Dialogue interreligieux

« Lorsque nous travaillons pour les âmes, nous ne pouvons user que de persuasion et d'amour... Nous ne pouvons rien faire tant que nous n'avons pas persuadé les gens autour de nous qu'ils sont aimés... » (Cardinal Lavigerie, 1885)

« Nous croyons qu'en toute religion il y a une secrète présence de Dieu, des semences du Verbe qui reflètent un rayon de sa lumière... » (Chapitre 1967)

« Nous célébrons et partageons cette vie avec Dieu lorsque nous allons à la rencontre des cultures et des religions... nous réjouissant de la foi vivante de ces croyants et les rejoignant dans leur quête de la Vérité, cette Vérité qui nous rend tous libres. » (Chapitre 1998)

Missionnaires, nous sommes appelés à faire les premiers pas pour rencontrer les personnes, qu'elles que soient leurs convictions, leur religion.

Au Burkina Faso, cette réalité se traduit surtout dans la rencontre respectueuse et évangélique avec les adeptes des religions traditionnelles et avec les musulmans.

Dans cette rubrique, nous étudierons divers aspects de ces religions, particulièrement de l'islam.

Zohra, musulmane, marchera pour le climat dans « le cortège des convictions » 

Cette mère de famille, qui tente de suivre, au quotidien, « un modèle d’éco-spiritualité », a été séduite par cette initiative interreligieuse présente dans plusieurs défilés, ce samedi 12 mars.

  • Sixtine Lerouge, 
Zohra, musulmane, marchera pour le climat dans « le cortège des convictions »
 
Une marche pour le climat, à Amiens (Somme), le 22 janvier 2022.MANON CRUZ/LE COURRIER PICARD/MAXPPP

Le débit de parole de Zohra Abib-Boulif traduit la passion qui l’anime : l’islam et l’écologie. Et pas question de séparer les deux. Le lien entre religion et environnement, elle l’a fait depuis longtemps. Samedi 12 mars, c’est sous ces deux bannières qu’elle prendra part à la marche pour le climat de Paris au sein du « cortège des convictions ». L’initiative est une première, portée par un large panel d’associations et d’organisations de confessions diverses.

Zohra ne s’en cache pas, sa dernière manifestation pour le climat remonte à « trois ou quatre ans »« Je vais plus souvent à celles pour la justice sociale », précise cette mère de deux enfants adultes. Mais cette année, l’aspect interreligieux proposé par le cortège l’a séduite. « C’est surtout ça que je veux défendre », appuie-t-elle, convaincue que « la religion a un rôle à jouer » si les responsables religieux s’emparent des questions environnementales.

Étudier le lien entre islam et environnement

Une idée qu’elle a poursuivie en intégrant le programme de formation interreligieux Emouna de Sciences Po Paris en 2021. Au fil de ses échanges avec d’autres croyants de confessions différentes, sa conviction est d’autant plus ancrée : « Les textes de chaque religion foisonnent de passages sur l’environnement. » Elle-même a découvert cette richesse en étudiant les textes de l’islam « en long, en large et en travers ». Un désir né de sa reconversion professionnelle d’ingénieure dans les énergies renouvelables à aumônière des hôpitaux.

→ TRIBUNE. Appel interconfessionnel sur le climat : « Le temps est venu d’un nouvel enracinement »

Mais « on n’oublie pas nos expériences antérieures, souligne Zohra. Donc j’ai commencé à regarder ce que disait le Coran au sujet de l’environnement. » Elle découvre une profusion de textes dont la lecture incite à un comportement « respectueux » de l’environnement. À commencer par le verset sur le rôle de Khalifa (vicaire) donné à l’homme : « Nous sommes dépositaires de la terre. Nous devons lui témoigner notre respect et lutter contre les actes immoraux envers l’ensemble de la création. »

Si l’environnement n’a pas toujours été une priorité, à un moment, « il y a toujours quelque chose qui dérange la conscience ». Son déclic a lieu au début des années 2000. Encore ingénieure, elle développait alors le réseau téléphonique en Afrique. Sur place, le manque d’énergie et le « gaspillage » du mode de vie occidental, entraîné par « nos habitudes de surconsommation », lui sautent aux yeux.

