Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

Burkina Faso: au moins treize personnes tuées lors d’une attaque dans la région du Sahel

 

Selon l’état-major de l’armée, une attaque menée par des « éléments résiduels des groupes armés » a fait au moins treize morts dans le nord du Burkina Faso lundi 30 janvier.

L’attaque s’est produite lundi après-midi dans la région du Sahel, au nord du Burkina, d’après un communiqué de l’armée publié mardi. Ce document évoque une « attaque terroriste » contre des gendarmes et des Volontaires pour la défense de la patrie, les supplétifs de l’armée burkinabè, en poste à Falagountou, une localité située non loin de la frontière avec le Niger.

Pour l’état-major, les auteurs de l’attaque sont des « éléments résiduels des groupes armés » qui « ont entrepris de s'en prendre aveuglément aux populations » après avoir été « défaits il y a quelques semaines par les forces engagées dans la reconquête du territoire national ». L’armée précise qu’une « quinzaine de corps de terroristes ont été retrouvés lors des opérations de ratissage. »

Un mois de janvier meurtrier

Jeudi 25 janvier, au moins une dizaine de civils ont été tués lors de deux attaques à Dassa, dans le centre-ouest du Burkina, à environ 140 kilomètres de Ouagadougou. Une semaine plus tôt, le nord du pays subissait une série d’attaques meurtrières. L'état-major de l'armée appelle ce mardi « les populations à ne pas se laisser décourager par un ennemi aux abois et à se mobiliser plus que jamais derrière les Forces de défense et de sécurité et les VDP engagés dans la reconquête du territoire ».

  

(avec AFP)

Comment la guerre des nerfs entre Ouattara et Goïta a pris fin

Après six mois de détention et au terme d’âpres négociations, les 46 derniers soldats ivoiriens arrêtés en juillet à Bamako ont regagné Abidjan le 7 janvier. Récit exclusif d’un épilogue à rebondissements.

 
Mis à jour le 27 janvier 2023 à 11:27
 
 

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LES SECRETS D’UNE AFFAIRE D’ÉTAT (3/3)

• Après celle des trois femmes, le troisième et dernier volet de notre enquête sur l’affaire des soldats ivoiriens détenus au Mali se penche sur les conditions de la libération des 46 derniers militaires.

• Au cœur des négociations facilitées par le Togo, la rédaction d’un mémorandum d’entente entre les deux pays et l’envoi d’une importante délégation officielle ivoirienne à Bamako.

À LIREAlassane Ouattara-Assimi Goïta, les secrets d’une affaire d’État

Un avion de la présidence ivoirienne se pose sur le tarmac de l’aéroport de Nioro-du-Sahel, dans l’ouest du Mali. Nous sommes le 28 septembre 2022. À son bord, Ally Coulibaly et l’homme d’affaires malien Cesse Kome Koïra, propriétaire des Radisson Blu d’Abidjan et de Bamako, et installé à Abidjan depuis plus de trente ans. Conseiller spécial d’Alassane Ouattara, le premier joue le rôle d’émissaire de l’ombre du chef de l’État. Il connaît particulièrement bien le Mali, où il est allé un nombre incalculable de fois lorsqu’il était ministre de l’Intégration. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Assimi Goïta, il s’est rendu à plusieurs reprises à Bamako. Bien introduit dans les cercles du pouvoir malien, le second connait Ally Coulibaly depuis l’époque où ce dernier était patron de la RTI et lui journaliste.

Le discret voyage d’Ally Coulibaly à Nioro

S’ils se retrouvent ce 28 septembre dans cette ville isolée à la frontière avec la Mauritanie, c’est pour y rencontrer le chérif Mohamed Ould Cheikh Hamahoullah. Un temps proche d’Ibrahim Boubacar Keïta, cette figure incontournable de la scène politico-religieuse malienne, celui que l’on surnomme « Bouye », est respecté par la junte, vis-à-vis de laquelle il a adopté une posture plutôt conciliante. Pendant la colonisation, son père a été emprisonné à Adzopé, à quelques dizaines de kilomètres d’Abidjan. Cette histoire familiale a créé des liens entre lui et la Côte d’Ivoire.

Après une petite heure d’attente, l’homme au crâne rasé et à la barbe blanche reçoit ses deux hôtes. Il est entouré de ses enfants. L’un est chargé de faire la traduction, les autres de s’exprimer. Après un échange d’amabilités et une tirade sur les liens séculaires entre la Côte d’Ivoire et le Mali, Ally Coulibaly remet au chérif un message d’Alassane Ouattara et lui demande d’endosser le costume de médiateur.

