Dialogue interreligieux

« Lorsque nous travaillons pour les âmes, nous ne pouvons user que de persuasion et d'amour... Nous ne pouvons rien faire tant que nous n'avons pas persuadé les gens autour de nous qu'ils sont aimés... » (Cardinal Lavigerie, 1885)

« Nous croyons qu'en toute religion il y a une secrète présence de Dieu, des semences du Verbe qui reflètent un rayon de sa lumière... » (Chapitre 1967)

« Nous célébrons et partageons cette vie avec Dieu lorsque nous allons à la rencontre des cultures et des religions... nous réjouissant de la foi vivante de ces croyants et les rejoignant dans leur quête de la Vérité, cette Vérité qui nous rend tous libres. » (Chapitre 1998)

Missionnaires, nous sommes appelés à faire les premiers pas pour rencontrer les personnes, qu'elles que soient leurs convictions, leur religion.

Au Burkina Faso, cette réalité se traduit surtout dans la rencontre respectueuse et évangélique avec les adeptes des religions traditionnelles et avec les musulmans.

Dans cette rubrique, nous étudierons divers aspects de ces religions, particulièrement de l'islam.

Islam : Eljay, Boussena, Abou Anas, Iquioussen… Les imams stars des réseaux sociaux

Comme le désormais célèbre Hassan Iquioussen, de nombreux prédicateurs musulmans sont extrêmement actifs sur les réseaux sociaux. Vidéos sur YouTube, stories sur Instagram ou cagnottes en ligne, ces imams maîtrisent tous les codes d’une jeunesse ultraconnectée.

Par Jeanne Le Bihan
Mis à jour le 1 décembre 2022 à 17:17
 
 
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Capture d’écran d’une vidéo de Rachid Eljay. © DR / Facerbook Rachid Eljay.

 

« Le but, c’est que toute votre famille puisse participer et profiter pleinement des sciences religieuses dans une ambiance spirituelle, à la maison », explique Rachid Eljay dans une vidéo publiée le 4 novembre sur sa chaîne YouTube. Avec 2,28 millions d’abonnés, le prédicateur est sans doute le plus influenceur des influenceurs islamiques francophones.

Et comme les autres célébrités du web, l’imam franco-marocain en respecte tous les codes, y compris ceux de la publicité : avant de dévoiler le contenu de « Applique ça vite et tu gagneras le paradis إن شاء الله [ndlr : inch’Allah]”, Rachid Eljay promeut Dini TV, plateforme de streaming dont il est l’un des principaux intervenants, et propose même un code de réduction pour l’abonnement fixé à 29 € par mois.

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Créée en 2020, Dini TV – de l’arabe « ma religion » — émet depuis les Émirats arabes unis. La plateforme propose, sur le modèle de Netflix ou de Disney+, des vidéos à la demande autour de la religion musulmane : cours de cuisine, d’arabe, d’histoire, conférences religieuses délivrées par des intervenants « connus pour leur pédagogie et leur compréhension éclairée et équilibrée », et populaires sur les réseaux sociaux, comme Rachid Eljay.

Le site d’information Mediapart revient dans une enquête publiée le 12 novembre sur les dessous et les acteurs de la plateforme consacrée à un islam conservateur, et met en lumière des prédicateurs connectés misant sur les réseaux sociaux pour gagner en influence et diffuser une pensée (ultra)conservatrice. À l’image de l’imam Hassan Iquioussen – visé par un arrêté d’expulsion en France et incarcéré en Belgique en novembre – qui fait la une de la presse française depuis l’été 2022, ces orateurs musulmans combinent hypermodernité numérique et ultraconservatisme religieux.

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Comme Rachid Eljay, les imams connectés ont gagné en popularité ces dernières années via des chaînes YouTube ou des comptes personnels, mais aussi à travers des tremplins de diffusion consacrés à l’islam. L’Association Darifton Prod, hébergée en Moselle mais à la domiciliation bancaire belge, met régulièrement en ligne pour ses 170 000 abonnés les conférences de prédicateurs qui se font ainsi connaître du grand public : Mehdi d’Islammag, Mohammed Nadhir, Alain Ali, Vincent Souleyman – lequel possède aussi sa chaîne personnelle.

Voici une sélection subjective des principales figures de cet islam connecté, accessible au plus grand nombre, et surtout aux plus jeunes.

Rachid Eljay, influenceur aux millions d’abonnés

Grand sourire ou mine sérieuse, Rachid Eljay, 42 ans, est un bon orateur. La preuve en est ses 800 000 abonnés sur Instagram. Une image soignée bien éloignée de celle qu’il renvoyait à ses débuts sur les réseaux sociaux, dans les années 2010.

