Dialogue interreligieux

« Lorsque nous travaillons pour les âmes, nous ne pouvons user que de persuasion et d'amour... Nous ne pouvons rien faire tant que nous n'avons pas persuadé les gens autour de nous qu'ils sont aimés... » (Cardinal Lavigerie, 1885)

« Nous croyons qu'en toute religion il y a une secrète présence de Dieu, des semences du Verbe qui reflètent un rayon de sa lumière... » (Chapitre 1967)

« Nous célébrons et partageons cette vie avec Dieu lorsque nous allons à la rencontre des cultures et des religions... nous réjouissant de la foi vivante de ces croyants et les rejoignant dans leur quête de la Vérité, cette Vérité qui nous rend tous libres. » (Chapitre 1998)

Missionnaires, nous sommes appelés à faire les premiers pas pour rencontrer les personnes, qu'elles que soient leurs convictions, leur religion.

Au Burkina Faso, cette réalité se traduit surtout dans la rencontre respectueuse et évangélique avec les adeptes des religions traditionnelles et avec les musulmans.

Dans cette rubrique, nous étudierons divers aspects de ces religions, particulièrement de l'islam.

 

Catholiques et protestants : « Sortons du soupçon négatif ! »

Tribune
  • Père Pierre Lathuilière Prêtre du diocèse de Lyon

Dans ce texte, le père Pierre Lathuilière du diocèse de Lyon évoque les relations entre catholiques et protestants à travers la notion du soupçon, et rappelle que ce dernier n’est pas nécessairement négatif.

  • Pierre Lathuilière, 
Catholiques et protestants : « Sortons du soupçon négatif ! »
 
Les guides et Scouts de France ainsi que les éclaireurs se sont réunis pour une célébration œcuménique de la remise de la Lumière de la Paix de Bethléem, à l église Saint-Merri, à Paris, le 15 décembre 2013.CORINNE SIMON/CIRIC

« Soupçonne-moi du meilleur ! » Ces mots, je les ai trouvés un matin tagués sur les trottoirs de mon quartier. Intrigué, je suis allé consulter Internet et j’ai appris que cette formule « Soupçonne-moi du meilleur ! » avait été inventée le 22 septembre 2021 par un groupe lyonnais comme un appel pour notre temps. Ces mots renversent le sens le plus courant du mot « soupçon », qui comporte une dimension négative. Pendant que les débats authentiques se raréfient pour faire place aux monologues idéologiques ou aux combats de coqs à la négativité envahissante, cette apostrophe inscrite sur le bitume témoigne d’une certaine fraîcheur possible dans notre monde. Elle nous rejoint à la racine de nos comportements.

Le soupçon est ambigu. Il nous est nécessaire pour ne pas en rester à nos naïvetés infantiles. Procédant par des « peut-être », il n’est jamais péremptoire. Mais il arrive qu’il mène à des conclusions absolues et des jugements définitifs. Aussi faut-il prendre soin de soupçonner le soupçon, ne pas le laisser faire une œuvre souterraine de négativité tellement contagieuse. Très naturellement, il s’exerce d’abord à l’encontre des attitudes qui nous intriguent ou nous dérangent. Assez vite, il peut forger une réputation dommageable. Et c’est souvent sous cette forme que le soupçon se propage. D’où l’utilité de tourner le soupçon vers le meilleur.

Un manque de foi eucharistique ?

Il y a quelque temps, dans le cadre du ministère qui m’est confié au service de l’unité entre chrétiens, à la question posée sur la source du désintérêt manifesté par nombre de jeunes prêtres catholiques vis-à-vis du rapprochement œcuménique, la réponse suivante m’a été donnée : « Vous savez, ils ont souvent été choqués par le manque de foi eucharistique de certains de leurs aînés. » Cette réponse m’a semblé marquée par un double soupçon négatif. Le premier est celui, rapporté, de jeunes prêtres à l’égard de leurs aînés dans le ministère. Renversons le soupçon : en ont-ils parlé avec eux de sorte que ces conclusions sur le « manque de foi » soient corroborées par des échanges ?

Quelle différence y a-t-il entre chrétien et catholique ?

