Vu au Sud - Vu du Sud

Sénégal: inondations à Dakar et dans plusieurs autres localités

Inondations à Dakar, au Sénégal, dans le quartier de Rufisque, le 16 août 2021.

Inondations à Dakar, au Sénégal, dans le quartier de Rufisq

Au Sénégal, les pluies des derniers jours ont déjà causé des dégâts dans plusieurs quartiers de Dakar ainsi que dans plusieurs localités du pays. Ces inondations se répètent chaque année au moment de l'hivernage, au plus grand désespoir des populations. RFI s’est rendue dans quartier de Rufisque, particulièrement touché. 

Avec notre correspondante à Dakar, Théa Ollivier

Des flaques et des mares d'eau encombrent les rues ensablées de Rufisque où les voitures et charrettes ont du mal à passer.

L’eau monte jusqu’aux chevilles dans la cour centrale de la maison de Pape Maguette Diop dans une chambre, les meubles ont été surélevés avec des parpaings pour ne pas abîmer le bois. Le lit, les pieds dans l'eau... difficile de dormir, sans compter l'impossibilité d'utiliser les sanitaires.

Omar Diop, habitant du quartier, depuis 2004, demande de l'aide en urgence : « On n'a pas de canalisations, on est rempli d'eau. Chaque année, c'est comme ça ! La solution, c'est de trouver une pompe pour faire sortir l'eau de nos maisons. Ça coute 5 000 Francs CFA pour faire le pompage. Si j'avais les moyens, j'aurais acheté une ou deux pompes, mais je ne parviens même pas à trouver quelqu'un pour nous aider. »

Demande de canalisations d'urgence

Un peu plus loin, même situation pour Irma Sall. Sa fille vide l'eau des différentes pièces avec de grands sceaux qu'elle jette dans la rue. 

Des tuyaux doivent être bientôt installés pour évacuer les eaux de ruissellement. Une situation qui n'est pas suffisante selon le chef de quartier, Clément Michel Ntab, qui demande une intervention de l'État pour installer de réelles canalisations : « Nous, ce que l'on veut, c'est que le problème soit réglé définitivement. On veut que l'État nous aide parce que ce n'est pas à la mairie de régler ça, c'est à l'État. Quitte à ce que les maisons cotisent et que le reste soit subventionné. »

En septembre dernier, 30 milliards de francs CFA avaient été annoncés par Macky Sall pour financer la gestion des inondations. Pourtant, elles se sont répétées dans les quartiers de Mbao, Keur Massar, Parcelles Assainies de Dakar ou encore dans les villes de Touba et de Mbacké.

Des pluies sont encore annoncées pour toute la semaine à venir. 

Issoufou-Bazoum : jusqu’ici, tout va bien, par François Soudan

|
 
 

Par  François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

« Check » entre le nouveau président Mohamed Bazoum (g.) et son prédécesseur, Mahamadou Issoufou, lors de la cérémonie d’investiture, le 2 avril 2021, au Centre international de conférences de Niamey.
« Check » entre le nouveau président Mohamed Bazoum (g.) et son prédécesseur, Mahamadou Issoufou,
lors de la cérémonie d’investiture, le 2 avril 2021, au Centre international de conférences de Niamey. © BOUREIMA HAMA / AFP

Respectant la Constitution, Mahamadou Issoufou a passé la main et celui qu’il avait désigné comme son dauphin, Mohamed Bazoum, a été élu à la tête du Niger. Six mois plus tard, les relations entre les deux hommes semblent toujours au beau fixe.

Adouber un dauphin alors qu’on est encore assis sur le trône, puis lui laisser la place pour faire valoir son droit au repos : ce scénario apaisé plusieurs fois rejoué sur le continent (et ailleurs) se termine mal, dans la plupart des cas. De l’affrontement entre Ahidjo et Biya au Cameroun, qui déboucha sur une sanglante tentative de putsch, au bras de fer à la mauritanienne entre Aziz et Ghazouani, avec incarcération du premier par le second, en passant par le duel à distance entre l’Angolais dos Santos et son successeur Lourenço, les passages de témoins des présidents à leurs fidèles bras droits ont une fâcheuse tendance à tourner rapidement au vinaigre.

La faute à qui ? Aux deux en général : au sortant, qui n’avait pas mesuré ce qu’en termes d’influence, d’ego et de prestige signifiait la perte du pouvoir – et qui ne renonce pas à en tirer les ficelles – ; à l’impétrant qui, en fonction de la logique du « lui c’était lui, moi c’est moi », s’emploie vite à sortir de l’ombre de celui qui l’a fait roi, quitte à fonder sa légitimité sur un parricide symbolique.