L’imam franco-marocain, qui a longtemps officié à la mosquée Sunna de Brest, dans le quartier Europe, a été, en 2019, victime d’une tentative d’assassinat par balles. Auparavant connu sous le nom de Rachid Abou Houdeyfa – marque déposée en 2015 –, il avait créé la polémique en 2014 après avoir déclaré dans une vidéo destinée à un auditoire d’enfants que ceux qui chantent, écoutent de la musique ou jouent d’un instrument seraient « engloutis par la terre » et « transformés en singe et en porc ». François Hollande, alors président, avait déclaré en 2016 sur France 2, à la suite de la polémique, que l’imam était « inquiété » par une « procédure judiciaire », ce qui n’était pas le cas.

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Exit la barbe fournie et les propos trop polémiques, Rachid Eljay a abandonné sa kunya – surnom composé de Abou (père) suivi du prénom du fils – et développe aujourd’hui une influence plus moderne. Il est passé du salafisme au malékisme. Avec des vidéos aux titres accrocheurs, « L’islam, c’est pas le McDo… tu fais pas ce que tu veux », ou « Sois pas triste, tout ira mieux », le prédicateur propose un contenu destiné à un jeune public habitué aux vlogs et vidéos.

Abdelmonaïm Boussena, cofondateur de Dini TV

Imam de la mosquée de Roubaix, Abdelmonaïm Boussena est un proche de Rachid Eljay. Les deux prédicateurs ont créé ensemble Dini TV, où on les voit donner en duo des conférences religieuses. Âgé de 31 ans, l’imam d’origine marocaine a lui aussi sa propre chaîne YouTube, avec près de 900 000 abonnés.

Comme Rachid Eljay, il y discute de théologie avec un vocabulaire moderne destiné au grand public : « Quatre cas où la médisance est autorisée en islam », « Fais ça et tu auras la baraka dans ta vie »…

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Connu pour avoir défendu en 2017 l’islamologue suisse Tariq Ramadan, accusé de viol et de harcèlement sexuel, Abdelmonaïm Boussena est ingénieur de formation. Sa popularité sur les réseaux sociaux lui avait permis, en 2018, de récolter 53 000 euros de dons en trois jours pour financer la construction d’un nouveau bâtiment de la mosquée des Trois-Ponts.

Nader Abou Anas, enseignant en ligne

Le 1er novembre 2019, le quotidien Libération consacre une tribune à la lutte contre la stigmatisation des musulmans. Publié sur Mediapartle texte compte parmi ses signataires un prédicateur, ex-imam de la mosquée francilienne du Bourget : Nader Cheecha, dit Nader Abou Anas.

Après la publication par des internautes d’extrême d’anciennes vidéos de l’imam où il semble tenir des propos polémiques, notamment sur la place de la femme, le nom de Nader Abou Anas est retiré de la tribune. Via le compte Twitter de son association balbynienne, D’CLIC, le prédicateur explique avoir « beaucoup évolué » depuis, et être « revenu sur de nombreux propos qui ne reflètent plus [sa] position sur ces questions ».

Derrière un ordinateur Apple dernier cri ou du haut de sa chaire, Nader Abou Anas, 40 ans, explique à ses quelque 700 000 abonnés les dangers de la chirurgie esthétique, ou le problème des « préjugés sur la femme divorcée ». Présent sur Instagram et Snapchat, et sur YouTube depuis 2011, lui aussi emploie un vocabulaire moderne qui s’adresse avant tout à un public jeune et très connecté.

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Nader Abou Anas prône désormais un islam malékite du « juste milieu », « en réfutant tout excès et toute négligence », explique-t-il sur la page de son association. Adepte, lui aussi, des intitulés accrocheurs, comme « Manger la viande du McDo, halal ? », il revient dans ses conférences sur des sujets plus globaux à partir de références coraniques. Moyennant 300 euros annuels, il donne des séries de cours en ligne sur des thèmes choisis, auxquels s’ajoutent 149 euros pour visionner en replay les conférences de l’année passée.

Hassan Iquioussen, imam épinglé

Le prédicateur marocain, originaire du nord de la France, est sans doute celui qui a le plus fait parler de lui. Véritable pionnier d’un islam moderne et connecté, Hassan Iquioussen, 58 ans, est visé par un arrêté d’expulsion du territoire français. Dans le viseur du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui pointe un « discours haineux » et « contraire à nos principes de laïcité et d’égalité entre les femmes et les hommes », l’imam, qui avait quitté la France pour la Belgique, a été placé le 15 novembre dans un centre de détention belge.