Un deuxième soupçon, moins visible mais non moins efficace, habite ce diagnostic : c’est le soupçon que la principale différence entre catholiques et protestants porte sur la foi eucharistique, ce qui, comme tous les soupçons (qu’ils soient positifs ou négatifs), mérite d’être vérifié. Sur ce point, je crois qu’il nous faut user du soupçon positif : pour avoir vu communier, à diverses reprises, des frères et sœurs protestants, je soupçonne derrière leur recueillement et leur prière une authentique foi chrétienne, selon ce qu’il est écrit dans la déclaration commune luthéro-catholique « Du conflit à la communion », signée en 2014 « Luthériens et catholiques peuvent affirmer ensemble la présence réelle de Jésus-Christ dans le repas du Seigneur : “Dans le sacrement de l’Eucharistie, Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, est pleinement et entièrement présent, avec son Corps et son Sang, sous le signe du pain et du vin” (1). »

Un peu de nuance

Un peu de nuance devrait pouvoir nous sortir de l’injustice et de la perpétuation du conflit. « Soupçonne-moi du meilleur ! » est un slogan pacifique pour notre temps où la mondialisation s’accélère, où gagne l’ère du soupçon négatif entre les humains alors qu’ils sont appelés à se rencontrer toujours davantage. L’autre dont la présence me dérange ou m’inquiète, dont la différence me trouble ou me perturbe, c’est aussi un être aimé de Dieu. C’est pour cela que nous sommes appelés à prier aussi pour nos ennemis, puisque Dieu fait briller sur eux son soleil et tomber sa pluie.

Ce que Dieu aime à soupçonner en nous, il nous l’a appris par Jésus : c’est la foi. Le manque de foi, c’est trop évident, pour lui c’est presque de l’ordre du constat : « Le Fils de l’Homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre (2) ? » Mais ce qu’il cherche, ce qu’il craint de ne pas rencontrer en notre humanité, c’est notre confiance en Dieu. Et c’est le secret de cette confiance qu’il nous a donnée et nous donne encore.

« Il faut le faire »

Il y a peu, sur RCF, une amie pasteure témoignait comment, dans son ministère en hôpital à Lyon, elle a été amenée à rencontrer un malade du sida auquel elle s’est présentée comme membre de l’aumônerie catholique-protestante de l’établissement. Le malade en question lui a répondu : « Vu ma situation, vous vous doutez que je n’ai pas vraiment besoin de vos services, mais une aumônerie commune entre protestants et catholiques, après tout ce que vous vous êtes mis dessus, il faut le faire ! » Oui, « il faut le faire ». C’est ainsi que l’on peut faire soupçonner le meilleur, ce que le Christ a demandé pour ses disciples : « Qu’ils soient un (3) ! »

« Soupçonne-moi du meilleur ! » nous aide à suivre le Christ. Car il n’a pas cessé de faire apparaître à nos yeux ce que Dieu aime à faire naître dans les cœurs humains. Si le Père ne cesse pas de soupçonner positivement notre foi, c’est parce qu’il cherche en nous le meilleur, ce que notre humanité lui a déjà offert en son Fils.

(1) Le Repas du Seigneur § 16.

(2) Luc 18, 8b.

(3) Jean 17, 21.

Que fêtent les catholiques le jour de l’Assomption ?

Vidéo 

Le 15 août, les catholiques fêtent l’Assomption, dont le dogme proclamé en 1950 par le pape Pie XII affirme que « L’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la vie céleste ».

  • Gilles Donada, 
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Le 15 août, les catholiques fêtent l’Assomption, dont le dogme proclamé en 1950 par le pape Pie XII affirme que « L’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la vie céleste ».

Autrement dit, selon ce dogme, le corps la Vierge Marie n’a pas connu la décomposition comme celui des autres humains.

Cet épisode ne figure pas dans les évangiles mais dans d’autres récits non reconnus par l’Église, dits apocryphes.

Dès le Ve siècle, beaucoup de chrétiens célèbrent cet événement et en Orient, depuis le VIe siècle, c’est une fête connue sous le nom de « Dormition de Marie ».