À LIRECôte d’Ivoire : Ally Coulibaly, l’ombre d’Alassane Ouattara

Cette visite a-t-elle eu un impact ? « Elle a été appréciée », juge une source au fait des négociations. Mais si ADO, en déplacement en Guinée-Bissau, annonce, le 7 octobre, qu’il y aura « très rapidement » un « heureux aboutissement », les discussions ne s’accélèrent qu’au début de novembre, quand Sadio Camara et Téné Birahima Ouattara reprennent contact par l’intermédiaire d’un ami commun. Mi-novembre, le ministre ivoirien fait parvenir à son homologue malien une version amendée du « mémorandum d’entente », l’idée étant de parvenir à un document consensuel avant de laisser le champ libre à la médiation togolaise. Les positions semblent alors se rapprocher. Les autorités maliennes tiquent encore sur deux points du document et expriment le souhait d’ouvrir des discussions à leur sujet.

 

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Le président de la transition malienne Assimi Goïta (à dr.) recevant le chef de l'État togolais Faure Essozimna Gnasingbé, le 4 janvier 2023. © Presidence Mali

 

Les échanges entre Abidjan et Bamako reprennent après le sommet de la Cedeao du 4 décembre. Réunis ce jour-là à Abuja, les présidents de la sous-région adressent un ultimatum aux autorités maliennes de la transition. Elles ont jusqu’à la fin de l’année 2022 pour relâcher les soldats sous peine d’être visées par de nouvelles sanctions.

Sadio Camara et Abdoulaye Diop demandent alors l’organisation d’une rencontre à Bamako. Dans le même temps, Robert Dussey transmet aux Ivoiriens une nouvelle version amendée du mémorandum. Elle est suffisamment consensuelle pour qu’une importante délégation s’envole pour la capitale malienne le 22 décembre. Après avoir rendu visite aux soldats, elle en finalise les derniers détails dans les locaux du ministère malien des Affaires étrangères avec Abdoulaye Maïga, Modibo Koné et Sadio Camara.

Abidjan demande notamment que le passage sur la libération des 46 soldats soit plus explicite. Un document de quatre ou cinq pages évoquant en des termes assez neutres les relations entre la Côte d’Ivoire et le Mali est finalement signé. L’article mentionnant dans les précédentes versions la présence d’opposants maliens en Côte d’Ivoire a été remplacé par une phrase affirmant l’engagement des deux pays à ne pas servir de base arrière pour déstabiliser leur voisin.

Lors des discussions précédentes, la Côte d’Ivoire avait tenté d’obtenir que les soldats soient libérés dans les mêmes conditions que les trois femmes. Impossible avaient répondu les Maliens. « Nous sommes obligés d’aller au bout de la procédure judiciaire », répètent-ils. Il en va de leur crédibilité envers leur opinion publique. Il y aura donc un procès.

Cependant, ce 22 décembre à Bamako, la délégation malienne se veut rassurante. « Les soldats passeront-ils les fêtes de fin d’année avec leurs familles ? », demande Abidjan. « Nous ferons tout pour que ce soit le cas », répondent Sadio Camara et Abdoulaye Diop. Quelques minutes plus tard, la délégation ivoirienne est reçue par Goïta. Le président de la transition évoque un malentendu et met l’accent sur la nouvelle posture du Mali, le respect de sa souveraineté. Il assure que la crise sera résolue rapidement mais ne fixe aucune date. La délégation ivoirienne repart néanmoins confiante que les soldats seront de retour d’ici au 31 décembre. De quoi faire un beau cadeau d’anniversaire à Alassane Ouattara, né un 1er janvier.

De désillusion en désillusion

Énième coup de théâtre le 30 décembre. La veille, le procès des 46 soldats s’est ouvert à huis clos devant la Cour d’assises de Bamako. Arrivés sous escorte à bord de minibus blancs, ils comparaissent – le premier jour en tenue militaire, le second vêtus de jogging à la demande du tribunal – en la seule présence de l’attaché de défense de l’ambassade de Côte d’Ivoire au Mali. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et la Minusma sont tenus à l’écart. Malgré l’argumentaire solide de leurs cinq avocats maliens commis d’office, les militaires sont condamnés à 20 ans de prison et à une amende de 2 millions de F CFA chacun.

