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Mali: rencontre à Bandiagara pour la sécurisation du pays dogon

Des fermiers dogons en train de travailler. (Image d'illustration)
Des fermiers dogons en train de travailler. (Image d'illustration) DeAgostini/Getty Images

Comment sécuriser les populations de la zone ? Quel avenir pour les accords de paix locaux ? Quelle place pour les groupes d’auto-défense ? Une grande rencontre s’est tenue à Bandiagara, en pays dogon, afin de progresser sur tous ces sujets. Certains engagements ont été pris, même si des divergences importantes continuent de s’exprimer.

Dimanche, les autorités locales, les représentants des populations et ceux de Dan Na Ambassagou, groupe d’autodéfense constitué autour de chasseurs traditionnels dozos, ont débattu de ces sujets à dominante sécuritaire. Le cas des blocages récents de la route nationale 15, principal axe qui traverse le pays dogon, a notamment été au cœur des échanges.

La RN15 est régulièrement attaquée par les groupes jihadistes. Ces derniers temps, elle a surtout été bloquée par les chasseurs de Dan Na Ambassagou, qui s’efforcent de protéger les habitants – et qui en paye souvent le prix du sang –, mais qui sont aussi régulièrement accusés d’exactions contre les civils, notamment de la communauté peule.

En bloquant pendant plusieurs jours cet axe routier, Dan Na Ambassagou entendait dénoncer les accords intercommunautaires signés dans plusieurs cercles du centre du Mali, notamment à Koro et à Bankass. Le président de Dan Na Ambassagou, Mamoudou Goudienkilé, juge désormais « caduques » ces accords locaux « qui nous mettent dans l’esclavage vis-à-vis des terroristes ».

Lui et Youssouf Toloba, chef de la branche armée de Dan Na Ambassagou, ont ainsi plaidé pour un renforcement des moyens militaires dans la zone, avec davantage de bases dans les localités longeant l’axe routier, et pour une « union avec l’État malien » pour combattre les jihadistes.

 

La légitimité de Dan Na Ambassagou questionnée

Officiellement dissoute il y a deux ans, Dan Na Ambassagou ne l’a jamais été dans les faits et les autorités maliennes se sont souvent engagées à désarmer les groupes d’autodéfense tout en recourant, plus ou moins officiellement, à leurs services sur le terrain.

« Ils n’ont ni l’autorité, ni la légitimité pour déclarer ces accords caducs », rétorque un conseiller du ministre de la Réconciliation nationale, qui suit le dossier de près. Et qui juge toutefois « légitime » la demande d’un renforcement des moyens militaires dans la zone.

Outre l’axe routier RN15, de nombreux villages du pays dogon vivent sous le joug de groupes jihadistes appartenant au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), lié à Aqmi. Certains, comme celui de Dinangourou, sont même entièrement sous blocus depuis plusieurs mois.

« Ils se sont engagés à ne plus bloquer la route et c’est une avancée », juge enfin une autorité locale présente à la rencontre, qui poursuit : « Dan Na Ambassagou ne reconnaît pas les accords locaux, mais cela n’engage qu’eux. Ces accords ont permis d’améliorer la circulation des populations et de réduire les attaques. »

Mali : qui sont les piliers et les relais du pouvoir d’Assimi Goïta ?

| Par Jeune Afrique
Mis à jour le 30 août 2021 à 11h50
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Patron désormais incontesté de la transition malienne, le président Assimi Goïta a conservé à ses côtés une garde prétorienne dont il a connu la plupart des membres dans les rangs de l’armée. « Jeune Afrique » présente les hommes du colonel.

Pour garantir sa survie dans un régime de transition, il vaut mieux s’entourer d’hommes en qui on a une confiance – presque – aveugle. Et depuis qu’il a endossé le costume de président de la République, le colonel Assimi Goïta, qui se sait scruté sur la scène internationale, applique ce principe à la lettre.

Secret par nature, il a tout verrouillé autour de lui depuis la crise du 24 mai 2021 qui a plongé le Mali dans son deuxième coup d’État en moins d’un an. Il ne s’entoure désormais que d’une poignée de fidèles, au premier rang desquels les camarades du Comité national pour le salut du peuple (CNSP), qu’il rencontre tous les jours pour « parler de la situation du pays ».

Colonel Sadio Camara

Entre Sadio Camara et Assimi Goïta, le compagnonnage ne date pas d’aujourd’hui puisque les deux hommes ont été au front ensemble. Nommé dès le début de la transition au très stratégique ministère de la Défense, son éviction du second gouvernement de Moctar Ouane avait conduit à un second coup d’État en moins d’un an. Assimi Goïta estimait alors que cette mise à l’écart sans son accord était une « violation de la charte de transition » et du « serment prêté [par Bah N’Daw] le 25 septembre 2020 ».

