Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

Mali : pour un nouvel âge d’or de la démocratie

Mis à jour le 17 octobre 2021 à 17:54

Modibo Seydou Sidibé

Par Modibo Seydou Sidibé

Professeur d'économie à la Duke University (États-Unis)



Décompte des voix à Kidal, en juillet 2013 © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Les élections présidentielle et législatives qui doivent marquer la fin de la transition sont toujours prévues en février 2022. Mais, pour avoir un réel espoir de sortir le Mali de la crise, le processus électoral doit être modernisé.

Que ce soit en Turquie, en Russie, en Guinée ou, dans une moindre mesure, aux États-Unis, les idéaux démocratiques sont en net recul. Confrontée à la dure réalité de crises multiples, la démocratie est devenue la victime expiatoire du mécontentement des populations. Au Mali, une décennie marquée par trois coups d’État s’achève. Des coups de force suivis de transitions censées remettre sur les rails une démocratie jadis citée en exemple.

Une démocratie devenue spécialiste dans l’art des diagnostics à répétition, qui s’apprête à organiser les Assises nationales de la refondation, après les Concertations nationales en 2020 et le Dialogue national inclusif en 2019. Inapte à répondre à des problèmes récurrents, qui cristallise les peurs et a érigé une « république des privilèges » en réponse aux demandes de justice sociale. Incapable d’apporter des solutions politiques à une guerre dont les pertes civiles et militaires ne se comptent plus, et qui menace d’embraser toute la région sahélienne.

Espoir de renouveau

L’espoir de renouveau réside dans les prochaines élections, fixées en février 2022, qui devront permettre d’élire une nouvelle figure pour présider aux destinées d’une nation minée par les divisions. Malgré la nature titanesque du chantier, les candidatures ne manquent pas, mais est-ce vraiment la question?

LE MALI EST EN TRAIN DE MANQUER UNE OPPORTUNITÉ DE RENFORCER LA DÉMOCRATIE EN LA RENDANT PLUS INCLUSIVE

Il s’agit désormais d’éviter le scénario de 2013, où une transition a mené à l’élection d’un président qui, de l’avis général, aura conduit le pays au désastre. À Bamako, le débat s’est mué en une bataille entre partisans et détracteurs de l’Organe unique de gestion des élections, dont la genèse remonte pourtant à un rapport de 2008. Au pied du mur, l’ensemble des acteurs semblent s’accorder sur la nécessité d’une structure unique qui regrouperait les compétences aujourd’hui éparpillées entre la Délégation générale aux élections, la Commission électorale nationale indépendante et le ministère de l’Administration territoriale.

Les craintes portent sur les lourdeurs administratives. Face à cette situation, le gouvernement semble contraint de proroger la transition afin d’organiser des élections plus crédibles. Si on ne peut que louer cette volonté du gouvernement, elle aboutit à de nouvelles incertitudes sur l’issue d’une transition qui a déjà connu un «coup dans le coup » et tarde à concrétiser les espoirs qu’elle avait suscités. Pis encore, le Mali est en train de manquer une opportunité de renforcer la démocratie en la rendant plus inclusive et, en définitive, d’éviter que les dirigeants changent et que les problèmes de fond demeurent.

Confiance ébranlée

En premier lieu, les élections au Mali ne mobilisent que très peu. Le taux de participation, indicateur clé de la vitalité d’une démocratie, est en baisse – de plus de 65 % en 2002 à moins 35 % en 2018. Ainsi, sur les 8 millions d’électeurs inscrits sur les listes, seuls 2,6 millions se sont déplacés aux urnes lors du premier tour des dernières présidentielles. Pire encore, dans un pays de plus de vingt millions d’habitants, le dernier chef de l’État a été élu avec moins de 1,8 millions de suffrages. En cause : des problèmes logistiques dans la distribution des cartes d’électeur, des difficultés d’identification des bureaux de vote et un niveau élevé de migration interne.

