Dialogue interreligieux

« Lorsque nous travaillons pour les âmes, nous ne pouvons user que de persuasion et d'amour... Nous ne pouvons rien faire tant que nous n'avons pas persuadé les gens autour de nous qu'ils sont aimés... » (Cardinal Lavigerie, 1885)

« Nous croyons qu'en toute religion il y a une secrète présence de Dieu, des semences du Verbe qui reflètent un rayon de sa lumière... » (Chapitre 1967)

« Nous célébrons et partageons cette vie avec Dieu lorsque nous allons à la rencontre des cultures et des religions... nous réjouissant de la foi vivante de ces croyants et les rejoignant dans leur quête de la Vérité, cette Vérité qui nous rend tous libres. » (Chapitre 1998)

Missionnaires, nous sommes appelés à faire les premiers pas pour rencontrer les personnes, qu'elles que soient leurs convictions, leur religion.

Au Burkina Faso, cette réalité se traduit surtout dans la rencontre respectueuse et évangélique avec les adeptes des religions traditionnelles et avec les musulmans.

Dans cette rubrique, nous étudierons divers aspects de ces religions, particulièrement de l'islam.

Israël-Palestine : « L’arrivée aux affaires des juifs religieux va relancer la question de Jérusalem »

La percée électorale du courant sioniste religieux pourrait menacer le fragile équilibre entre juifs et Arabes à Jérusalem. Explications de l’historien Vincent Lemire.

Mis à jour le 22 novembre 2022 à 17:12

 
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Des juifs religieux sur l’Esplanade des Mosquées, à Jérusalem, le 20 avril 2022. © MENAHEM KAHANA / AFP

Il y a eu la marche des drapeaux en mai 2022, les événements du quartier de Sheikh Jarrar en mai 2021. Les incursions régulières sur l’Esplanade des Mosquées… Jérusalem redevient le creuset des tensions à mesure que la politique israélienne se radicalise, et que la jeunesse palestinienne s’émancipe de ses représentants politiques.

Vincent Lemire est historien et dirige le Centre de recherche français à Jérusalem (CRFJ). Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la Ville sainte, il vient de publier l’Histoire de Jérusalem (ed. Les Arènes) en bande dessinée. Après les élections israéliennes du 1er novembre dernier qui ont vu le courant du sionisme religieux, incarné par deux partis, devenir la principale force politique du pays après le Likoud de Netanyahou, le chercheur revient sur la place centrale de Jérusalem dans les violences passées… et à venir.

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Jeune Afrique : Que signifie la victoire de Benyamin Netanyahou et de ses alliés d’extrême droite aux législatives du 1er novembre dernier pour Jérusalem ?

Vincent Lemire : Cette victoire n’est pas une surprise, c’est la logique politique d’un pays qui bascule à l’extrême droite. Ce à quoi on assiste aujourd’hui, c’est une toute petite vaguelette annonciatrice d’une tempête. Car ce sont les plus jeunes électeurs qui composent les rangs du sionisme religieux. Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, les deux leaders du mouvement, ont fait de Jérusalem une question centrale, ce qui n’est pas le cas du Likoud de Benyamin Netanyahou. Les expropriations dans le quartier de Sheikh Jarrar, la prière sur l’Esplanade des Mosquées, le maintien de la présence juive dans la Vieille ville sont les thématiques centrales d’un engagement presque existentiel de ce courant radical.

La marche des drapeaux, ou le Jour de Jérusalem, qui chaque année célèbre la conquête de la partie Est de la ville en 1967, illustre l’importance de la question, notamment pour les jeunes colons. Quand ils arrivent en ville en provenance des implantations, l’épreuve du réel leur fait l’effet d’un électrochoc : ils constatent que 90 % des habitants de la Vieille Ville ne sont pas juifs, et ils réalisent le fossé qui existe entre ce qu’on leur raconte et ce qu’ils voient.

Un sujet central des deux côtés

Cette réalité du rapport de force est incontournable et devrait être un préalable à toute discussion : Jérusalem, c’est 40 % de non-Israéliens, contre 25 % en 1967. Ce rapport de force ne bougera plus. Certes, la démographie palestinienne s’essouffle et l’orthodoxisation de Jérusalem-Ouest favorise une poussée relative de la population juive. Mais au cœur de la Vieille Ville, l’équilibre ne changera pas, ce qui continuera d’alimenter les violences, car l’extrême droite israélienne ne supporte pas ce réel sur lequel elle bute.