Colonel Malick N’Diaw

À 42 ans, ce natif de Ségou dirige le Conseil national de transition (CNT), l’organe législatif du Mali depuis décembre 2020. Pièce maîtresse du dispositif de Goïta, il faisait déjà partie du quatuor qui a mené le coup d’État du 18 août 2020. Comme ses compagnons, il est passé par le Prytanée militaire de Kati, dont il deviendra le directeur des années plus tard. Discret et connu pour ses qualités de négociateur, ce colonel n’en est pas à son premier coup d’État. Il avait déjà été l’un des acteurs du putsch de 2012 qui avait renversé Amadou Toumani Touré (ATT) et porté Amadou Haya Sanogo au pouvoir.

Colonel Modibo Koné

Il a quitté le ministère de la Sécurité et de la Protection civile pour diriger la Sécurité de l’État. Au Mali, ce poste est réputé pour être dirigé par les hommes de confiance du président. Issu du Prytanée militaire de Kati et formé à l’École militaire interarmes de Koulikoro (Émia), c’est un homme de terrain, qui a participé à plusieurs opérations de l’armée malienne dont « Maliba », lancée en 2013 et qui visait à reconquérir le nord du territoire.

Colonel Ismaël Wagué   

Il était chef d’état-major adjoint de l’armée de l’air quand il a été nommé ministre de la Réconciliation nationale du gouvernement de transition. Un ministère qu’il a sans nul doute obtenu grâce à la bonne réputation qu’il avait au sein de l’opinion publique lorsqu’il a perpétré le coup d’État du 18 août 2020.

Capitaine Demba N’Daw

Directeur de cabinet avec rang de ministre, il est l’un des plus proches collaborateurs de Goïta. Capitaine de l’armée de terre lui aussi passé par le Prytanée militaire de Kati, il est celui qui gère l’agenda du président de la transition. Lors de la crise du 24 mai, c’était lui qui avait la responsabilité de la ligne téléphonique entre Goïta et les nombreuses personnalités étrangères qui souhaitaient échanger avec le nouvel homme fort du Mali.

Commandant Baba Cissé 

Conseiller spécial de Goïta et chargé de sa communication, il a pris du grade ces derniers mois. Très accessible par rapport à son rang de commandant, il sait se montrer grave quand il le faut. Après le coup d’État du 24 mai, c’est lui qui a pris la parole pour justifier le passage à l’acte de Goïta et de ses hommes. Peu à l’aise devant les caméras, c’est lui que le colonel mandate pour transmettre ses messages à l’antenne.

Abdoulaye Diop

Diop est la surprise du dispositif de Goïta. Diplomate chevronné qui fut un temps ambassadeur du Mali à Washington et qui est passé par l’Union africaine, il s’est positionné dès sa prise de fonctions au ministère des Affaires étrangères comme le VRP du président de la transition. Début juillet, il a multiplié les déplacements – à Accra, Kigali ou Kinshasa – pour « porter le message du président Goïta » auprès des chefs d’État de ces pays. Autrement dit pour redorer l’image d’un Goïta en manque de popularité à l’international.

Robert Dussey

Le chef de la diplomatie togolaise, qui se rend très fréquemment à Bamako, est un pont entre Goïta et le président Faure Essozimna Gnassingbé. Fidèle à une longue tradition de facilitateur, le président togolais, qui entretient de bonnes relations avec Goïta depuis le coup d’État d’août 2020, s’était posé en médiateur lors du bras de fer entre Bah N’Daw et le colonel pour la formation du gouvernement en mai dernier.

En véritable parrain, il est de ceux qui ont pris la défense du pouvoir malien face au trio formé par Alassane Ouattara, Goodluck Jonathan et Nana Akufo-Addo pour éviter des sanctions économiques trop lourdes de la Cedeao contre le Mali.

La vie sans le franc CFA : sommes-nous prêts ?

| Par 
La transition vers l’eco aura un impact tant sur les grands équilibres économiques que sur les transactions du quotidien.

La transition vers l'eco aura un impact tant sur les grands équilibres économiques que sur les transactions du quotidien. © PATRICK GELY/SIPA

 

Banquiers, économistes, gestionnaires de fonds… Les financiers de la zone Uemoa font face à la métamorphose du franc CFA, avec plus ou moins d’appréhension.

Après un nouveau report du lancement de la monnaie unique de la Cedeao qui devait voir le jour en 2020, la date putative de la transition est fixée à 2027 par les quinze chefs d’État et de gouvernement concernés. Est-ce que cette fois sera la bonne ? Le doute est légitime, car le délai pour créer l’eco est très court. Les huit pays membres de l’Uemoa tardent à ratifier l’abandon de l’anachronique franc CFA. Le Nigeria boude cette démarche des pays francophones. On voit peu d’amélioration de la convergence entre les États candidats à l’union monétaire. Le cours de l’eco sera-t-il fixe ou flexible? Sa Banque centrale sera-t-elle vraiment indépendante ?

Les acteurs économiques sont nombreux à se préoccuper du flou qui entoure cette révolution monétaire et l’expriment dans un éventail d’analyses qui va de l’optimisme à l’inquiétude la plus vive. Représentants de ces deux extrêmes :  Jean-Luc Konan, directeur général de Cofina (spécialiste de la mésofinance), et Luc Rigouzzo, cofondateur de la société de capital-investissement Amethis.