LA RÉCURRENCE DES COUPS D’ÉTAT S’EXPLIQUE PAR LE MANQUE DE REPRÉSENTATIVITÉ ET DE LÉGITIMÉ DES DIRIGEANTS

L’incapacité des partis à mobiliser traduit aussi un profond mal-être. Au Mali, plus de 200 formations politiques nourrissent principalement l’ambition d’un homme – dont le culte remplace tout projet politique. Difficile dans ces conditions de mobiliser, à moins de s’allier avec des chefs religieux ou de promettre un billet. La faillite démocratique a conduit au rejet d’un système qui accouche d’élus sans assise électorale et pose les jalons d’une gouvernance instable où la moindre crise sérieuse peut avoir raison des gouvernants. Il ne faut pas chercher plus loin les raisons de la récurrence des coups d’État, que dans le manque de représentativité et de légitimé des dirigeants.

Les récentes scènes de liesse à Conakry nous rappellent que cette tare de la démocratie est commune à une grande partie de l’Afrique. Ensuite, en dépit d’un code électoral basé sur un consensus de l’ensemble de la classe politique, les acteurs ont une très faible confiance dans le système électoral. En abandonnant le terrain des idées, la classe politique investit plus dans la recherche et l’exploitation de toutes les défaillances du processus électoral. Ainsi, dans un pays où la tradition de l’alternance démocratique n’est pas bien établie, les concessions sont rares et les élections ne sont perdues que parce que « les autres » ont triché. Lorsque l’adversaire politique n’est qu’autre qu’un dirigeant sortant, la suspicion atteint son paroxysme.

De plus, la confiance est ébranlée par les défaillances du fichier électoral. Devant l’impossibilité d’organiser un recensement général de la population depuis 2009, les différentes élections ont utilisé les fichiers de l’état civil. Malgré des progrès significatifs réalisés au cours des dernières années, trop peu de décès sont encore formellement notifiés. Il en résulte des listes électorales truffées de « morts-votants ».

Des vote par « robocalls »

La possibilité de voir des agents électoraux employés par l’État ayant accès aux cartes d’électeurs potentiellement décédés au cour d’une procédure très manuelle de vote, dépouillement, et décompte des suffrages pose les germes des conflits post-électoraux. Enfin, on l’oublierait presque, mais le Mali est un pays en guerre, où l’État est absent de la quasi-totalité des localités du Centre et du Nord – souvent depuis plus de neuf ans. Dans des zones où les lieux de vote traditionnels (écoles, tribunaux) ont fermé, l’administration (préfets et sous-préfets) n’exerce plus.

Un scrutin comme en 2018, qui exclurait les citoyens les plus avides de changement, ceux-là mêmes qui souffrent le plus de l’incapacité de l’État à assurer ses fonctions régaliennes, servirait de leitmotiv à toutes les factions qui militent pour une partition du pays. Alors que faire ?

Pour relever ces défis, le Mali peut décider d’entrer dans la modernité par la grande porte et organiser les premiers scrutins utilisant la téléphonie mobile comme vecteur de vote. Fort d’un taux de pénétration de plus de 97 %, la téléphonie mobile est devenue une part intégrante de la vie des Maliens. Si le taux d’alphabétisation ne permet pas de considérer des solutions basées sur des applications ou la messagerie, il est possible de mettre en place des« robocalls », appels automatisés vers tous les votants afin de récolter leurs suffrages. Pour être clair, il s’agit d’appeler des électeurs et non des numéros de téléphone, ce qui implique de relier chaque électeur à ses numéros de téléphone. Ce mode de scrutin aurait l’avantage d’atteindre une plus grande partie de la population, serait accessible sur l’ensemble du territoire, et rendrait le vote plus pratique en éliminant les contrariétés liées à la recherche d’un bureau de vote et aux files d’attente.

