Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

Antilles : la justice peut-elle réparer les crimes de l’esclavage ? 

 

Depuis dix-sept ans, des Antillais réclament des réparations financières à l’État français pour les crimes de la traite et de l’esclavage. Le délibéré de la cour d’appel de Fort-de-France est attendu ce mardi 18 janvier.

  • Marion Lecas, de notre correspondante à Gourbeyre (Guadeloupe), 

 

Antilles : la justice peut-elle réparer les crimes de l’esclavage ?
 
Le Mouvement international pour les réparations (MIR) marchait pour la commémoration du 22 mai 1848, date de l’abolition de l’esclavage en Martinique, en réclamant des compensations pour la ville de Saint-Pierre.BENOIT DURAND/HANS LUCAS VIA AFP

Avant que tout soit numérisé, les Archives départementales de la Guadeloupe, logées dans une bâtisse grise à Gourbeyre, étaient un lieu d’émotions. On y venait fouiller en quête de ses ancêtres, dans les étagères croulantes de classeurs et les pages jaunies des vieux livres. Gérard Lafleur, membre de la Société d’histoire de la Guadeloupe, a aidé des dizaines de concitoyens à retracer ainsi leur généalogie, rapportant que « l’intérêt autour des origines, très longtemps taboues, grandit dans nos îles ».

→ ANALYSE. Vingt ans après, une mémoire de l’esclavage encore en chantier

Premier témoin de ces enquêtes familiales, l’historien se souvient de la tension qui dévorait la salle de lecture. Si aucun ancêtre n’est inscrit au registre d’état civil avant 1848, qui marque l’abolition, cela signifie que les générations précédentes étaient réduites en esclavage, et que l’on n’en retrouvera jamais la trace. « Souvent, j’ai assisté à des pleurs. Ces descendants reçoivent soudain un héritage qu’ils considèrent avec un mélange de peine, de honte et de colère », décrit encore Gérard Lafleur.

200 milliards d’euros pour réparer les crimes de traite et d’esclavage

Certains, dès lors, se tournent vers la justice pour demander réparation des crimes de la traite et de l’esclavage. Plus de soixante d’entre eux, Guadeloupéens et Martiniquais, ont attaqué l’État français en 2005 au côté, notamment, du Mouvement international pour les réparations (MIR). Après plusieurs rebondissements judiciaires, un jugement en délibéré est attendu, ce 18 janvier, par la cour d’appel de Fort-de-France.

Les plaignants réclament 200 milliards d’euros – dont la répartition sera à la charge d’un comité d’experts spécialement constitué – pour les « séquelles que nos enfants continuent de porter en eux », résume Sarah Aristide, l’un des quinze avocats du MIR. « En 2016, la théorie scientifique de l’épigénétique a prouvé que nous portons dans notre ADN une modification génétique liée au stress et aux traumatismes subis par nos ancêtres », ajoute encore Me Aristide.

 

« On ne peut pas reconstituer ce que serait la vie d’un demandeur aujourd’hui »

Aux faits, aussi incontestables soient-ils, s’opposent des arguments de droit. « Ce crime remontant à plusieurs siècles, se pose le problème de la prescription. On ne peut poursuivre en réparation de façon illimitée dans le temps », défend l’avocat de l’État, Patrick Baudouin, également président de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme. D’autant qu’il apparaît impossible de déterminer avec certitude ce que les générations successives auraient fait de leurs terres ou de leurs biens si elles en avaient hérité.

« On ne peut pas reconstituer ce que serait la vie d’un demandeur aujourd’hui », appuie Patrick Baudouin. La sollicitation pécuniaire, enfin, est sujette à contestation : « Comment transformer une souffrance en argent, alors même que la question de l’achat des corps a été centrale dans l’esclavage ? Il faut absolument sortir de cette spirale », enjoint Myriam Cottias, directrice du Centre International de Recherches sur les esclavages et post-esclavages (Ciresc).