« Actions concrètes de terrain »

Zohra entame une première conversion dans les énergies renouvelables, « sans savoir où j’allais, mais convaincue de ce que je faisais ». Avec l’aide d’une association, elle s’investit sur le continent africain pour développer des formations à destination des habitants, afin de les aider « à développer leur propre énergie ».

Désormais aumônière musulmane dans un hôpital francilien, elle a conservé de cette expérience son goût pour les « actions concrètes de terrain ». Persuadée de leur efficacité, Zohra s’applique à faire bouger les choses au sein de sa communauté.

→ ENTRETIEN. Cécile Renouard : « La transition écologique, c’est avancer de façon heureuse et solidaire »

Pour le Ramadan, qui commence en avril prochain, « j’ai proposé que l’on remplace les bouteilles d’eau (pour la rupture du jeûne) par des gourdes dans la mosquée ». Elle a aussi développé une proposition de « Ramadan vert », envoyée à plusieurs acteurs de la communauté musulmane, détaillant dix bonnes actions pour éviter le gaspillage pendant cette période. Et rappelle que « le Prophète ne nous a jamais dit de consommer comme des fous furieux ».

« Quand on arrête de gaspiller, c’est pour partager »

À son échelle, Zohra tente de faire ce qu’elle peut, en suivant au mieux ce qu’elle nomme un « modèle d’éco-spiritualité » musulman. Exigeante, elle « ne (se) ne donne pas pour autant dix sur dix ». Pour se réfréner, elle se demande souvent : « Est-ce que tu en as vraiment besoin ? »

→ GRAND FORMAT. Réchauffement climatique : les larmes de l’Himalaya

Une question qu’elle pose aussi à ses enfants, dès que l’occasion se présente, jusqu’à suivre sa fille dans les rayons des magasins, en lui ressassant ce verset : « Les gaspilleurs sont les frères du diable. »

Elle en rit, mais sa logique est que « quand on arrête de gaspiller, c’est pour partager ». Partager la terre, avec ses contemporains et les générations à venir. Samedi, Zohra, fidèle à ses idées, marchera auprès des croyants, « pour le climat et la mobilisation interreligieuse ».

 
 
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Abidjan – Les participants aux travaux du colloque international du Dialogue interreligieux, organisé conjointement par le Conseil Supérieur des Imams, des Mosquées et des Affaires Islamiques de Côte d’Ivoire (COSIM) et la Fondation Mohammed VI des Ouléma Africains, ont adopté une ’’Déclaration de paix’’, dite ’’Déclaration d’Abidjan’’.

Dans cette déclaration dont lecture a été donnée, vendredi à Abidjan, à l’issue des travaux du colloque, les signataires réaffirment leur pleine adhésion aux conclusions relatives aux cinq thématiques analysées et débattues lors de ce colloque international.

De même, ils ont tenu à souligner les valeurs universelles prônées par les religions, à savoir le dialogue inter-religieux, la solidarité, la fraternité, la tolérance, l’ouverture sur l’autre et le respect de la dignité humaine, lesquelles valeurs sont la base du dialogue entre les civilisations, comme le sont celles des droits humains universellement reconnus.

Dans la Déclaration, les signataires s’engagent solennellement à veiller à ce que le dialogue, propice au vivre ensemble entre toutes les religions, soit instauré d’une manière durable, dans le respect de la loi, de tous les dogmes et pratiques religieux, ainsi que la liberté d’exercice du culte et de conscience.

