Dialogue interreligieux

« Lorsque nous travaillons pour les âmes, nous ne pouvons user que de persuasion et d'amour... Nous ne pouvons rien faire tant que nous n'avons pas persuadé les gens autour de nous qu'ils sont aimés... » (Cardinal Lavigerie, 1885)

« Nous croyons qu'en toute religion il y a une secrète présence de Dieu, des semences du Verbe qui reflètent un rayon de sa lumière... » (Chapitre 1967)

« Nous célébrons et partageons cette vie avec Dieu lorsque nous allons à la rencontre des cultures et des religions... nous réjouissant de la foi vivante de ces croyants et les rejoignant dans leur quête de la Vérité, cette Vérité qui nous rend tous libres. » (Chapitre 1998)

Missionnaires, nous sommes appelés à faire les premiers pas pour rencontrer les personnes, qu'elles que soient leurs convictions, leur religion.

Au Burkina Faso, cette réalité se traduit surtout dans la rencontre respectueuse et évangélique avec les adeptes des religions traditionnelles et avec les musulmans.

Dans cette rubrique, nous étudierons divers aspects de ces religions, particulièrement de l'islam.

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Guerre des rites et fin du catholicisme

Chronique

La liturgie, dans un monde déchristianisé mais qui a soif de transcendance, est un instrument précieux pour toucher les gens. Mais la volonté des « tradi » de continuer à célébrer dans leur rite manifeste de la dérive individualiste d’une société où célébrer « ensemble » devient impossible.

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  • Isabelle de Gaulmyn, 
Guerre des rites et fin du catholicisme
 
Isabelle de Gaulmyn.BRUNO LEVY

Après la décision du pape François de restreindre l’usage de la liturgie tridentine, c’est-à-dire préconciliaire, l’Église est devenue un champ de bataille entre chapelles différentes, les « tradis » invectivant les « gauchistes ». Et inversement. Ce n’est pas la première fois, le rite est traditionnellement en France une pierre de division, depuis le schisme intégriste lefebvriste. Mais la violence toujours renouvelée des oppositions est assez ahurissante. Et que doivent y comprendre nos contemporains extérieurs à l’Église ? Sans doute rien. Au mieux, ils considèrent cela comme une tradition exotique, une sorte de petit village gaulois qui s’accroche à des querelles incompréhensibles. Si on voulait mettre définitivement l’Église catholique hors du monde, on ne s’y prendrait pas autrement.

→ LE CONTEXTE. Rome confirme la forte restriction de la liturgie d’avant-Vatican II

Dommage, car c’est précisément à cela que devrait servir la liturgie : parler de la foi au monde. Et non à nous étriper. La liturgie, c’est un langage. Une manière de célébrer dans laquelle chacun doit pouvoir entrer, y compris et surtout les non-croyants. Il est vrai qu’on a souvent bâclé la liturgie en France. Trop longtemps on a pensé qu’elle était secondaire pour la religion, car trop loin du quotidien des croyants. On s’est de ce fait accoutumé à des célébrations dominicales moches, sans souffle, et au total terriblement ennuyeuses.

C’est une erreur. La religion sans liturgie réduit l’Église à une ONG humanitaire. Surtout au XXIe siècle. La liturgie, dans un monde déchristianisé mais qui a soif de transcendance, est un instrument précieux pour toucher les gens. Bien plus que tous les discours moraux ou politiques d’une institution ecclésiale totalement décrédibilisée, comme le sont toutes les institutions. La liturgie de la messe offre toutes les composantes pour séduire nos contemporains : on y parle du mystère de la foi à travers la Parole, et pas seulement de valeurs. On y vit quelque chose de beau. Et on le vit ensemble. Une liturgie belle, spirituelle et vécue dans une communion de tous. Le cardinal Lustiger l’avait parfaitement compris, si l’on pense par exemple aux JMJ 1997, à la liturgie baptismale suivie par deux millions de personnes au Parc des Princes. La liturgie devrait être un formidable instrument de transmission de la foi.

