Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

Abus sexuels au sein de l’Église : à quand un rapport Sauvé en Afrique ?  

Mis à jour le 23 octobre 2021 à 16:33

Ludovic Lado

Par Ludovic Lado

Universitaire jésuite, directeur du Cefod Business School de N'Djamena

En
RDC, à Kinshasa, en 2017. Photo d’illustration. © JOHN WESSELS/AFP

Alors que plusieurs pays occidentaux ont ouvert des enquêtes sur la pédophilie, le clergé du continent peine à se prononcer et à prendre des décisions. Pour combien de temps encore…

Dans l’histoire récente, aucun scandale n’a autant terni l’image de l’Église catholique que la pédocriminalité. Passée sous silence au cours du long pontificat de Jean-Paul II, elle est révélée sous ceux de ses deux successeurs, Benoît XVI et François, qui ont pris le risque d’ouvrir la boîte de Pandore. Après les États-Unis, l’Angleterre, l’Irlande, l’Australie… où des enquêtes indépendantes ont débouché sur des révélations accablantes et sur des sanctions qui n’ont pas épargné des hauts dignitaires du clergé, la France a pris le relais avec la publication, le 5 octobre dernier, du rapport Sauvé.

En saluant le courage de l’autorité ecclésiale de ces pays occidentaux pour avoir ordonné ces enquêtes ou pour s’y être soumis, on ne peut s’empêcher de se demander ce qu’il en est de l’Afrique. À ce jour, aucune démarche similaire n’a été entreprise. Impossible donc de citer un seul membre poursuivi ou en prison pour abus sexuels sur mineur. Faut-il en conclure que le continent n’est pas concerné par ces scandales ?

Racines culturelles

On se souvient de ce documentaire de la chaîne franco-allemande ARTE, diffusé le 5 mars 2019, qui avait levé le voile sur la pédophilie et sur les crimes sexuels que des membres du clergé faisaient subir aux religieuses sur tous les continents, dont l’Afrique. Il y était question d’un missionnaire européen soupçonné de tels actes mais renvoyé dans son pays d’origine par un évêque africain afin de le soustraire à une éventuelle procédure judiciaire locale. Depuis la publication du rapport Sauvé, si les autorités ecclésiales africaines condamnent unanimement les atrocités mises au grand jour, leurs avis divergent sur les enjeux d’un tel rapport pour les Églises du continent.

Il y a ceux, nombreux, pour qui la question des abus sexuels ne se pose pas dans les mêmes termes au Nord et au Sud. Selon eux, si en Occident la plupart des victimes sont des garçons, en Afrique, ce sont presque exclusivement des filles ou des femmes. Il arrive qu’une grossesse de mineure soit attribuée à un membre du clergé. Mais ces cas, pour lesquels on ne dispose d’aucune statistique, font rarement l’objet de poursuites judiciaires. Quand l’affaire est rendue publique, les évêques procèdent généralement au renvoi du concerné pour qu’il assume ses responsabilités parentales.

Aussi, les racines culturelles de la relativité du « concept de minorité » en Afrique ne sont pas de nature à favoriser la judiciarisation des cas d’abus. Dans certains contextes, l’adolescente est perçue comme mariable et est donc, « naturellement », cible de convoitises sexuelles. Ainsi, peu de parents chrétiens ébruitent les affaires impliquant un membre du clergé. Ils privilégient les arrangements à l’amiable donnant lieu à une pragmatique prise en charge totale des besoins de l’enfant.

Enfants de prêtres

Une autre frange du clergé africain, plutôt minoritaire, estime que l’Église catholique devrait prendre les devants pour dire sa part de vérité. Bien que le problème ne se pose pas dans les mêmes termes partout, un abus reste un abus et mérite l’attention de l’institution. Elle gagnerait à tirer les leçons de réparations en cours dans les Églises occidentales rattrapées par leur passé de dissimulation et de complaisance. Tôt ou tard, elle se verra contrainte de livrer la réalité de son passé. Autant le faire aujourd’hui de sa propre initiative.

On peut aussi envisager que le pape impose cette politique de vérité à toutes les congrégations catholiques. Si beaucoup pensent que la pédocriminalité dans le clergé reste un phénomène marginal en Afrique, comment en être sûr en l’absence de statistiques que seules des enquêtes indépendantes permettent d’obtenir ? Le clergé connait aussi différents « scandales d’enfants de prêtres » qui, sans être nécessairement liés à des crimes sexuels, posent la question du célibat ou de la chasteté des curés. Des investigations sur cette part de leur vie intime pourraient révéler bien de choses que l’Église préfère pour l’instant cacher ou ignorer. Mais, là aussi, jusqu’à quand  ?