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Est-ce que la manière dont sont traités les Palestiniens dans la ville s’aggrave à mesure que la politique israélienne se droitise ?

Oui, bien sûr, mais les effets sont parfois inattendus. On a raison de dénoncer le fait que les Palestiniens de Jérusalem-Est perdent leur droit de résidence s’ils s’absentent plus de cinq ans, parce que c’est contraire au droit. Mais si on regarde les chiffres, on constate que cette mesure discriminatoire a été largement contre-productive : environ 15 000 permis de résidence ont été annulés en cinquante ans. C’est 15 000 de trop, mais ça fait en moyenne 300 par an, ce qui est très peu comparé au nombre d’habitants de la ville (presque 1 million aujourd’hui).

Cette donnée-là, tous les Palestiniens de Jérusalem l’ont en tête : la vie y est très dure, ils vont donc travailler ou étudier au Canada, mais comme ils savent qu’ils doivent rentrer au bout de cinq ans faute de quoi ils risquent de ne plus jamais pouvoir revenir…  alors ils reviennent! C’est une donnée de base de la sociologie des migrations : tant qu’on sait qu’on peut rentrer, on retarde son retour. Paradoxalement, cette mesure discriminatoire a contribué à fixer la population.

Droit de prier

Comme chez les jeunes colons, le nouveau militantisme palestinien fait de Jérusalem un sujet central. La défense d’Al-Aqsa est un mot d’ordre consensuel dans la jeunesse palestinienne. L’islamisation de la cause et la démonétisation de l’Autorité palestinienne face à la popularité du Hamas expliquent en partie le retour de l’épineuse question de l’Esplanade sur le devant de la scène. Il ne faut pas oublier non plus que cet endroit constitue le seul espace public pour les Palestiniens de Jérusalem. La ville est complètement congestionnée, les jeunes n’ont pas d’autre lieu pour se donner rendez-vous, flâner, se reposer. Cet espace sacré est aussi un « sanctuaire laïc », un lieu de vie.

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C’est une décision rabbinique de 1967 qui fait de l’Esplanade un lieu de prière exclusivement musulman. Comment expliquez-vous les incursions de plus en plus fréquentes de Juifs religieux dans ce lieu ?

Depuis une dizaine d’années, des rabbins des colonies bravent l’interdiction de 1967 d’aller prier sur l’Esplanade. Ils soutiennent que non seulement les Juifs ont le droit d’aller y prier, mais que c’est même un devoir. Itamar Ben Gvir n’est pas à l’origine de ce mouvement, mais il l’instrumentalise à merveille. Les colons extrémistes ne se battront pas tous pour quelques vieilles maisons de Sheikh Jarrar. En revanche, ils défendront jusqu’au bout le droit de prier sur l’ancien site du Temple. Ce combat est aussi un levier politique puissant pour mettre le gouvernement en difficulté jusqu’à ce que les représentants du sionisme religieux, artisans du retour de Benyamin Netanyahou au pouvoir, récupèrent les postes qu’ils réclament.

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Ce qu’il faut rappeler, c’est que la destruction du quartier maghrébin après la conquête de la Ville en 1967, devait servir précisément à éviter ce qui est en train de se passer. L’idée était de créer un vaste espace de prière juive en contrebas de l’Esplanade, pour justifier et consolider l’interdiction rabbinique de s’y rendre. Si l’on s’en tient à ces données documentées, il y a une incohérence stricte entre l’encouragement actuel à aller prier sur l’Esplanade et cette décision prise il y a cinquante ans d’expulser un millier d’habitants pour créer un lieu de prière juif.

Le terme d’apartheid peut-il s’appliquer à la politique israélienne à Jérusalem ?