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LES TECHNIQUES DE CHANGE NE BOUGERONT PAS

L’Ivoirien Jean-Luc Konan constate cette inquiétude chez ses partenaires qui sont habitués à la sécurité du franc CFA, mais il ne la partage pas. « J’ai travaillé au Ghana et j’ai constaté que le change flexible était parfaitement gérable, rappelle-t-il. Il nous force à anticiper les gains et les risques de nos opérations, à renforcer nos compétences en matière de gestion du risque de change. Nous quittons d’ailleurs le confort de l’arrimage à l’euro à chaque fois que nous faisons des transactions en dehors de la zone notamment avec la Chine ou les États-Unis. Les techniques de change ne bougeront pas. »

Pas de changement majeur donc, mais des précautions à prendre. « Entre le moment de la commande d’un bien à l’étranger et celui de sa livraison, nous déterminerons le prix final vraisemblable avec l’acheteur. Il nous faudra utiliser les mécanismes de couverture traditionnels, les achats et ventes à terme, des options de change ou de swap de devises », explique le financier ivoirien. À ses yeux, le plus important est « que cet élargissement de notre horizon économique et monétaire à quinze pays se fasse en plusieurs étapes selon un processus bien maîtrisé. Les États devront veiller au respect des critères de convergence, en l’occurrence l’inflation, le déficit budgétaire et la dette publique ».

Un risque d’exacerbation des tensions sociales

Cette approche ne fait pas l’unanimité. Nombre de dirigeants pointent plutôt le risque de dépréciations successives qu’un taux de change entièrement flexible ferait courir à la région. « La dévaluation du franc CFA en 1994 a été favorable aux exportateurs agricoles, mais pas aux consommateurs urbains. Or ces derniers sont devenus majoritaires en Afrique et dépendent de produits d’importation », avertit Luc Rigouzzo, qui indique l’éventuel renchérissement en monnaie locale constant des biens importés et la conséquente érosion permanente du pouvoir d’achat des classes urbaines moyennes et pauvres. Une évolution grosse de risques d’exacerbation des tensions sociales.

« Nos pays ont une balance commerciale déficitaire. Cela suppose d’importantes réserves de change pour faire face aux engagements commerciaux extérieurs. Il y a un vrai danger de déclencher une inflation terrible en cas de tension sur ces réserves », complète, depuis Abidjan, Youssouf Carius, fondateur de Pulsar Partners, qui gère un portefeuille d’investissements de 6,5 milliards de F CFA (10 millions d’euros).

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ON NE SAIT TOUJOURS PAS SI LA VALEUR DE L’ECO SERA GARANTIE OU EN FLUCTUATION CONSTANTE

Les effets vont au-delà des grands équilibres macroéconomiques. « Les épargnants sont mal rémunérés par des taux qui ne dépassent souvent pas 2 %. Le passage d’un change fixe, où l’inflation oscille entre 2 % et 3 % à un régime de change flexible où elle atteint généralement entre 8 % et 10 % pourrait gravement pénaliser les plus pauvres », décrypte Georges Vivien Houngbonon, l’économiste et administrateur du think-tank L’Afrique des Idées.

Pour Youssouf Carius, l’absence de débat sur la jugulation des cycles des prix des matières premières d’exportation, socles de bien des pays de la région, est une source majeure de préoccupation. Une autre – qui lui est directement liée – tient à l’absence de visibilité sur le régime de change de la future monnaie et son calendrier de mise en œuvre.

« Depuis 2003, on ne sait toujours pas si la valeur de cette monnaie sera garantie, comme celle du CFA, ou en fluctuation constante comme le naira », regrette Youssouf Carius.

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QUEL SERA LE PANIER DE MONNAIES AUQUEL CETTE MONNAIE S’ADOSSERA SI ELLE EST FLEXIBLE ?

« Un producteur malien de mangues non transformées destinées au marché de Rungis, en France, peut vivre quelque chose de violent avec un taux de change flexible, car il maîtrise moins son prix de vente, et si l’eco chutait, il n’aurait plus une recette “garantie” sur la durée. Je suis plutôt partant pour adosser l’eco à un panier de monnaies qui adoucirait les fluctuations monétaires », complète Jean-Marc Savi de Tové, associé d’Adiwale Partners, gérant d’un fonds de 50 millions d’euros visant les PME en zone Uemoa.

Quelles modalités pratiques ?

Au-delà du régime basique de change, les modalités pratiques du futur système sont tout aussi importantes alertent les investisseurs de la région. « Prendre son indépendance monétaire et créer un espace monétaire regroupant francophones et anglophones, c’est très bien. Mais, concrètement, quel sera le panier de monnaies auquel cette monnaie s’adossera si elle est flexible ? Quelles institutions mettre en place pour la défendre ? Comment concilier les intérêts divergents des pays exportateurs et des pays importateurs de pétrole, ou à l’intérieur d’un même pays entre les importateurs, partisans d’une monnaie forte, et les exportateurs qui la souhaitent faible ? », presse Paul Derreumaux, président d’honneur de Bank of Africa et économiste.