Ils prennent unanimement acte de leur condamnation, avec la plus grande vigueur, de tous les discours de haine et de discrimination, et tous actes de violence, quelle qu’en soit la provenance, qui mettraient en danger, au nom de la religion, le vivre ensemble, la sécurité des sociétés, des biens et des personnes, indique le texte de la Déclaration d’Abidjan.

Et de poursuivre que les participants appellent toutes les forces vives des pays africains à rester unies et solidaires face à tous les dangers de la division, à ne pas céder aux menaces, ni aux amalgames, sciemment propagées, pour porter atteinte à l’unité des rangs.

Ils réaffirment ainsi, au nom des principes et des engagements qu’ils partagent, que chaque être humain d’où qu’il vienne et quelles que soient ses appartenances religieuses, est un citoyen jouissant de l’égalité que lui garantit la loi.

Les participants lancent également un appel unanime, empreint de l’attention la plus pressante, au besoin urgent d’une coopération panafricaine sans faille entre les religions pour faire face aux crises multiples, secouant le continent, notamment sanitaires, alimentaires, environnementales, économiques et sociales.

En outre, ils exhortent à l’éthique de la responsabilité pour se mobiliser et faire face aux changements climatiques néfastes, à jouer chacun son rôle dans la protection de la biodiversité, de l’environnement en Côte d’Ivoire et dans tous les pays africains, à y consentir des sacrifices significatifs pour le bien des générations futures, en travaillant ensemble.

Les participants, signataires de la Déclaration considèrent que la solidarité, la fraternité et le dialogue entre toutes les religions, doivent être toujours la base même de la paix sociale et constituer la seule voie possible du présent et de l’avenir.

Ils réitèrent que ’’la paix, dont dépend notre maison africaine commune, exige que nous en préversions l’édifice et la protégions ensemble’’. La véritable paix, durable, soulignent-ils, est celle ’’rassurante pour nos familles, nos voisinages et l’ensemble de la Nation ivoirienne et africaine’’.

Le colloque international sur le Dialogue interreligieux sous le thème ’’Le Message éternel des Religions’’ a rassemblé des chercheurs et experts de tous les horizons africains de confession musulmane et chrétienne.

Il a connu la présence de plus de 600 participants parmi lesquels figurent des personnalités de notoriété nationale ivoirienne et internationale, dont les présidents et membres des 34 sections de la Fondation Mohammed VI des Ouléma Africains.

Le colloque a été ponctué par plusieurs interventions traitant de cinq thématiques, à savoir “la famille et l’école”, “la société civile ivoirienne et africaine”, “la formation et la sensibilisation des cadres religieux”, “religions, communication et prédication” et “pouvoirs publics et acteurs religieux face au phénomène de la radicalisation et de l’extrémisme religieux violent”.

La cérémonie de clôture s’est déroulée en présence notamment du ministre ivoirien de l’Intérieur et de Sécurité, Vagondo Diomande, représentant le président de la République, du Conseiller spécial du président de la République chargé des cultes et des affaires sociales, Drissa Koné, du secrétaire général de la Fondation Mohammed VI des Ouléma Africains, Mohamed Rifki, du président du COSIM, Cheikhoul Aïma Ousmane Diakité, du chargé d’affaires à l’ambassade du Maroc à Abidjan, Salah Zaroual El Idrissi, et de plusieurs autres personnalités.

Cet article Le Colloque international du Dialogue interreligieux à Abidjan adopte une ‘’Déclaration de Paix’’ est apparu en premier sur MAP Express.

DIAPORAMA - Les tentations de Jésus au désert de James Tissot

Ce 1er dimanche de Carême, nous lisons l’évangile de Marc (1,12-15) , qui rapporte le départ de Jésus pour le désert. Le peintre James Tissot illustre à sa façon le même épisode, plus développé dans le chapitre 4 de l’Évangile selon Matthieu.