Risques et avantages

Le Niger, où Mohamed Bazoum a succédé il y a un peu plus de cent jours à Mahamadou Issoufou, sera-t-il l’exception qui justifie la règle ? On a envie d’y croire et force est de reconnaître que jusqu’ici tout va bien. Les deux hommes sont des camarades de plus de trente ans. Et Issoufou a mûri, préparé et assumé son choix, dont il a pesé les risques et les avantages, dès les premiers jours de son second mandat, en 2016, qu’il savait être le dernier de par la Constitution. Surtout, l’ancien chef de l’État a anticipé, à 69 ans, une retraite active, afin de ne pas se retrouver dans une situation d’oisiveté, mère de toutes les amertumes. Pour sa troisième vie, le récipiendaire du prix Mo Ibrahim de la gouvernance, qui s’est vu honoré d’une statue à son effigie au siège de la Zlecaf à Accra, a lancé une fondation axée sur la prévention des conflits, la promotion de la démocratie et du développement durable.

https://www.jeuneafrique.com/wp-content/themes/ja-3.0.x/assets/img/mondial2018/quote-article.png") left top no-repeat;">

LE NOUVEAU CHEF DE L’ÉTAT VEILLE AVEC DÉLICATESSE À NE PAS FROISSER SON PRÉDÉCESSEUR

Au Cameroun, en Angola, en Mauritanie, mais aussi en Afrique du Sud, au Zimbabwe et ailleurs, c’est le parti au pouvoir qui a servi de prétexte et d’enjeu aux querelles de succession, le président sortant s’efforçant d’en conserver le contrôle au détriment de son héritier. Conscient du danger, Mahamadou Issoufou a laissé entre les mains de son successeur un PNDS uni, en ordre de marche et dans le fonctionnement duquel il n’intervient (presque) plus.

Réservoir de sagesse

Pas de faux pas apparent non plus du côté de Mohamed Bazoum. Le nouveau chef de l’État veille avec délicatesse à ne pas froisser son prédécesseur. Il sait que le choix porté sur sa personne par Issoufou était un pari audacieux et qu’il doit à son soutien une bonne partie des quelque 56 % de voix recueillies sur son nom en février dernier. Aussi avance-t-il avec précaution, y compris dans le traitement des affaires de détournements de fonds survenues entre 2016 et 2020, qu’on ne saurait certes attribuer à l’ancien président ou à sa famille, mais pour lesquels l’opinion exige la tête des coupables, fussent-ils proches du régime. Même prudence en politique extérieure, où Bazoum met ses premiers pas dans ceux de son prédécesseur, dont il partage les amitiés et (tout au moins pour l’instant) les inimitiés.

Jusqu’ici tout va bien, donc. Mais pour que cette phrase ne soit pas, comme dans le film, la dernière que l’on prononce avant le crash, il conviendra que ces deux hommes d’État qui se connaissent sur le bout des doigts sachent que les histoires de succession ne sont jamais des contes de fées – une lucidité nécessaire si l’on veut éviter qu’elles ne dégénèrent. Pour le reste, tout dépend de la capacité du réservoir de sagesse dont l’un et l’autre disposent. Apparemment, elle n’est pas négligeable.

Les dernières heures d’IBK : récit exclusif de la chute du président malien

| Par 
Mis à jour le 16 août 2021 à 13h46
Des militaires fêtés par les Bamakois, le 19 août 2020.

Crise au Mali (1)

Depuis des semaines, des manifestants réclamaient sa démission, mais c’est une junte militaire qui l’a finalement obtenue : le président Ibrahim Boubacar Keïta a annoncé, au soir du 18 août, qu’il quittait le pouvoir. Récit exclusif de cette journée où tout a basculé.

Deux coups d’État en moins d’un an. Le Mali, déjà plongé dans une situation sécuritaire et économique difficile, tente aujourd’hui de se relever d’une énième crise provoquée par l’irruption de l’armée sur la scène politique. De la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta, le 18 août 2020, à celle de Bah N’Daw, en mai dernier, nous vous proposons cette semaine de revivre les moments marquants de la prise de pouvoir par le colonel Assimi Goïta. Aujourd’hui, le récit exclusif des derniers jours d’IBK au pouvoir.

Longtemps, le quartier populaire de Sébénikoro, où le père d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), alors fondé de pouvoir à la banque du Mali, acquit en 1960 un terrain pour y bâtir sa résidence, a joui d’une double et contradictoire réputation. Celle de favoriser la fertilité des femmes et celle de porter malheur à la fortune de ses habitants.