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IL NOUS FAUT TROUVER UN ÉQUILIBRE ENTRE « NOTRE » MONNAIE À TOUT PRIX ET LA RÉALITÉ ÉCONOMIQUE

« Avec un eco en régime de change flexible, les pays de la zone CFA connaitraient une dévaluation monétaire par rapport aux cours actuels du franc CFA, ce qui augmenterait la valeur des importations et aggraverait leur déficit commercial au moins pour un temps. Les importateurs en pâtiront et risqueraient de fuir massivement l’eco en attendant l’installation définitive de la nouvelle monnaie. Il faudra leur fournir des garanties pour maîtriser ces risques », décrypte Georges Vivien Houngbonon.

Jean-Marc Savi de Tové, pour sa part, souhaite que « la BCEAO éduque plus les populations » et que « les gouvernants disent comment les pays de la Cedeao vont faire converger leurs économies ainsi que les mesures d’accompagnement prévues pour les pays les moins préparés­ ».

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PRÉTENDRE CHANGER DE MONNAIE EN DISANT « TOUT VA BIEN SE PASSER » EST TROP SIMPLISTE

« Il nous faut trouver un équilibre entre “notre” monnaie à tout prix et la réalité économique, estime-t-il. Ce qui doit primer, c’est que nos jeunes aient du travail et nos populations, de quoi manger.» Un avis proche de celui de Paul Derreumaux qui insiste : « Prétendre changer de monnaie en disant “tout va bien se passer” est trop simpliste. »

Le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, et son homologue béninois, Romuald Wadagni, à Abidjan, le 21 décembre 2019.
Le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, et son homologue béninois, Romuald Wadagni, à Abidjan, le 21 décembre 2019. © Ludovic MARIN/AFP

« Une monnaie commune avec le Nigeria, qui pèse autant que les quatorze autres membres de la Cedeao ne peut qu’être totalement contrôlée par lui. La monnaie de la Cedeao sera la monnaie du Nigeria. Or la politique de change de ce dernier est gouvernée par le pétrole, ce qui n’est pas le cas des autres. La convergence des intérêts sera difficile à trouver. En revanche, si le Ghana, la Guinée et l’Uemoa créaient une monnaie commune, fixe ou pas, et totalement indépendante de la France, si c’était leur choix, cela aurait du sens, car leurs économies sont plus convergentes et leurs tailles plus équilibrées », plaide Jean-Michel Severino, gérant du fonds éthique Investisseurs et Partenaires.

Anticiper la nouvelle donne monétaire

En attendant, les financiers de la zone Uemoa doivent intégrer dans leur modèle – avec plus ou moins d’enthousiasme et d’appréhension – la nouvelle donne monétaire, aussi incertaine soit-elle. Youssouf Carius  attend encore des clarifications des autorités. « Tant que je ne verrai pas le système se réformer, je ne réformerai pas mes activités et mes partenaires ne se préparent pas plus à l’eco. »

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NOUS NOUS ORIENTERONS VERS LES SECTEURS LES PLUS RÉSILIENTS

Pour autant, l’investisseur ivoirien ne cache pas son exaspération : « La migration monétaire ne devrait pas être politique, mais économique. Quand on est dans le flou, on anticipe le pire et on se souvient que certains de nos collègues ghanéens ont perdu 40 % de leurs investissements en raison des fluctuations monétaires provoquées par les risques pétroliers ».

D’autres adoptent une attitude plus proactive. Ainsi, Jean-Marc Savi de Tové se prépare, lui, activement à l’arrivée du risque de change dans ses activités. « Nous n’utiliserons pas de produits de couverture du risque de change, car ils sont trop chers, déclare-t-il. Nous nous orienterons vers les secteurs les plus résilients. Nous serons plus sélectifs encore sur nos investissements pour pallier la baisse de visibilité », explique l’investisseur togolais.

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AUCUNE PRÉPARATION MATÉRIELLE DE L’ECO NE PARAÎT ENCLENCHÉE

Du côté d’Amethis Finance, la priorité est d’investir dans des économies diversifiées dont les monnaies sont relativement stables, mais moins dans les pays pétroliers. « Oui à l’eco ! Mais s’il n’est pas adossé à un panier d’autres grandes monnaies comme le dirham marocain, si sa flexibilité est totale. Cela accroitrait la volatilité et les risques pour les populations et réduirait l’attractivité de l’Afrique de l’Ouest pour les investisseurs », prévient-il.

Incertitudes, retards et incohérences

Jean-Michel Severino n’est pas moins critique à l’égard d’une situation qui cumule incertitudes, retards et incohérences. « Nous sommes perplexes face au futur monétaire, ce qui n’est pas propice aux décisions d’investissement, souligne-t-il. Aucune préparation matérielle de l’eco ne paraît enclenchée, et la situation est confuse entre ce qui se passe au niveau de l’Uemoa et de la Cedeao. »

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LES INVESTISSEMENTS NE SONT PAS AUTOMATIQUEMENT PLUS RENTABLES ET DONC NOMBREUX AVEC UNE MONNAIE FLEXIBLE

Cela pourrait conduire les investisseurs en devises à privilégier les investissements dans les secteurs d’exportation ou dans ceux qui peuvent se substituer aux importations, ce qui serait négatif pour le marché intérieur.