Le 15 août est un jour férié en France depuis 1638, date à laquelle Louis XIII consacra le Royaume de France à la Vierge Marie, pour la remercier de lui avoir donné un fils, le futur Louis XIV.

L’Assomption est marquée par de grands pèlerinages et des processions aux flambeaux dans les sanctuaires dédiés à Marie comme Lourdes.

Cela donne lieu également à des bénédictions, par exemple, de bateaux sur les plages ou dans les ports.

Le mystère Saliège : « Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes » (3/5) 

Récit 

 

À Toulouse, le sauvetage des enfants juifs doit beaucoup à la communauté juive elle-même, qui a confié ses enfants aux responsables catholiques et à l’évêque. Aujourd’hui encore, la communauté juive, traumatisée par la tuerie de l’école Ozar-Hatorah en 2012, entretient cette mémoire. Troisième volet de la série, avec ce récit d’une amitié entre juifs et chrétiens, à une époque où l’Église restait marquée par une culture antisémite. Un évêque sous l’Occupation, le mystère Saliège (3/5)

  • Isabelle de Gaulmyn, envoyée spéciale à Toulouse (Haute-Garonne), 
Le mystère Saliège : « Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes » (3/5)
 
Une plaque rendant hommage à Jules-Géraud Saliège se trouve dans la synagogue de Toulouse (au milieu sur la photo).VINCENT NGUYEN/RIVA PRESS POUR « LA CROIX »

Dans les archives du diocèse de Toulouse, c’est le document numéro EJ34845. L’écriture à la main est encore lisible, le bleu étonnement vif de l’encre, après quatre-vingts ans, sur un papier abîmé par l’humidité. C’est une écriture digne : « Je soussigné Frejer Heijmann, père de Michel et Raphaël René Frejer, déclare déléguer la garde de ses enfants à Monseigneur Saliège, Archevêque de Toulouse, ou éventuellement à ses successeurs. » Plus loin, cette précision, déchirante : « Dans le cas où je viendrais à disparaître ou être mis hors d’exercer mes droits de puissance paternelle, je délègue, dans les conditions ci-dessus, l’ensemble de mes droits de puissance paternelle. » Sous sa signature, une autre, à l’écriture plus ronde, tout aussi décidée : Suzan Frejer.

Heijmann et Suzan sont-ils revenus ? Ont-ils pu de nouveau embrasser leurs petits Michel et Raphaël ? Devant cette lettre, on éprouve une immense admiration pour le courage de ces parents, qui se sont séparés de leurs enfants pour leur donner une chance de survie. Michel et Raphaël font partie de ces fratries prises en charge par le « réseau Saliège », dans des couvents, des maisons d’accueil, grâce à toute une cohorte de « gens de bonne volonté » qui ont su s’élever contre l’innommable.

La synagogue de la rue Palaprat

« Vois-tu, j’ai déposé devant toi aujourd’hui la Vie et le Bien, la Mort et le Mal, et tu choisiras la vie ! » Comme en écho, cette phrase du Deutéreunome, chapitre 30, verset 15, qui figure sur la plaque apposée au mur de la petite synagogue de Toulouse, en « reconnaissance éternelle au cardinal Jules-Géraud Saliège ». Ce ne doit pas être courant qu’une synagogue accroche une plaque en souvenir d’un cardinal catholique. Rue Palaprat, dans le vieux quartier de Toulouse, l’édifice religieux est à peine visible de l’extérieur. Son responsable bénévole, Pierre Lasry, me fait rentrer. C’est la synagogue historique des juifs de Toulouse, « celle où nous avons tous un souvenir », raconte-t-il : une bar-mitsva, un Talmud Thora, Yom Kippour, une circoncision…

 

Le mystère Saliège : « Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes » (3/5)