En 2007, lorsque IBK fut battu pour la seconde fois à l’élection présidentielle par Amadou Toumani Touré, des proches lui conseillèrent de déménager de la villa qu’il avait héritée de son père : « Tant que tu résideras ici, tu échoueras. » C’était mal connaître celui qui s’est défini un jour comme « un Mandingue un peu lourd », ancien sorbonnard, plus porté sur la lecture de Descartes que sur celle des cauris et têtu comme un chameau. IBK s’est accroché à la parcelle paternelle et il a fini, en 2013, par être élu. Depuis, Sébénikoro s’est modernisé. La concession familiale abrite désormais, outre la villa du couple présidentiel, celles de ses fils Karim et Bouba, avec piscine et terrain de jeux pour les petits-enfants.

Vaste et hétéroclite mouvement de contestation

Ibrahim Boubacar Keïta, 75 ans, a-t-il cru trop tôt s’être débarrassé du mauvais sort ? En cette soirée du 17 août, c’est un homme épuisé par deux mois et demi de crise politique aiguë qui regagne sa chambre à coucher en compagnie de son épouse, Aminata. Ce qu’il a trop longtemps pris pour une simple contestation postélectorale issue des législatives d’avril s’est transformé en un vaste et hétéroclite mouvement de rébellion urbaine dirigé contre sa personne. « Le vieil homme tirera sa révérence en 2023 après avoir, si Dieu le veut, conduit sa patrie sur les chemins de la paix et de la prospérité », nous confiait-il il y a un an.

Mais voici que la rue et une poignée de politiciens qui, pour certains, furent ses propres ministres, exigent son départ, hic et nunc (« ici et maintenant »), comme dirait le latiniste traducteur de Lucrèce qu’il est à ses heures perdues. Alors il se raidit devant l’outrage, avant de multiplier les concessions sous la pression de ses pairs de la Cedeao, sans que pour autant l’opposition ne recule d’un iota.

Nous en sommes là en ce lundi soir : un pouvoir dans l’incapacité de proposer les termes d’un consensus acceptable aux yeux de ses adversaires, lesquels sont inaptes à établir un rapport de forces révolutionnaire comme au Burkina en 2015. Une double impuissance, dans laquelle l’État se délite comme un cachet soluble, et une situation dont on ne perçoit pas l’issue.

Le fait que ce type de blocage puisse induire le risque d’une irruption des militaires sur la scène politique n’a pas échappé aux sécurocrates de l’entourage présidentiel. Au début de juillet, le général Moussa Diawara, qui dirige la Sécurité d’État, ouvre une enquête. Plusieurs officiers « suspects » sont mis aux arrêt.

D’autres, à l’instar du colonel Malick Diaw, chef adjoint du camp militaire de Kati et ancien compagnon du capitaine putschiste Amadou Haya Sanogo en 2012, sont surveillés. Mais entre gradés, le fossé est profond, les informations remontent mal. Pour la plupart issus de la première promotion du Prytanée militaire de Kati, créé en 1981, les généraux Moussa Diawara, Dahirou Dembélé (ministre de la Défense), Abdoulaye Coulibaly (chef d’état-major général), Oumar Dao (chef d’état-major particulier du président), tous loyaux à IBK, ne s’entendent guère avec leurs cadets, le groupe des colonels de la troisième promotion, dont les Maliens découvriront les visages sur leurs écrans de télévision au soir du 18 août.

Une armée frustrée

https://www.jeuneafrique.com/wp-content/themes/ja-3.0.x/assets/img/mondial2018/quote-article.png") left top no-repeat;">

A POSTERIORI, C’EST VRAI QUE NOUS AURIONS DÛ PRÊTER ATTENTION À CERTAINS SIGNAUX

Ces derniers sont des hommes de terrain, à la fois produits et représentants d’une armée en grande difficulté matérielle et opérationnelle malgré les efforts du gouvernement pour l’équiper, assistée par des forces étrangères et récemment épinglée dans deux rapports de la division des droits de l’homme de l’ONU (très mal vécus dans les casernes) pour ses méthodes parfois expéditives, qualifiées de « violation des droits humains ». Bref, d’une armée frustrée, qui se sent peu « couverte » par la haute hiérarchie et par le président lui-même face aux risques de poursuites judiciaires.