  • Régis Burnet, bibliste, 

 

DIAPORAMA - Les tentations de Jésus au désert de James Tissot
 
La tentation de Jésus au désert, par James Tissot (1836-1902).JEWISH MUSEUM/CREATIVE COMMONS

La tentation de Jésus dans le désert. Aquarelle et gouache de James Tissot (1836-1902), Jewish Museum, New York, USA, commentée par le bibliste Régis Burnet.

Cette étrange aquarelle, rehaussée de peintures datant de la fin du XIXe siècle, est en rupture complète avec toutes les représentations précédentes des tentations du Christ. Il y a certes l’audacieuse mise en scène qui voit tout depuis l’intérieur d’une grotte permettant de montrer Jésus en clair-obscur et le paysage rocheux entourant un lac.

James Tissot profite à coup sûr des premières photographies de la Palestine qui était passée sous occupation anglaise, et figure avec réalisme un environnement qui ressemble à celui de la mer Morte : de hauts rochers désertiques, abritant des grottes, et un lac en contrebas.

(Cliquer sur le lien ci-dessous)

 

Ce qui est nouveau, c’est de représenter le diable tentateur non pas avec des cornes et une queue fourchue, mais comme un aimable ascète brûlé de soleil, portant une belle barbe, d’ermite justement, et à genoux sur son tapis.

À n’en pas douter, Tissot démarque le texte de l’évangile selon Matthieu. « Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, Jésus finit par avoir faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : “Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.” Mais il répliqua : “Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu.” »

La grande idée de Tissot est de figurer le diable comme un jeûneur amaigri, un anachorète pieux, souffrant lui aussi de la faim. Car le peintre est l’héritier d’un siècle porté par la raison et la science, qui commence à s’intéresser aux mille tourments de la psychologie humaine, et qui découvre peu à peu que le diable est intérieur. Il n’est ni laid ni repoussant d’apparence, mais il présente au contraire une grande familiarité. Seuls les yeux, cernés de noir, demeurent inquiétants. Ces miroirs de l’âme trahissent le sombre projet du Malin.

« Distinguer l’islam des musulmans est fallacieux philosophiquement et théologiquement »

  • Benoît SibilleMembre du collectif chrétien Anastasis (1)

Peut-on distinguer les musulmans de l’islam pour mieux critiquer la religion tout en se targuant de préserver les croyants ? Pour Benoît Sibille, c’est une position malheureuse et fausse : aucune religion n’est indépendante de ses fidèles, qui nourrissent sa tradition, la font évoluer…

  • Benoît Sibille, 
« Distinguer l’islam des musulmans est fallacieux philosophiquement et théologiquement »
 
Pour Benoît Sibille, aucune religion n’est indépendante de ses fidèles (photo d’illustration).JASMIN MERDAN/STOCK.ADOBE.COM

En distinguant l’islam des musulmans, un certain nombre de catholiques pensent pouvoir maintenir l’impératif chrétien de charité – aimer son prochain quel qu’il soit – tout en alertant contre le danger civilisationnel que représenterait l’islam pour la vieille Europe. C’est évidemment déjà mieux que d’accuser sans discernement tous nos concitoyens musulmans d’être des terroristes. Il nous semble pourtant que cette distinction est fallacieuse philosophiquement et théologiquement.

D’abord parce que nous-mêmes n’apprécierions pas que l’on distingue ce que nous sommes de la foi qui nous fait vivre (« Ma vie, c’est le Christ », n’est-ce pas la confession de foi que fait tout chrétien à la suite de l’apôtre Paul en Ga 2,20), mais surtout parce qu’une telle affirmation suppose que l’« islam » soit un donné anhistorique et indépendant des musulmans eux-mêmes.

→ REPORTAGE. Le dialogue islamo-chrétien, à contre-courant

On nous explique ainsi qu’il peut y avoir des bons musulmans, mais qu’au fond ils ne le sont que malgré l’islam et que l’islam ouvert ou progressiste (que valent d’ailleurs de tels concepts en théologie ?) ne l’est que malgré la lettre de l’islam. Bref, la vérité de l’islam serait nécessairement du côté de l’intégrisme – que l’on qualifiera alors de wahhabite, de salafiste ou de projet d’islam politique, alors qu’il faut bien avouer que pour la plupart d’entre nous ces mots ne sont que des étiquettes et que nous ignorons tout des débats théologiques auxquels ils renvoient.