→ ANALYSE. Motu proprio : la liturgie, une passion française

Dans ce cadre, et vu la misère fréquente de nos célébrations dominicales, il n’est guère étonnant que les messes traditionalistes, au rituel soigné, aient pu attirer de nouveaux croyants, comme l’avancent leurs partisans. Sauf qu’ils oublient un élément, essentiel : le « ensemble ». Si l’on a chacun son rite particulier, défini en fonction de ses options politiques ou théologiques, la liturgie devient le moyen de marquer sa différence, et donc d’exclure. Les traditionalistes prétendent que rien ne s’oppose à ce qu’ils célèbrent leur messe dans leur coin, avec leur propre conception, celle du XIXe siècle revisité, puisque eux ne s’opposent pas à la messe « normale ». Certes, mais dans une société où il est déjà si difficile de vivre ensemble, et où chacun reste dans sa bulle, quid de la communion de tous que permet la foi, à travers la liturgie ? De ce point de vue, les « tradis » sont en réalité des postmodernes accomplis : affirmant que chacun peut prier comme il veut, ils appliquent à la liturgie l’individualisme de notre société ; on like ou on dislike telle ou telle messe. À chacun son rite, à chacun son Église… Rien ne s’opposera, après, à ce qu’il y ait un rituel LGBT, un rituel genré, un rituel générationnel, un rituel politique radicalisé… Si les « tradis » nous montrent l’avenir, alors l’Église va devenir un vaste supermarché où l’on choisira de vivre la foi en fonction de son identité propre. Ce n’est pas forcément la mort de la religion. Mais ce sera sans aucun doute la fin du catholicisme.

 

André Gounelle analyse l’essence du protestantisme

 

L’auteur André Gounelle tente de dégager, dans son livre Théologie du protestantisme. Notions et structures, ce qui fait la spécificité du protestantisme au-delà de sa grande variété théologique, spirituelle ou organisationnelle.

  • Dominique Greiner, 
André Gounelle analyse l’essence du protestantisme
 
Discussion entre Luther et Zwingli sur les sacrements. (Colloque de Marbourg, 1529). Gravure (eau-forte) de Gustav König (1847), coloriée ultérieurement.AKG IMAGES

Théologie du protestantisme. Notions et structures

d’André Gounelle

Van Dieren Éditeur, 420 p., 25 €

Sous l’étiquette « protestantisme », on peut ranger une trentaine de dénominations différentes. Elles constituent quelques grandes familles (luthérienne, réformée anglicane, méthodiste, pentecôtiste, unitarienne) et relèvent de courants divers : orthodoxe (très attaché à la doctrine traditionnelle et aux formules du XVIe siècle), bibliciste (privilégiant la référence aux Écritures), libéral (soucieux d’une religion éclairée, raisonnable, en dialogue avec la culture), enthousiaste ou inspiré (insistant sur l’action de l’Esprit), piétiste (cultivant une religiosité souvent sentimentale).

Ces familles s’organisent selon des systèmes divers : épiscopalien (où des évêques ont l’autorité), congrégationaliste (ou chaque paroisse locale est indépendante), presbytéro-synodale (où les décisions sont prises par des conseils locaux et des assemblées régionales et nationales).

Cinq Réformes

Ces simples indications incitent à parler de protestantismes au pluriel. Pourtant, c’est le singulier qu’a retenu André Gounelle dans son titre : Théologie du protestantisme. Le projet de l’ancien professeur à la faculté de théologie protestante de Montpellier est en effet de chercher, au-delà du foisonnement des courants, des Églises, des théologies, des spiritualités, des rituels, « les logiques et les principes organisateurs… » du protestantisme.

Sa conviction est que, au-delà de toutes ses variations internes, le protestantisme « se caractérise par une structure et une attitude où se conjugue une diversité qui appelle le pluriel (“les protestantismes”) avec une unité qui autorise le singulier (“le protestantisme”) ». Pour mettre cela en évidence, André Gounelle fait donc plonger son lecteur dans l’histoire du protestantisme, dont il est spécialiste.