Un projet collectif et politique

Pour la défense, il n’appartient pas à la justice de réparer de tels crimes, mais au pouvoir politique. Myriam Cottias se range à cet avis : « Recouvrer la dignité passe par l’élaboration d’un projet collectif, par la récupération de la souffrance pour en faire un flambeau », estime l’historienne. La loi Taubira du 21 mai 2001, reconnaissant la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité – mais excluant les réparations – a œuvré dans ce sens, encourageant la recherche, la création de mémoriaux et l’enseignement autour de ces thématiques.

→ REPORTAGE. Esclavage, la Martinique à la recherche d’une mémoire apaisée

L’instauration d’une journée nationale pour commémorer l’abolition, le 10 mai, a aussi permis de légitimer nombre d’associations antillaises. « La France est le pays où il existe le plus de dispositifs publics sur l’esclavage et la traite », admet Myriam Cottias, même si, précise-t-elle, « tout n’est pas abouti et absolument satisfaisant ». L’égalité réelle, de fait, est encore loin. Des problèmes restent urgents à régler aux Antilles, à l’instar du chômage des jeunes ou de la pollution au chlordécone.

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Inlassable lutte judiciaire

2005. Sur la base de la loi Taubira du 21 mai 2001, reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité, associations et particuliers assignent l’État français devant le tribunal de grande instance de Fort-de-France afin d’obtenir réparation pour le préjudice subi.

2014. La plainte est déclarée irrecevable car prescrite l’action en réparation.

2017. La cour d’appel de Fort-de-France prend un arrêt confirmant le jugement du tribunal.

2019. La Cour de cassation rejette le pourvoi en cassation des demandeurs.

2020. La Cour européenne des droits de l’homme juge la plainte recevable.

11 et 12 octobre 2021. Un nouveau procès se tient devant la cour d’appel de Fort-de-France.

 

Mali: une journée de mobilisation test contre les sanctions de la Cédéao

Vue de Bamako, la capitale du Mali, le 9 août 2018. (Image d'illustration) REUTERS/Luc Gnago

Gel des avoirs au sein de la BCEAO, fermeture des frontières avec les États membres, suspension des transactions, le Mali a donc été lourdement sanctionné, dimanche 9 janvier, par la Cédéao et l’UEMOA.

En cause : la volonté de la junte de se maintenir au pouvoir pendant encore quatre ans. Elle qui s’était pourtant engagée, en septembre 2020, à organiser des élections en février 2022. Les autorités maliennes ont dénoncé ces sanctions. En réponse, elles appellent ce vendredi 14 janvier à une journée de manifestations dans tout le pays. 

La junte militaire et ses soutiens veulent faire de ce rendez-vous une démonstration de force. « Depuis le 9 (janvier), nous sommes en train de mobiliser les gens à tous les niveaux, explique Bakora Konaté, le secrétaire général du Collectif national des acteurs de marché du Mali. Nous avons envoyé des messages pour que tout le monde se mobilise sur toute l’étendue du territoire malien, des grandes villes jusqu’aux hameaux. C’est pour manifester la volonté du peuple malien, le soutien sans faille et inconditionnel du peuple malien aux autorités de la transition, qui sont en train d’œuvrer pour que la paix revienne sur toute l’étendue du territoire malien, précise-t-il, avant d’ajouter : Trop, c’est trop ! Nous voulons dire à la Cédéao que nous ne sommes pas d’accord avec elle. »   

Pour Bakora Konaté comme pour les représentants de la junte, ces sanctions sont injustifiées. Le pays, expliquent-ils, a besoin de réformes importantes notamment en matière de sécurité avant de pouvoir organiser des élections. Le ressentiment à l’égard de la Cédéao est d’autant plus fort que les autorités de transition et leurs soutiens accusent l'organisation sous-régionale d’être à la solde des puissances occidentales comme la France. « Pour moi, cela constitue en soi, certainement, un complot mûrement réfléchi à l’endroit de notre paysexpliquait mardi sur nos antennes Jeamille Bittar, le porte-parole du mouvement M5-RFP. Je me souviens encore que la ministre française de la Défense avait déclaré que la France utilisera tous les moyens, y compris l’aide de la Cédéao. »

« C’est pratiquement toutes les couches qui se retrouvent »