À l’intérieur, la salle de prière, avec la téba, au centre, tout en bois, forme un ensemble harmonieux. L’édifice a été construit par la ville en 1857, en application du décret de Napoléon. Le préfet, dans sa recension, avait alors compté 28 juifs à Toulouse… Leur nombre a régulièrement progressé, après la Première Guerre mondiale, avec les migrations de juifs d’Europe de l’Est, chassés par les pogroms. La région de Toulouse est celle qui connaît la plus forte densité de camps d’internement à partir de 1940. La population juive fut en partie décimée par les déportations mais, après guerre, elle s’est reconstituée avec l’arrivée des juifs du Maroc ou d’Algérie. C’est à ces juifs séfarades que l’on doit le travail de mémoire fait autour de la Shoah, hommage à leurs frères ashkénazes assassinés pendant la Seconde Guerre mondiale…

« Les juifs n’ont pas été des brebis que l’on conduisait à l’abattoir, affirme ainsi Maurice Lugassy, coordinateur régional du Mémorial de la Shoah, enseignant lui-même. Ils ont été des résistants, et ils n’ont pas été seuls. » Résistants, et pas seuls : Maurice Lugassy appelle cela « éviter le syndrome Massada », du nom de cet épisode emblématique de l’histoire juive contre l’occupant romain, en 73 de notre ère, où les Hébreux, acculés dans la forteresse, préférèrent se suicider plutôt que de se rendre.

Antijudaïsme profond du catholicisme

Ici, il y a eu résistance. Une résistance qui a eu le courage de se séparer de ses enfants. Une résistance qui a frappé aux bonnes portes, notamment celle de Mgr Jules-Géraud Saliège, et su nouer des alliances auprès de toute la population non juive et de ses réseaux. À sa tête, Georges Garel, juif français, créateur de l’OSE (Œuvre de secours aux enfants) qu’il a étendue ensuite sur tout le territoire français. Georges Garel entre en contact avec l’archevêque, pour organiser des filières de sauvetage avec les éclaireurs israélites. Avec un objectif : que ces enfants se souviennent qu’ils sont juifs. Il semble que Mgr de Courrège ait d’ailleurs explicitement interdit aux religieux du réseau de chercher à convertir ces enfants au catholicisme.

Car l’antijudaïsme profond, tout au long des siècles (Israël serait le peuple déicide) restait bien ancré dans les mentalités catholiques, avec le sentiment de la supériorité du christianisme, qui s’était « substitué » au judaïsme. « L’enseignement du mépris », pour reprendre l’expression de Jules Isaac, presque naturel pour l’Église de l’époque, n’évoluera qu’après 1945, et surtout avec Vatican II où l’Église catholique reconnaît tout ce que le christianisme doit théologiquement au peuple de la première annonce.

Mais nous n’en sommes pas là. Et la répulsion qu’éprouve dès le début Mgr Saliège face à l’antisémitisme nazi est moins fondée sur une analyse théologique du judaïsme qu’une réaction viscérale au nom de la conception chrétienne de la dignité de la personne humaine. C’est tout le sens de cette phrase coup de poing, qui figure au centre de sa lettre de 1942 : « Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes. » En 1938, déjà, l’archevêque de Toulouse fustige dans La Semaine catholique de Toulouse la « nouvelle hérésie du nazisme qui brise l’unité humaine, et met dans un sang qu’elle croit privilégié une valeur surhumaine ». Mais, dans le même numéro, il écrit que « les divers aspects, social, économique, politique de la question juive méritent une étude sérieuse ». Choquante aujourd’hui, cette phrase permet aussi de mesurer le poids des mentalités auxquelles se heurtaient ceux qui, à l’époque, condamnaient l’antisémitisme.

De ce point de vue, les prises de position de l’archevêque de Toulouse sont nettes, et bien avant l’Occupation. Ainsi de sa participation, le 12 avril 1933, au Théâtre du Capitole, à une manifestation contre le racisme nazi aux côtés du rabbin et du pasteur. Pour l’époque, voir côte à côte un rabbin et un évêque était rarissime. Comme le discours prononcé par Mgr Saliège : « Par ma foi vivante qui est celle de l’Église, je suis un être inhabitué qui ne prend pas, qui ne peut pas prendre son parti de l’injure, de l’injustice qui atteint son semblable, quelle que soit sa religion, quelle que soit sa race. »

Attentats de 2012 : tués parce qu’ils étaient juifs

Les juifs de Toulouse savent dès lors qu’ils pourront compter sur cet « être inhabitué à l’injustice »… Après guerre, ils seront seuls, ou presque, à entretenir la mémoire de l’archevêque de Toulouse. Mgr Saliège est proclamé Juste dès 1969. En 2009, la plaque commémorative est apposée à la synagogue, et en 2012 une autre plaque est déposée dans son village natal, dans le Cantal, par l’association Zakhor pour la mémoire.