Je n’ai aucun problème à l’utiliser pour qualifier de ce qui se passe à Jérusalem-Est et en Cisjordanie occupée, où l’acception juridique du terme est parfaitement avérée : elle désigne le fait que les 400 000 Palestiniens de Jérusalem n’ont pas les mêmes droits que les 550 000 habitants israéliens. Ils n’ont pas de citoyenneté, ils n’ont pas de permis de construire, ils ne peuvent pas voyager librement.

Se tourner vers le droit international

Ce terme provoque évidemment une réaction épidermique en Israël, car il vise juste. Et les élections récentes vont encore accentuer cette sensibilité avec un Ben Gvir qui assume totalement la mise en place d’un apartheid légalisé.

Cette notion d’apartheid a aussi une efficacité politique évidente : les jeunes Palestiniens comprennent que c’est le bon moment pour invoquer le droit international, non plus forcément ou exclusivement pour réclamer un État, mais pour réclamer l’égalité des droits. Toutes les stratégies diplomatiques ont échoué. Des deux côtés, aujourd’hui, on veut se battre pour quelque chose qu’on peut gagner. Ce retour du refoulé qu’est Jérusalem sur la scène politique israélo-palestinienne actuelle, c’est le symbole le plus évident de ce nouveau rapport de force.

Le règne du Christ

Explication 

Pie XI a instauré la solennité du Christ Roi de l’univers, fêtée cette année dimanche 20 novembre. Il y a cent ans, il publiait l’encyclique Ubi arcano Dei consilio « sur la paix du Christ dans le règne de Dieu ». Quel est donc ce règne ? Quel type de roi incarne le Christ ?

  • Gilles Donada, 
Le règne du Christ
 
Venise (Italie). Basilique San Marco, façade ouest, portail central, lunette : le Christ en gloire entre la Vierge et saint Jean-Baptiste, détail. Mosaïque, 1836, d'ap. carton de Lattanzio Querena (1768–1853).BERNARD BONNEFON / AKG-IMAGES

Quelle est l’origine de la fête du Christ Roi ?

Le pape Pie XI a instauré en 1925 la fête du Christ Roi, qui était célébrée le dernier dimanche d’octobre. La réforme du calendrier liturgique, menée par le concile Vatican II (1962-1965), l’a déplacée au dernier dimanche de l’année liturgique, avant l’Avent et la Nativité du Christ.

Quand Pie XI publie en 1922, onze mois après son élection, sa première encyclique Ubi arcano de consilio, sur la paix du Christ dans le règne de Dieu, il défend la primauté du Christ et de l’Église sur une société matérialiste en voie de déchristianisation. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, celui qui a pour devise pontificale « À la recherche de la paix du Christ par le Règne du Christ », constate que la société n’a pas retrouvé « une véritable paix ».

Elle est au contraire menacée par une grave crise qui trouve sa source, entre autres, dans les « attaques » entre États et les « conjurations » politiques, la lutte des classes, la « désagrégation » de la cellule familiale, la paresse, l’impudicité… En pleine éclosion du fascisme, du nazisme et du communisme, il dénonce aussi les «convoitises déréglées » et l’idolâtrie de la patrie et de la race qui « dégénère(nt) en nationalisme immodéré », en niant les « rapports de fraternité » au sein de la « famille humaine ».

S’il est en faveur d’un ordre social chrétien, qui oriente les individus, la famille et la société (« seule l’Église de Dieu (peut) assurer toute prospérité même temporelle, à la société humaine »), Pie XI souligne que la « pacification des esprits » passe par une conversion intérieure. « Il y a bien peu à attendre d’une paix artificielle et extérieure qui règle et commande les rapports réciproques des hommes comme ferait un code de politesse ; ce qu’il faut, c’est une paix qui pénètre les cœurs, les apaise et les ouvre peu à peu à des sentiments réciproques de charité fraternelle. Une telle paix ne saurait être que la paix du Christ. »

Au fil de son pontificat (de 1922 à 1939), et face aux menaces totalitaires qui se précisent, il s’attache à la figure d’un roi déroutant. Celle d’« un Christ affirmant sa royauté dans l’humiliation, homme pour les autres, solidaire des petits et des pauvres, livrant sa vie pour eux, pardonnant à ses bourreaux, traçant le chemin de la vérité », résume la xavière Marie-Thérèse Desouche (1). Un contre-modèle absolu, au regard des prétentions des nouveaux guides suprêmes, rouges ou bruns.