IL FAUDRA AU MOINS UNE GÉNÉRATION POUR MENER À BIEN TOUTES LES RÉFORMES NÉCESSAIRES POUR REFONDER LA NATION

En fixant des horaires d’appels flexibles, il serait possible de limiter, voire d’éliminer, les achats et ventes de suffrages en rendant impossible de contrôler le vote effectif des citoyens par des agents politiques. L’automatisation des appels et du décompte permettrait de réduire les délais entre la fin du scrutin et la proclamation des résultats, une période cruciale où les spéculations sur de possibles manipulations ouvrent la voie aux conflits. Par ailleurs, les contestations pourraient être facilement résolues en rendant disponibles les enregistrements audio de tous les votes contestés.

Enfin, les avantages financiers ne sont pas à négliger pour des élections dont le coût est estimé à près de 68 milliards F CFA. Sans les impressions de carte d’électeur et de bulletins, et sans les salaires du personnel de surveillance et des assesseurs, il s’agira uniquement de constituer un fichier unique électeur/numéro de téléphone et les frais d’appels ne coûteraient que quelques centaines de millions de FCFA.

Revenir à des ambitions plus modestes

« Si longue et si noire que soit la nuit, il vient toujours une heure où enfin le jour se lève », disait Oumar Sangaré – une évidence, pourrait-on penser. Dans un Mali assailli de toutes parts, exprimer l’espoir d’un jour nouveau est devenu la panacée d’une poignée de rêveurs. La posture actuelle de la transition, qui insiste sur des réformes profondes avant d’organiser des élections, n’est pas très réaliste. Le mal est si profond qu’il faudra au moins une génération pour mener à bien toutes les réformes nécessaires pour refonder la nation.

De plus, à regarder de près, les autorités de transition ne proposent aucune solution nouvelle – la plupart des pistes de réformes datent de plus de dix ans, les pouvoirs passés n’ont pas pu les mettre en œuvre faute d’une légitimé suffisante. Ainsi, il serait plus sage de revenir à des ambitions plus modestes – une modification de la loi électorale, l’organisation d’élections libres, inclusives et transparentes ferait de la transition une grande réussite et serait une première étape vers le rétablissement d’une relation de confiance entre gouvernants et gouvernés. Les élections utilisant la téléphonie mobile offrent cette opportunité et l’assurance de pouvoir organiser de nouveaux scrutins dans des délais courts si le nouveau pouvoir ne se montre pas à la hauteur.

Esclavage au Mali : « Dans certains villages, on est au bord de la guerre civile »

Mis à jour le 14 octobre 2021 à 17:43


Ismaël Wagué, le ministre malien de la réconciliation à son arrivée à Bafoulabé dans la région de Kayes, le 14 octobre 2021. © Michel Yao.

Dans la région de Kayes, la persistance de l’esclavage par ascendance a provoqué de violents affrontements. Alors qu’Ismaël Wagué, le ministre malien de la Réconciliation, se rend aujourd’hui sur place, la chercheuse Marie Rodet analyse pour JA ce phénomène.

Ce 28 septembre, une vidéo montrant des jeunes ligotés et torturés à coups de gourdins et d’armes blanches a fait le tour des réseaux sociaux et soulevé colère et indignation. La scène, pour le moins macabre, se déroule à Tamora, dans la région de Kayes, lors de violents affrontements entre des militants anti-esclavagistes et des soi-disant « nobles ». Le bilan, qui n’a pas été officiellement confirmé, fait état d’un mort et d’une dizaine de blessés. Une trentaine de personnes ont été interpellées et depuis, plusieurs dizaines d’habitants de la région ont fui pour se réfugier à Bamako.

Depuis 2018, la zone fait face à une montée de la violence liée à la problématique de l’esclavage par ascendance (« jonya », en bamanankan). Cette pratique, qui persiste à Kayes et dans d’autres région du pays, mène à de fortes discriminations. Des « esclaves » ont par exemple été empêchés d’accéder à leurs champs par des « nobles », ont rapporté des experts des Nations unies. Deux mois après l’adoption d’un « pacte social » pour la cohésion entre les communautés, Ismaël Wagué, le ministre de la réconciliation se rend ce jeudi 14 octobre dans la région.