Si les généraux guettent au jour le jour la grogne quasi endémique du camp Soundiata-Keïta de Kati, à 15 kilomètres de Bamako et à 5 du palais de Koulouba, un camp régulièrement agité par des revendications qui touchent à la fois aux soldes, aux règles d’avancement et aux inégalités de traitement, ni eux ni le chef de l’État ne se doutent que des colonels à peine quadragénaires à la réputation de professionnels apolitiques, tels Assimi Goïta, commandant des forces spéciales, Ismaïl Wagué, ancien pilote de MiG-21 et numéro deux de l’aviation, ou encore Sadio Camara, ex-commandant du camp de Kati revenu au début d’août en permission d’un stage en Russie, se préparent à passer à l’action. Encore moins que la Garde présidentielle elle-même est infiltrée par les mutins.

« A posteriori, c’est vrai que nous aurions dû prêter attention à certains signaux, confie un proche d’IBK. La Garde avait été renforcée ces dernières semaines par des éléments que nous ne connaissions pas et qui semblaient épier nos allées et venues. Il y avait parfois des querelles entre ses anciens et ses nouveaux membres, au point que, le 14 août, le président avait limogé le chef de sa sécurité, le lieutenant-colonel Ibrahim Touré, à qui il reprochait ce désordre. » Pourtant, IBK ne s’inquiète pas outre mesure. Fatigué, amaigri, il a décidé de s’envoler pour Abou Dhabi le 20 août, afin de s’y soumettre à un contrôle médical repoussé depuis deux mois. Nul, au sein de son entourage sécuritaire, ne le met en garde contre le risque d’un renversement en son absence.

Mardi 18 août au matin, alors que le camp de Kati et celui de la Garde nationale, à N’Tomikorobougou, se sont soulevés dans la nuit, le ministre de la Défense et le chef d’état-major général ont la surprise d’être arrêtés dans le bureau du premier, par celui-là même qu’ils venaient d’appeler pour mater la rébellion : le colonel Goïta et son bataillon des forces spéciales. À la mi-journée, le chef d’état-major particulier d’IBK, le général Dao, téléphone au commandant du détachement blindé de la Garde républicaine et lui ordonne de sortir ses véhicules afin de désencercler la résidence de Sébénikoro, entourée par une foule de Bamakois hostiles accourus dès l’annonce de la tentative de coup d’État en cours à la radio et sur les réseaux sociaux.

Le commandant refuse d’intervenir, et, lorsque des éléments cagoulés des forces spéciales, appuyés par deux BRDM (blindés de reconnaissance de fabrication russe), se présentent vers 16 h 30 devant la résidence, le mince cordon de protection n’oppose aucune résistance. Seuls deux ou trois soldats, promptement assommés à coups de crosse, tentent de faire front. Se trouvent alors à l’intérieur du complexe, outre le président et son épouse, ses deux fils Karim et Bouba, le Premier ministre, Boubou Cissé, ainsi qu’une quinzaine de gardes du corps et d’employés de maison.

Toute résistance inutile


Selon un témoin, les mutins se montrent « courtois et polis » avec le chef de l’État. « Certains baissent la tête en signe de respect. » © capture bfm tv

Ibrahim Boubacar Keïta, qui a immédiatement compris que toute résistance était inutile, intime aux membres de sa sécurité rapprochée de déposer les armes. Les chefs des mutins, dont on ignore l’identité, leurs visages étant dissimulés, se montrent, au regard d’un témoin, « courtois et polis. Certains baissent la tête en signe de respect ». Tout au moins avec IBK. Boubou Cissé, « tête de turc » bien malgré lui du mouvement de contestation populaire, reçoit des quolibets et quelques menaces de la part de soldats excités. Mais aucune violence.

À 17 heures, un convoi de Toyota Land Cruisers noir et crème entourés de transports de troupes quitte Sébénikoro sous la pluie, au milieu d’une foule de civils en liesse et sous le crépitement des tirs de joie. Direction le camp de Kati, où, pendant trois jours et avant d’être déplacé à au moins deux reprises, IBK, son ex-Premier ministre, le président de l’Assemblée nationale, Moussa Timbiné, le ministre de l’Économie et des Finances, Abdoulaye Daffé, et d’autres détenus de marque seront logés dans le même bâtiment. Faute de place, la brochette de généraux dormira sur des tapis à même le sol.

https://www.jeuneafrique.com/wp-content/themes/ja-3.0.x/assets/img/mondial2018/quote-article.png") left top no-repeat;">

SACHANT QU’IL NE TARDERAIT PAS À ÊTRE ARRÊTÉ, KARIM KEÏTA A DÉCIDÉ D’ENTRER DANS LA CLANDESTINITÉ

En cet après-midi du 18 août et alors que le convoi emprunte la RN1 en direction de Kati, Bamako est le théâtre de pillages souvent ciblés. Le cabinet d’avocats, l’hôtel et le domicile du ministre de la Justice, Kassoum Tapo, sont la proie de bandes de jeunes qui y mettent le feu. La villa du directeur général du PMU est vandalisée ainsi qu’une annexe du ministère de l’Économie et des Finances et une demi-­douzaine de stations d’essence. Des ministres sont braqués par des militaires qui exigent de l’argent en échange d’une aléatoire protection.