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Encore adolescent, Hassan Iquioussen avait dû renoncer à la nationalité française à l’initiative de son père. Il a tenté par la suite de l’obtenir via une procédure de recouvrement, mais elle lui a été refusée deux fois, en 1984 et en 1990, car on l’estime trop proche des Frères musulmans. Le prédicateur aux 180 000 abonnés, fiché S, attend désormais d’être fixé sur son sort par les autorités belges.

Iran : des voix critiques s’élèvent dans le clergé

Analyse 

Depuis le début de la contestation qui a suivi la mort de la jeune Mahsa Amini, des Iraniens expriment leur rejet du clergé chiite souvent assimilé au régime. Ce dernier ne fait pourtant pas l’unanimité parmi les clercs, dont certains appellent même à une réforme du système.

  • Clément de Lavergne, 
Iran : des voix critiques s’élèvent dans le clergé
 
Le président iranien Ebrahim Raisi (6e en partant de la droite) prend part à une prière de l’Aïd en juillet 2022 à Téhéran.AFP

Les vidéos de « tombage » de turban sont devenues virales sur les réseaux sociaux iraniens depuis le début du mouvement de révolte déclenché par la mort de Mahsa Amini le 16 septembre. On y voit des jeunes faire tomber le turban de la tête des mollahs et s’enfuir après en courant. Ce geste irrévérencieux exprime la colère d’une grande partie du peuple – les jeunes surtout – face à une institution au pouvoir dont les excès et la corruption suscitent un grand rejet.

Pourtant, au sein du clergé chiite, des voix discordantes se font entendre. S’il ne semble pas que des mollahs aient fait partie des cortèges, certains clercs importants ont critiqué fermement la répression des manifestants en s’appuyant sur des points de leur doctrine. « Le peuple a le droit de critiquer les dirigeants de la société musulmane, que la critique soit justifiée ou non », a affirmé l’ayatollah Javad Alavi Boroujerdi, petit-fils du très célèbre ayatollah Hossein Boroujerdi (dont l’imam Khomeyni fut l’élève), cité par l’agence Shafaqna News. Un autre grand ayatollah, Assadollah Bayat-Zanjani, avait critiqué, dès la mort de Mahsa Amini, la police des mœurs et son comportement répressif qu’il jugeait contraire à l’islam.

« Dès le départ, la présence de clercs au pouvoir était une erreur »

« Il est difficile néanmoins d’affirmer que ceux-ci représentent un courant majoritaire du clergé », estime Eva Zahiri, docteure en histoire de la pensée islamique contemporaine de l’École pratique des hautes études et enseignante à Sciences Po. Des centaines de religieux sunnites iraniens ont également pris position pour les manifestants, selon le média kurde Rudaw, certains appelant le clergé chiite à « sortir du silence ».

Des religieux réformateurs soutiennent eux aussi explicitement certaines revendications des manifestants, comme Mohammad Khatami, clerc et ancien président de l’Iran (de 1997 à 2005) qui a récemment déclaré que « la solution la moins coûteuse est la réforme du système lui-même. »

Des mollahs sont inquiets de l’image que le régime renvoie du clergé. « Dès le départ, la présence de clercs au pouvoir a été une erreur, a déploré Mohammad Taghi Fazel Meybodi, professeur au séminaire de Qom, cité par l’agence de presse Fararu. Beaucoup de clercs connus dans la société ont, par leurs excès, amené les jeunes générations à considérer l’hostilité au clergé comme un symbole de liberté. »

D’autres critiques mettent en cause l’existence de la police des mœurs ou encore la contrainte du port du voile. Il y a également la volonté de ne pas opposer manifestants et islam. « Certains s’interrogent sur le régime lui-même : ses origines, ses fondements, son fonctionnement, dans une optique de réforme interne », estime Eva Zahiri. Il n’existe cependant pas de figure religieuse très influente à même de peser contre le régime et, parmi les manifestants, l’option d’une réforme de l’intérieur du régime n’est plus jugée très crédible.

Soutenir le régime par défaut

L’opposition cléricale en Iran ne va pas jusqu’à la remise en cause de la République islamique. « La plupart des clercs considèrent qu’il n’y a pas véritablement d’alternative politique claire et définie », explique Eva Zahiri. Depuis 1979, le clergé est en effet intrinsèquement lié à l’État : beaucoup de mollahs sont eux-mêmes des fonctionnaires. C’est pourquoi de nombreux clercs continuent à soutenir le régime par défaut, tout en insistant sur la nécessité de réformes profondes.