Dans les cercles du pouvoir ivoirien, certains tombent des nues à l’énoncé du verdict, persuadés que des peines avec sursis couvrant la période de détention des soldats seraient prononcées. Ils sont encore plus inquiets en constatant que les trois femmes libérées en septembre dernier ont été condamnées à la peine de mort et à une amende de 10 millions de F CFA chacune. Assimi Goïta les a-t-il une nouvelle fois menés en bateau ? Les autorités sont rapidement rassurées par plusieurs canaux parallèles de discussion avec la junte : les soldats seront graciés le 5 ou le 6 janvier.

Pour justifier ce délai supplémentaire, certaines sources maliennes affirment alors qu’une grâce ne peut être prononcée que trois jours après l’énoncé d’une sentence. D’autres expliquent que la transition tenait absolument à libérer les soldats après l’ultimatum de la Cedeao. Un énième pied-de-nez à son président en exercice, Umaro Sissoco Embalo.

Vendredi 6 janvier, vers 21h30, Alassane Ouattara reçoit un coup de fil de son frère Téné Birahima Ouattara. C’est fait, un communiqué du gouvernement de transition vient d’officialiser la grâce des 49 soldats. Les 46 hommes fouleront le sol ivoirien vingt-quatre heures plus tard. Toute la région peut pousser un grand ouf de soulagement. « Je suis épuisé par cette affaire », confie ce soir-là l’un des artisans de l’heureux dénouement.

 

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Retrouvailles entre un soldat ivoirien et ses proches, à Abidjan, le 7 janvier 2023. © SIA KAMBOU/AFP




Reste que cet épisode inédit des relations entre la Côte d’Ivoire et le Mali va laisser des traces. Officiellement, ADO a exprimé la volonté de tourner la page rapidement. Le 24 décembre, il a décroché son téléphone pour inviter Assimi Goïta à faire une visite officielle à Abidjan une fois la crise résolue. Une invitation renouvelée lors d’un autre appel, le 9 janvier, au cours duquel le président de la transition malienne s’est, comme à son habitude, montré fort peu loquace.

Preuve que la méfiance perdure, les autorités de transition refusent pour le moment de restituer les armes saisies lors de l’arrestation des 49 soldats – 17 fusils d’assaut TA VOR, 6 Galil [deux armes de fabrication israélienne], 9 Kalashnikov et 13 pistolets automatiques. Une prise de guerre qui ne dit pas son nom.

À LIRELa « prise de guerre » d’Assimi Goïta dans l’affaire des militaires ivoiriens

Réputé pour avoir la rancune tenace, Alassane Ouattara passera-t-il l’éponge ? Lui qui n’est pas du genre à laisser ses émotions prendre le dessus a été particulièrement éprouvé par ce bras de fer. Six mois pendant lesquels il sera allé de désillusion en désillusion, accumulant des nuits d’insomnie, mené en bateau, parfois humilié, par un quarteron de colonels, pour certains de quarante ans ses cadets. S’exprimant le 7 janvier à minuit au retour de ses soldats, Ouattara s’est d’ailleurs bien gardé de mentionner le nom d’Assimi Goïta. Il a en revanche appelé à la tenue d’« élections démocratiques et constitutionnelles dès l’année prochaine ».


Tous les articles de notre enquête :

À LIRELes soldats de la discorde, au cœur de la crise entre Alassane Ouattara et Assimi Goïta

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Affaire des 49 soldats ivoiriens: le contrat de tous les mystères

 

 

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Soldats ivoiriens de la Mission de maintien de la paix de l'ONU au Mali. Quelle était donc l'activité concrète des 49 soldats ivoiriens arrivés sur demande du contingent allemand? (Image d'illustration) AFP - SIA KAMBOU

Les rumeurs enflent et les questions s'accumulent au Mali et en Côte d'Ivoire. Peut-être aussi en Allemagne et au siège des Nations unies à New York. La semaine dernière, RFI révélait que les 49 soldats ivoiriens arrêtés à Bamako en juillet 2022 étaient bien arrivés au Mali sur demande du contingent allemand de la Minusma. RFI révélait aussi que ces soldats intervenaient sur un site géré non pas par la mission onusienne, mais par son contingent allemand et par la société privée Sahel aviation service (SAS). S'il est désormais clair que les soldats ivoiriens n'ont pas tenté de renverser le gouvernement malien, le contrat liant la Côte d'Ivoire et cette société privée soulève toujours de nombreuses questions. 