La junte appelle ainsi la population « à défendre la patrie ». Des citoyens et des associations qui n’étaient jusque-là pas forcément favorables aux militaires devraient ainsi descendre dans la rue ce vendredi. « Tout le monde s’est retrouvé et, finalement, c’est devenu une question de patriotisme, décrypte Hamadoun Bah, le secrétaire général du syndicat des banques. Au niveau des syndicats, c’est l’ensemble des centrales syndicales et des syndicats y compris la synergie des enseignants qui avaient déposé des préavis de grève. C’est pratiquement toutes les couches qui se retrouvent, même celles qui s’affrontaient avant. »  

« L’union nationale est nécessaire », estimait mercredi sur RFI Tiéman Hubert Coulibaly, le président du parti UDD et membre du Cadre des partis politiques pour une transition réussie. Mais aux yeux de cet ancien ministre, pour parvenir à une telle unité, « il faut commencer déjà à bannir certaines postures qui consistent à stigmatiser une partie de la classe politique, à la menacer. » Pour lui, de toute façon, la responsabilité de cette situation incombe avant tout à la junte. « Le peuple malien, aujourd’hui, dans sa situation, ne mérite pas d’être sous ces sanctions-là, explique-t-il. Mais les autorités de la transition en portent l’entière responsabilité, de la même manière qu’elles portent la responsabilité de trouver les voies et les moyens pour en sortir le plus rapidement possible. »  

Quelles voies et quels moyens alors pour sortir de cette situation ? L’Algérie a appelé à une transition de douze à seize mois. Le pays est visiblement prêt à s'investir dans ce dossier. « Alger a tout à gagner à se positionner en tant que médiateur dans ce dossier, juge Raouf Farrah, analyste principal à l'ONG Global Initiative. Je pense que la junte, à un moment donné, ne pourra pas se passer de cette option-là si un jour le rapport de forces devient trop difficile à gérer. Elle recourra à Alger pour un tel processus. Mais ce n’est pas garanti. »

Quoi qu’il en soit, ces manifestations devraient déjà être scrutées à la loupe par les chefs d’État de la région. D’autant qu'elles sont soutenues par des associations de la société civile, des partis politiques ou des personnalités d'autres pays du continent comme les chanteurs Youssoufa et Alpha Blondy ou encore le Balai citoyen du Burkina Faso et le mouvement sénégalais Y’en a marre.

Moi, je vais manifester contre les sanctions, mais pas pour la transition. Pourquoi contre les sanctions? Parce que c'est l'existence même du Mali qui est en jeu.

Paroles de manifestants en ce jour de mobilisation

Lutter contre les faux-médicaments en Afrique

 medoc
 
 
Les faux médicaments, un marché lucratif estimé à 200 milliards de dollars par an. RFI/Anthony Terrade
 
 

Sur le continent, la problématique des faux-médicaments est très présente. Les spécialistes du secteur estiment que 30 à 60% des médicaments consommés sont des contrefaçons ou des faux-médicaments très présents dans les marchés de rue. Enjeu de santé publique mais aussi économique. Des initiatives sont mises en place pour tenter de contrer ce phénomène…

L’entreprise française Sanofi - qui distribue ses médicaments sur l’ensemble du continent - dispose d’une stratégie globale, d’une gouvernance et de structures dédiées à la lutte contre les faux médicaments. Une centaine de personnes travaillent directement sur ces questions.

Michel Sebah, ancien directeur sûreté Afrique, est en charge de la stratégie et de la coordination de la lutte contre les faux-médicaments pour Sanofi.

Le premier axe c’est protéger nos produits sécuriser notre chaîne d’approvisionnement. Le deuxième c’est de conduire des actions d’identification soit des nouveaux acteurs soit des nouvelles tendances sur le terrain à travers des tests d’achat par exemple qui permet de voir qu’elle est la réalité du marché. Une autre approche qui est importante c’est celle de nouer des partenariats stratégiques et opérationnelles avec les autorités des pays.