À l’étranger, certains anciens clercs sont explicitement opposés au régime. Comme Mohsen Kadivar, aux États-Unis, qui prône un changement de régime et une démocratie. Ou encore Hassan Youssefi Echkevari, ancien clerc emprisonné puis exilé en Allemagne, ardent critique du système en place.

Dès le début de la formation de la République islamique en 1979, de nombreux religieux s’étaient opposés au régime clérical. « En instituant la doctrine – minoritaire dans l’islam chiite – du velayat-e faqih qui étend les prérogatives du clergé à la sphère du gouvernement, Khomeyni a révolutionné le droit et la théologie politique chiites, rappelle Eva Zahiri. Face à ce système inédit, des clercs ont réaffirmé la conception classique de l’institution religieuse », selon laquelle le clergé est avant tout une référence morale et juridique. Celui qui est souvent considéré comme le plus grand ayatollah vivant, Ali Al Sistani, iranien mais basé à Nadjaf en Irak, s’est lui-même toujours opposé au système de gouvernance de l’Iran, qui donne selon lui trop de pouvoir politique aux religieux.

Les titres du clergé iranien

Le mollah, ou « maître » en arabe, est un clerc chiite. Il n’est pas cantonné à des fonctions cléricales mais peut aussi être juge, professeur ou, plus récemment, homme politique.

Le terme ayatollah, qui signifie « signe de Dieu », est le titre le plus élevé du clergé chiite. Les plus reconnus atteignent le statut de marja-e taqlid, « source d’imitation ». Cela signifie que leurs interprétations juridiques peuvent être citées comme des références.

Israël-Palestine : « L’arrivée aux affaires des juifs religieux va relancer la question de Jérusalem »

La percée électorale du courant sioniste religieux pourrait menacer le fragile équilibre entre juifs et Arabes à Jérusalem. Explications de l’historien Vincent Lemire.

Mis à jour le 22 novembre 2022 à 17:12

 
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Des juifs religieux sur l’Esplanade des Mosquées, à Jérusalem, le 20 avril 2022. © MENAHEM KAHANA / AFP

Il y a eu la marche des drapeaux en mai 2022, les événements du quartier de Sheikh Jarrar en mai 2021. Les incursions régulières sur l’Esplanade des Mosquées… Jérusalem redevient le creuset des tensions à mesure que la politique israélienne se radicalise, et que la jeunesse palestinienne s’émancipe de ses représentants politiques.

Vincent Lemire est historien et dirige le Centre de recherche français à Jérusalem (CRFJ). Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la Ville sainte, il vient de publier l’Histoire de Jérusalem (ed. Les Arènes) en bande dessinée. Après les élections israéliennes du 1er novembre dernier qui ont vu le courant du sionisme religieux, incarné par deux partis, devenir la principale force politique du pays après le Likoud de Netanyahou, le chercheur revient sur la place centrale de Jérusalem dans les violences passées… et à venir.

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Jeune Afrique : Que signifie la victoire de Benyamin Netanyahou et de ses alliés d’extrême droite aux législatives du 1er novembre dernier pour Jérusalem ?

Vincent Lemire : Cette victoire n’est pas une surprise, c’est la logique politique d’un pays qui bascule à l’extrême droite. Ce à quoi on assiste aujourd’hui, c’est une toute petite vaguelette annonciatrice d’une tempête. Car ce sont les plus jeunes électeurs qui composent les rangs du sionisme religieux. Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, les deux leaders du mouvement, ont fait de Jérusalem une question centrale, ce qui n’est pas le cas du Likoud de Benyamin Netanyahou. Les expropriations dans le quartier de Sheikh Jarrar, la prière sur l’Esplanade des Mosquées, le maintien de la présence juive dans la Vieille ville sont les thématiques centrales d’un engagement presque existentiel de ce courant radical.

La marche des drapeaux, ou le Jour de Jérusalem, qui chaque année célèbre la conquête de la partie Est de la ville en 1967, illustre l’importance de la question, notamment pour les jeunes colons. Quand ils arrivent en ville en provenance des implantations, l’épreuve du réel leur fait l’effet d’un électrochoc : ils constatent que 90 % des habitants de la Vieille Ville ne sont pas juifs, et ils réalisent le fossé qui existe entre ce qu’on leur raconte et ce qu’ils voient.

Un sujet central des deux côtés

Cette réalité du rapport de force est incontournable et devrait être un préalable à toute discussion : Jérusalem, c’est 40 % de non-Israéliens, contre 25 % en 1967. Ce rapport de force ne bougera plus. Certes, la démographie palestinienne s’essouffle et l’orthodoxisation de Jérusalem-Ouest favorise une poussée relative de la population juive. Mais au cœur de la Vieille Ville, l’équilibre ne changera pas, ce qui continuera d’alimenter les violences, car l’extrême droite israélienne ne supporte pas ce réel sur lequel elle bute.