Valider l’argumentaire fanatique

En concluant ainsi que, malgré toute la bonne volonté des musulmans, l’islam les pousse inexorablement du côté du fanatisme, on valide paradoxalement l’argumentaire de la plus butée des théologies islamiques. Les pourfendeurs de l’islam confessent en effet d’une même foi que l’islam, c’estpar essence la domination de l’homme sur la femme, l’interdiction de se convertir à une autre religion, la théocratie… Ainsi, en considérant qu’il faut lutter contre l’islam, qui serait en soi un danger, nous acceptons comme définition de l’islam celle que cherchent à imposer Daesh ou les talibans. Curieuse alliance, qui devrait nous alerter, entre l’intégrisme musulman et ses dénonciateurs catholiques.

N’étant pas musulmans, il ne nous appartient pas de définir ce qu’est l’islam. Mais un peu de philosophie et de théologie chrétienne peut nous éclairer sur ce qu’est un texte et par ricochet sur ce qu’est l’islam en tant que religion se rapportant à un texte. Il y aurait une grande naïveté à croire qu’un écrit, quel qu’il soit, se donne comme un bloc dont la signification ne serait pas objet de discussions. Péguy notait que la lecture est « l’acte commun, l’opération commune, du lisant et du lu ». Le sens en effet se négocie toujours, c’est la vérité herméneutique fondamentale. Aucun texte n’est capable d’un sens univoque s’imposant de lui-même, tout texte doit être lu et tout acte de lecture est un acte d’interprétation et d’invention du sens.

La fragilité de nos propres croyances

Cette condition herméneutique est difficile à accepter, elle nous met à la fois face à la fragilité du sens et face à notre responsabilité vis-à-vis de lui. Au fond, en figeant l’islam en une essence anhistorique, on se protège probablement nous-mêmes de la fragilité de nos propres croyances. Il serait si simple que notre dogme soit vrai et le leur faux, et que tout cela ne soit pas à questionner. Pourtant, la parole ne nous enseigne quelque chose qu’en nous interpellant, en requérant notre interprétation, et ce, que l’on lise la Torah, l’Évangile ou le Coran. Il n’y a donc pas plus d’islam véridique et anhistorique qu’il n’y a de judaïsme ou de christianisme anhistorique.

Il ne s’agit pas, disant cela, d’opter pour un relativisme théologique et de mettre l’ensemble des textes religieux sur le même plan. Les actes de foi ne sont pas interchangeables, confesser la mort et la résurrection de Jésus n’est pas réciter la chahada. Si, en effet, notre argument est d’abord philosophique et concerne le statut herméneutique de tout texte, il est aussi spécifiquement chrétien et théologique.

Discussion avec un texte

La foi dans le Verbe fait chair (Jn 1,14) et la conséquence qu’en tire Paul, « La lettre tue mais l’esprit vivifie » (2 Co 3,6), ne cesse en effet de nous faire redécouvrir notre condition historique d’herméneute. Que sont la vie chrétienne et l’histoire de l’Église sinon une longue discussion entretenue entre des femmes et des hommes et un texte, discussion incarnée et historique hors de laquelle le texte ne peut aucunement se donner comme Parole vivifiante.

Dire qu’il n’y a pas de vérité anhistorique du christianisme n’est donc aucunement une manière de dévaloriser la révélation chrétienne, c’est au contraire lui donner toute sa puissance.