Il commence par une mise au point sur son origine. Il n’y a pas une, mais des Réformes au XVIe siècle, insiste-t-il : la Réforme luthérienne, le Réforme réformée, la Réforme radicale, la Réforme anglicane (qui oscille entre le politique et le religieux) et la Réforme catholique. Les trois premières ont donné naissance au protestantisme. « Les partisans de la Réforme ne se sont pas appelés eux-mêmes“protestants”. (…) Ce terme, ils ne l’ont pas choisi ; il leur a été appliqué du dehors, de l’extérieur. Néanmoins, ils l’ont très vite adopté », rappelle l’auteur. « Les protestants se définissent volontiers par deux protestations. D’abord, une protestation pour Dieu contre ce qui le défigure et le masque. (…) Le protestantisme se veut combat contre l’idolâtrie, c’est-à-dire contre toute confusion de Dieu avec une réalité du monde (…) Ensuite, une protestation pour l’être humain, contre ce qui l’écrase et l’asservit… »

Démarche typologique

Ces deux protestations sont portées par les deux principes fondamentaux du protestantisme que sont l’autorité de l’Écriture et le salut gratuit. L’auteur consacre à ces points deux des quatre parties de son livre, exposant de manière synthétique les positions que des théologiens de référence ont pu défendre sur tel ou tel point débattu. Cette démarche typologique permet de « décrire le vocabulaire et la grammaire théologiques du protestantisme » et d’accéder ainsi à « l’essence » ou à « l’esprit du protestantisme », sans en taire la diversité.

Il poursuit avec une partie sur l’Église où sont abordés la question de sa mission, celle des ministères, le culte et les sacrements, et bien sûr la cène. Sur ce dernier sujet, André Gounelle met bien la diversité des positions au sein du protestantisme et peut dire où se situent les points d’accord et les divergences avec la doctrine catholique.

→ NECRO. Eberhard Jüngel, la théologie prise au sérieux

Au terme de son parcours, le théologien, qui s’inscrit dans le courant libéral, en vient à dégager cinq traits qui selon lui permettent de cerner l’essentiel de l’esprit du protestantisme : « 1. Dieu seul est Dieu ; 2. Je suis devant Dieu ; 3. Dieu parle dans la Bible ; 4. Dieu libère ; 5. Dieu fait surgir du nouveau ». Un livre au titre érudit mais qui reste très accessible, grâce au souci pédagogique de l’auteur et à la qualité de son écriture.

 

Le Patriarcat de Moscou étend son influence en Afrique 

Les faits

Dans un contexte de divisions exacerbées au sein du monde orthodoxe, l’Église orthodoxe russe a créé fin décembre un exarchat patriarcal
en Afrique au détriment du Patriarcat d’Alexandrie.

  • Arnaud Bevilacqua, 
Le Patriarcat de Moscou étend son influence en Afrique
 
Des membres de l’église orthodoxe éthiopienne à Addis-Abeba. TIKSA NEGERI/REUTERS

Dans l’orthodoxie, la rivalité entre Moscou et Constantinople s’étend désormais au continent africain. Alors que le Patriarcat grec-orthodoxe d’Alexandrie et toute l’Afrique, proche de Constantinople, a reconnu la nouvelle Église orthodoxe autocéphale d’Ukraine fin 2019, le Patriarcat de Moscou vient de répliquer. Le saint-synode de l’Église orthodoxe russe a annoncé le 29 décembre la création d’un exarchat (province regroupant des paroisses) patriarcal en Afrique.