Mais c’est une vaste villa louée par Karim Keïta, ainsi que celle de son frère cadet Bouba, qui subissent le plus de dégâts. Elles sont entièrement désossées par des centaines de pillards venus de tous les quartiers de Bamako, qui n’hésitent pas à se filmer avec leur butin : télévisions, climatiseurs, jouets pour enfants, bouteilles de champagne… À Sébénikoro, rien n’a été touché : les forces spéciales ont bouclé la concession, d’où Karim a disparu. Sachant qu’il ne tarderait pas à être arrêté, tant sa personne cristallise l’animosité d’une partie de l’opinion, le député de Bamako et ancien président de la Commission de défense de l’Assemblée nationale a décidé d’entrer dans la clandestinité, tout comme Moussa Diawara, celui-là même qui menait l’enquête sur les intentions putschistes de début juillet.

Perquisitions en série

En ces premiers jours d’après-coup d’État, alors qu’IBK a été contraint de démissionner et que la Cedeao agite la menace de sanctions, mettre la main sur le fils aîné du président est une quasi-obsession pour la junte. Les domiciles de ses proches et de ses amis sont perquisitionnés, et, le samedi 22 dans la nuit, une escouade d’officiers et de soldats investit brusquement la concession de Sébénikoro.

Les colonels Diaw et Koné, qui dirigent l’opération, restent à l’extérieur tandis que le commandant Fousseyni Ba, de la Garde républicaine, se fait remettre les clés de la villa qu’occupait Karim Keïta. S’ensuivent une fouille en règle et un interrogatoire musclé du garde du corps de ce dernier, Lassine Sanogo, que les militaires embarquent, non sans avoir proféré des menaces : « Soit vous nous dites où se cache Karim, soit on revient pour tout casser. »

De son balcon, l’ex-première dame, Aminata Keïta née Maïga, observe la scène sans émotion apparente. Ce qui la préoccupe, c’est la santé de son mari, les médicaments qu’elle lui fait parvenir via des intermédiaires et, surtout, le fait de pouvoir lui parler au téléphone. Il lui faudra pour cela attendre le 24 août, six jours après le putsch.


Le colonel Assimi Goïta, chef du Comité national du salut du peuple (CNSP). © Daou B. Emmanuel
https://www.jeuneafrique.com/wp-content/themes/ja-3.0.x/assets/img/mondial2018/quote-article.png") left top no-repeat;">

CETTE QUATRIÈME PRISE DU POUVOIR PAR LES PRÉTORIENS DANS L’HISTOIRE DU MALI INDÉPENDANT RESSEMBLE DÉCIDÉMENT BEAUCOUP AUX AUTRES

Reviennent aussi en sa mémoire des images similaires, vieilles d’un demi-siècle : alors jeune étudiante, elle avait assisté en direct à l’arrestation de son père, Attaher Maïga, ministre des Finances de Modibo Keïta, lors du coup d’État de novembre 1968 qui renversa ce dernier. Le cauchemar se répète, et cette quatrième prise du pouvoir par les prétoriens dans l’histoire du Mali indépendant ressemble décidément beaucoup aux autres, jusque dans l’appellation que la junte s’est donnée : un « comité » de plus, après ceux de 2012, de 1991 et de 1968. Seule différence : au lieutenant Moussa Traoré, au commandant Toumani Touré et au capitaine Sanogo succède depuis le 18 août un colonel, Assimi Goïta. Les décennies passent et les putschistes montent en grade.

Lorsqu’il reçoit, le 22 août, dans sa résidence étroitement surveillée de Kati, l’émissaire de la Cedeao, Goodluck Jonathan, IBK confirme sa reddition politique. Il se dit « dégoûté » et aspire à se reposer chez lui, avant de se rendre à Abou Dhabi pour ses contrôles médicaux. La célérité avec laquelle la France a pris acte de sa démission, sans même poser la question des conditions qui y ont présidé, ne l’a pas surpris.