L'armée ivoirienne est liée depuis 2019, par contrat, à la société privée Sahel aviation service (SAS). Un contrat « de sécurisation et de soutien logistique » dont la Côte d'Ivoire s'est fait l'écho dès l'arrestation de ses soldats, mais sans jamais donner davantage de détails. De source onusienne, le site de l'aéroport de Bamako auquel étaient affectés les soldats ivoiriens ne relève pas de la Minusma. Mais c'est bien le contingent allemand de la mission onusienne qui les a fait venir en tant que NSE – des contingents d'appui – et qui leur a même fourni leurs cartes d'identification.

Quelle était donc l'activité concrète des soldats ivoiriens ?

SAS est une entreprise privée qui travaille pour divers acteurs, parmi lesquels divers contingents internationaux de la Minusma mais également des sociétés minières. Des ministres du gouvernement malien ont même voyagé dans ses avions, y compris après le début de l'affaire. Quelle était donc l'activité concrète des soldats ivoiriens ? Participaient-ils aux activités onusiennes du contingent allemand, dont SAS est un sous-traitant, ou à d'autres activités de cette entreprise n'ayant rien à voir avec la Minusma ? Les deux en parallèle ? Pourrait-il s'agir d'activités non seulement privées – ce qui serait déjà non conforme aux règles onusiennes – mais illégales ? 

L'hypothèse d'un trafic d'or

La semaine dernière, le quotidien français Le Monde, citant des sources ivoiriennes et maliennes anonymes, évoquait l'hypothèse d'un trafic d'or dont auraient bénéficié de hautes personnalités des deux pays. Plus généralement, et depuis peu, les rumeurs concernant des activités sulfureuses ou des commissions occultes fleurissent. Mais à ce stade, RFI n'a été en mesure d'en recouper aucune. Et le dossier suscitant à la fois de nombreux fantasmes et des tentatives d'instrumentalisation politique, la prudence reste de rigueur. Sollicitées par RFI, ni les autorités ivoiriennes, ni les autorités maliennes, ni la société SAS n'ont accepté de répondre à ces questions.  

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Nigeria: les nouveaux billets de banque seront-ils disponibles à temps?

 

Le Nigeria et ses plus de deux cents millions d'habitants sont en route vers la présidentielle et les législatives prévues le 23 février, mais avant cela, voilà une autre date butoir : au 31 janvier, soit mardi prochain, officiellement, seule la nouvelle version des billets de 200, 500 et 1 000 nairas sera valable.

En principe dans cinq jours, les billets nigérians « anciens modèles » deviennent du papier sans valeur. La mesure, destinée à réduire l'argent liquide en circulation est censée encourager les nigérians à ouvrir des comptes en banque et à utiliser les paiements mobiles. Pour plus de traçabilité, moins de corruption aussi pour empêcher les camps politiques d'amasser des caisses de campagne avant le scrutin du 23 février. 

« Les nouveaux billets manquent »

Mais les nouveaux billets ne sont injectés dans l'économie que depuis décembre 2022. Pour Ikémésit Effiong, directeur de recherche au sein du cabinet de conseil SBM Intelligence à Lagos, « les nouveaux billets manquent. Personnellement, je n'en ai vus que trois fois. Les banques n'ont pas été assez approvisionnées. Deux mois, c'est trop court. Résultat, en théorie, il est possible qu'au 1er février, le Nigeria vive une mini crise de la monnaie, créée artificiellement par les dirigeants qui refusent la réalité sur le terrain. »

Avant-hier, à Abuja, la Chambre des représentants et le Sénat ont adopté deux résolutions pour demander à la Banque centrale six mois de plus pour faire la transition et laisser les anciens nairas en circulation jusqu'au 31 juillet. Sans compter toutes les zones, où en raison de l'insécurité, les habitants ont difficilement accès à un comptoir pour changer leurs billets. 

Les consommateurs continueront à utiliser les anciens nairas

Pour l'instant, la Banque Centrale refuse tout glissement. Mais selon Ikemesit Effiong, les Nigérians sont habitués aux échéances repoussées à la dernière minute. Et sinon, le principe de réalité l'emportera. Puisque de nombreux commerçants continueront à accepter les anciens billets pour survivre, les consommateurs continueront à les utiliser.  