N’ayons donc pas la naïveté de ceux qui, ne s’étant jamais frottés ni aux sciences sociales ni à la révélation biblique, prennent les textes religieux pour ce qu’ils ne sont pas. Il n’y a pas de véritable islam (2) – qu’il soit un danger ou un trésor – ailleurs que dans ce qu’en font historiquement les musulmans eux-mêmes. Plutôt que de décider pour eux que le vrai islam est l’intégrisme, peut-être faudrait-il avoir le courage et la confiance de laisser les musulmans eux-mêmes être l’islam et pour ce faire cesser de surveiller, harceler ou fermer leurs lieux de culte, leurs centres d’études, leurs maisons d’édition ou leurs associations. Nous avons besoin de la théologie musulmane.

(1) Le collectif Anastasis est en cours de création par un groupe de chrétiens dont l’objectif est de nourrir la réflexion et l’action sur la portée politique de l’Évangile.

(2) À l’objection selon laquelle l’islam est précisément une religion inhibant toute tâche herméneutique, on répondra seulement en demandant depuis quel point de vue anhistorique conclut-on que l’islam est cela. Considérer qu’un texte n’est pas à interpréter est déjà un choix d’interprétation qui comme tout autre choix s’inscrit dans une histoire et dans des débats, il ne s’agit en rien d’une essence immuable. La tâche herméneutique de l’homme n’est pas chose dont on puisse se dispenser.

En Inde, le sort des musulmans et des chrétiens se dégrade 

Enquête

Il y a vingt ans, des émeutes contre les musulmans faisaient près de 2 000 victimes dans l’État indien du Gujarat.
Les discriminations et les violences à l’encontre des musulmans et des chrétiens s’accélèrent sous le gouvernement de Narendra Modi, premier ministre depuis 2014.

  • Vanessa Dougnac, correspondante à New Dehli (Inde), 

 

En Inde, le sort des musulmans et des chrétiens se dégrade
 
Une jeune fille voilée, accompagnée par ses camarades de classe, s’apprête à entrer en cours, après le bannissement du hidjab par le gouvernement de l’État de Karnataka, à Udupi au sud de l’État, le 16 février 2022.SUNIL KATARIA/REUTERS

« Je me souviens du train calciné, des camps de réfugiés, de villages où les musulmans avaient été massacrés, d’un puits dans lequel les femmes musulmanes s’étaient jetées pour ne pas être violées », raconte John Dayal, militant chrétien et auteur d’un ouvrage sur les pogroms.

→ À LIRE. Yogi Adityanath, moine hindou extrémiste, brigue sa réélection à la tête du plus grand État de l’Inde

C’était dans l’État du Gujarat, dans l’ouest de l’Inde, il y a vingt ans. Près de 2 000 personnes étaient mortes dans des émeutes antimusulmanes orchestrées par des extrémistes hindous, en représailles de l’incendie d’un train de pèlerins hindous, le 27 février 2002. Narendra Modi, premier ministre de l’Inde depuis 2014, était alors à la tête de l’exécutif du Gujarat. Son gouvernement avait alors été soupçonné d’avoir « laissé faire » les violences, mais la justice l’avait lavé de toute accusation.

Projet d’une suprématie hindoue

L’événement dramatique marque une étape dans l’affirmation autoritaire de l’hindutva, ce projet d’une suprématie hindoue politiquement incarné par le parti au pouvoir, le BJP (Parti du peuple indien). « Les émeutes de 2002 étaient un laboratoire et ouvrent la voie vers une justice biaisée et une police complice du pouvoir et instrument de terreur politique », estime John Dayal.

→ REPORTAGE. En Inde, la peur des minorités religieuses

Une opinion partagée dans la presse par l’historien Ramachandra Guha, qui voit ces émeutes comme « un essai de ce qui est tenté aujourd’hui au niveau national ». Selon lui, il s’agit de contrôler « la machine étatique pour imposer fermement la volonté des hindous (80 % de la population) sur les Indiens de différentes confessions, en particulier les musulmans ».