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Est-ce que la manière dont sont traités les Palestiniens dans la ville s’aggrave à mesure que la politique israélienne se droitise ?

Oui, bien sûr, mais les effets sont parfois inattendus. On a raison de dénoncer le fait que les Palestiniens de Jérusalem-Est perdent leur droit de résidence s’ils s’absentent plus de cinq ans, parce que c’est contraire au droit. Mais si on regarde les chiffres, on constate que cette mesure discriminatoire a été largement contre-productive : environ 15 000 permis de résidence ont été annulés en cinquante ans. C’est 15 000 de trop, mais ça fait en moyenne 300 par an, ce qui est très peu comparé au nombre d’habitants de la ville (presque 1 million aujourd’hui).

Cette donnée-là, tous les Palestiniens de Jérusalem l’ont en tête : la vie y est très dure, ils vont donc travailler ou étudier au Canada, mais comme ils savent qu’ils doivent rentrer au bout de cinq ans faute de quoi ils risquent de ne plus jamais pouvoir revenir…  alors ils reviennent! C’est une donnée de base de la sociologie des migrations : tant qu’on sait qu’on peut rentrer, on retarde son retour. Paradoxalement, cette mesure discriminatoire a contribué à fixer la population.

Droit de prier

Comme chez les jeunes colons, le nouveau militantisme palestinien fait de Jérusalem un sujet central. La défense d’Al-Aqsa est un mot d’ordre consensuel dans la jeunesse palestinienne. L’islamisation de la cause et la démonétisation de l’Autorité palestinienne face à la popularité du Hamas expliquent en partie le retour de l’épineuse question de l’Esplanade sur le devant de la scène. Il ne faut pas oublier non plus que cet endroit constitue le seul espace public pour les Palestiniens de Jérusalem. La ville est complètement congestionnée, les jeunes n’ont pas d’autre lieu pour se donner rendez-vous, flâner, se reposer. Cet espace sacré est aussi un « sanctuaire laïc », un lieu de vie.

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C’est une décision rabbinique de 1967 qui fait de l’Esplanade un lieu de prière exclusivement musulman. Comment expliquez-vous les incursions de plus en plus fréquentes de Juifs religieux dans ce lieu ?

Depuis une dizaine d’années, des rabbins des colonies bravent l’interdiction de 1967 d’aller prier sur l’Esplanade. Ils soutiennent que non seulement les Juifs ont le droit d’aller y prier, mais que c’est même un devoir. Itamar Ben Gvir n’est pas à l’origine de ce mouvement, mais il l’instrumentalise à merveille. Les colons extrémistes ne se battront pas tous pour quelques vieilles maisons de Sheikh Jarrar. En revanche, ils défendront jusqu’au bout le droit de prier sur l’ancien site du Temple. Ce combat est aussi un levier politique puissant pour mettre le gouvernement en difficulté jusqu’à ce que les représentants du sionisme religieux, artisans du retour de Benyamin Netanyahou au pouvoir, récupèrent les postes qu’ils réclament.

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Ce qu’il faut rappeler, c’est que la destruction du quartier maghrébin après la conquête de la Ville en 1967, devait servir précisément à éviter ce qui est en train de se passer. L’idée était de créer un vaste espace de prière juive en contrebas de l’Esplanade, pour justifier et consolider l’interdiction rabbinique de s’y rendre. Si l’on s’en tient à ces données documentées, il y a une incohérence stricte entre l’encouragement actuel à aller prier sur l’Esplanade et cette décision prise il y a cinquante ans d’expulser un millier d’habitants pour créer un lieu de prière juif.

Le terme d’apartheid peut-il s’appliquer à la politique israélienne à Jérusalem ?

Je n’ai aucun problème à l’utiliser pour qualifier de ce qui se passe à Jérusalem-Est et en Cisjordanie occupée, où l’acception juridique du terme est parfaitement avérée : elle désigne le fait que les 400 000 Palestiniens de Jérusalem n’ont pas les mêmes droits que les 550 000 habitants israéliens. Ils n’ont pas de citoyenneté, ils n’ont pas de permis de construire, ils ne peuvent pas voyager librement.

Se tourner vers le droit international

Ce terme provoque évidemment une réaction épidermique en Israël, car il vise juste. Et les élections récentes vont encore accentuer cette sensibilité avec un Ben Gvir qui assume totalement la mise en place d’un apartheid légalisé.