Les antidouleurs et antipaludéens parmi les médicaments les plus falsifiés

En cas d’alerte sur de possibles falsifications de produits Sanofi, s’enclenche alors une procédure. « À partir du moment ou nous avons les premiers éléments constitutifs d’un dossier systématiquement si c’est un produit Sanofi le laboratoire est saisi. Le laboratoire lui a une analyse qui est basée sur trois points : la traçabilité, un examen visuel et une analyse chimique », ajoute Michel Sebah. 

Si la falsification est confirmée, alors une plainte est déposée. Les antidouleurs et antipaludéens sont particulièrement concernés par les falsifications. Pour aider les consommateurs, Méditect – présente en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Cameroun –, a mis au point une application dédiée. 

« Quand vous avez un médicament de l’un de nos laboratoires partenaires, vous allez pouvoir le scanner pour vérifier l’authenticité et donc on peut dire si le médicament est authentique ou pas », assure Arnaud Pourredon, co-fondateur de Méditect. « En plus de ça, on va aider le patient à trouver les vraies pharmacies qui sont ouvertes, les pharmacies qui sont de garde afin d’aider les patients à travers tous les différents défis auquel il fait face. »

23 000 médicaments référencés 

En plus de l’application pour les patients, l’entreprise a mis au point un logiciel de gestion pour les pharmacies, explique Arnaud Pourredon. Près de 23 000 produits sont référencés.

Pour faire simple, le laboratoire pharmaceutique va apposer un numéro unique sur chaque boîte de médicament. Ce numéro unique, on va l’enregistrer sur nos technologies, et le pharmacien et le patient, lorsqu’ils vont scanner leur médicament, donc ils vont scanner une data matrix c’est comme un QR code qui comprend un numéro unique. Eh bien, nous, on va vérifier sur nos technologies si on a bel et bien enregistré ce numéro de série, quand, et où. Et donc on arrive à faire une traçabilité du produit de façon extrêmement simple pour l’utilisateur.

Autre moyen pour lutter contre ce trafic : le développement des systèmes de sécurité sociale et de la gratuité des médicaments.

 

Mali : à Bamako, la démonstration de force du pouvoir 

Par  - à Bamako
Mis à jour le 15 janvier 2022 à 11:58
 

 

Un manifestant porte une affiche à l’image du président de la transition malienne, durant une manifestation contre la France et les sanctions de la Cedeao, à Bamako, le 14 janvier 2022. © Florent Vergnes pour JA

 

Plusieurs dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues de la capitale et de plusieurs villes du pays, ce vendredi 14 janvier, pour dire non aux sanctions drastiques imposées par la Cedeao. Des manifestants qui ont répondu à l’appel des autorités de transition.

La prière du vendredi à peine achevée, des dizaines de milliers de personnes ont afflué dans les rues de Bamako. Franchissant le pont Fahd, remontant le boulevard Abdelaziz Bouteflika en direction de la place de l’Indépendance, celle-là même qui a été l’épicentre de la contestation face au président Ibrahim Boubacar Keïta en 2020, les manifestants ont affiché leur soutien aux autorités de la transition dans le tintamarre des vuvuzelas.

Drapeaux maliens et russes

Ils étaient près de 60 000, selon les estimations, pour dire non aux lourdes sanctions économiques et diplomatiques décidées, le 9 janvier, par les chefs d’État de la sous-région en réponse au non respect du calendrier électoral. Agitant les couleurs vertes, jaunes et rouges du drapeau malien et parfois celles – blanches, rouges et bleues – de l’étendard russe, ils ont scandé plusieurs heures durant des slogans sans équivoque : « À bas la France ! À bas la Cedeao  ! », « Le Mali pour les Maliens non pour la France ! », « Non à la Cedeao, non aux sanctions ! », « On ne négocie pas la volonté du peuple, on la respecte ! ».

À l’abri d’un soleil de plomb, plusieurs poids-lourds du gouvernement avaient fait le déplacement, dont le Premier ministre, Choguel Kokalla Maïga, le colonel Abdoulaye Maïga, ministre de l’Administration territoriale et porte-parole du gouvernement, Abdoulaye Diop, son collègue des Affaires étrangères, Ibrahim Ikassa Maïga, en charge de la Refondation, ou encore Mahamadou Koné, ministre des Affaires religieuses.