Spécialiste de l’Histoire de l’Afrique à la School of Oriental and African Studies (SOAS, Londres), Marie Rodet décrypte pour Jeune Afrique les ressorts historiques et politiques de ces pratiques esclavagistes.

Jeune Afrique : Au Mali, l’esclavage a été officiellement aboli en 1905 par l’administration coloniale. Comment expliquez-vous la persistance de cette pratique, notamment dans la région de Kayes ?

Marie Rodet : En 1905, il s’agissait d’une abolition de la traite pour toute l’Afrique occidentale française. Mais, évidemment, les colons ont tardé à la mettre en place parce qu’ils ne voulaient pas perturber l’économie locale et l’ordre social sur lequel reposait toute leur hégémonie. Ils n’étaient pas assez nombreux pour contrôler toute la population. Ils avaient besoin des chefs locaux, qui étaient esclavagistes.

Certains esclaves ont alors pris en main leur libération et ont fondé de nouveaux villages, comme Liberté Dembaya, dans le sud de la région de Kayes. D’autres ont réussi à s’échapper, comme les tirailleurs après les guerres mondiales. Ils étaient, pour une partie, considérés comme des descendants d’esclaves mais ils y sont parvenus parce qu’ils avaient une solde et un statut. Ceux qui ont pu aller à l’école et avoir une carrière de fonctionnaires ont également réussi à s’en sortir.

Mais comme il n’y a pas eu de révolution générale, il n’y a pas non plus eu de changement  de l’idéologie dominante. Dans l’ensemble des milieux sociopolitiques maliens, le sens de l’honneur reste attaché au fait d’être noble. On connait bien le mot en bamanankan : « horonya ».

LES « ESCLAVES » SONT DE PLUS EN PLUS ENTENDUS ET SOUTENUS, ET SEMBLENT EN PASSE DE GAGNER LA BATAILLE

Comment est apparu l’esclavage par ascendance au Sahel ?

L’esclavage est une institution tristement partagée dans le monde et sans doute aussi ancienne que l’histoire de l’humanité. L’esclavage au Sahel a été renforcé par la traite transatlantique, car elle a encouragé les guerres internes et la militarisation des royaumes locaux. D’après les récits locaux, il y a eu une dernière grande vague d’esclavagisation lors des guerres perpétrées par les armées de Samory Touré à la fin du XIXème siècle. Lors des attaques, les populations étaient décimées et les quelques survivants étaient capturés et mis en esclavage. Ce sont aujourd’hui leurs descendants qui sont victimes d’esclavage par ascendance.

Pourquoi assiste-t-on aujourd’hui à cette résurgence de la violence ?

Une révolution idéologique est peut-être en cours. Les réseaux sociaux donnant de l’ampleur à toutes les informations, les « esclaves » sont de plus en plus entendus et soutenus, et semblent en passe de gagner la bataille. Mais face à eux, les « nobles » s’accrochent à leur petit morceau de pouvoir parce que c’est tout ce qui leur reste. Ils ne sont plus les plus riches, il ne leur reste donc que leur statut. Pour le conserver, il sont prêt à tout, y compris à la violence parce que l’esclavage même est une institution extrêmement violente : symboliquement, physiquement, socialement.

Que dit la loi concernant la pratique de l’esclavage par ascendance ?

Il n’y a pas de loi spécifique criminalisant l’esclavage par ascendance au Mali. On peut utiliser le code pénal quand il y a des violences, notamment en cas de violences physiques ou de meurtres. On peut invoquer l’article 2 de la Constitution, qui interdit toute discrimination basée sur l’origine sociale et les traités internationaux. Mais comme l’ont rappelé des magistrats de Kayes en juillet dernier, ils ne disposent pas d’instruments juridiques pour condamner les esclavagistes. Une loi qui criminalise l’esclavage par ascendance comme il y en a au Niger, au Sénégal ou en Mauritanie serait un pas essentiel. Mais, évidemment, cela ne suffit pas et il faut que les mentalités changent.