« Les investissements ne sont pas automatiquement plus rentables et donc nombreux avec une monnaie flexible », affirme Jean-Michel Severino. « Un exemple récent pour nous est une sortie d’une banque ougandaise spécialisée dans la microfinance, dont la rentabilité, malgré sa performance économique, été érodée par les dépréciations du shilling », ajoute l’ancien patron de l’Agence française de développement.

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AVANT LA MISE EN PLACE DE L’ECO, LES ÉTATS DEVRONT AJUSTER LEUR FISCALITÉ

« Si la monnaie commune se dévalue, cela attirera les investissements étrangers. À condition que la Banque centrale leur garantisse transferts de capitaux et convertibilité. Un arbitrage devra être trouvé entre le contrôle des changes pour préserver la stabilité monétaire et la garantie aux investisseurs de pouvoir rapatrier leurs fonds si nécessaire », précise Georges Vivien Houngbonon.

Nécessaire approfondissement de la réflexion

Outre l’impact sur la rentabilité des investissements, l’évolution du régime monétaire aura également des conséquences pour les équilibres budgétaires des pays concernés.

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MIEUX S’INSÉRER DANS LES CHAÎNES DE VALEUR MONDIALES DEMANDERA DU TEMPS

« Si la nouvelle monnaie se déprécie, si le déficit de la balance courante s’aggrave, s’il n’y a pas assez d’investissements étrangers, certains États auront du mal à faire face à la charge de leur dette, notamment ceux qui ont une base fiscale étroite. Avant la mise en place de l’eco, les États devront ajuster leur fiscalité, faciliter la création d’industries pour améliorer leur capacité exportatrice et mieux s’insérer dans les chaînes de valeur mondiales afin de dégager des capacités financières supplémentaires », avertit Georges Vivien Houngbonon. De fait, l’économiste béninois ne serait pas surpris si le calendrier de naissance de l’eco était modifié, tant sa mise en place nécessite d’approfondir une réflexion sur ces sujets essentiels.

« Allô, les autorités ? », serait-on tenté de dire à l’issue de ce tour d’horizon. Si elles souhaitent réussir leur ambitieux objectif, il leur faut choisir, et vite, les institutions, la transparence, la prudence, la modestie et les réflexes communautaires qui donneront à leur future monnaie commune, l’eco, le seul socle qui lui vaudra longue vie : la confiance.

 

Burkina : la ruée vers l’or des jihadistes

| Par - à Ouagadougou
Dans une mine d’or de la région d’Ouahigouya, dans le nord du Burkina.
Dans une mine d’or de la région d’Ouahigouya, dans le nord du Burkina. © © Jacques Pion/Hans Lucas via AFP

 

Depuis cinq ans, pour se financer, les groupes terroristes font main basse sur les sites d’orpaillage dans des zones où l’État burkinabè est quasi absent. Enquête.

Plus de deux mois après l‘attaque qui, dans la nuit du 4 au 5 juin, a coûté la vie à 132 personnes, Solhan se remet lentement du traumatisme. Cette localité de 10 000 habitants (dont 7 000 orpailleurs selon les autorités locales), située à une quinzaine de kilomètres de Sebba, le chef-lieu de la province du Yagha, dans le nord-est du Burkina, est devenue malgré elle le symbole de la contrebande de l’or à laquelle se livrent deux groupes rivaux : l’État islamique et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, affilié à al-Qaïda).

Nombre d’experts établissent une corrélation entre l’insécurité et le boom aurifère du pays, qui suscite des convoitises grandissantes. Dans le Nord, l’Est, l’Ouest et le Sud-Ouest, l’insécurité rime avec prolifération de l’exploitation de l’or, contrebande et trafics en tout genre. « L’orpaillage est l’un des secteurs de l’économie par lesquels ces organisations se financent », confirme Rinaldo Depagne, directeur Afrique de l’Ouest à l’ONG International Crisis Group (ICG).

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LE ORPAILLEURS CONSIDÈRENT PARFOIS LA PRÉSENCE DES JIHADISTES COMME UNE AUBAINE

« Il n’existe pas de cas avéré d’exploitation artisanale d’un site aurifère par des groupes terroristes, relativise l’économiste Barnabé Kambou, spécialiste en gestion des politiques de développement et coordonnateur de l’Observatoire économique et social, une émanation du Conseil économique et social burkinabè.  Il est en revanche de notoriété publique que, dans les zones sous leur contrôle, ces groupes demandent la zakat [dans l’islam, aumône légale] aux orpailleurs, qu’ils protègent en contrepartie ». Les orpailleurs considèrent donc parfois la présence des jihadistes comme une aubaine, et non comme une menace.