Jésus a-t-il été reconnu comme roi à son époque ?

Roi, Jésus de Nazareth l’est bien, mais il va subvertir l’image qu’on s’en fait. Christ, en grec (messie, en hébreu), signifie « celui qui a reçu l’onction ». Ce geste fait référence, dans la tradition juive, au rituel d’onction d’huile qu’un prêtre ou un prophète pratique sur celui qui va devenir roi. Samuel, par exemple, donne l’onction à Saül (1 S 10, 1) et à David (1 S 16, 31).

Durant tout son ministère, Jésus est confronté aux attentes de ses contemporains, qui espèrent un roi capable de les délivrer de l’occupant romain et de leur apporter la paix. Mais il y a un malentendu que le Christ ne veut pas entretenir. « Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors, de nouveau, il se retira dans la montagne, lui seul » (Jn 6, 15). S’il ne dément pas Nathanaël qui reconnaît sa dimension messianique (« Tu es le roi d’Israël », Jn 1,49), il accepte de recevoir ce titre quand il est associé à l’humilité.

Lorsqu’il monte à Jérusalem sur son petit âne, la foule dit : « Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur » (Lc 19, 38). À Pilate qui l’interroge (au chapitre 18 de l’Évangile de Jean) : « Es-tu le roi des Juifs », il précise : « Ma royauté n’est pas de ce monde. » Il est venu, lui, « rendre témoignage à la vérité ». La Passion, au chapitre 19, dévoile le vrai visage du roi. Présenté comme tel à la foule, Jésus obtient pour toute réponse : « Crucifie-le ! » Il est bien affublé des attributs royaux : la couronne, mais elle est d’épines ; le manteau de pourpre, mais il est maculé de sang. Les soldats lui disent : « Salut à toi, roi des Juifs ! », mais ils le giflent. Au-dessus du corps supplicié du Christ, Pilate fait placer l’écriteau : « Jésus, le Nazaréen, roi des juifs. »

Quel type de roi Jésus incarne-t-il ?

Dans les Évangiles, Jésus parle abondamment du Royaume de Dieu (lire ci-contre). Mais c’est surtout par sa manière d’être et de faire qu’il révèle la nature de sa royauté. Dans ses commentaires liturgiques (2), le jésuite Marcel Domergue (1922-2015) rappelle que nous participons, nous-même, de cette royauté. « La “Royauté” du Christ subsiste, dit-il. Pourquoi ? Parce que, finalement, cette royauté ne s’exerce que par l’attraction de l’amour et l’amour, même nié et renié, bafoué, parfois ridiculisé, subsiste toujours au plus profond de l’homme. Cet amour, cet attrait de l’amour est en lui l’empreinte du créateur, ce qui nous fait images de Dieu. »

Le Christ roi ne nous asservit pas mais nous libère. Son règne « ne s’exerce pas sur nous, il s’exerce sur ce qui nous asservit. Il est libération. C’est pour cela que nous ne sommes pas déclarés sujets du Royaume mais héritiers du Royaume, donc appelés à “régner” avec le Christ. Nous sommes appelés à dominer tout ce qui nous domine. Or tout ce qui nous domine, tout ce qui a pouvoir sur nous, nous conduit finalement à la mort ». Et c’est de celle-ci que Jésus vient, in fine, nous délivrer par sa mort et sa résurrection. « Parce que la Croix affiche son refus du mal, son refus de la puissance, son refus de la vengeance, son refus de la violence, elle devient le trône royal où le Christ s’élève. »

DANS LA BIBLE.« Jésus est un roi qui sauve, guide et console »

Père Gérard Billon, bibliste, président de l’Alliance biblique française.