 

Le mystère Saliège : « Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes » (3/5)

Voilà quelques semaines, le grand rabbin Haïm Korsia a demandé que la lettre de Mgr Saliège soit lue dans toutes les synagogues. Cette année encore, l’initiative d’organiser à Toulouse une série d’événements autour des 80 ans de la lettre est venue de la communauté juive, relayée ensuite largement par l’Église catholique. Pourquoi ? Les catholiques ne sont pas les seuls à avoir participé au sauvetage des juifs à Toulouse. « Peut-être parce que cela venait d’une religion qui nous a si longtemps méprisés qu’on ne l’attendait pas là », avance Maurice Lugassy, du Mémorial de la Shoah. Peut-être aussi qu’ici, plus qu’ailleurs en France, les juifs savent que rien n’est jamais acquis définitivement.

À Toulouse, la mémoire a été ravivée de manière particulièrement dramatique avec la tuerie de l’école Ozar-Hatorah. Le 19 mars 2012, la fille du directeur de l’établissement, Myriam Monsonego, 8 ans, les deux frères Arié et Gabriel Sandler, 5 et 3 ans, et leur père enseignant, Jonathan, 30 ans, sont tués à bout portant par un terroriste. Tués parce qu’ils étaient juifs… Le traumatisme réveille les souvenirs de l’été 1942. Les juifs de Toulouse le vivent d’autant plus douloureusement qu’ils ont le sentiment que l’on peine à nommer le crime antisémite, et que la France reste indifférente : « Les Français sont sortis dans la rue pour Charlie, par pour Myriam, Arié Gabriel et Johnathan », note encore Maurice Lugassy. Pas faux.

Revient alors ce sentiment d’insécurité et de solitude, face à la montée d’un nouvel antisémitisme d’origine islamiste. « Nos jeunes ne veulent plus rester en France », témoigne encore Pierre Lasry. Mgr Robert Le Gall, archevêque lors de l’attentat de 2012, sut trouver les mots et les gestes de compassion, fidèle en cela à une tradition de proximité entre juifs et chrétiens établie depuis Mgr Saliège. « Mais pour combien de temps ? », s’interroge Maurice Lugassy, inquiet de constater que les « militants chrétiens » du dialogue avec le judaïsme sont âgés, et que le sujet ne semble plus concerner les jeunes générations.

C’est l’une des clés de la fidélité des juifs de Toulouse à Mgr Saliège : affirmer, comme des sentinelles de notre mémoire commune, que seule une amitié nourrie permettra d’empêcher que l’innommable ne revienne. Une amitié qui, comme nous allons le voir, tranche avec la relative indifférence qui fut, globalement, celle des évêques face au sort des juifs durant la Seconde Guerre mondiale.

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Jacques Maritain, « L’Impossible Antisémitisme »

Jacques Maritain, avec son ami l’abbé Charles Journet (qui deviendra cardinal), sera l’un des initiateurs d’une nouvelle théologie chrétienne du judaïsme. En 1937, dans L’Impossible Antisémitisme, il écrit : « Ce n’est pas peu de chose pour un chrétien de haïr ou mépriser, ou de vouloir traiter d’une manière avilissante la race d’où son Dieu et la mère immaculée de son Dieu sont issus. C’est pourquoi le zèle amer de l’antisémitisme tourne toujours à la fin en un zèle amer contre le christianisme lui-même. » Ce livre sera distribué et lu clandestinement par les résistants chrétiens durant la Seconde Guerre mondiale.

Retrouvez, jeudi 11 août, le quatrième épisode de notre série sur le site de La Croix : Les évêques et Vichy, un silence qui pèsera lourd.