Manipulation d’explosifs

« C’est surtout dans l’est du Burkina que les groupes terroristes s’adonnent à l’exploitation illégale de l’or », assure une source au ministère des Mines. Comme le soulignait déjà en novembre 2019 l’ICG, dans un rapport intitulé « Reprendre en main la ruée vers l’or au Sahel central », les prises d’otage se raréfient dans le Sahel, et avec elles les rançons, qui constituaient une source importante de revenus pour les mouvements jihadistes. L’or est donc pour eux un nouveau moyen de se financer et, aussi, de recruter.

Le rapport d’ICG indiquait par ailleurs que les sites aurifères servaient de lieu de formation, notamment en manipulation d’explosifs – technique utilisée pour l’extraction de l’or. Plusieurs membres de la katiba Khalid Ibn Walid, branche sud d’Ansar Eddine, auraient reconnu avoir reçu ce type de formation dans l’une des nombreuses mines artisanales du nord de la Côte d’Ivoire, près de la frontière malienne.

Les filières aurifères constituent ainsi une voie d’approvisionnement pour la fabrication d’engins explosifs improvisés (IED), en particulier dans le centre du Mali et dans certaines régions du Burkina, où le nitrate d’ammonium, commercialisé par des entreprises sahéliennes, est le principal composant de ces IED.

Transit par le Mali, le Ghana ou le Togo

Le rapport très documenté d’ICG soulignait justement que le « boom du secteur aurifère artisanal mena[çait] les États du Sahel central ». Outre « les enjeux financiers associés à l’exploitation aurifère artisanale, devenus considérables ces dernières années », les auteurs alertaient sur « la formation de réseaux commerciaux locaux, régionaux et internationaux informels » pouvant « contribuer au financement de groupes armés et/ou du terrorisme et à une augmentation du blanchiment d’argent dans la région ».

« Les filières de la contrebande transitent par le Mali, le Ghana ou le Togo, précise notre source au ministère burkinabè des Mines. Les contrevenants camouflent leur butin dans des véhicules ou sur des passagers, le temps que ceux-ci traversent la frontière. Ces quantités d’or alimentent des raffineries illégalement implantées au Mali et au Ghana voisins. Entre 20 et 30 tonnes sortent ainsi frauduleusement du Burkina. »

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AU BURKINA, AU MALI ET AU NIGER, PLUS DE 2 MILLIONS D’ACTEURS SERAIENT IMPLIQUÉS DANS L’ORPAILLAGE ARTISANAL

En 2020, l’Observatoire économique et social, à Ouagadougou, a chiffré le phénomène. Dans une étude portant sur les mécanismes de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme, il a établi que, entre 2016 et 2019, l’exploitation illégale de l’or s’élevait à 70 milliards de F CFA (environ 107 millions d’euros) pour le seul Burkina.

La production artisanale représenterait aujourd’hui près de 50% des volumes produits industriellement. D’après ICG, elle atteindrait chaque année 20 à 50 tonnes au Mali, 10 à 30 tonnes au Burkina, et 10 à 15 tonnes au Niger. Soit une valeur monétaire globale allant de 1,9 à 4,5 milliards de dollars par an, si l’on se réfère au cours mondial de l’or.

L’essentiel de cette production artisanale et/ou illégale est exporté à Dubaï, qui déclare 1,9 milliard de dollars d’importations en provenance de ces trois pays, auxquels s’ajoute le Togo. Toujours dans ces trois pays, plus de 2 millions d’acteurs seraient directement impliqués dans l’orpaillage artisanal : 1 million au Burkina, 700 000 au Mali, et 300 000 au Niger, selon ICG.

« En 2016-2017, dans le Soum [Burkina], en particulier dans la région de Kéréboulé, les combattants d’Ansarul al-Islam [le groupe du défunt prédicateur radical Malam Dicko] s’étaient violemment opposés aux groupes d’autodéfense koglwéogo pour le contrôle des sites d’orpaillage. Il en a été de même dans certaines localités de l’Est et, en juin dernier, lors de l’attaque de Solhan », rappelle Kambou.

Omerta et décapitations

Selon nos informations, cette attaque sanglante, qui a ciblé le QG des Volontaires pour la défense de la patrie, chargés de la protection du site, aurait été provoquée par l’arrestation de deux orpailleurs soupçonnés d’appartenir à des groupes terroristes, en particulier au GSIM. Comme de nombreux analystes, le français Tristan Guéret, du cabinet Risk Advisory, pense qu’il s’est agi-là d’un acte de représailles des terroristes, visant à imposer leur autorité et « à forcer la levée de taxes parallèles ». Justement, les autorités locales avaient échoué à imposer le paiement d’une taxe annuelle de 10 000 F CFA aux quelque 7 000 orpailleurs (majoritairement burkinabè, mais aussi sénégalais, guinéens ou nigériens) qui tentaient d’y faire fortune.