C’EST UN PEU FACILE DE DIRE QUE CE SONT LES « ESCLAVES » QUI SE TOURNENT VERS LES GROUPES TERRORISTES

Il y a pourtant eu un projet de loi en 2016…

Le projet de loi de 2016 a été laissé dans un tiroir, parce que, depuis dix ans, tout est vu sous l’angle sécuritaire au Mali. Et effectivement, dans certains villages, on est au bord de la guerre civile à cause de cette question d’esclavage par ascendance. Sans compter que certains membres de groupes terroristes se sont réfugiés dans la forêt de Wagadu, près de Kayes.

Certains craignent que les frustrations ne soient exploitées par ces groupes terroristes. Qu’en pensez-vous ?

Dans ces villages maliens, et notamment au nord de la région de Kayes, cela fait très longtemps qu’il y a des cellules dormantes de populations radicalisées. Les frustrations sociales et économiques touchent tout le monde, pas seulement les « esclaves ». C’est un peu facile de dire que ce sont ces derniers qui vont se tourner vers les groupes terroristes.

Abou Tourab, destructeur des mausolées de Tombouctou, demande pardon pour sortir de prison

Ahmad Al Faqi Al Mahdi, également connu sous le nom d’Abou Tourab, a été condamné en 2016 à neuf années de détention par la Cour pénale internationale.

Ahmad Al Faqi Al Mahdi, également connu sous le nom d’Abou Tourab, a été condamné en 2016 à neuf années de détention par la Cour pénale internationale.
 REUTERS/Patrick Post/Pool

Ahmad Al Faqi Al Mahdi, également connu sous le nom d’Abou Tourab, a été condamné en 2016 à neuf années de détention par la Cour pénale internationale. Il avait, entre autres, dirigé la destruction de neuf mausolées classés patrimoine mondial de l’humanité à Tombouctou. C’était en 2012 ; les groupes jihadistes Ansar Dine et Aqmi, notamment, occupaient alors le nord du Mali. Mardi, Ahmad Al Faqi Al Mahdi a présenté ses excuses afin d’obtenir une libération anticipée. 

Pendant ses six années de détention - il doit en purger neuf-, l’ancien chef de la brigade des mœurs d’Ansar Dine à Tombouctou, est devenu un autre homme. C’est en tout cas ce qu’a plaidé Ahmad Al Faqi Al Mahdi devant la CPI, ajoutant des excuses à son argumentaire.

« Je suis ici pour exprimer mes remords, ma tristesse et mes regrets pour tous les crimes que j’ai commis par le passé. Ce remord a éveillé mon cœur et ma conscience. Je suis un homme changé. Je suis devant vous pour exprimer mes plus sincères excuses. »

Et d‘expliquer qu’il se trouve détenu en exil, loin des siens, dans des conditions qu’il juge difficiles.

► A lire aussi : Destruction des mausolées de Tombouctou: un verdict sans surprise

Ahmad Al Faqi Al Mahdi avait accepté de plaider coupable et de collaborer pleinement avec la CPI, sur son cas mais aussi sur celui d’Al Hassan, autre chef d’Ansar Dine à Tombouctou, dont le procès pour « crimes de guerre et crimes contre l’humanité » est actuellement en cours. Raisons pour lesquelles le bureau du procureur soutient sa demande de libération anticipée.