Cette notion d’apartheid a aussi une efficacité politique évidente : les jeunes Palestiniens comprennent que c’est le bon moment pour invoquer le droit international, non plus forcément ou exclusivement pour réclamer un État, mais pour réclamer l’égalité des droits. Toutes les stratégies diplomatiques ont échoué. Des deux côtés, aujourd’hui, on veut se battre pour quelque chose qu’on peut gagner. Ce retour du refoulé qu’est Jérusalem sur la scène politique israélo-palestinienne actuelle, c’est le symbole le plus évident de ce nouveau rapport de force.

Le règne du Christ

Explication 

Pie XI a instauré la solennité du Christ Roi de l’univers, fêtée cette année dimanche 20 novembre. Il y a cent ans, il publiait l’encyclique Ubi arcano Dei consilio « sur la paix du Christ dans le règne de Dieu ». Quel est donc ce règne ? Quel type de roi incarne le Christ ?

  • Gilles Donada, 
Le règne du Christ
 
Venise (Italie). Basilique San Marco, façade ouest, portail central, lunette : le Christ en gloire entre la Vierge et saint Jean-Baptiste, détail. Mosaïque, 1836, d'ap. carton de Lattanzio Querena (1768–1853).BERNARD BONNEFON / AKG-IMAGES

Quelle est l’origine de la fête du Christ Roi ?

Le pape Pie XI a instauré en 1925 la fête du Christ Roi, qui était célébrée le dernier dimanche d’octobre. La réforme du calendrier liturgique, menée par le concile Vatican II (1962-1965), l’a déplacée au dernier dimanche de l’année liturgique, avant l’Avent et la Nativité du Christ.

Quand Pie XI publie en 1922, onze mois après son élection, sa première encyclique Ubi arcano de consilio, sur la paix du Christ dans le règne de Dieu, il défend la primauté du Christ et de l’Église sur une société matérialiste en voie de déchristianisation. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, celui qui a pour devise pontificale « À la recherche de la paix du Christ par le Règne du Christ », constate que la société n’a pas retrouvé « une véritable paix ».

Elle est au contraire menacée par une grave crise qui trouve sa source, entre autres, dans les « attaques » entre États et les « conjurations » politiques, la lutte des classes, la « désagrégation » de la cellule familiale, la paresse, l’impudicité… En pleine éclosion du fascisme, du nazisme et du communisme, il dénonce aussi les «convoitises déréglées » et l’idolâtrie de la patrie et de la race qui « dégénère(nt) en nationalisme immodéré », en niant les « rapports de fraternité » au sein de la « famille humaine ».

S’il est en faveur d’un ordre social chrétien, qui oriente les individus, la famille et la société (« seule l’Église de Dieu (peut) assurer toute prospérité même temporelle, à la société humaine »), Pie XI souligne que la « pacification des esprits » passe par une conversion intérieure. « Il y a bien peu à attendre d’une paix artificielle et extérieure qui règle et commande les rapports réciproques des hommes comme ferait un code de politesse ; ce qu’il faut, c’est une paix qui pénètre les cœurs, les apaise et les ouvre peu à peu à des sentiments réciproques de charité fraternelle. Une telle paix ne saurait être que la paix du Christ. »

Au fil de son pontificat (de 1922 à 1939), et face aux menaces totalitaires qui se précisent, il s’attache à la figure d’un roi déroutant. Celle d’« un Christ affirmant sa royauté dans l’humiliation, homme pour les autres, solidaire des petits et des pauvres, livrant sa vie pour eux, pardonnant à ses bourreaux, traçant le chemin de la vérité », résume la xavière Marie-Thérèse Desouche (1). Un contre-modèle absolu, au regard des prétentions des nouveaux guides suprêmes, rouges ou bruns.

Jésus a-t-il été reconnu comme roi à son époque ?

Roi, Jésus de Nazareth l’est bien, mais il va subvertir l’image qu’on s’en fait. Christ, en grec (messie, en hébreu), signifie « celui qui a reçu l’onction ». Ce geste fait référence, dans la tradition juive, au rituel d’onction d’huile qu’un prêtre ou un prophète pratique sur celui qui va devenir roi. Samuel, par exemple, donne l’onction à Saül (1 S 10, 1) et à David (1 S 16, 31).

Durant tout son ministère, Jésus est confronté aux attentes de ses contemporains, qui espèrent un roi capable de les délivrer de l’occupant romain et de leur apporter la paix. Mais il y a un malentendu que le Christ ne veut pas entretenir. « Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors, de nouveau, il se retira dans la montagne, lui seul » (Jn 6, 15). S’il ne dément pas Nathanaël qui reconnaît sa dimension messianique (« Tu es le roi d’Israël », Jn 1,49), il accepte de recevoir ce titre quand il est associé à l’humilité.