 

Des manifestants brandissent un drapeau russe durant une manifestation de soutien au gouvernement de transition et contre la France et les sanctions de la Cedeao, à Bamako, le 14 janvier 2022.


Des manifestants brandissent un drapeau russe durant une manifestation de soutien au gouvernement de transition et contre la France et les sanctions de la Cedeao, à Bamako, le 14 janvier 2022. © Florent Vergnes pour JA

 

À la tribune tout d’abord, le colonel Abdoulaye Maïga, sanglé dans son uniforme militaire, comme dans la nuit du 9 au 10 janvier lorsqu’il est apparu sur les ondes de l’ORTM pour dénoncer les « sanctions illégales » édictées depuis Accra (Ghana). Face à la foule, il insiste sur le fait que « l’un des objectifs des autorités de transition est le retour à l’ordre constitutionnel », mais précise que des réformes politiques et institutionnelles restent un préalable et que « [cela] ne peut se faire sans sécurité ».

« C’est la troisième sanction que le Mali vient de subir après sa suspension de la Cedeao et les sanctions ciblées contre ses dirigeants, abonde Ibrahim Ikassa Maïga. Nous avons montré que le Mali nous appartenait. »

DANS UNE CERTAINE MESURE, LE DESTIN DE L’AFRIQUE SE JOUE AU MALI AUJOURD’HUI

C’est ensuite Choguel Maïga qui a pris la parole. « Aujourd’hui, le monde entier voit où se trouve la légitimité populaire, a lancé le Premier ministre, une écharpe marron autour du cou, dans une harangue aux forts accents patriotiques et panafricanistes. Toute l’Afrique regarde le Mali aujourd’hui. Dans une certaine mesure, le destin de l’Afrique se joue au Mali aujourd’hui. »

Le chef du gouvernement a tenu à saluer la solidarité dont certains pays voisins ont fait preuve, à commencer par la Guinée, où la junte au pouvoir à Conakry a fait savoir qu’elle n’appliquerait pas les sanctions de la Cedeao et ne fermerait pas ses frontières : « un dirigeant a dit que le Mali et la Guinée étaient deux poumons dans un même corps. Nous [en] avons eu l’illustration parfaite. » Il a annoncé que des représentants du président Assimi Goita se rendraient prochainement en Guinée.

« Il n’y jamais eu une telle foule nulle part en Afrique pour soutenir des dirigeants », a plus tard lancé Adama Diarra, dit « Ben le Cerveau ». Son mouvement, Yere Wolo-Debout les remparts, a activement contribué à la mobilisation de ce vendredi. « Le destin de l’Afrique se joue au Mali, a poursuivi cet activiste connu pour son soutien à la junte et favorable à une intervention russe au Mali. Nous sommes un peuple pilote et toute l’Afrique nous soutient. »

Sa cible favorite ? La France, dont la Cedeao est accusée de n’être que « le messager », et ceux qui veulent pousser les « populations à chasser [leurs] dirigeants ». « Mais nous sommes un peuple intelligent, martèle Adama Diarra à la tribune. La victoire sera la nôtre. La victoire du peuple malien sur l’oligarchie de la France. »

 

« La Cedeao est en mission pour la France »

Des drapeaux maliens et russes flottent au-dessus de la foule amassée au monument de l’Indépendance, à Bamako, le 14 janvier 2022.