Réplique russe

« Une partie du clergé du Patriarcat d’Alexandrie, exprimant son désaccord avec la position de son primat, a demandé au patriarche Kirill de Moscou et de toute la Russie de la recevoir au sein de l’Église orthodoxe russe », a expliqué le Patriarcat de Moscou pour se justifier. « Au moins une centaine de paroisses du Patriarcat d’Alexandrie, dirigées par leurs recteurs, ont exprimé le désir de rejoindre l’Église orthodoxe russe », assure-t-il.

→ LES FAITS. Le Patriarcat de Moscou pourrait ouvrir des paroisses en Afrique

Jusqu’ici, Moscou avait toujours considéré l’Afrique comme un territoire canonique du Patriarcat d’Alexandrie. La création de cet exarchat va engendrer une concurrence nouvelle en Afrique entre l’Église grecque-orthodoxe et l’Église russe.

Cette dernière, selon le métropolite Hilarion, « ministre des affaires étrangères » du Patriarcat de Moscou, s’était jusqu’ici abstenue de toute décision, « espérant que le patriarche Théodore changerait de décision (à propos de la nouvelle Église ukrainienne, NDLR), et que les hiérarques de l’Église d’Alexandrie ne soutiendraient pas la légalisation du schisme, mais cela n’a pas été le cas ».

→ À LIRE. Un an après le schisme ukrainien, le monde orthodoxe n’en finit pas de se diviser

Hilarion n’a pas masqué que, derrière cette décision, le Patriarcat de Constantinople est directement visé, car il « a pris des décisions illégales et anticanoniques sur l’Église ukrainienne »« Il ne s’agit nullement d’une invasion, ni d’une volonté d’affaiblir le Patriarcat d’Alexandrie d’une quelconque façon », s’est-il défendu.

Un schisme qui s’aggrave

Le patriarche d’Alexandrie a, lui, exprimé « sa plus profonde tristesse » après la décision russe et se réserve la possibilité de prendre des décisions en conséquence alors que son saint-synode doit se réunir du lundi 10 au mercredi 12 janvier.

Mais l’une des réactions les plus vives est venue d’Ukraine. Le métropolite Iepifani, à la tête de la nouvelle Église orthodoxe autocéphale d’Ukraine, a évoqué une « sorte de revanche » russe à l’encontre du Patriarcat d’Alexandrie. Il a été jusqu’à comparer le patriarche de Moscou à Vladimir Poutine, le président russe : « Comme Poutine le fait, Kirill agit selon les mêmes normes au nom de l’Église orthodoxe russe. S’ils ne peuvent pas influencer, ils essaient de diviser. »

De son côté, le primat d’Albanie Anastasios regrette un nouveau développement dans le schisme qui mine l’unité de l’orthodoxie. Il a réitéré son appel au dialogue pour « parvenir à une solution communément acceptée par l’ensemble de l’Église orthodoxe ».

Au Sénégal, tous les chemins mènent à Touba

Par  - à Dakar
Mis à jour le 11 janvier 2022 à 12:21
 

 

Près de la grande mosquée de Touba, ville sainte de la confrérie musulmane soufie des Mourides située dans le centre du Sénégal. © ISSOUF SANOGO/AFP

 

« Dans les lieux secrets du pouvoir » (1/4). Si les palais présidentiels sont les symboles de la puissance des chefs d’État, d’autres édifices ou lieux jouent un rôle primordial. Aujourd’hui, Touba, berceau du mouridisme, qui entretient de longue date des relations complexes avec la sphère politique.

Dans la nuit du 23 au 24 juin 2016, vers 1 ­h 30 du matin, Karim Wade savoure ses premiers instants de liberté après 38 mois passés derrière les barreaux de la prison de Rebeuss, à Dakar. Sur le tarmac de l’aéroport international Léopold-Sédar-Senghor, un jet privé l’attend, affrété par l’émir du Qatar. Le procureur général qatari a fait le déplacement pour l’accueillir.

Avant de partir en exil à Doha, le fils de l’ancien président Abdoulaye Wade, « ministre du Ciel et de la Terre » entre 2009 et 2012, marque une seule halte entre sa prison et l’aéroport, dans le quartier cossu des Almadies, au domicile de Madické Niang.