« Tricard » à Paris

Il se sait « tricard » à Paris et il en veut à Emmanuel Macron de lui avoir imposé jusqu’au bout le maintien du technocrate Boubou Cissé à la primature alors que l’imam Dicko faisait du limogeage de celui-ci la condition d’une reprise des négociations. Il en veut surtout au ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. « Tu me critiques et me déstabilises, après tout ce que j’ai fait pour toi ! » lui avait-il dit, tout de colère froide, en présence de Macron, lors du sommet de l’Union africaine à Nouakchott, en juillet 2018.

Ce sentimental n’a en réalité jamais admis que la France, pour laquelle son grand-père est mort lors de la bataille de Verdun, puisse n’avoir pour boussole que ses propres intérêts – en l’occurrence, le maintien de l’opération Barkhane et la crainte d’un effondrement de l’État malien. « La France a envers les Keïta une dette de sang », m’avait-il un jour confié, avant d’ajouter : « Je crois qu’IBK dérange. Voilà un homme singulier, qui ne parle pas le français petit nègre et qui n’est pas fâché avec le subjonctif. Un homme au nationalisme sourcilleux à qui répugne tout ce qui porte atteinte à la dignité de l’Afrique. »

Reste que ce n’est pas la France qui a balayé le régime d’Ibrahim Boubacar Keïta, mais l’armée malienne et une opposition dont on ignore encore si elle aura servi d’« idiot utile » aux militaires ou si, au contraire, ces derniers auront tiré pour elle les marrons du feu – la première hypothèse demeurant pour l’instant, hélas, la plus probable. Je me souviens d’un entretien, en 2014, avec IBK, un an après son élection. Il s’était fixé un objectif : reconstruire un pays sinistré par une bonne décennie de gabegie et de délitement progressif, au point d’y perdre son identité, son intégrité et une part de sa légitimité. Déjà, il devait faire face aux accusations : lenteur, autosatisfaction, népotisme, soupçons de corruption.

Il y avait répondu à sa manière pateline et subjonctive, avec ce débit de mitraillette à bille et cette politesse cardinalice de la langue française qui, sous ces latitudes et depuis la mort de Senghor, n’appartient qu’à lui, mais dont les circonvolutions échappent à la majorité de ses compatriotes au risque de passer pour une forme d’arrogance.

Puis il m’avait convié à déjeuner dans une pièce sombre de la résidence de Sébénikoro, alors en plein chantier d’agrandissement, en compagnie du chanteur Salif Keïta, devenu depuis l’un de ses farouches contempteurs mais qui, à l’époque, ne tarissait pas d’éloges sur lui, et d’un ancien collaborateur de JA devenu ministre de la Communication, Mahamadou Camara, aussi brillant qu’ambitieux.

Sur la table du salon, au milieu d’un empilement de livres et de dossiers, traînait l’exemplaire d’un chef-d’œuvre d’Albert Camus, qu’il avait, me dit-il, lu et relu une dizaine de fois depuis des lustres : La Chute. Un tel titre, dans un tel quartier avec la réputation ambiguë que l’on sait, n’était-ce pas vouloir narguer les génies du fleuve ?

Monnaie numérique : et si le Ghana inspirait le reste de l’Afrique de l’Ouest ?

RÉSERVÉ AUX ABONNÉS | | Par 
Un billet de 50 cedis.
Un  billet de 50 cedis

Le pays doit lancer en septembre un projet pilote de monnaie numérique. Cette innovation, sur laquelle travaillent aussi le Maroc, l’Egypte, le Kenya et l’Afrique du Sud, présente de nombreux avantages mais comporte aussi des risques.

Dès septembre, le Ghana lancera un projet pilote de monnaie numérique, entièrement soutenue par le Cedi, la monnaie nationale.

La preuve, selon le premier gouverneur adjoint de la Banque centrale Maxwell Opoku-Afari, que la pandémie de Covid-19 a accéléré le passage à une économie digitale. Le responsable espère que le projet stimulera la croissance des services financiers numériques dans le pays, même si aucune date de mise en service effective de l’e-monnaie n’a encore été fixée.

En avril 2020, la Chine est devenue le premier pays au monde à introduire une monnaie numérique souveraine. Le Ghana rejoint donc la liste des pays africains, sur laquelle figurent le Maroc, l’Egypte, le Kenya et l’Afrique du Sud, qui explorent sa faisabilité.

Augmenter l’inclusion financière

Pour l’économiste de l’International Growth Centre d’Accra James Dzansi, le projet du Ghana fait sens, l’accès aux services bancaires dans le pays demeurant limité alors même que l’accès à l’argent mobile est très répandu. « Le e-Cedi a le potentiel d’augmenter l’inclusion financière, notamment dans les zones rurales », souligne également Derrydean Dadzie, expert en fintech à Accra.