Pour le FMI, « un retour à la normale en Afrique subsaharienne sera loin d’être évident »

Mis à jour le 22 octobre 2021 à 19:51
 



Abebe Aemro Selassie, le directeur Afrique du Fonds monétaire international (FMI). © IMF Photo/Cory Hancock

Le Fonds monétaire international estime que les dégâts considérables liés aux effets de la crise de Covid-19, le faible taux de vaccination et l’aggravation du surendettement vont entraver durablement la relance des économies.

Le Fonds monétaire international (FMI) n’est pas optimiste pour la convalescence des 45 États d’Afrique subsaharienne. Certes, ses prévisions publiées le 21 octobre confirment que la reprise est là : après une récession de 1,7 % en 2020, la région devrait connaître une croissance de 3,7 % en 2021 et de 3,8 % en 2022.

Les déficits budgétaires et courants, tout comme les pics d’inflation et d’endettement vont refluer après une forte poussée due à la lutte contre le coronavirus et au soutien des économies mises à mal par les mesures de protection sanitaire.

LA REPRISE DANS LA RÉGION EST LA PLUS LENTE DU MONDE

De même, plusieurs autres indicateurs vont dans le bon sens. Le tourisme a redémarré. Les récoltes ont été plutôt bonnes. Les exportations et les prix des matières premières renouent avec la hausse. Et les envois de fonds des émigrés ont repris.

Regain « encourageant mais relativement modéré »

Le dynamisme affiché par bien des économies semble donc vigoureux. Le Botswana caracole en tête avec une croissance de 9,2 %. Il est suivi des Seychelles (+6,9 %), du Burkina Faso (+6,7 %), de la Côte d’Ivoire (+6 %), du Kenya (+5,6 %), du Bénin (+5,5 %), du Niger (+5,4 %), du Soudan du Sud (+5,3 %), de la Guinée (+5,2 %), du Rwanda et du Zimbabwe (+5,1 %). Seuls demeurent en négatif l’Angola (-0,7 %), la République du Congo (-0,2 %) et la Centrafrique (-0,1 %).

Malgré cela, il faut raison garder. Comme le note le FMI, ce regain est « encourageant mais relativement modéré ». Abebe Aemro Selassie, directeur du département Afrique du Fonds, estime même qu’un « retour à la normale sera loin d’être évident » dans la région dont la reprise est la plus lente du monde.

30 MILLIONS D’AFRICAINS ONT BASCULÉ DANS L’EXTRÊME PAUVRETÉ

Car les dégâts sont là. La crise « a aggravé les facteurs de vulnérabilité et les inégalités qui préexistaient dans chaque pays ». La baisse réelle de la production par habitant due aux mesures de confinement restera durablement de 5,6 %. Jusqu’en 2025, la dette rapportée au produit intérieur brut demeurera supérieure à son niveau d’avant-crise de 4,4 points de pourcentage.

Le temps de travail s’est contracté de plus de 7 %, supprimant 22 millions d’emplois équivalent temps plein. L’écart de rémunération entre les femmes et les hommes s’est aggravé. Trente millions d’Africains ont basculé dans l’extrême pauvreté.

Des décennies de progrès social anéanties

La pandémie a réduit à néant des décennies de progrès social pour deux raisons. La première est que, au début d’octobre, 2,5 % des populations d’Afrique subsaharienne seulement avaient reçu une vaccination complète, ce qui a eu pour effet d’entraver l’activité économique.

TROIS ENJEUX : RÉPONDRE AUX BESOINS DE DÉVELOPPEMENT, MAÎTRISER LA DETTE PUBLIQUE, AUGMENTER LES RECETTES FISCALES

La seconde est que la région n’a pas les moyens de relancer son économie comme l’ont fait les pays développés. « La moitié des pays à faible revenu d’Afrique subsaharienne connaissent une situation de surendettement ou présentent un risque élevé de surendettement, a rappelé Abebe Aemro Selassie. Davantage de pays pourraient rencontrer des difficultés à l’avenir puisque les paiements au titre du service de la dette absorbent une part grandissante des ressources de l’État. »

« Les dirigeants sont confrontés à trois enjeux budgétaires majeurs, a-t-il poursuivi. Répondre aux besoins de développement ; maîtriser la dette publique ; augmenter les recettes fiscales dans un contexte où cela est peu apprécié. » Une gageure en l’état de leurs moyens.