« Jésus est un roi qui sauve. On le voit dans tous ses miracles de générosité : il nourrit son peuple, il lui rend la santé, il le libère de ses prisons intérieures et extérieures. En libérant les corps, il réintègre les malades dans la société. Il est aussi un roi berger qui guide, soigne et console. Jésus multiplie les paraboles pour ouvrir nos yeux d’aveugles spirituels, nos intelligences et nos cœurs sur le royaume qu’il inaugure. Contrairement à un royaume humain, il ne s’agit pas d’un espace délimité, ni de quelque chose de statique. Le royaume de Dieu est plutôt un processus auquel Jésus veut nous associer. Ce royaume est tout petit mais il a un pouvoir de transformation extraordinaire comme l’illustre la parabole du levain dans la pâte (Lc 13, 21). Il est de notre liberté et de notre responsabilité d’y collaborer. Au moment du jugement, en Matthieu 25, c’est Jésus en tant que roi qui nous demande si nous avons, comme lui, nourri, donné à boire, accueilli, habillé, visité ceux qui en avaient besoin. »

(1) « Pie XI, le Christ Roi et les totalitarismes », Nouvelle revue théologique n° 130, octobre-décembre 2008.

(3) Disponibles sur Croire.la-croix.com/Paroisses/Ressources/Les-homelies

Quelle place pour les personnes âgées dans les religions ?

Analyse 

Les personnes âgées jouent un rôle croissant dans les différentes traditions religieuses en France. Les religions ont aussi un rôle important à jouer dans l’accompagnement de la vieillesse dans un contexte de démographie déclinante. C’est autour de ces questions que se sont réunis, les 15 et 16 novembre, des chercheurs de l’École pratique des hautes études (EPHE).

  • Clément de la Vaissière, 
Quelle place pour les personnes âgées dans les religions ?
 
Un homme assis dans l'église Saint Sulpice à Paris, en juin 2018.GUILLAUME POLI/CIRIC

Aujourd’hui en France, les personnes âgées sont de plus en plus nombreuses et beaucoup plus religieuses que les jeunes générations. Les retraités sont souvent très actifs dans l’Église catholique comme dans les autres religions. Beaucoup d’Ehpad et de maisons de retraite sont d’origine confessionnelle.

D’un autre côté, l’accompagnement religieux fait aussi partie de la santé globale des personnes âgées. « Les aumôniers de l’hôpital public ont un rôle fondamental dans ce cadre-là, estime Philippe Gaudin, qui coorganisait le colloque « Vieillissement et religions » les 15 et 16 novembre à l’École pratique des hautes études (EPHE), à Aubervilliers. « Mais il existe un vrai problème d’accès à l’information. Le personnel est trop peu formé sur la question », ajoute le philosophe, spécialiste du fait religieux en France.

Pendant deux jours, des biologistes, historiens, sociologues, journalistes, chercheurs de l’Itev (Institut transdisciplinaire d’étude du vieillissement) et de l’Irel (Institut d’étude des religions et de la laïcité), se sont penchés notamment sur ces questions.

Et que pensent les religions des personnes âgées ? Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, le vieillissement est un thème assez négligé, notamment par le christianisme.

Une bénédiction divine dans le judaïsme

Dans le judaïsme, la vieillesse est plutôt valorisée. Le mot hébreu zakèn signifie à la fois « sage » et « vieillard ». Atteindre un grand âge est vu comme un signe de bénédiction divine. Beaucoup de personnages de la Bible sont actifs dans leur vieillesse. Abraham lui-même commence sa « carrière » avec Dieu à 75 ans, et meurt à 175 ans ; Moïse est envoyé pour libérer le peuple d’Israël, selon la tradition juive, à l’âge de 80 ans et meurt à 120 ans.

Dans la pensée juive, le grand âge ne doit pas empêcher d’être actif. « Peu importe son âge, l’important est ce que l’on fait de sa vie », explique Bernard Paperon, ancien chercheur en droit hébraïque au CNRS.

« Jésus n’a jamais été vieux »

Dans le christianisme, la perspective semble s’inverser. « La question du vieillissement ne semble pas pertinente dans le christianisme. Jésus n’a jamais été vieux », selon Renaud Rochette, historien du christianisme, soulignant que ce thème est presque inexistant dans la théologie.

Le Christ et ses disciples sont jeunes et bouleversent le vieux monde. « L’horizon du christianisme se situe dans l’accomplissement de la vie éternelle », ajoute le chercheur. La résurrection est associée à la jeunesse.