Plusieurs fois ministre (notamment de la Justice et des Affaires étrangères), cadre influent du Parti démocratique sénégalais (PDS) et homme de confiance d’Abdoulaye Wade, cet avocat discret, très introduit à Touba, est à l’époque l’un des principaux intermédiaires entre le PDS et le khalife général des mourides, Serigne Sidy Mokhtar Mbacké.

LE PASSAGE PAR TOUBA EST INCONTOURNABLE POUR TOUT CANDIDAT À LA PRÉSIDENTIELLE

C’est donc chez ce dernier que Karim Wade reçoit, en toute discrétion, les bénédictions adressées par l’autorité religieuse la plus influente du pays, via le fils du khalife, Serigne Moustapha Mbacké, venu de Touba. Durant son incarcération, Karim Wade avait d’ailleurs bénéficié des berndé du guide spirituel de la confrérie mouride : des offrandes de nourriture pour agrémenter son quotidien carcéral.

Régulateur politique

« L’influence de la confrérie a évolué dans le temps, analyse l’éditorialiste Ousseynou Nar Guèye, fondateur du site d’information Sentract.sn et lui-même talibé (« disciple ») mouride. Aujourd’hui, le khalife général est un régulateur du jeu politique, voire un arbitre, plus encore que ne l’est le président de la République, qui, lui, est considéré comme un acteur partisan. » « Le passage par Touba est incontournable pour tout candidat à la présidentielle, que celui-ci soit mouride ou non, qu’il soit musulman ou non », ajoute le journaliste.

Pour Bakary Sambe, enseignant-chercheur au Centre d’étude des religions de l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis, directeur régional du think-tank Timbuktu Institute et auteur de l’ouvrage Le Sénégal entre diplomatie d’influence et islam politique (aux éditions Afrikana), « la geste mouride s’est forgée, dans l’imaginaire collectif, comme une structure distanciée du pouvoir, tout en aménageant des leviers d’influence auprès de la sphère politique ».

Régulateur, le khalife général l’est aussi lorsqu’il s’agit de calmer la rue, comme on l’a vu en mars 2021, lorsque des émeutes avaient éclaté à Dakar et dans plusieurs grandes villes du pays après l’inculpation par la justice de l’opposant Ousmane Sonko. Si d’autres autorités religieuses se sont alors exprimées, la voix du guide spirituel de Touba n’en est pas moins demeurée prépondérante.

Consignes de vote

« Dans ses mémoires, Abdou Diouf raconte qu’au moment de le désigner comme son dauphin, Senghor lui avait recommandé de rendre visite au khalife général des mourides tous les trois mois, ce que lui-même avait fait », relate Ousseynou Nar Guèye.

En période pré-électorale, difficile en effet de trouver un prétendant qui s’abstienne de passer à Touba présenter ses hommages au khalife afin de recueillir ses bénédictions. Il est pourtant loin, le temps où Serigne Abdoul Ahad Mbacké avait appelé ouvertement à voter pour Abdou Diouf et le Parti socialiste (PS) lors des élections présidentielle et législatives de 1983 et 1988.

DEPUIS LA DÉCISION DU KHALIFE GÉNÉRAL SERIGNE SALIOU DE NE PLUS INTERVENIR DANS LA SPHÈRE TEMPORELLE, LA DONNE CLIENTÉLISTE S’EST MODIFIÉE

Ce ndigël (« consigne ») explicite avait alors « marqué les esprits », rappelle le chercheur Xavier Audrain dans un article de Politique africaine consacré à l’ »Évolution du rapport religion/politique à travers le parcours de Cheikh Modou Kara ». « Ces appels, considérés comme déterminants dans les victoires électorales du dauphin de Senghor, ont ainsi perpétué la relation historique entre l’État et la ‘capitale’ des mourides, faisant du ‘clergé’ de Touba des ‘faiseurs de rois’, rappelle-t-il. Toutefois, depuis l’accession de Serigne Saliou au khalifat général de la Mouridiyya, en 1990, et sa décision de ne plus intervenir dans la sphère temporelle, la donne clientéliste s’est modifiée. »