Des efforts réels mais pas à la hauteur de l’enjeu

Le FMI (24 milliards de dollars en 2021) mais aussi la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, la Banque islamique de développement et beaucoup de pays riches ont apporté des secours d’urgence à l’Afrique.

UNE ACTION MULTILATÉRALE COORDONNÉE ET DURABLE EST CAPITALE

L’augmentation des droits de tirage spéciaux du Fonds a permis, en août, d’injecter dans les caisses africaines 23 milliards de dollars. La suspension en 2020 et 2021 du service de la dette a allégé le fardeau de trente pays pour 6,2 milliards.

Mais ces efforts réels ne sont pas à la hauteur de l’enjeu, quand on sait qu’il faudrait à la région entre 30 et 50 milliards de dollars chaque année pour adapter ses villes, son agriculture et son mode de vie au changement climatique en cours.

« Une action multilatérale coordonnée et durable est capitale pour aider les pays à surmonter les effets de la pandémie et retrouver la convergence des revenus avec ceux des pays avancés d’avant la pandémie », conclut le Fonds.

Bénin-Côte d’Ivoire : les dessous du bras de fer à l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle 

Par Jeune Afrique
Mis à jour le 22 octobre 2021 à 14:13

 

Shadiya Alimatou Assouman, ministre béninoise du Commerce et de l’Industrie, et présidente de l’OAPI. © World Trade Organization/Creative Commons

Le directeur général de l’OAPI a été suspendu par la présidente de l’organisation, la ministre béninoise du Commerce, occasionnant une crise interne sans précédent. Voici les détails de ce dossier suivi de près par les présidents Alassane Ouattara et Patrice Talon. 

Depuis plusieurs semaines, le climat est délétère au sein de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI) qui, basée à Yaoundé, regroupe 17 États africains. Le 15 octobre, Shadiya Alimatou Assouman, la ministre béninoise du Commerce et de l’Industrie qui préside l’instance, a suspendu de ses fonctions le directeur général, l’Ivoirien Denis Loukou Bohoussou. Si le conflit couvait depuis plusieurs mois, le climat s’est brusquement envenimé au cours du mois de septembre.

Le 4 septembre, Shadiya Alimatou Assouman demande à Denis Loukou Bohoussou de passer un appel d’offres, en vue de la désignation d’un cabinet d’audit international. Objectif : mener une enquête sur l’OAPI. Elle soupçonne la direction, et plus précisément ce dernier, de mauvaise gestion. La ministre a dans le viseur, entre autres, les conditions d’un placement de 2 milliards de francs CFA réalisé par l’organisation sous forme de dépôt à terme auprès de la Banque atlantique du Cameroun.

Procédure d’urgence

Elle souligne que cet établissement bancaire détenu par l’Ivoirien Bernard Koné Dossongui a été épinglé un mois plus tôt par la Commission bancaire de l’Afrique centrale (Cobac).

Dans sa requête du 24 septembre, la ministre béninoise réclame donc le recours à une procédure d’urgence, qui permet d’attribuer un marché en quarante-huit heures – au lieu de quarante-cinq jours. Le 15 octobre, Shadiya Alimatou Assouman suspend Denis Loukou Bohoussou, justifiant sa décision par le fait qu’il aurait refusé de se soumettre à cette demande. Elle charge dans la foulée le directeur adjoint Jean-Baptiste Noël Wago, d’assurer son intérim.

Plusieurs mesures de rétorsion sont prises à l’encontre du directeur évincé qui, à cette date, se trouvait en déplacement à Libreville : interdiction d’accès au siège – avec un déploiement des forces de l’ordre camerounaises pour faire exécuter cette décision –, suspension de ses accès internet, fermeture de son mail professionnel et résiliation de son abonnement téléphonique. Dans un courrier daté du 5 octobre et dont Jeune Afrique a obtenu une copie, Denis Loukou Bohoussou dément formellement avoir refusé de se soumettre à l’audit. Il assure au contraire avoir souhaité respecter la réglementation en la matière.