   

« Comment pourrions-nous avoir la prétention d’enfermer Dieu dans un rite ? »

tribune
  • Jacques Turckprêtre du diocèse de Nanterre

Dans cette réflexion autour du texte du pape François sur la liturgie, le père Jacques Turck rappelle qu’il ne faut pas considérer que la liturgie seule permettra d’annoncer l’Évangile et reprend de ce point de vue les grands enseignements du concile Vatican II.

  • Jacques Turck, 
« Comment pourrions-nous avoir la prétention d’enfermer Dieu dans un rite ? »
 
Selon Jacques Turck, la liturgie est à la fois « complexe et simple ». (Photo d’illustration)PAWEL HOROSIEWICZ/ADOBE

Quelle magnifique lettre apostolique le pape François vient-il de nous envoyer avecDesiderio desideravi ! À son propos des chrétiens écrivent, téléphonent, s’insurgent, félicitent ou se scandalisent… Voici ce que j’essayerai de dire pour élever nos cœurs : Sursum corda !

La liturgie est à la fois complexe et simple. Complexe, car elle nous oblige à considérer en même temps plusieurs données : les fondements de la liturgie et son mystère, la réception d’un Concile, la sollicitude pastorale, la psychologie humaine, la réclamation du fils aîné de la parabole toujours à l’affût d’une injustice dont il se croit victime. Sursum corda ! Oui… si nous élevions les cœurs !

Relativiser (et non absolutiser) toutes les formes liturgiques

Simple, car quelles que soient les manières de célébrer, la nécessité de consentir à la médiation d’un rite nous oblige à relativiser (et non absolutiser) toutes les formes liturgiques quelles qu’elles soient. Dieu seul n’est pas relatif… mais il entre en relation avec nous en des réalités fragiles et relatives. Croyons-nous que célébrer de telle ou telle manière affecte Dieu ? Allons ! Dieu est au-dessus de notre prétention à savoir « bien » célébrer, dans une forme déterminée ou une autre, le mystère de son sacrifice et de la Cène !

Comment pourrions-nous avoir la prétention d’enfermer Dieu dans un rite ? dans une expression liturgique ? Laisser faire le rite pour qu’il porte sa fécondité est un adage fondamental de notre foi chrétienne. Laissons faire le rite, Dieu fait le reste. D’où l’importance d’être fidèle aux rites, avec notre raison et notre sensibilité. Que le travail du rite fasse son œuvre car au-delà ou au-dedans des mots, des gestes, des instruments ou des vêtements, le mystère de Dieu se dévoile et demeure. Mais aucun d’entre nous, en aucun rite, n’en fait le tour Si nous savions accueillir l’épaisseur de la condition humaine en tous ses méandres, nous ne pourrions la réduire à telle ou telle expression. Que dire alors de l’immensité de ce qu’il reste à découvrir de Dieu ?

Pour ma part la lettre du pape François, aussi pertinente soit-elle, invite à l’humour. Un humour qui tricote avec le sérieux de notre condition humaine, le sérieux de notre liturgie et, entre les deux, le petit fil d’or d’une autorité qui conduit à plus de maturité spirituelle et liturgique. Comment imaginer que, parce qu’on aura célébré en tel ou tel rite, tout serait résolu de l’annonce de l’Évangile !

Non pas sur les places publiques, mais de l’annonce de l’Évangile au cœur même de la communauté chrétienne qui la célèbre (lex orandi, lex credendi), là où la manière de prier dit le contenu de notre foi. Quelle lisibilité et intelligence avons-nous du lien entre les deux ? Soyons-en persuadés, ce lien sera toujours fragile et à reprendre. Seule la beauté (dont les critères sont aussi relatifs) peut nous déposer sur le seuil du mystère où Dieu nous donne rendez-vous en chaque liturgie.

L’opposition de Mgr Lefebvre à la liberté religieuse

Reste l’en deçà et l’au-delà de la réforme liturgique qui nous oblige à ne pas oublier le concile Vatican II. L’en deçà : au Concile, Mgr Lefebvre a donné son accord au décret sur la liturgie qu’il a lui-même voté de façon positive. Ce n’est pas la disparition du latin, ni la forme rituelle qu’il a mises en cause dans le Concile. C’est la liberté religieuse et l’ouverture au monde. C’est-à-dire la constitution pastorale Gaudium et spes et tout ce qu’elle représente comme ouverture à ce qui n’est pas l’Église. Une ouverture qui est reconnaissance qu’il existe d’autres conceptions du monde que celle qui est offerte par le christianisme. À dater du Concile, l’Église prenait acte qu’il ne saurait être question, par exemple, d’instaurer un État chrétien géré par des clercs ou par des laïcs qui leur seraient soumis.