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Mohamed Ould Abdelaziz, un ancien président mauritanien à la barre

Le procès de l’ex-chef de l’État débute ce 25 janvier à Nouakchott. Hier tout-puissant, il va devoir répondre de sa gestion lors de ses dix années au pouvoir.

Mis à jour le 25 janvier 2023 à 08:45
 
 
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Le procès de l’ancien président Mohamed Ould Abdelaziz, ici le 10 avril 2021 à Nouakchott, s’ouvre ce 25 janvier. © Bechir Malum pour JA

 

À la fin de décembre, alors qu’une année éprouvante s’achève pour lui, Mohamed Ould Abdelaziz se remémore, à l’ombre d’une khaïma dressée dans son ranch de Benichab, l’un des épisodes les plus marquants de sa vie. Nous sommes en 2009. Alors en pleine campagne pour l’élection présidentielle, le tombeur, quelques mois plus tôt, du président Sidi Ould Cheikh Abdallahi monte à bord d’un hélicoptère, avec une poignée de conseillers et de gardes du corps.

En vol, l’appareil subit une avarie et doit atterrir en urgence au milieu du désert, entre Nema et Oualata, dans la dangereuse région du Hodh el-Chargui, frontalière du Mali. L’équipage a frôlé la catastrophe, mais tous sont sains et saufs. Après une longue marche, ils sont recueillis par un berger pour la nuit. Ce souvenir est d’autant plus vivace qu’Aziz n’a envoyé ce soir-là qu’un seul message d’alerte, à son chef d’état-major : Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.

« Éternel rescapé »

Miraculé, Aziz l’est encore en 2010, quand son avion effectue une violente sortie de piste à Nouakchott, et deux ans plus tard, lorsqu’il est victime d’un tir d’arme à feu qui engage son pronostic vital. Mais il se relève toujours. Appelé à la barre du palais de justice le 25 janvier, surmontera-t-il cette nouvelle épreuve ? « Je n’ai strictement peur de rien », avait-il déclaré à Jeune Afrique en 2021, alors que nous le questionnions sur la possibilité qu’il soit emprisonné.

À LIREEn Mauritanie, le bras de fer s’intensifie entre Mohamed Ould Abdelaziz et les autorités

« Sa vie est celle d’un éternel rescapé », témoigne l’un de ses anciens compagnons de route, qui rappelle qu’en 2003 Aziz avait aussi déjoué une sanglante tentative de coup d’État qui visait le colonel Maaouiya Ould Taya, dont il menait le Bataillon pour la sécurité présidentielle (Basep), et qu’il finira par renverser en 2005.

Cette fois, ce ne sont pas des hommes en armes qu’Aziz s’apprête à affronter, mais des magistrats. Il doit répondre, avec onze de ses ex-collaborateurs, de sa gestion durant ses dix années au pouvoir, durant lesquelles il est soupçonné, entre autres, de s’être enrichi et d’avoir dilapidé l’argent public.

Il sera le premier à témoigner dans ce procès inédit en Mauritanie – il est, selon le parquet, « l’accusé numéro un ». L’accusation promet d’exposer les « preuves accablantes » de sa culpabilité, tandis que lui garantit des révélations fracassantes sur « une affaire politique ». Mais, même dans ses pires cauchemars, Mohamed Ould Abdelaziz, 66 ans, n’a jamais imaginé se retrouver dans une telle situation. Et c’est sans doute ce qui a précipité sa chute.

Troisième mandat

Dès 2014, tout juste réélu, sa décision est prise et il s’en est d’ailleurs ouvert à ses proches : il ne briguera pas de troisième mandat en 2019, bien que plusieurs de ses conseillers et gradés l’y poussent. « Si c’était à refaire, je ne changerais rien », jure-t-il encore aujourd’hui.

À l’époque, il sait déjà qu’il soutiendra la candidature de son chef d’état-major, Mohamed Ould Ghazouani. Une manière de manifester sa reconnaissance à celui qui est resté à ses côtés pendant trente-trois ans, depuis leur rencontre lors d’une formation au grade de capitaine, en 1986, jusqu’à l’élection de 2019.