Critiques

Sa suspension a suscité de nombreuses critiques au sein de l’organisation et, dans cet imbroglio diplomatique, Cotonou semble isolé. Car si l’OAPI comprend 17 pays (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Centrafrique, Comores, Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Guinée, Guinée-Bissau, Guinée-Équatoriale, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad, Togo, Sénégal), les trois principaux contributeurs sont le Cameroun, le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Et à Yaoundé comme à Abidjan, où le président Alassane Ouattara suit le dossier avec attention, les autorités ont pris fait et cause pour Denis Loukou Bohoussou.

Dans un courrier daté du 15 octobre, Gabriel Dodo Ndoké, le ministre camerounais des Mines et de l’Industrie, a ainsi réclamé la tenue « de toute urgence » d’une session extraordinaire du Conseil d’administration de l’OAPI. Dans un second courrier, adressé cinq jours plus tard à Jean-Baptiste Noël Wago, il écrit que la nomination de ce dernier, ainsi que la révocation de Denis Loukou Bohoussou de son poste de directeur général, n’ont pour l’heure pas été formellement reconnus par Yaoundé, qui dit en attendre la notification.

Si Shadiya Alimatou Assouman a refusé de répondre à nos sollicitations et assure qu’il n’y a « aucun conflit », l’un de ses homologues au gouvernement béninois reconnaît au contraire l’existence de « fortes tensions ». Cette même source estime en outre que Denis Loukou Bohoussou a volontairement fait trainer le dossier. Le mandat de la présidente de l’OAPI se termine en effet fin décembre 2021 et elle sera remplacée dans ses fonctions par le ministre burkinabè du Commerce, Harouna Kaboré. 

La prochaine session ordinaire du Conseil d’administration de l’instance intergouvernementale doit se tenir le 10 décembre à Cotonou.

Sénégal : le dernier combat des Wade

Mis à jour le 22 octobre 2021 à 10:35


Abdoulaye Wade, à Dakar, le 10 juillet 2017. © SEYLLOU/AFP

Le fils est exilé au Qatar, le père retiré dans sa résidence versaillaise. Officiellement, pourtant, Karim et Abdoulaye dirigent ensemble le Parti démocratique sénégalais (PDS). Mais avec quelle stratégie, et dans quel but ?

Après une telle carrière politique, que peut-on encore désirer ? Ténor du barreau reconverti en opposant acharné, il est le premier à avoir réussi l’exploit de mener son pays à l’alternance démocratique, en 2000. Chef de l’État pendant une décennie, il a même su faire oublier sa tentative avortée de conserver le pouvoir au-delà du temps imparti. Patriarche respecté, monstre politique, Abdoulaye Wade a-t-il déposé les gants ? Ou joue-t-il, depuis sa résidence versaillaise, la dernière manche d’une interminable partie ?

En juillet 2020, Gorgui (« le Vieux ») taillait à Karim Wade un parti à son image. Propulsant son fils secrétaire-général adjoint du Parti démocratique sénégalais (PDS), il en faisait le numéro trois. Aujourd’hui, travaille-t-il encore à le faire revenir au Sénégal, après cinq ans d’exil au Qatar, au risque de nuire aux intérêts de la formation qu’il a fondée il y a presque un demi-siècle ?

Le 2 septembre dernier, le PDS s’est retiré avec fracas de la coalition censée faire front commun face à Macky Sall lors du scrutin municipal du 23 janvier prochain. Une décision officiellement prise à la suite de désaccords avec le Pastef, le parti d’Ousmane Sonko. Mais la stratégie d’Abdoulaye Wade interroge. « Cela semble insensé que l’opposition éclate à ce stade, soupire un membre de la coalition. Wade est le plus expérimenté d’entre nous. Ce n’est pas à lui que l’on va apprendre à faire de la politique. Il sait bien ce que son départ aura comme conséquence. »

Tous rechignent à critiquer ouvertement le patriarche mais, en coulisses, ils s’étonnent que le PDS, pour la deuxième fois consécutive après les législatives de 2017, fasse voler en éclat la perspective d’une alliance. Ils espéraient profiter de ce scrutin local pour déstabiliser Macky Sall puis renverser la majorité présidentielle à l’Assemblée nationale lors des législatives prévues en juillet 2022. « On pourrait penser que pour réhabiliter son fils, il aurait intérêt à fragiliser Macky Sall, ajoute ce responsable politique. Mais, comme en 2019, il a choisi la voie inverse. »