L’autre acquis du Concile est précisément la mise en lumière d’une relation prêtre-laïc qui n’est pas une relation de subordination, mais de collaboration. À cela nous avons réfléchi au long des mois passés lors de la réflexion sur la « synodalité ». Enfin, même s’il apparaît plus technique, le troisième acquis fondamental du Concile se trouve en Lumen gentium (n. 8), dans la petite formule si riche de conséquence : ecclesia subsitit in… qui nous rappelle que l’Église est tout entière présente là où est l’évêque. C’est-à-dire en chaque Église particulière présidée par l’évêque. Elle apparaît alors comme une communion dont l’évêque de Rome est le serviteur. C’est donc bien avec raison que Benoît XVI hier et aujourd’hui le pape François cherchent à recréer des liens de communion par les divers motu proprio.

Il nous revient de faire circuler à son sujet des dynamismes de communion non seulement pour entrer avec humilité dans le mystère de la liturgie évoqué plus haut, mais, au-delà, pour avancer vers une annonce pacifique de l’Évangile pour les hommes et les femmes de ce temps-ci. N’est-ce pas le grand désir de Jésus, la veille de sa mort ? Même s’il est vrai que le ferment de division par l’échange de parole entre Lui et Judas était déjà présent ! Pour répondre à ce désir de paix et de compréhension mutuelle, l’Église prend encore aujourd’hui de multiples et fréquentes initiatives qui me réjouissent.

Qui est Hassan Iquioussen, prédicateur musulman menacé d’expulsion, et que lui reproche l’État ? 

Explication 

Suivi par des dizaines de milliers d’abonnés sur YouTube et Facebook, le prédicateur Hassan Iquioussen, réputé proche de l’islam politique des Frères musulmans, a fait l’objet jeudi 28 juillet d’un arrêté d’expulsion de la part du ministère de l’intérieur. La décision est permise par la « loi séparatisme ».

  • Marguerite de Lasa, 
Qui est Hassan Iquioussen, prédicateur musulman menacé d’expulsion, et que lui reproche l’État ?
 
Le prédicateur musulman Hassan Iquioussen, chez lui à Lourches, le 12 novembre 2019.PIERRE ROUANET/VOIX DU NORD/MAXPPP

Près d’un an après l’adoption de la « loi séparatisme », le gouvernement affiche son volontarisme pour la faire appliquer. Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a annoncé jeudi 28 juillet l’expulsion prochaine de Hassan Iquioussen, un prédicateur du Nord réputé proche de l’islam politique des Frères musulmans, en raison de propos « incitant à la haine et à la discrimination » et « porteurs d’une vision de l’islam contraire aux valeurs de la République française ».

Le 22 juin dernier, la commission départementale d’expulsion des étrangers avait donné, selon l’hebdomadaire Le Point, un avis favorable à son éloignement vers le Maroc.

« Ce prédicateur tient depuis des années un discours haineux à l’encontre des valeurs de la France, contraire à nos principes de laïcité et d’égalité entre les femmes et les hommes », a justifié Gérald Darmanin dans un tweet. « Il sera expulsé du territoire français. »

Hassan Iquioussen a contesté ces accusations dans un communiqué publié sur Facebook : « Depuis près de quarante ans, je m’attelle à la diffusion d’un islam authentique empreint d’amour et de tolérance, se défend-il. Dans mes interventions, j’ai toujours eu à cœur d’enseigner que le musulman français peut vivre pleinement sa foi dans le cadre des lois de la République. »

« Hassan Iquioussen ne présente aucune menace grave pour l’ordre public », a renchéri son avocate, Me Lucie Simon, dans un communiqué, en évoquant « ses récentes et nombreuses prises de position publiques, en faveur de la laïcité, de l’égalité hommes-femmes, des valeurs de la République et contre la xénophobie ».