Est-ce également le cas à Tombouctou ? Alpha San Chirfi, est un érudit de la Ville aux 333 Saints et  le représentant du mausolée Alpha Moya, détruit sous ses yeux en 2012 par celui que l’on surnommait alors Abou Tourab. « J’ai déjà pardonné. Du moment où les mausolées ont été reconstruits, il n’y a pas d’autres griefs à formuler. Quand quelqu’un demande pardon, dans notre milieu de musulmans et de croyants, on en peut que lui pardonner. »

En mars dernier, le Fonds d’indemnisation de la CPI avait débloqué 2,7 millions euros pour les victimes directes de la destruction des mausolées et pour la ville de Tombouctou. Aucune échéance n’a été donnée pour la réponse de la CPI à la demande de libération anticipée formulée par Ahmad Al Faqi Al Mahdi.

Burkina Faso: le procès des auteurs présumés de l'assassinat de Sankara renvoyé au 25 octobre

Des gens attendent l"ouverture du procès des auteurs présumés de l'assassinat de Thomas Sankara, finalement renvoyé au 25 octobre, à Ouagadougou, le 11 octobre 2021.

Des gens attendent l"ouverture du procès des auteurs présumés de l'assassinat de Thomas Sankara, finalement renvoyé au 25 octobre, à Ouagadougou, le 11 octobre 2021.
 AFP - OLYMPIA DE MAISMONT

Le procès des auteurs présumés du meurtre, pendant le coup d'État de 1987, du révolutionnaire burkinabè Thomas Sankara, alors président du pays âgé de 37 ans, a été renvoyé ce lundi au 25 octobre prochain, à la demande de deux avocates de la défense, qui ont demandé plus de temps pour consulter les pièces du dossier. 

À peine ouvert, ce lundi 11 octobre, le procès de l'assassinat du « père de la révolution burkinabè », Thomas Sankara, a été repoussé au 25 octobre prochain à 9 heures. Le président du tribunal militaire de Ouagadougou, M. Urbain Méda, a accepté une requête de deux avocates de la défense, qui estimaient ne pas avoir eu assez de temps pour consulter « les 20 000 pièces du dossier ». Elles avaient demandé un report d'un mois, au nom de « la manifestation de la vérité ». Elles ont obtenu deux semaines, alors que la capitale est actuellement sous haute sécurité pour ce moment important.

Commises d’office, relativement tard de surcroît, les avocates de la défense ont expliqué n'avoir obtenu le volumineux dossier d’instruction qu’un mois avant l’ouverture du procès, relate notre envoyée spéciale à Ouagadougou, Gaëlle Laleix. Toutes les parties sont donc convenues qu’un renvoi était raisonnable, compte tenu du peu de temps accordé à la défense pour prendre connaissance du dossier. « Nous voulons que ce procès soit exemplaire », a rappelé Guy Hervé Kam, avocat des parties civiles. 

La plus grande partie de l’audience aura surtout été consacrée au tirage au sort des assesseurs militaires devant siéger aux côtés des deux juges civils. Ils sont au nombre de trois avec leurs suppléants. Et cela n’a pas été une mince affaire, car la plupart d’entre eux ont demandé à être excusés pour des motifs divers et variés, allant de la raison de santé à la relation personnelle entretenue avec les accusés, en passant par des impératifs professionnels. « J’ai l’impression que personne ne veut s’engager dans cette affaire », a fini par s’agacer le président de la chambre. « Je suis écœuré par l’attitude de ces officiers, a déploré un proche de victime. Ils sont tous amis, personne ne veut prendre ses responsabilités ».

► Émission spéciale : Début du procès sur la mort de Thomas Sankara

La veuve du président Sankara, Mariam, qui a récemment accordé un entretien à RFI, était présente à l'ouverture du procès. « C'est un jour de vérité pour moi, ma famille et tous les Burkinabè », a-t-elle déclaré dans la matinée. Elle devra patienter encore un peu. En revanche, le principal accusé, l'ancien chef de l'État Blaise Compaoré, 70 ans, ne s'est pas rendu au tribunal. L'ancien compagnon d'arme, ami intime et ministre de Thomas Sankara, porté au pouvoir en 1987 et renversé en 2014, vit en Côte d'Ivoire.