« Ce choix s’imposait naturellement », rapporte un confident. Aziz et Ghazouani étaient très proches, sans être intimes. Le second fut l’homme de confiance du premier, mais il n’est par exemple jamais allé à Benichab, là où, plus qu’ailleurs, Aziz aime passer son temps libre. Certes, en vrai chef de clan familial, ce dernier protège sa sphère privée, mais il n’est pas sûr que son ami d’alors ait réellement souhaité y avoir accès.

Entre eux, aucun accord n’a été signé quant à un partage du pouvoir une fois Mohamed Ould Ghazouani élu, aucune condition n’a été posée. « C’est ainsi que fonctionne Aziz, il considère qu’il n’a pas besoin d’exprimer ses souhaits, son interlocuteur doit les comprendre et lui obéir », résume l’un de ses anciens collaborateurs.

À LIREMauritanie : comment Ghazouani s’est affranchi de la tutelle d’Aziz

Avant de céder la place, le chef de l’État a pris soin de tout verrouiller, à commencer par le stratégique Basep, au sein duquel il a placé ses hommes. Il a aussi renforcé le pouvoir du parti de la majorité, l’Union pour la République, très puissant en Mauritanie. Tous ses ministres siègent au bureau politique, et convoquer ce dernier revient à rassembler le gouvernement. Est-ce son intention lorsqu’il tente de le réunir à son retour de voyage, en novembre 2019 ? Il est en tout cas extrêmement confiant et serein. Mais c’est compter sans la réaction de son ami de trente ans, désormais président. Non seulement Ghazouani refuse catégoriquement que son autorité puisse être affaiblie, mais il le lui fait aussitôt savoir. Depuis, ils ne se sont plus jamais adressé la parole.

Attaques médiatiques

Le nouveau chef de l’État attendait de son prédécesseur qu’il reconnaisse, comme lui-même l’avait fait par le passé, son statut et les prérogatives qu’il lui confère. Très apprécié dans les rangs de l’armée et issu d’une famille respectée par la société traditionnelle – qu’Aziz a plutôt cherché à défier lorsqu’il était à la tête du pays –, il révèle alors un vrai goût pour le pouvoir, sans doute longtemps cultivé dans la discrétion.

Ghazouani, que l’on dit très mesuré, avait-il l’intention d’aller aussi loin ? La situation lui a-t-elle échappé après qu’il a donné son feu vert à la création d’une commission d’enquête parlementaire, en janvier 2020 ? A-t-il été mis devant le fait accompli ?

Si Aziz tient son successeur et le cousin de celui-ci, le ministre de l’Intérieur, Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine, pour responsables de ses ennuis judiciaires, l’intéressé s’est toujours défendu d’avoir joué le moindre rôle dans cette affaire. « Les Mauritaniens savent très bien dans quelles conditions la commission d’enquête parlementaire a vu le jour. Je ne pense pas que l’on puisse me reprocher d’avoir interféré ni dans sa création ni dans la conduite de ses enquêtes », a-t-il déclaré à JA en juillet 2021, avant d’ajouter qu’il n’était « pas juge pour savoir si Mohamed Ould Abdelaziz [était] coupable ou non ».

À LIREMauritanie – Mohamed Ould Abdelaziz : « Je suis prêt à être injustement condamné et emprisonné »

De son côté, ce dernier n’a cessé de multiplier les attaques médiatiques. « Mon unique erreur a été de lui avoir proposé de se présenter à la présidentielle et d’avoir appelé les électeurs à voter pour lui », s’est-il ainsi emporté dans une vidéo diffusée en direct sur Facebook, le 10 janvier.

« Et pourtant, rétorque un proche de Mohamed Ould Ghazouani, l’actuel président lui a toujours été d’une fidélité et d’une loyauté sans faille. D’ailleurs en 2012 [lorsque Aziz a été évacué durant plusieurs semaines en France, afin d’y être soigné] rien ne l’aurait empêché de prendre le pouvoir ! »

Mohamed Ould Abdelaziz a toujours pensé qu’il payait le prix de son intention de vouloir rester au centre du jeu politique. Après avoir créé, depuis Paris, une nouvelle alliance avec une partie des Forces de libération africaines de Mauritanie (Flam), il a déclaré vouloir présenter des candidats sous la bannière de Ribat Al Watani (le parti qu’il a rejoint en 2021) aux élections locales, dont le premier tour devrait se tenir le 13 mai. Il jette donc toutes ses forces dans la bataille, d’autant qu’il sait qu’il risque jusqu’à vingt ans de prison et une peine d’inéligibilité… À un an de la présidentielle.