Policiers se préparant à encadrer une manifestation de l’opposition, qui proteste contre la détérioration de la situation sécuritaire,
à Ouagadougou, le 3 juillet 2021. © Olympia de Maismont/AFP

En imposant un blocus dans les zones qu’ils contrôlent et en décapitant en public des informateurs supposés des forces de défense et de sécurité, les mouvements terroristes créent un climat de terreur pour renforcer leur emprise. Dans ce contexte, l’omerta règne, y compris sur leurs circuits de financement. À Ouagadougou, des vendeurs de volailles qui s’approvisionnent dans l’Est, nous ont confié que ces hommes armés se contentent parfois de prélèvements en nature tout en leur interdisant l’acheminement des céréales vers la capitale. L’État islamique a érigé ce mode de financement en véritable système.

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DROITS DE PASSAGE ET DE PÂTURAGE, TRAFIC DE CIGARETTES, DE BOIS PRÉCIEUX ET D’ESPÈCES PROTÉGÉES…

L’exploitation illégale de l’or n’est pas la seule source de revenus des terroristes. S’y ajoutent la perception de la zakat, des droits de passage ou de pâturage, le trafic de bois précieux, d’ivoire et d’espèces protégées, ou la collecte de vivres dans les zones abandonnées par les forces de défense et de sécurité.

« Les mouvements terroristes installent une économie grise. Dans le Sud-Ouest par exemple, ils se greffent au trafic transfrontalier de cigarettes et des produits de consommation courante, poursuit une source sécuritaire burkinabè. Les produits dérivés de ces trafics et des pillages (vol de bétail et de carburant, vivres) sont revendus localement via des intermédiaires. Ce sont des circuits organisés qu’il reste difficile de percer ».

« Il y a aussi les transferts de fonds venus de l’étranger, qui proviennent de certaines fondations sises dans des pays du Golfe, la microfinance, et les versements effectués par des sympathisants et des familles sous emprise par le biais de systèmes informels », ajoute Barnabé Kambou.

Peut-on dès lors considérer que l’exploitation illégale de l’or répond à la stratégie d’expansion géographique des groupes armés, au Burkina ou au Mali ? « Cela a été démontré, acquiesce notre source sécuritaire burkinabè. Ces groupes étendent leurs tentacules, notamment dans le nord, l’est et le sud-ouest du Burkina et, au-delà, dans le nord de la Côte d’Ivoire, pour contrôler l’exploitation des ressources naturelles ».

Selon une estimation faite par JA, le vol d’un cheptel de cent bœufs rapporterait plus de 30 millions de F CFA aux ravisseurs. En attendant, l’État, qui manque d’instruments de lutte, peine à démêler les ramifications financières de l’hydre terroriste et à assécher ses réseaux. Le couple insécurité-délinquance financière a encore de beaux jours devant lui.

[Mali, un an de crise] Bah N’Daw et Assimi Goïta : comment la transition a basculé

Mis à jour le 20 août 2021 à 10h33
Assimi Goïta et Bah N’Daw lors de la cérémonie de prestation de serment, le 25 septembre 2020, à Bamako.

Assimi Goïta et Bah N'Daw lors de la cérémonie de prestation de serment, le 25 septembre 2020, à Bamako. © Amadou Keita/REUTERS

 

[5/5] Le vice-président Assimi Goïta a démis de leurs fonctions le président Bah N’Daw et le Premier ministre Moctar Ouane, le 24 mai. Jeune Afrique raconte les coulisses de ce nouvel épisode décisif de la transition malienne.

Deux coups d’État en moins d’un an. Le Mali, déjà plongé dans une situation sécuritaire et économique difficile, tente aujourd’hui de se relever d’une énième crise provoquée par l’irruption de l’armée sur la scène politique. De la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta, le 18 août 2020, à celle de Bah N’Daw, en mai dernier, nous vous proposons cette semaine de revivre les moments marquants de la prise de pouvoir par le colonel Assimi Goïta. Aujourd’hui, le récit, en coulisses, du deuxième coup d’État mené par l’armée.

Depuis la reconduction de Moctar Ouane au poste de Premier ministre par Bah N’Daw, le 14 mai, des rumeurs persistantes n’avaient pas tardé à circuler. Elles faisaient état de bisbilles entre l’ex-junte malienne (Conseil national pour le salut du peuple, CNSP, dissoute en janvier 2021) et le président Bah N’Daw au sujet du maintien de Ouane à la tête du gouvernement, lequel devait s’ouvrir aux regroupements politiques.

Tout s’est finalement accéléré le dimanche 23 mai, aux alentours de 17 heures, lorsque le vice-président de la transition, le colonel Assimi Goïta, accompagné de quelques proches, s’est invité au palais de Koulouba. Furieux d’avoir été écarté de la formation du nouveau gouvernement, qui était alors en cours, Goïta entendait protester contre la mise à l’écart dans la future équipe de deux membres influents de l’ex-CNSP, les colonels Modibo Koné et Sadio Camara.

Estimant avoir un droit de regard sur la formation du gouvernement et, surtout, sur les nominations à la Défense et à la Sécurité (comme le lui concède la charte de la transition), le vice-président a demandé à Bah N’Daw de revenir sur leur éviction. Selon nos informations, Goïta a alors menacé son supérieur officiel de sanctions « irréversibles » si ce dernier venait à ne pas suivre son conseil. L’heure en était alors encore aux négociations, même si celles-ci s’annonçaient musclées.