Ndigël ou pas, l’influence du clergé mouride reste prépondérante, au carrefour du religieux, du politique et des questions de société. Lors du Magal, ce pèlerinage annuel qui célèbre la date – du calendrier musulman – à laquelle Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké (surnommé Serigne Touba), le fondateur de la confrérie, a été exilé au Gabon par l’administration coloniale française, quelque 4 millions de fidèles se pressent dans la ville sainte, devenue au fil des ans la deuxième agglomération la plus peuplée du pays après la capitale, avec 1,5 million d’habitants recensés en 2018.

Capitale provisoire

Par un effet de vases communicants, l’espace de deux ou trois jours, Dakar ressemble à une ville fantôme, quasiment dépeuplée, où les artères d’habitude embouteillées ont soudain des airs de route de campagne. Il faut dire qu’une large part des transports en commun dans la capitale (cars rapides, Ndiaga Ndiaye et taxis) sont exploités par des talibés mourides.

Touba devient alors la capitale provisoire du pays. Après être passés sous l’arche qui marque l’entrée de la ville, les fidèles affluent vers la grande mosquée, construite en 1923, et vers le mausolée où repose le fondateur de la confrérie. À Touba, cigarettes et alcool sont strictement prohibés. Et les femmes ne portent pas de pantalon.

En septembre 2021, le porte-parole du khalife général, Serigne Bassirou Mbacké Abdou Khadre, alias « Serigne Bass », avait reçu Jeune Afrique dans la résidence privée du khalife général. Une bâtisse imposante où une cour grouillante s’affairait autour du guide spirituel, un talibé tenant sa bouteille d’eau, l’autre ses babouches…

En 2020 comme en 2021, malgré la pandémie de Covid-19 et l’apparition d’une troisième vague inquiétante apparue au cours des derniers mois du fait de nouveaux variants, le Magal de Touba n’a pas été annulé par les autorités sénégalaises ni par le khalife général. « Les mourides croient, bien sûr, à la réalité de cette pandémie. Mais, dans le même temps, ils estiment que leur foi ne leur permet pas de rester sourds à l’appel de Touba. Et ils préféreraient mourir plutôt que de vivre sans obéir à cet appel », avait alors expliqué Serigne Bass à JA.

Rumeur tenace

Entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2012, le futur président Macky Sall avait expérimenté à ses dépens à quel point, lorsqu’on parle du mouridisme, la moindre virgule doit être pesée. Pendant des années, une rumeur tenace lui avait en effet attribué une déclaration, lors d’une conférence de presse, jugée sacrilège car on pouvait y lire en filigrane une flèche décochée vers Touba : « Les marabouts sont des citoyens ordinaires. »

En 2018, à l’occasion d’un séjour présidentiel à Touba, l’un de ses proches conseillers, El Hadj Hamidou Kassé, s’était efforcé de corriger cette incompréhension sur les réseaux sociaux en expliquant que, dans l’entre-deux tours, le candidat Macky Sall avait en réalité affirmé que « les marabouts sont avant tout des citoyens », phrase qui aurait été déformée par un journal en « citoyens ordinaires ».

Au-delà de cette retranscription hasardeuse, Bakary Sambe rappelle qu’un autre épisode avait mis Macky Sall sur la sellette au lendemain de son accession au pouvoir : « Par souci de “bonne gouvernance”, il a notamment fait confisquer les voitures allouées par Abdoulaye Wade à certains marabouts et dignitaires mourides et des passeports diplomatiques généreusement octroyés par le régime précédent leur ont été retirés. »

De quoi expliquer pourquoi le président sortant, bien que réélu dès le premier tour en 2019, a été devancé en pays mouride (les départements de Bambey, Diourbel et Mbacké) par son challenger, Idrissa Seck, « le candidat talibé ». Ce dernier avait en effet recueilli 48,49 % des suffrages, contre 40,21 % pour Macky Sall.