Selon James Dzasi, la monnaie numérique est « un autre levier à utiliser » puisqu’elle permettra au gouvernement ghanéen de suivre plus facilement les flux financiers. Il sera également possible de lier la monnaie numérique au système d’identité nationale afin de verser les prestations gouvernementales telles que les allocations familiales et les pensions de retraite.

Dissuasion

En outre, l’utilisation d’une monnaie numérique telle que le e-Cedi pourrait dissuader la population d’utiliser des crypto-monnaies « hautement instables », notamment le Bitcoin, précise l’économiste de l’International Growth Centre d’Accra.

Aussi, la base d’utilisateurs potentiels de la monnaie numérique au Ghana est beaucoup plus large que pour le bitcoin, pour lequel des ordinateurs sont nécessaires, affirme Derrydean Dadzie. Pour utiliser l’e-Cedi, seul un téléphone sera nécessaire. Les personnes sans appareil pourront tout de même effectuer des transactions par l’intermédiaire d’un agent.

Pourtant, la création de monnaies numériques par les Banques centrales n’est pas sans risque. En donnant au public un accès direct à une Banque centrale, cela peut entrainer une perte de confiance dans les banques commerciales et, de fait, le retrait d’actifs en période de crise financière, souligne Tim Masela dans le livre The (Near) Future of central Bank Digital Currencies publié cette année.

Risque de cybercriminalité

À cela s’ajoute le risque de cybercriminalité. Pour James Dzansi, « reste à voir si l’architecture du Ghana est suffisante pour empêcher le développement de la cybercriminalité dans l’espace des devises numériques ».

Enfin, la volonté de la population d’adopter une telle monnaie reste la grande inconnue de l’équation, ajoute l’économiste. Les différences, avantages ou inconvévients, entre le mobile money et la monnaie numérique ne sont pas encore clairement établies dans l’esprit de la majorité des personnes. « La Banque centrale encore doit expliquer les avantages de la monnaie numérique, indiquer comment elle peut faciliter la vie des gens lambda », note James Dzansi.

« Il reste encore beaucoup à faire en matière de sensibilisation. Les gens doivent comprendre la dynamique », résume Derrydean Dadzie. La communication de la Banque centrale sera essentielle pour convaincre les Ghanéens d’utiliser cette nouvelle monnaie unique.

 

Mali : la tragédie d’Ansongo, au-delà de l’émotion 

|
 
 

Par  Ibrahim Maiga

Spécialiste des questions de sécurité et de gouvernance, auteur de "Répondre à l'insécurité dans le Liptako-Gourma", publié en mars 2021.

Convoi de l’armée nigérienne se dirigeant vers la ville d’Ansongo, dans le nord du Mali, le 29 janvier 2013.
Convoi de l’armée nigérienne se dirigeant vers la ville d’Ansongo, dans le nord du Mali, le 29 janvier 2013. © Kambou Sia / AFP

Après le massacre d’une cinquantaine de personnes, le 8 août, dans quatre localités à la frontière avec le Niger, la définition d’une stratégie de lutte plus cohérente s’impose.

Une cinquantaine de morts, tel est le bilan provisoire des attaques qui ont ciblé les localités de Karou, Ouatagouna, Dirga et Daoutegueft, dans le cercle d’Ansongo [Gao, dans le nord du Mali]. Cette énième tragédie vient nous rappeler la triste réalité : celle d’un pays instable depuis une décennie, qui peine à se reconstruire et où les populations vivent dans la peur permanente – ce que brouhahas politiciens et controverses improductives ont tendance à nous faire oublier trop souvent.

https://www.jeuneafrique.com/wp-content/themes/ja-3.0.x/assets/img/mondial2018/quote-article.png") left top no-repeat;">

QU’IL SEMBLE LOIN, LE TEMPS OÙ L’ON POUVAIT DORMIR À LA BELLE ÉTOILE ENTRE GAO ET ANSONGO ! »

Depuis 2015, l’insécurité n’a cessé de s’étendre. Les trois quarts du territoire sont devenus – sauf motif impérieux – des zones formellement déconseillées aux étrangers. En réalité, depuis 2012, des milliers de Maliens sont privés de l’une de leurs libertés fondamentales, celle d’aller et de venir librement. Qu’il semble loin ce temps où l’on pouvait prendre l’autocar à 5 heures à Gao et arriver à 23 heures à Bamako ! Qu’il paraît loin, aussi, ce temps où l’on pouvait dormir à la belle étoile, perdu dans un bled entre Gao et Ansongo ! L’insouciance a laissé place à l’angoisse : celle de croiser sur son chemin des hommes armés non identifiés.