Un parti isolé

La stratégie jusqu’au-boutiste d’Abdoulaye Wade qui, faute d’avoir pu imposer la candidature de son fils, avait appelé au boycott de la dernière présidentielle, continue de susciter le trouble. « C’est un homme qui ne veut rien faire comme les autres, explique l’un de ses alliés historiques. Il adore se singulariser. » Au risque de s’exclure ? Pour cet opposant, le constat est sans appel : « Le PDS n’existe plus sur l’échiquier politique depuis 2019. »

AU PDS, « C’EST UN PEU KARIM PROPOSE, WADE DISPOSE »

Ces trois dernières années, le parti s’est en effet isolé. D’autant que ni son président-fondateur ni l’héritier de ce dernier ne résident dans le même pays. Abdoulaye Wade, de retour à Dakar en février 2019, a finalement rejoint son épouse en banlieue parisienne en 2021. Depuis sa retraite versaillaise, il continue de suivre avec attention la stratégie de son parti. C’est du moins le message que veulent faire passer ses proches. Ils assurent d’ailleurs qu’il rentrera bientôt au Sénégal – au début de l’année prochaine, pour le début de la campagne électorale.

En attendant, le parti bleu et jaune s’affaire autour d’une stratégie en trois axes : réorganisation, mobilisation, retour du candidat. Une source au sein du groupe précise que les instances ont été refondées, que la vente de cartes a été lancée (avec l’espoir d’une adhésion « massive de karimistes ») et que priorité est donnée à la préparation des locales. Comme au bon vieux temps, le PDS a finalement reconstitué autour de lui une coalition, Wallu Sénégal, avec laquelle il s’apprête à aller aux élections. S’y retrouvent l’ancien libéral Pape Diop pour la Convergence libérale et démocratique Bokk Gis Gis (BGG), le député Mamadou Diop Decroix pour And-Jëf/Parti africain pour la démocratie et le socialisme (AJ-PADS), le Congrès de la renaissance démocratique (CRD) d’Abdoul Mbaye et Mamadou Lamine Diallo, et la coalition Jotna, ancienne alliée d’Ousmane Sonko.

Quant à Karim Wade, il reste « au cœur de toutes les discussions », assure Cheikh Dieng, l’un des onze secrétaires-généraux adjoints du parti. Le fils du patron, promu au rang de « chargé de l’organisation, de la modernisation et de l’élaboration des stratégies politiques », discute quotidiennement avec les responsables de la formation. Au PDS, « c’est un peu Karim propose, Wade dispose », à en croire certains cadres du parti, où l’on assure que les décisions finales reviennent toujours au patriarche.

Fonctionnement rigide

Mais hors du parti, beaucoup estiment que c’est Karim Wade qui tire les ficelles depuis Doha. « Les choses sont d’ailleurs difficiles, glisse un membre de Wallu Sénégal. Le fonctionnement est très rigide. Mayoro Faye [mandaté pour représenter le PDS au sein de la coalition] vient aux réunions en apportant un point de vue dont il ne peut pas se défaire. Au moindre changement, il doit en référer à la hiérarchie. Cela complique les discussions. »

De quoi provoquer quelques tensions. « Ils [le PDS] pensent que c’est à eux de porter la liste, mais ça n’arrivera pas », ajoute cet opposant. En juillet 2017 déjà, les ambitions du parti libéral, qui voulait placer l’un de ses cadres en tête, avait porté les premiers coups au front uni. Il s’est heurté à la volonté de Khalifa Sall, emprisonné mais encore éligible, de mener l’opposition aux législatives. Incapable de s’entendre, les deux partis étaient finalement partis séparément aux élections. Le PDS n’avait récolté que 16,7 % des voix, devenant certes le premier groupe d’opposition à l’Assemblée, mais loin derrière les 49 % de voix remportées par la majorité de Macky Sall.

Aujourd’hui encore, il semble vouloir s’imposer au sein de sa coalition. Mais serait-ce si illégitime ? « Le PDS est un formidable appareil politique, présent dans toutes les communes du Sénégal, énumère l’un de ses alliés. Et les militants de Wade sont comme ses talibés, ses disciples. Pour eux, c’est Wade, un point c’est tout. » Le fils pourrait-il prendre la place du père ? « Nous avions accepté Karim parce que c’est l’aîné de Wade, notre père à tous. Mais les deux hommes sont très différents », lâche un ancien cadre du PDS.