Cet état de fait est paradoxal dans une Église très vieillissante, en France notamment. Le vieillissement du clergé pose notamment la question du rôle des laïcs, qui sont de plus en plus actifs, notamment les femmes, pour suppléer à certaines tâches pastorales. Une réflexion profonde sur le vieillissement reste à mener dans l’Église.

Le respect des anciens, une valeur cardinale du monde musulman

Dans la société tribale où naît l’islam, la vieillesse est peu valorisée ; elle est associée à la sagesse, mais aussi à la faiblesse et à l’amertume. On meurt jeune en général. Quant au Coran, pas très loquace sur le sujet, il se contente surtout d’appeler au respect des personnes âgées.

Dans la civilisation islamique, le respect des anciens devient une valeur cardinale. Le titre de cheikh, « maître, vieillard, sage » en arabe, est central. C’est un titre politique et aussi spirituel.

Dans le soufisme, le maître spirituel est ainsi appelé cheikh« Le grand âge est également perçu comme l’âge du retour à la religion, indique Jamal Ahbab, historien de l’islam, où l’on a le temps de faire le pèlerinage de La Mecque et ses prières quotidiennes après une vie de labeur. »

En Chine, des instituts de repos bouddhistes pour les personnes âgées

En Chine, malgré le communisme, le culte des ancêtres reste très répandu ; le confucianisme, qui façonne encore largement la société, met en avant la piété filiale et impose aux enfants de s’occuper de leurs parents âgés. Cela pose un immense défi avec le vieillissement de la population dû à la politique de l’enfant unique.

Dans ce contexte, les religions tentent de s’adapter. « Certains monastères bouddhistes proposent ainsi des instituts de repos destinés aux personnes âgées, en leur proposant des activités spirituelles adaptées », indique Daniela Campo, maître de conférences à l’université de Strasbourg.

 

Crise des abus sexuels, les laïcs imposent leur voix

Un an après la publication du rapport de la Ciase sur les abus sexuels dans l’Église, la crise de confiance vis-à-vis de l’institution s’est encore accentuée depuis l’« affaire Santier ». Des laïcs de tous bords se mobilisent pour peser dans le débat.

  • Malo Tresca et Théo Moy, 
Crise des abus sexuels, les laïcs imposent leur voix
 
Rassemblement à l’initiative du collectif « Agir pour notre Église » devant la cathédrale Notre-Dame de Créteil, le 30 octobre.C. SIMON/HANS LUCAS

« La vérité vous rendra libres », « Chers évêques, aux actes ! »… Depuis quelques semaines, ces cris de laïcs meurtris sont relayés sur les réseaux sociaux et sur le terrain. À l’origine de cette mobilisation née mi-octobre, des catholiques venus exprimer leur colère et interpeller les évêques sur leur gestion des abus dans l’Église et leur manque de transparence, dans le sillage de l’« affaire Santier » que l’hebdomadaire Famille chrétienne avait révélée (lire les repères). À l’initiative du collectif « Agir pour notre Église », fondé en 2021 et composé de laïcs de tous bords, laprotestation #SortonsLesPoubelles – en référence à un tweet de Mgr Michel Aupetit, archevêque émérite de Paris, reprochant à certains « d’aimer fouiller les poubelles » – a rencontré un fort retentissement, avec des rassemblements organisés les 29 et 30 octobre devant plusieurs cathédrales et évêchés de France. Et ce juste avant que les évêques ne se réunissent en Assemblée plénière à Lourdes.

Un an après la publication du rapport de la Ciase qui avait déjà largement éprouvé les fidèles, les participants semblent revenus de la sidération exprimée, à l’époque, devant l’ampleur du fléau. Et de nombreux catholiques entendent désormais passer à l’action, signe d’une évolution sensible dans leur rapport à l’institution. En octobre 2021, au moment du rapport Sauvé, La Croix avait ainsi demandé à ses lecteurs d’exprimer leurs réactions : les messages reçus étaient alors dominés par la douleur et l’émotion.