 

Des drapeaux maliens et russes flottent au-dessus de la foule amassée au monument de l’Indépendance, à Bamako, le 14 janvier 2022. © Florent Vergnes pour JA

 

Un message qui fait mouche, sur la place de l’Indépendance. Parmi les manifestants, Mohamed Diallo, un commerçant venu du quartier populaire de Bacodjicoroni, explique être opposé aux sanctions, « mais surtout à la présence de la France ». D’ailleurs, lui aussi en est convaincu : « la Cedeao est en mission pour la France ». « Le Mali est déjà sanctionné depuis longtemps, ajoute-t-il. Nous avons perdu le Nord, le Centre. Il ne nous reste plus rien. »

Bamako n’est pas la seule à avoir répondu ce vendredi à l’appel de la junte. Les manifestants étaient également nombreux à Kadiolo, Koutiala, Bougouni, Yorosso, Tomboutctou, Koro, Kayes et Koulikoro. Il faut dire que le gouvernement avait battu le rappel. Un courriel de la direction générale de l’Administration du territoire daté du 13 janvier, que Jeune Afrique a pu consulter, invitait en effet les gouverneurs de région à « faciliter la mobilisation des forces vives […] pour une réussite de la transition et contre les sanctions de la Cedeao et de l’UEMOA ».

Les autorités maliennes ont-elles remporté la première manche dans le bras de fer qui les oppose à la communauté internationale, exaspérée par la prolongation annoncée de la transition ? « La mobilisation va certes les conforter dans leur position face à la Cedeao, mais elle ne pèsera pas dans les négociations », estime Mohamed Maïga, analyste et directeur du cabinet Aliber Conseil, qui indique que les « dirigeants des pays voisins du Mali ne vont pas se laisser faire non plus ».

Réagissant à l’annonce des sanctions le 10 janvier, le colonel Assimi Goïta avait rappelé la « disponibilité [de son gouvernement] au dialogue en vue de trouver un compromis avec la Cedeao sur le chronogramme des élections ». Le dialogue, a martelé Choguel Maïga à la tribune, « est l’arme des forts ». Avant de prévenir : « Le Mali est une digue. Si le Mali saute, personne n’aura la paix dans la Cedeao . »

« Avec le Mali, la Cedeao a voulu faire jurisprudence, conclut l’analyste Mohamed Maïga. Mais quelqu’un sortira détruit de ce bras de fer. Comme dans une partie de poker. »

Le féminisme africain n’a pas attendu l’Occident

Mis à jour le 14 janvier 2022 à 17:38
 
Axelle Jah Njike
 

Par Axelle Jah Njike

 

Manifestation contre les inégalités en prévision du Forum économique mondial de Davos, à Nairobi, au Kenya, le 17 janvier 2020 © TONY KARUMBA/AFP

 

Les femmes africaines luttent depuis des décennies pour construire leur identité et faire reconnaître leurs droits. Pourtant, elles se voient encore parfois dénier le statut de féministe. Une hérésie.

«Vous ne pouvez pas proclamer qu’une idée ou un fait a été importé dans une société donnée, à moins donc de conclure aussi qu’à votre connaissance, il n’y a pas et il n’y a jamais eu, de mot ou d’expression qui, dans la langue indigène de cette société, décrit cette idée ou ce fait. » Ces mots de l’autrice et dramaturge féministe ghanéenne Ama Ata Aidoo illustrent parfaitement le procès inlassablement fait au féminisme, dès lors qu’il se rapporte aux filles et femmes subsahariennes ou afropéennes. Le féminisme serait ainsi une importation de l’Occident, une injonction de femmes blanches assénée aux femmes d’ascendance africaine, et allant à l’encontre des « vraies » valeurs – évidemment traditionnelles – de ces dernières.

Oppression et désirs d’émancipation

Comme si leur appartenance subsaharienne les dispensait de désirs d’émancipation. Qu’il y avait confusion. Et qu’il s’agissait d’une démarche inconnue pour elles. D’ailleurs, de qui pourraient-elles bien prétendre à s’affranchir, leur situation est si enviable ! Personnellement, j’aime à croire que de tout temps, dans toutes les régions – et pas seulement sur le continent –, des femmes africaines ont aspiré à régner sur elles-mêmes, à être libres et à utiliser cette liberté pour en libérer d’autres. Dans une perspective internationaliste panafricaine, c’est d’ailleurs ce que me semblent traduire les rencontres continentales qui suivront les indépendances, et qui verront le rassemblement des divers mouvements de femmes africaines de tout le continent.

