les sanctions de la Cedeao ». « Ledit aéronef, qui était en violation manifeste de l’espace aérien malien, avait à la fois éteint son transpondeur pour ne pas être identifié et coupé la communication avec les organismes maliens de contrôle aérien », précise ce même document.

 

Communiqué de Presse


Communiqué de Presse © Communiqué de Presse. Source : Gouvernement de transition du Mali

 

Le Mali indique par ailleurs décliner « toute responsabilité relative aux risques auxquels les auteurs de ces pratiques pourraient s’exposer, en cas de nouvelle violation de notre espace aérien ».

Pourtant, outre les restrictions de la Cedeao, la France est liée au Mali par des accords de défense. Un document officiel publié par le ministère nigérien de la Défense stipule par ailleurs que le Niger, membre de la Cedeao, « n’a pas d’objection pour les vols militaires vers le Mali ».

 

 

Communiqué de presse ministère de la défense du Niger


Communiqué de presse ministère de la défense du Niger © Communiqué de presse ministère de la défense du Niger. Source : Ministère de la défense du Niger

 

Selon les déclarations officielles d’un militaire concerné par cette affaire, « toutes les procédures ont été respectées. L’avion a déposé un plan de vol qui a été approuvé par les autorités maliennes. Et comme le veut la procédure suivie à chaque fois, à l’entrée de l’espace aérien malien, on bascule le transpondeur en mode de fonctionnement militaire. Pour nous, il n’y a pas de sujet ». La France engagée au Mali aux côtés de la force de l’ONU (Minusma) y effectue constamment des vols pour ses approvisionnements et opérations.

Le Mali cherche à surmonter les problèmes économiques engendrés par les sanctions

 
 

bamako 

 

Même si le Trésor malien a constitué des réserves, le pays ne tiendra pas longtemps en autarcie financière. © Getty Images/Contributeur

 

Gel des avoirs, interdiction des transactions financières, blocus des frontières sauf pour les produits essentiels et les produits pharmaceutiques, le Mali est sous le coup de sanctions aussi dures qu'inédites. Dans le pays, certains voient avec inquiétude la situation économique se dégrader rapidement, tandis que d'autres réfléchissent à la façon de contourner légalement l'embargo de la Cédéao. 

Depuis lundi 10 janvier, l'État du Mali n'a plus accès à la Banque centrale de l'Uemoa ni à ses propres avoirs qui y sont conservés. Dans le pays, les banques n'ont plus la possibilité de demander des financements à la Banque centrale comme elles le font quotidiennement.  

« Aujourd'hui, les banques ne sont approvisionnées que lorsqu'elles justifient que le décaissement demandé à la BCEAO est destiné à financer les exceptions édictées dans les sanctions de la BCEAO », explique Etienne Fakaba Sissoko, économiste au Centre de recherche, d'analyses politiques, économiques et sociales du Mali, le Crapes.

Même si le Trésor malien a constitué des réserves de guerre, le pays ne tiendra pas longtemps en autarcie financière. « Nous avons la possibilité d'un point de vue des liquidités de tenir un mois. Au-delà de deux, c'est intenable », ajoute-t-il.

► À lire aussi : Mali: l'impact des sanctions économiques de la Cédéao

Des sanctions qui ont un air de déjà-vu

Chez les gros commerçants, ces sanctions ont un air de déjà-vu. Moussa Diarra est le patron du groupe Recoma. Pour lui, « Il y aura un impact, c'est évident. Il ne sera pas minime et il sera continu. Mais, voilà, on va s'adapter. » S'adapter, autrement dit trouver d'autres chemins pour importer et exporter que les cinq frontières fermées avec les voisins de la Cédéao. 

« Déjà en 2012 au coup d'État qui a renversé le président ATT (Amadou Toumani Touré, ndlr), il y a eu des sanctions. Et, je me souviens, les commerçants se sont regroupés... On s'est dit qu'il ne fallait pas que l'approvisionnement du pays soit coupé, il faut que l'on joue notre rôle patriotique ; Et ceux qui déchargeaient à tel port, allaient à tel autre, parfois à mille kilomètres de là... Et on est passé par le port de la Guinée, par celui de la Mauritanie », ajoute Moussa Diarra.

► À lire aussi : Mali: la société civile dénonce les sanctions de la Cédéao

Une adaptation aux sanctions difficile et coûteuse

Les voies guinéennes et mauritaniennes, Etienne Fakaba Sissoko n'y croit pas. 

Par exemple en Guinée, le port n'est pas suffisamment outillé pour recevoir le trafic commercial du Mali. Donc, en cas de redirection de l'économie du Mali vers ce port-là, c'est deux à trois jours avant qu'il n'y ait des débordements (engorgements, ndlr) à ce niveau. Par rapport à l'Algérie, il faudrait passer par le Grand Nord qui échappe au contrôle de l'Etat. Et de l'autre côté, vous avez la Mauritanie avec laquelle nous n'avons même pas de routes fiables.

S'adapter aux sanctions sera difficile, mais surtout coûteux. Et le coût de la vie risque d'exploser, prédisent les économistes et les entrepreneurs.