Lorsqu’il monte à Jérusalem sur son petit âne, la foule dit : « Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur » (Lc 19, 38). À Pilate qui l’interroge (au chapitre 18 de l’Évangile de Jean) : « Es-tu le roi des Juifs », il précise : « Ma royauté n’est pas de ce monde. » Il est venu, lui, « rendre témoignage à la vérité ». La Passion, au chapitre 19, dévoile le vrai visage du roi. Présenté comme tel à la foule, Jésus obtient pour toute réponse : « Crucifie-le ! » Il est bien affublé des attributs royaux : la couronne, mais elle est d’épines ; le manteau de pourpre, mais il est maculé de sang. Les soldats lui disent : « Salut à toi, roi des Juifs ! », mais ils le giflent. Au-dessus du corps supplicié du Christ, Pilate fait placer l’écriteau : « Jésus, le Nazaréen, roi des juifs. »

Quel type de roi Jésus incarne-t-il ?

Dans les Évangiles, Jésus parle abondamment du Royaume de Dieu (lire ci-contre). Mais c’est surtout par sa manière d’être et de faire qu’il révèle la nature de sa royauté. Dans ses commentaires liturgiques (2), le jésuite Marcel Domergue (1922-2015) rappelle que nous participons, nous-même, de cette royauté. « La “Royauté” du Christ subsiste, dit-il. Pourquoi ? Parce que, finalement, cette royauté ne s’exerce que par l’attraction de l’amour et l’amour, même nié et renié, bafoué, parfois ridiculisé, subsiste toujours au plus profond de l’homme. Cet amour, cet attrait de l’amour est en lui l’empreinte du créateur, ce qui nous fait images de Dieu. »

Le Christ roi ne nous asservit pas mais nous libère. Son règne « ne s’exerce pas sur nous, il s’exerce sur ce qui nous asservit. Il est libération. C’est pour cela que nous ne sommes pas déclarés sujets du Royaume mais héritiers du Royaume, donc appelés à “régner” avec le Christ. Nous sommes appelés à dominer tout ce qui nous domine. Or tout ce qui nous domine, tout ce qui a pouvoir sur nous, nous conduit finalement à la mort ». Et c’est de celle-ci que Jésus vient, in fine, nous délivrer par sa mort et sa résurrection. « Parce que la Croix affiche son refus du mal, son refus de la puissance, son refus de la vengeance, son refus de la violence, elle devient le trône royal où le Christ s’élève. »

DANS LA BIBLE.« Jésus est un roi qui sauve, guide et console »

Père Gérard Billon, bibliste, président de l’Alliance biblique française.

« Jésus est un roi qui sauve. On le voit dans tous ses miracles de générosité : il nourrit son peuple, il lui rend la santé, il le libère de ses prisons intérieures et extérieures. En libérant les corps, il réintègre les malades dans la société. Il est aussi un roi berger qui guide, soigne et console. Jésus multiplie les paraboles pour ouvrir nos yeux d’aveugles spirituels, nos intelligences et nos cœurs sur le royaume qu’il inaugure. Contrairement à un royaume humain, il ne s’agit pas d’un espace délimité, ni de quelque chose de statique. Le royaume de Dieu est plutôt un processus auquel Jésus veut nous associer. Ce royaume est tout petit mais il a un pouvoir de transformation extraordinaire comme l’illustre la parabole du levain dans la pâte (Lc 13, 21). Il est de notre liberté et de notre responsabilité d’y collaborer. Au moment du jugement, en Matthieu 25, c’est Jésus en tant que roi qui nous demande si nous avons, comme lui, nourri, donné à boire, accueilli, habillé, visité ceux qui en avaient besoin. »

(1) « Pie XI, le Christ Roi et les totalitarismes », Nouvelle revue théologique n° 130, octobre-décembre 2008.

(3) Disponibles sur Croire.la-croix.com/Paroisses/Ressources/Les-homelies

Quelle place pour les personnes âgées dans les religions ?

Analyse 

Les personnes âgées jouent un rôle croissant dans les différentes traditions religieuses en France. Les religions ont aussi un rôle important à jouer dans l’accompagnement de la vieillesse dans un contexte de démographie déclinante. C’est autour de ces questions que se sont réunis, les 15 et 16 novembre, des chercheurs de l’École pratique des hautes études (EPHE).