La « stupéfaction » de Goïta

Le cas de Sadio Camara, qui occupait le poste de ministre de la Défense, a en effet fait débat jusque tard dans la journée du dimanche 23 mai. « Ce remaniement a été une bataille d’hégémonie entre le président de la transition, qui voulait s’émanciper, et le camp militaire, qui souhaitait garder ses hommes et provoquer un changement de Premier ministre », explique à Jeune Afrique une source proche de Moctar Ouane. Mais le bras-de-fer a tourné à l’affrontement.

Selon nos sources, le président Bah N’Daw a ainsi choisi de faire fi des menaces et a refusé de se plier aux demandes d’Assimi Goïta. Lundi 24 mai aux alentours de 16 heures et sur les ondes de l’ORTM, le Dr Kalilou Doumbia, secrétaire général de la présidence, dévoilait ainsi le visage du deuxième gouvernement de la transition, au sein duquel les colonels Modibo Koné et Sadio Camara ont bel et bien été remplacés par des généraux.

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MOCTAR OUANE EST ARRÊTÉ PAR DES MILITAIRES DE LA GARDE NATIONALE, DIRIGÉE PAR SADIO CAMARA ET MODIBO KONÉ

Chez Assimi Goïta, la stupeur est totale. « C’est avec stupéfaction que le vice-président Goïta a découvert à la télévision la liste finale du gouvernement », confie un proche du Comité national de transition. Le colonel ne peut perdre la face : il décide d’agir. Quelques minutes plus tard, Moctar Ouane voit alors débarquer à son domicile des militaires de la garde nationale, un corps dirigé par Sadio Camara et Modibo Koné.

Il est arrêté sur le champ et conduit au palais présidentiel de Koulouba. Bah N’Daw est alors à son tour arrêté avec son conseiller spécial, le Dr Kalilou Doumbia. Aussitôt, le cortège du président et de son Premier ministre interpellés file vers le camp militaire de Kati avec à son bord le couple exécutif, le conseiller spécial de la présidence, ainsi que le nouveau ministre de la Défense (nommé quelques heures plus tôt), le général Souleymane Doucouré.

Les « menaces » de l’ex-junte

À l’arrivée au camp de Kati, les téléphones portables des personnalités arrêtées leur sont retirés et les quatre hommes sont privés de tout moyen de communication. « Ils ont passé la nuit sous le coup de menaces de la part des cadres de l’ex-junte », précise une source diplomatique. Une nouvelle fois, Assimi Goïta met la pression sur Bah N’Daw : il exige la démission immédiate de Moctar Ouane et la réintégration au gouvernement des colonels Camara et Koné. Le président de la transition reste inflexible.

Selon nos sources, les ex-putschistes ont alors en réalité déjà pris leur décision. Dans une autre salle du camp de Kati, d’autres tractations sont déjà en cours entre les militaires et les responsables du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP). Parmi eux, le président du comité exécutif du Mouvement, Choguel Maïga, et Mountaga Tall, président du Congrès national d’initiative démocratique (CNID).

Lors d’une entrevue qui s’est terminée aux alentours de 4 heures du matin mardi 25 mai, des cadres de l’ex-junte leur proposent de désigner au sein du M5 le futur Premier ministre. Maïga et Tall acceptent, mais, incapables de se mettre d’accord sur un nom, demandent un délai pour se décider. Entre temps, Bah N’Daw et Moctar Ouane sont officiellement placés « hors de leurs prérogatives ». Le nom du candidat à la primature, qui devra être validé par Goïta, devait être donné dans les prochaines heures, mais le M5-RFP est à l’heure actuelle très divisé.

« Un président mis aux arrêts ne revient plus aux manettes »

Quelle sera l’attitude de la communauté internationale ? Une délégation de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a atterri ce 25 mai aux alentours de 15 heures à Bamako. Celle-ci, qui a d’ores et déjà réaffirmé son opposition à « toute ingérence militaire », est conduite par le Nigérian Goodluck Jonathan, médiateur attitré de l’organisation, Jean-Claude Brou, le président de la Commission, le général Francis Béhanzin, commissaire aux Affaires politiques, paix et sécurité, et Shirley Ayorkor Botchway, la ministre des Affaires étrangères du Ghana.

Jonathan a prévu de s’entretenir avec chacun des acteurs de la transition, dont – avec l’accord d’Assimi Goïta – Bah N’Daw et son Premier ministre. Mais, selon nos sources au sein du CNT, le sort du Premier ministre Moctar Ouane est d’ores et déjà scellé. « Le Premier ministre proposé par le M5 va être nommé par le vice-président Goïta (…) puis nous mettrons en place un gouvernement d’union nationale », affirme un cadre du CNT. Quant à Bah N’Daw, son cas n’est guère plus reluisant. « Un président mis aux arrêts ne revient plus aux manettes », confie Issa Kaou Djim, le quatrième vice-président du Comité national de transition et soutien indéfectible du colonel Goïta.