LES FÉMINISMES AFRICAINS ET LES FÉMINISMES DU SUD GLOBAL N’ONT PAS COMMENCÉ AVEC LE COLONIALISME

Continuer à présenter le féminisme incarné par les femmes africaines comme l’émanation du féminisme des femmes blanches, quand on sait que, historiquement, l’oppression des femmes n’a connu aucune frontière ethnique ou raciale, c’est leur dénier toute singularité. C’est réfuter l’idée qu’elles aient pu être responsables, aspirer à prendre leur destinée en main, penser par elles-mêmes leurs oppressions, leurs problèmes, et envisager d’elles-mêmes les solutions possibles.

Dès lors qu’il s’agit de liberté, d’échappées, de refus de l’autorité patriarcale – quelques-unes des caractéristiques du féminisme –, j’ai franchement peine à croire que les Subsahariennes n’aient pas eu elles aussi leur lot de griefs. Que les féminismes africains et les féminismes du Sud global aient commencé avec le colonialisme. Que les femmes de ces espaces ont attendu les Occidentales pour fédérer, lutter, soutenir, se solidariser entre elles, pour leur propre compte. Et ça tient de l’insulte d’imaginer qu’il ait pu en être autrement. Du mépris et de l’affront de considérer les récits de l’émancipation des Subsahariennes comme consécutifs à ceux d’autres femmes.

Au cœur de la question du féminisme, il y a celle de l’autodétermination, celle de la réappropriation de sa narration : disposer de soi-même pour concevoir ou non des enfants, vivre librement sa sexualité, affirmer son humanité. Par sa prétention à l’individualisme, le féminisme fait de la femme un individu, un sujet, une citoyenne désireuse de faire ses propres choix. Et c’est peut-être parce qu’il est synonyme d’autodétermination qu’il est perçu comme un « truc de femme blanche ». Que ses détracteurs mentent et prétendent qu’il n’aurait pas d’histoire sur le continent, pas lieu d’être revendiqué.

À l’encontre de l’ordre patriarcal établi

Le féminisme africain n’a attendu personne. Et il est même possible qu’il ait été en vigueur parmi les femmes africaines avant même qu’il existe un terme pour le définir car de tout temps, partout, il a existé des êtres luttant contre le sexisme et le patriarcat qui leur était imposé. Des êtres ne tolérant pas les inégalités existantes, en particulier dans la sphère intime et familiale. S’étant rebiffés à l’idée que leur participation à la vie de la collectivité devait passer par un homme interposé et leur identité, être circonscrite à « filles, épouses, et mères de citoyens ».

Vilipendé quasiment partout par ses adversaires parce qu’il va à l’encontre de l’ordre patriarcal établi, et particulièrement au sein de nos cultures où le groupe prévaut sur l’individu – surtout quand cet individu est une femme, le féminisme apparaît comme l’ennemi de la communauté, pour cette raison.

AUCUN ÊTRE SUR CETTE PLANÈTE NE SERA VÉRITABLEMENT LIBRE TANT QU’UNE SEULE FEMME, UNE SEULE FILLE SERA ASSERVIE

Hier comme aujourd’hui, toute l’argutie autour de sa pertinence pour les femmes africaines illustre en vérité l’adage suivant lequel lorsque le ou la sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. Car s’évertuer à prétendre que le problème résiderait dans l’occidentalité du terme, et non dans la situation des femmes et les inégalités qu’elles vivent, c’est regarder par le petit bout de la lorgnette. C’est faire diversion. Perdre de vue l’ensemble. Et refuser de comprendre que peu importe le nom qu’on lui donne, aucun être sur cette planète ne sera véritablement libre tant qu’une seule femme, une seule fille sera asservie. Que l’oppression des femmes, quelle que soit la culture dans laquelle elle est de mise, ampute aussi les hommes de leur humanité.

Le féminisme est l’affaire de toutes et de tous. Il exprime un désir de vie pour autre chose. Celui d’un monde où chacun et chacune d’entre nous peut être qui il ou elle est, un monde de paix et de possibilités. Réactualiser le discours sur l’émancipation à partir de soi et en ses propres termes appartient à toutes les femmes. Y compris aux Subsahariennes et leurs descendantes.