L’avocate a indiqué à l’AFP envisager « un référé devant le tribunal administratif de Paris et une saisine de la Cour européenne des droits de l’homme. »

► Qui est Hassan Iquioussen ?

Né en 1964 à Denain, près de Valenciennes (Nord), père de cinq enfants et grand-père de 15 petits-enfants de nationalité française, ce prédicateur semble avoir peu d’attaches au Maroc, le pays de ses parents.

Ayant grandi avec la nationalité française, il l’a finalement refusée à la majorité, puis a bénéficié de titres de séjour de dix ans, régulièrement renouvelés. Après avoir demandé, comme à son habitude, le renouvellement de sa carte de résident à l’hiver 2021, c’est finalement une notification d’avis d’expulsion qu’il a reçue le 3 mai.

Les autorités l’accusent, selon l’arrêté ministériel pris le 28 juillet et cité par le quotidien Libération, d’« inciter ouvertement à la violence » à l’encontre des Juifs, en soutenant dès 2004 la thèse d’une « entente entre le mouvement sioniste et le régime nazi pour favoriser l’installation des juifs en Palestine. » Il aurait réitéré ces propos lors de deux conférences en 2014, au cours desquelles il soutient l’existence d’un « complot juif ».

Le prédicateur est également accusé d’avoir eu des propos hostiles à l’égalité femmes-hommes. Il avait notamment déclaré lors d’une conférence diffusée sur YouTube : « C’est malheureux qu’aujourd’hui, les femmes considèrent que servir leur mari et leurs enfants soit une punition, alors que c’est une bénédiction. » L’arrêté cité par Libération mentionne que Hassan Iquioussen « encourage son auditoire au séparatisme en préconisant notamment de ne pas suivre les lois de la République (…) au-dessus desquelles il place la charia. »

Prédicateur vedette, suivi par 172 000 abonnés sur YouTube et 42 000 sur Facebook, Hassan Iquioussen gravite, depuis les années 1990, dans l’orbite de la confrérie islamiste des Frères musulmans.

Très souvent invité dans les congrès de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), « il faisait partie du cercle rapproché de ses dirigeants », rapporte Bernard Godard, ancien expert sur l’islam au ministère de l’intérieur. Musulmans de France, la fédération d’associations qui a succédé à l’UOIF à partir de 2017, a d’ailleurs relayé une pétition de soutien au prédicateur lancée vendredi 29 juillet. Le mouvement a aussi exprimé dans un communiqué son « étonnement et son incompréhension » face à la décision du ministère de l’intérieur, décrivant Hassan Iquioussen comme « un imam qui n’a jamais ménagé ses efforts afin de diffuser un islam authentique empreint d’amour et de tolérance. »

► Comment expliquer la décision du ministère de l’intérieur ?

Annoncée des années après la tenue des propos incriminés, la décision d’expulsion de Hassan Iquioussen est en fait permise par la loi dite « séparatisme » du 24 août 2021. « Le titre de séjour de Hassan Iquioussen est arrivé à expiration, et le cabinet du ministère de l’intérieur a dû penser que c’était l’occasion d’appliquer la nouvelle loi », interprète Bernard Godard. « Le gouvernement montre ainsi qu’il agit contre l’islamisme. »

« Fervent activiste numérique, le prédicateur islamiste constitue une véritable menace pour la préservation de notre cohésion nationale et notre modèle républicain, a estimé sur Twitter le Secrétariat général du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (SG-CIPDR) dans la soirée de vendredi 29 juillet. Face aux prêcheurs de haine, portant atteinte aux principes républicains, la France est, plus que jamais, déterminée à combattre partout, où qu’il se trouve, quels que soient ses relais, le danger islamiste et d’y faire face avec les armes du droit et de la démocratie ».

Dans le même sens, le ministère de l’intérieur a renouvelé mi-juillet pour cinq ans l’interdiction de séjour en France du prédicateur suisse Hani Ramadan, petits-fils du fondateur en Égypte en 1928 des Frères musulmans, Hassan El Banna.