LA PROUESSE DE SENGHOR A CONSISTÉ À OBTENIR LE SOUTIEN DES CONFRÉRIES MUSULMANES FACE À DES CANDIDATS EUX-MÊMES MUSULMANS

Au Sénégal, impossible d’assumer sereinement le pouvoir sans l’aval de la confrérie. « Senghor a très vite compris l’importance du soutien du mouridisme comme de la Tijaniyya [l’autre confrérie majeure au Sénégal] à un président catholique dans un pays majoritairement musulman, analyse Bakary Sambe. Sa prouesse a consisté à obtenir le soutien de ces confréries musulmanes face à des candidats eux-mêmes musulmans. » Après le retrait de Senghor, Abdou Diouf s’inscrira dans une certaine continuité. Mais en 1988, un ndigël explicite du khalife général à voter pour le dauphin socialiste marque un tournant dans cette relation. Cela ne se reproduira plus par la suite.

Quant à Abdoulaye Wade, il n’hésitera pas à jouer de son appartenance confrérique pour placer la Mouridiyya au cœur de la République. « On a alors assisté à une forme de mouridisation à la fois de l’administration et de la classe politique, analyse Bakary Sambe. Abdoulaye Wade a fait de la confrérie un outil d’ascension politique pour les cadres qui l’entouraient. Et, malgré la controverse autour de sa déclaration sur les marabouts, je pense que Macky Sall s’est inscrit dans la même continuité. »

République agenouillée

« Les responsables politiques sénégalais cherchent dans la sphère religieuse la légitimité qui leur fait parfois défaut dans la sphère politique », ajoute Bakary Sambe.

« Lorsque le pape Jean-Paul II a été reçu au Sénégal par Abdou Diouf, en 1992, le khalife général Abdoul Ahad Mbacké avait fait savoir au président qu’il voyait cette visite d’un mauvais œil. Abdou Diouf lui avait répondu qu’il était le président des musulmans comme des catholiques. À partir de là, leur relation s’était quelque peu détériorée », rappelle Ousseynou Nar Guèye.

Après sa première élection, en 2000, Abdoulaye Wade part à Touba et s’agenouille devant le khalife général. La scène est immortalisée par les médias et cette génuflexion donne lieu à des commentaires acerbes. « On a alors parlé d’une République agenouillée devant Touba », se souvient l’éditorialiste.

Douze ans plus tard, lorsque le président vieillissant briguera un troisième mandat contesté, il recevra malgré tout le soutien de deux dignitaires issus de branches parallèles de la confrérie mouride : les marabouts Cheikh Bethio Thioune et Serigne Modou Kara Mbacké. Pour les politiques sénégalais, tous les chemins mènent à Touba – quitte à prendre des chemins de traverse.

Le 27 septembre 2019, des dizaines de milliers de Sénégalais affluent au cœur de la capitale pour assister à l’inauguration de la monumentale mosquée Massalikoul Djinane, qui s’étend sur 10 000 m². Un grand œuvre bâti par la confrérie mouride à la gloire de son fondateur.

Réconciliation

La cérémonie donne lieu à une rencontre que personne n’imaginait plus. Côte à côte, l’ancien président Abdoulaye Wade et son ancien Premier ministre, Macky Sall, qui lui a succédé, enterrent la hache de guerre malgré les dissensions successives et la pomme de discorde que constitue toujours l’affaire Karim Wade.

« Évidemment, il y a eu des contentieux, mais tout ça doit être dépassé. C’est pourquoi je lance au président Abdoulaye Wade un appel solennel à discuter avec moi du pays », déclare Macky Sall face aux caméras. Pour sceller cette apparente réconciliation, le clergé mouride avait, une fois encore, joué les premiers rôles.