A-t-il fait faux bond ?

De ministre « du Ciel et de la Terre », honni sous la présidence de son père à « prisonnier politique » à la popularité boostée, Karim Wade est devenu le candidat mystère. Celui dont tout le monde parle mais que personne ne voit. L’obstination d’Abdoulaye Wade à en faire son unique héritier et son seul candidat pour 2019 a déjà provoqué l’implosion du parti et le départ de plusieurs de ses cadres.

Les adversaires de Karim Wade ont fait de lui la cause du « dépérissement progressif » du PDS. Ils ne lui ont pas pardonné de ne pas être venu au Sénégal pour déposer sa candidature en 2019, l’accusant d’avoir fait « faux bond » aux militants et tourné le dos à ses responsabilités. Un rendez-vous manqué qui aurait pris même Abdoulaye Wade de court, glissent certains d’entre eux. Fatigué de se quereller avec son aîné, le patriarche aurait néanmoins jeté l’éponge, lui abandonnant la gestion du parti.

L’AMNISTIE DE KARIM EST LE DERNIER COMBAT D’ABDOULAYE

« Il n’y a pas d’alternative [à Karim], assure Cheikh Dieng. Nous allons nous organiser pour qu’il revienne. » Ses proches, qui le disent « combatif » et « extrêmement confiant », continuent de réclamer la révision du procès au terme duquel il a été condamné à six ans de prison pour enrichissement illicite. Et rappellent que les décisions de justice du Sénégal le concernant ont été à de nombreuses reprises désavouées par d’autres juridictions. Dernier exemple en date, la justice monégasque déboutait le 14 octobre dernier l’État sénégalais d’une demande visant à saisir certains de ses comptes à Monaco.

« Si Macky Sall acceptait, Karim Wade serait de retour demain au Sénégal », promet le secrétaire-général adjoint. Pas question en revanche d’envisager un retour si cette condition n’est pas remplie, car l’exilé est toujours sous le coup d’une contrainte par corps, qui pourrait le renvoyer directement à la prison de Rebeuss. « Il nous est plus utile libre que dans les geôles de Macky Sall », ajoute Cheikh Dieng.

« L’amnistie de Karim est le dernier combat d’Abdoulaye », veut croire un membre de la coalition adverse. L’ancien président aura officiellement 98 ans en 2024, date de la prochaine élection présidentielle. Celui que Léopold Sédar Senghor lui-même avait surnommé Ndiombor (le lièvre, le futé) a plus d’un tour dans son sac. Dans les rangs de son parti, on laisse entendre que tout n’est pas perdu pour faire revenir Karim. Mais qui croit encore à sa venue, tant de fois annoncée ?

« Nous sommes longtemps restés pour Abdoulaye Wade », ajoute un ancien proche du président, évoquant une décision plus « sentimentale » que politique. « Wade a la peau dure, poursuit notre interlocuteur. Mais aujourd’hui, il est presque centenaire et il ne fait pas de doute que sans lui, il n’y a plus de PDS. »

Mali: le gouvernement veut négocier, les jihadistes accepteront-ils?

Un oued dans le massif du Tigharghar.

Un oued dans le massif du Tigharghar.
 Photo RFI / Guillaume Thibault

Au Mali, l’information fait grand bruit depuis le début de la semaine, le gouvernement de transition a donné mandat au Haut conseil islamique pour amorcer un dialogue avec les groupes jihadistes maliens qui sévissent dans le pays. Le Jnim (Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans) d’Iyad Ag Ghaly, et la Katiba Macina d’Amadou Koufa, qui en est une composante. Il ne s’agit pour l’instant que d’une « mission de bons offices » qui doit établir le contact. L’objectif final, c’est de trouver des positions communes pour mettre un terme aux attaques et aux combats qui ensanglantent le pays depuis près de dix ans. Si cette option du dialogue pose de nombreuses questions, notamment sur les contours envisageables d’un tel accord, la première des questions qui se pose est la suivante : les groupes jihadistes sont-ils prêts à entamer de telles discussions ?

Ni la Katiba Macina, ni le Jnim, ni Aqmi, leur maison-mère, n’ont encore réagi officiellement.