  • Clément de la Vaissière, 
Quelle place pour les personnes âgées dans les religions ?
 
Un homme assis dans l'église Saint Sulpice à Paris, en juin 2018.GUILLAUME POLI/CIRIC

Aujourd’hui en France, les personnes âgées sont de plus en plus nombreuses et beaucoup plus religieuses que les jeunes générations. Les retraités sont souvent très actifs dans l’Église catholique comme dans les autres religions. Beaucoup d’Ehpad et de maisons de retraite sont d’origine confessionnelle.

D’un autre côté, l’accompagnement religieux fait aussi partie de la santé globale des personnes âgées. « Les aumôniers de l’hôpital public ont un rôle fondamental dans ce cadre-là, estime Philippe Gaudin, qui coorganisait le colloque « Vieillissement et religions » les 15 et 16 novembre à l’École pratique des hautes études (EPHE), à Aubervilliers. « Mais il existe un vrai problème d’accès à l’information. Le personnel est trop peu formé sur la question », ajoute le philosophe, spécialiste du fait religieux en France.

Pendant deux jours, des biologistes, historiens, sociologues, journalistes, chercheurs de l’Itev (Institut transdisciplinaire d’étude du vieillissement) et de l’Irel (Institut d’étude des religions et de la laïcité), se sont penchés notamment sur ces questions.

Et que pensent les religions des personnes âgées ? Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, le vieillissement est un thème assez négligé, notamment par le christianisme.

Une bénédiction divine dans le judaïsme

Dans le judaïsme, la vieillesse est plutôt valorisée. Le mot hébreu zakèn signifie à la fois « sage » et « vieillard ». Atteindre un grand âge est vu comme un signe de bénédiction divine. Beaucoup de personnages de la Bible sont actifs dans leur vieillesse. Abraham lui-même commence sa « carrière » avec Dieu à 75 ans, et meurt à 175 ans ; Moïse est envoyé pour libérer le peuple d’Israël, selon la tradition juive, à l’âge de 80 ans et meurt à 120 ans.

Dans la pensée juive, le grand âge ne doit pas empêcher d’être actif. « Peu importe son âge, l’important est ce que l’on fait de sa vie », explique Bernard Paperon, ancien chercheur en droit hébraïque au CNRS.

« Jésus n’a jamais été vieux »

Dans le christianisme, la perspective semble s’inverser. « La question du vieillissement ne semble pas pertinente dans le christianisme. Jésus n’a jamais été vieux », selon Renaud Rochette, historien du christianisme, soulignant que ce thème est presque inexistant dans la théologie.

Le Christ et ses disciples sont jeunes et bouleversent le vieux monde. « L’horizon du christianisme se situe dans l’accomplissement de la vie éternelle », ajoute le chercheur. La résurrection est associée à la jeunesse.

Cet état de fait est paradoxal dans une Église très vieillissante, en France notamment. Le vieillissement du clergé pose notamment la question du rôle des laïcs, qui sont de plus en plus actifs, notamment les femmes, pour suppléer à certaines tâches pastorales. Une réflexion profonde sur le vieillissement reste à mener dans l’Église.

Le respect des anciens, une valeur cardinale du monde musulman

Dans la société tribale où naît l’islam, la vieillesse est peu valorisée ; elle est associée à la sagesse, mais aussi à la faiblesse et à l’amertume. On meurt jeune en général. Quant au Coran, pas très loquace sur le sujet, il se contente surtout d’appeler au respect des personnes âgées.

Dans la civilisation islamique, le respect des anciens devient une valeur cardinale. Le titre de cheikh, « maître, vieillard, sage » en arabe, est central. C’est un titre politique et aussi spirituel.

Dans le soufisme, le maître spirituel est ainsi appelé cheikh« Le grand âge est également perçu comme l’âge du retour à la religion, indique Jamal Ahbab, historien de l’islam, où l’on a le temps de faire le pèlerinage de La Mecque et ses prières quotidiennes après une vie de labeur. »

En Chine, des instituts de repos bouddhistes pour les personnes âgées

En Chine, malgré le communisme, le culte des ancêtres reste très répandu ; le confucianisme, qui façonne encore largement la société, met en avant la piété filiale et impose aux enfants de s’occuper de leurs parents âgés. Cela pose un immense défi avec le vieillissement de la population dû à la politique de l’enfant unique.

Dans ce contexte, les religions tentent de s’adapter. « Certains monastères bouddhistes proposent ainsi des instituts de repos destinés aux personnes âgées, en leur proposant des activités spirituelles adaptées », indique Daniela Campo, maître de conférences à l’université de Strasbourg.