Le sort de ces derniers s’est dégradé dès l’arrivée au pouvoir du BJP en 2014. Depuis, des dizaines de musulmans ont été lynchées par des foules d’extrémistes hindous, sous prétexte qu’ils portaient atteinte à des vaches, sacrées dans la religion hindoue. En outre, différentes législations ciblant les minorités religieuses ont été votées dans différents États, allant de l’interdiction de l’abattage des vaches aux lois anti-conversion, criminalisant les hommes musulmans et chrétiens voulant épouser des femmes hindoues.

Alerte des militants des droits de l’homme

« Tout s’est accéléré après la réélection de Narendra Modi en 2019, rappelle Irfan Engineer, directeur du Centre for Study of Society and Secularism, qui documente les violences ciblant les musulmans. Des acteurs non étatiques, en particulier les brigades extrémistes hindoues, se sont sentis le droit de s’en prendre aux musulmans : attaques ciblées, boycotts socio-économiques, marginalisations, humiliations, etc. » Les incidents sont nombreux et les militants des droits de l’homme ne cessent d’alerter sur la situation. Au cœur de New Delhi, des extrémistes hindous ont attisé, en février 2020, des émeutes intercommunautaires qui ont fait 53 morts.

→ REPORTAGE. Inde : des émeutes intercommunautaires embrasent New Delhi

La radicalisation est appuyée par des lois majeures ; l’une, très controversée, sur l’obtention de la citoyenneté indienne, à la défaveur des musulmans, a ainsi été adoptée. Par ailleurs, le statut constitutionnel du Cachemire, seule région à majorité musulmane, a été abruptement abrogé. Et, actuellement, l’État du Karnataka, dirigé par le BJP, connaît de vives tensions après l’interdiction du port du voile à l’école, les signes religieux étant pourtant autorisés dans un pays fondé sur la liberté religieuse. La justice devrait trancher prochainement.

490 attaques contre les chrétiens en 2021

La petite minorité chrétienne fait, elle aussi, dans une moindre mesure, les frais de cette radicalisation. L’organisation Religious Liberty Commission of the Evangelical Fellowship a enregistré 490 attaques contre les chrétiens en 2021. Un chiffre record, depuis les pogroms perpétrés en 2007 et 2008 en Orissa. « L’impunité de l’État, la complicité de la police et les lois radicalisées militarisent les groupes extrémistes », a dénoncé la All India Catholic Union. En outre, le 25 décembre, les autorités ont bloqué les financements étrangers en faveur des Missionnaires de la Charité. Résolu depuis, l’incident envoie un message clair aux chrétiens dont les institutions sont nombreuses dans le pays. Ce climat général libère les discours haineux. Et alors que cinq États votent actuellement, les enjeux électoraux exacerbent les stratégies du BJP visant à stigmatiser les musulmans.

Car derrière l’ostracisation des minorités religieuses se joue le projet de l’avènement d’une nation hindoue. « Modi est perçu comme le “roi des cœurs hindous”, capable de redonner sa gloire à l’hindouisme, commente John Dayal. Musulmans et chrétiens doivent être des citoyens de seconde classe. » Irfan Engineer souligne, lui, la peur et le sentiment de menace qui pèsent sur ces minorités : « Les dégâts causés par ce gouvernement au sein de notre société prendront des décennies à s’estomper. »

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L’Inde, un pays multiconfessionnel

La population de l’Inde, deuxième pays le plus peuplé du monde derrière la Chine, est estimée à 1,34 milliard d’habitants.

Les Indiens de religion hindoue sont largement majoritaires, avec 966 millions de personnes (79,8 % de la population), selon les chiffres issus du recensement de 2011.

La plus importante des minorités religieuses est constituée des musulmans. Ces derniers étaient au nombre de 172 millions en 2011 (14,2 %).

On comptait 28 millions de chrétiens (2,3 %), 20,8 millions de sikhs, 8,4 millions de bouddhistes et 4,5 millions d’adeptes du jaïnisme.