Plusieurs éléments incitent à croire qu’ils peuvent accueillir favorablement l’offre de dialogue du gouvernement malien. D’abord parce que des contacts sont régulièrement, et de longue date, établis, notamment lorsqu’il s’agit de faire libérer des otages. 

C’était le cas il y a un an, lors de la libération de Soumaïla Cissé, de Sophie Pétronin et de deux Italiens. Les services maliens de renseignement étaient alors en contact direct avec des cadres du Jnim, en particulier Seidane Ag Hitta, l’un des lieutenants d’Iyad Ag Ghaly. 

Au début du mois, c’est la religieuse colombienne Sœur Gloria qui a été libérée et, cette semaine encore, le Premier ministre Choguel Maïga a affirmé que des discussions étaient menées actuellement pour les otages toujours détenus.  

Mais il ne s’agit là que de négociations ponctuelles, sur un point précis, avec un objet de discussion unique et bien délimité, pas de pourparlers devant définir les différents moyens d’établir la paix à long terme.

Le précédent Niono

De telles négociations existent pourtant déjà, à l’échelle locale : dans le cercle de Niono, le Haut conseil islamique a obtenu en mars dernier un accord de cessez-le-feu inédit avec les combattants de la Katiba Macina. 

Accord fragile, il a été rompu et de nouvelles discussions peinent à le remettre sur pied, mais qui n’aurait pas été possible sans l’aval de la hiérarchie de ces combattants : Amadou Koufa, pour la Katiba Macina, et au-dessus de lui Iyad Ag Ghaly, pour le Jnim. 

Préalable de taille

Ces chefs jihadistes accepteront-ils d’amorcer au niveau national ce qu’ils ont tenté localement ? Dans un communiqué de mars 2020, le Jnim envisage sérieusement cette possibilité, mais pose un préalable de taille : que les soldats français et les Casques bleus de la Minusma quittent le Mali. Une manière d’ouvrir et de fermer la porte dans le même temps.

Aujourd’hui encore, en dépit des fortes tensions diplomatiques accumulées depuis le coup d’État militaire d’août 2020 et qui n’ont cessé de se renforcer ces dernières semaines, entre Bamako et la communauté internationale, les autorités de transition ont jusqu’ici rappelé leur volonté de poursuivre leur coopération avec la France et avec tous leurs partenaires.  

Rapport de force

Enfin, les groupes jihadistes ne sont actuellement pas en position de faiblesse sur le terrain. S’ils subissent régulièrement des pertes, leur présence -dans le centre du Mali- notamment ne cesse de se renforcer, certaines parties du territoire passant même sous leur contrôle.

Le ministre malien des Affaires étrangères Abdoulaye Diop a d’ailleurs invoqué la semaine dernière la situation sécuritaire pour justifier un éventuel report des élections censées marquer la fin de la Transition.

Pas sûr donc que ces groupes trouvent leur intérêt à ouvrir aujourd’hui des négociations de paix. À moins qu’ils ne profitent de l’actuel rapport de force pour tenter d’imposer au maximum leurs conditions.

Les veuves de militaires veulent négocier avec les jihadistes 

Tout juste cent militaires maliens ont été tués dans des attaques terroristes pour le seul premier trimestre de cette année, selon les chiffres de la Mission des Nations unies dans le pays, Minusma. Leur nombre total n’a pas pu être indiqué par l’armée, mais les convois militaires, les casernes et les postes de gendarmerie sont des cibles privilégiées des groupes terroristes.

Dans la ville-garnison de Kati, Djeneba Keita préside la Fedavem, qui rassemble les associations des veuves de militaires : « Le fait de négocier avec Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa est une très bonne chose. On a perdu nos maris, on a perdu beaucoup d’enfants, dans cette guerre asymétrique (terroriste, ndlr). Trop de tueries, il faut que ça cesse maintenant. » 

De telles négociations portent par nature le risque de l’impunité, des combattants jihadistes responsables d’attaques meurtrières pouvant être amenés à bénéficier d’amnistie. Mais pour Djeneba Keita, ce n’est pas un obstacle : « Non, je n’ai pas peur ce ça. Les jihadistes sont nos parents aussi (ils sont Maliens, ndlr). Eux ils meurent, nous aussi nous mourons… Ce qui est fait est fait. Nous pardonnons. Dieu est grand, et Dieu est là pour nous tous. » 

La représentante des veuves de militaires maliens indique même sa disponibilité pour participer aux négociations.