Aujourd’hui, alors que le journal a renouvelé cette proposition, les retours sont plus politiques. Certains constituent de véritables programmes de réforme pour l’Église. Les demandes de démission des évêques sont aussi plus présentes, moins cantonnées à des sphères progressistes. Fait notable, l’élan semble transcender les clivages ecclésiaux. Sociologiquement, « il ne répond plus aux critères habituels de l’affrontement entre progressistes d’un côté et conservateurs de l’autre. Il se structure autour de gens qui peuvent être militants – un peu à la manière, pourrait-on dire, d’héritiers du Comité de la jupe – et de paroissiens de la base », décrypte l’historien Denis Pelletier, directeur d’études à l’École pratique des hautes études.

Faut-il, dès lors, déceler derrière ce phénomène la naissance d’une « opinion catholique » ? Maître de conférences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’historien Florian Michel (1) réfute cette hypothèse, estimant que cette opinion catholique est un « acquis ancien », manifesté à plusieurs reprises déjà au siècle dernier : « La nouveauté n’est pas le fait même, mais sans doute son intensité (peut-être passagère et volatile) définie par les nouveaux supports (Twitter, Facebook, etc.), avec son effet de masse, “soufflet”, où les émotions sont portées à leur comble, mais qui peut aussi laisser un vide par la suite… »

D’autant qu’une masse de fidèles demeure lassée par le discours ambiant sur les abus. Mais, de fait, alors que la mobilisation #SortonsLesPoubelles a rassemblé des catholiques de toutes sensibilités, ils sont de plus en plus nombreux à exprimer leur désir « d’être partie prenante » du débat, au point que la mobilisation de ces dernières semaines aurait presque les apparences d’un mouvement social – plutôt rare dans l’Église.

« On assiste à la revendication d’un véritable débat démocratique à l’intérieur de celle-ci », estime Denis Pelletier. Alors que le caractère systémique des abus, qui a tant prêté à débat, n’est presque plus remis en cause (même dans les milieux plus classiques réticents jusque-là à le reconnaître), la pression populaire aura eu un impact tangible ces dernières semaines. Car, devant l’attente d’explications et de changements exprimée par ces catholiques, les évêques réunis à Lourdes décident de bouleverser le programme de leurs échanges.

Plusieurs lecteurs de La Croix se sont félicités de cette avancée ayant débouché sur de nouvelles – « douloureuses », mais « nécessaires » – révélations (lire les repères)« Sans la pression de (la base), cette ”opération vérité n’aurait pu avoir lieu », souligne un lecteur. « Nous avons fait sauter le verrou du silence insoutenable à l’échelon national, exigé des évêques qu’ils agissent avec plus de cohérence », ajoute un autre.

Autre fait notable, la mobilisation est parvenue à se forger une place de choix dans l’espace médiatique – publication de tribunes, interventions de militants sur des chaînes publiques… –, concurrençant ainsi le magistère de la parole.

« Au-delà de la question des abus, cela témoigne d’une appropriation de la foi par des laïcs de mieux en mieux formés qui n’attendent pas – ou plus – que les évêques réfléchissent à leur place, et veulent exprimer eux-mêmes leurs opinions dans l’espace public », analyse Alix Huon, membre d’Agir pour notre Église. À l’instar du collectif, d’autres mouvements – comme Promesses d’Église ou la Conférence catholique des baptisé-e-s francophones (CCBF) – ne revendiquent pas une opposition frontale avec le clergé ou l’épiscopat sur le terrain des abus, mais témoignent de leur désir de les aider à mettre en œuvre des initiatives concrètes pour sortir de la crise.

D’autant que des clercs eux aussi rejoignent les constats des fidèles. En témoigne une récente lettre reçue par La Croix, d’un collectif de « prêtres, curés, vicaires et religieux en colère » – dont « aucun ne peut signer en son nom propre » devant le « risque de sanctions internes » – appelant les évêques à cesser « d’ignorer les fidèles, (leurs) prêtres, les victimes », et à « faire amende honorable ». Ces dernières semaines, plusieurs évêques, ayant aussi découvert tardivement les sanctions romaines visant Mgr Santier, ont aussi manifesté leur désir de sortir de « l’inertie » institutionnelle.