L’État désemparé

Face à ces massacres répétés, l’État malien, comme ses partenaires, semble désemparé. Malgré tous les efforts déployés ces dernières années, tant sur le plan national (Opérations Dambé, Maliko) que dans le cadre de dispositifs sécuritaires régionaux (Force conjointe du G5 Sahel) et internationaux (Barkhane, Takuba et Minusma), la situation n’a cessé de se détériorer. Les civils payent un lourd tribut. Les tueries de Koulogon, Ogossagou, Sobane-Da sont encore fraîches dans la mémoire collective.

Passé le temps de la torpeur, vient celui des doutes, des questions, des accusations, voire des suspicions. Que faire pour rompre avec ce cycle infernal de la violence ? La réponse n’est hélas pas simple. Certes, il est plus commode de penser que le départ de la France ou l’arrivée de la Russie suffiront à juguler l’insécurité. En réalité, la solution viendra des Maliens eux-mêmes, à condition qu’ils aient une idée précise de la direction à emprunter.

Sans être exhaustif, trois raisons, qui me paraissent essentielles, peuvent en partie expliquer l’inefficacité de la réponse sécuritaire et l’enlisement progressif des forces étrangères.

Cacophonie institutionnelle

Première raison : l’incapacité à appréhender l’insécurité comme un phénomène global, à la fois politique et social. Les initiatives qui ne reposent que sur une compréhension partielle dudit phénomène ont forcément une portée et une efficacité limitées.

Deuxième raison : l’insuffisante coordination des initiatives, qu’elles soient d’inspiration étatique ou le fait de partenaires extérieurs. Les responsables chargés de l’élaboration et de la mise en œuvre des réponses institutionnelles à l’insécurité travaillent souvent en vase clos. C’est le cas, par exemple, des multiples structures de l’État chargées du rétablissement de la paix dans le pays. Cette cacophonie institutionnelle accroît les rivalités entre ces acteurs et limite grandement leur efficacité sur le terrain.

Troisième raison : la faiblesse de la réponse judiciaire à des drames similaires à ceux de Koulogon, Ogossagou et Sobane-Da, qui ont favorisé l’instauration d’un cycle de violence.

Approche holitisque

À partir de ces constats, quelques recommandations peuvent être formulées pour améliorer l’action de l’État et celle de ses partenaires.

Le gouvernement devrait consentir davantage d’efforts pour se doter d’une stratégie holistique et, surtout, plus cohérente. Ainsi, la plus grande attention doit être accordée à la réforme du secteur de la sécurité. Contrairement à une idée reçue et qui semble guider ce processus au Mali, cette réforme n’est pas que l’affaire des militaires. Comme le dit l’adage, « les malades ne se soignent pas entre eux ».

https://www.jeuneafrique.com/wp-content/themes/ja-3.0.x/assets/img/mondial2018/quote-article.png") left top no-repeat;">

LA PROTECTION DES CIVILS DOIT DEVENIR LA PRIORITÉ DES FORCES DE DÉFENSE ET DE SÉCURITÉ.

Une stratégie plus cohérente devrait aboutir à une meilleure articulation entre les différentes actions, qu’elles soient militaires ou humanitaires, qu’elles concernent le développement, le renforcement de la cohésion sociale ou l’amélioration de la gouvernance.

La protection des civils doit devenir une priorité stratégique pour les Forces de défense et de sécurité maliennes. Celles-ci doivent mobiliser leur énergie et leurs ressources en ce sens, et pas seulement contre la lutte antiterroriste. Cela signifie, a contrario, que leur efficacité ne devra plus uniquement être évaluée à l’aune du nombre de terroristes neutralisés, mais au regard du nombre de villages et d’habitants secourus ou défendus.

Le gouvernement devrait par ailleurs consentir davantage d’efforts en matière de lutte contre l’impunité. Cela suppose un renforcement du dispositif judiciaire, notamment du pôle spécialisé dans la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale, pour prévenir, poursuivre et sanctionner les auteurs de violations graves des droits humains.

Enfin, les autorités maliennes doivent davantage mettre l’accent sur l’utilité de l’État pour les populations, et non sur la simple visibilité des symboles de celui-ci, en particulier dans les zones éloignées de la capitale. Il n’importe pas tant d’être présent dans ces zones que de les administrer en répondant concrètement aux besoins, en constante augmentation, des populations.