Derrière cet élan, apparaissent toutefois des divergences. « Si nous sommes alignés sur le même objectif supérieur qui est d’arriver à une Église débarrassée des abus, nous sommes conscients que les interprétations sur les causes de ceux-ci et les préconisations à mettre en œuvre sont variées et ont pu être instrumentalisées en coïncidant avec des reproches faits aux évêques sur d’autres dossiers », soutient Alix Huon, appelant à se garder « des récupérations idéologiques » dans cet épineux dossier.

Renforcement de la place des laïcs, des femmes à tous niveaux, sortie de la culture du silence, du « huis clos »… Beaucoup de lecteurs de La Croix expriment l’idée qu’un changement paraît inéluctable. « Les nouvelles générations de catholiques n’acceptent pas ce fonctionnement, condamné à disparaître », insiste l’un, tandis que d’autres saluent l’ouverture d’un espace de parole « salutaire », ayant participé, pour une lectrice, « à cette prise de conscience » d’appartenir à « une communauté de révoltés croyants, espérant malgré tout ».

(1) Codirecteur avec Yann Raison du Cleuziou de l’ouvrage collectif À la droite du Père (Seuil).

Mali : un pas vers la réhabilitation de l’ancien juge islamique de Tombouctou

Le gouverneur de Tombouctou vient d’exprimer la « reconnaissance » des autorités à un juge islamiste pourtant incarcéré il y a quelques années.

Mis à jour le 15 novembre 2022 à 08:07
 
Damien Glez
 

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

 

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© Damien Glez

« Si tu n’as pas la force de ton voleur, il faut l’aider à porter son butin », enseigne la pensée sahélienne. Est-ce cet impératif de realpolitik ou une volonté de très large réconciliation qui a permis une étrange cérémonie malienne aux relents de réhabilitation ?… Houka Houka Ag Alhousseini est un ancien juge islamique qui prononça des sentences implacables, il y a quelques années, dans la ville des 333 Saints, précisément à l’hôtel Bouctou converti en tribunal islamique : lapidations publiques pour relations intimes hors mariage, consommation de cigarettes ou de musique, entorses au code de la route, prison ferme pour port « imparfait » du voile ou encore raccourcissement des pantalons jusqu’au niveau des genoux. Avant son arrestation par l’armée malienne près de Goundam en janvier 2014, le proche des jihadistes avait ordonné l’amputation de la main de Mahamane Dédéou, alors âgé de 22 ans, pour vol présumé de matelas.

Sous sanction de l’ONU

Libéré dans des conditions mystérieuses en août 2014, l’ancien sympathisant du groupe Ansar Dine est toujours sous le coup de sanctions des Nations unies. Fin octobre dernier, l’ex-chef du tribunal islamique de Toumbouctou adressait une lettre au gouverneur de la région. Au représentant d’un État pourtant laïc, Houka Houka Ag Alhousseini posait des conditions à la réouverture d’écoles fermées pour raison d’insécurité : enseignement obligatoire de la loi islamique et du Coran, introduction de l’arabe au programme, instauration d’un dress-code islamo-compatible pour les élèves, séparation des garçons et des filles dans les salles de classe, et affectation d’enseignants du même sexe que les enseignés.

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Hasard du calendrier ? C’est quelques jours plus tard que le gouverneur de Tombouctou remettait au précepteur religieux, parmi d’autres, une « attestation de reconnaissance » sur laquelle était inscrit : « À monsieur Houka Houka Ag Alhousseini, pour son service et son dévouement continu au vivre ensemble dans la région de Tombouctou ».

Réhabilitation ?

Si l’hommage a tout l’air d’une réhabilitation, les semaines qui viennent renseigneront sur les questions qui se posent : les honneurs traduisent-ils une improvisation locale ou une volonté nationale ? L’attestation remise à Ag Alhousseini signifie-t-elle écoute bienveillante de ses exigences, notamment en matière d’éducation ? D’autres cérémonies récompenseront-elles des personnalités du même acabit, ou le rapprochement avec l’ancien juge islamique ne sert-il qu’à diviser pour mieux régner ?

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Comme pour démontrer que la participation à cette cérémonie d’État ne valait pas renoncement à ses exigences spirituelles, l’honoré a vanté un « engagement patriotique » qui se veut « précepte religieux tant qu’il ne dévie pas des chemins tracés par le Coran et les traditions islamiques ». Dont acte.