Mariam Sankara, ex-première dame du Burkina Faso, le 11 octobre 2021 à Ouagadougou pour l'ouverture du procès des meurtriers présumés de son mari.

Mariam Sankara, ex-première dame du Burkina Faso, le 11 octobre 2021 à Ouagadougou pour l'ouverture du procès des meurtriers présumés de son mari.
 AFP - OLYMPIA DE MAISMONT

Douze des quatorze accusés étaient pour leur part présents à l'ouverture. Parmi eux : le général Gilbert Diendéré, 61 ans, apparu en tenue militaire. Celui qui figurait parmi les principaux chefs de l'armée burkinabè lors du putsch, avant de devenir chef d'état-major particulier du président Compaoré, purge une peine de vingt ans de prison, pour une autre tentative de coup d'État, en 2015. Il est accusé, comme M. Compaoré, de « complicité d'assassinats », « recel de cadavres », « attentat à la sûreté de l'État ».

Gilbert Diendéré dans le box des accusés, à l'ouverture du procès des meurtriers présumés de Thomas Sankara.

Gilbert Diendéré dans le box des accusés, à l'ouverture du procès des meurtriers présumés de Thomas Sankara.
 AFP - OLYMPIA DE MAISMONT

Des soldats de l'ancienne garde présidentielle de M. Compaoré, parmi lesquels l'ancien adjudant-chef Hyacinthe Kafando, chef présumé du commando ayant assassiné Thomas Sankara, et actuellement en fuite, sont également accusés dans ce procès. Le 15 octobre 1987, quelques années après avoir été porté au pouvoir par un coup d'État en 1983, le capitaine Sankara a été tué avec douze de ses collaborateurs, alors qu'il dirigeait une réunion au siège du Conseil national de la révolution (CNR).

Ce procès qui s’ouvre pour nous, c’est plus qu’un ouf de soulagement, c’est un combat gagné par tous les démocrates, par tous ceux qui sont épris de justice dans notre pays. (…) Ce procès est historique en ce sens qu’on le [Thomas Sankara] réhabilite politiquement, judiciairement et socialement.

Maître Bénéwendé Sankara, ancien avocat des parties civiles devenu ministre de l’Urbanisme

► Grand format RFI : Qui a fait tuer Thomas Sankara ?

Interdiction de filmer le procès

À noter qu'une autre question a été tranchée : l’autorisation de filmer le procès n'a pas été accordée. Les parties civiles estimaient qu’il serait bon pour le pays de conserver des archives audiovisuelles. Une disposition de la loi le prévoit dans les moments exceptionnels. Mais la cour en a décidé autrement. Maître Prosper Farama, avocat de la famille Sankara, ne cache pas sa déception. « C’est dans l’histoire une des rares fois où, pour un procès de cette dimension, un tribunal refuse l’enregistrement. Nous avions vraiment espéré pour l’histoire, la postérité, que cet enregistrement soit fait. Cela nous paraissait de plein droit, tout à fait naturel. »

Pour Maître Moumouny Kopiho, avocat de la défense, il est important de remettre les choses à leur place. Le tribunal doit rendre la justice et non écrire l’histoire. « Le tribunal militaire juge tout le monde dans les mêmes conditions. La vocation du tribunal n’est pas de construire des archives historiques. Aux historiens de trouver les moyens de constituer leurs archives. Si on doit extrapoler le rôle des institutions, on ne va jamais parvenir à la justice. »

Des proches de victimes et des associations avaient envoyé vendredi une lettre ouverte au président de la chambre pour demander l’enregistrement du procès. Le comité du mémorial Thomas Sankara en était signataire. Luc Damiba son secrétaire général. « C’est dommage, à l'avenir, nous n’aurons aucune trace historique pour les chercheurs. Les juges n’ont pas mesuré l’importance historique de ce procès, ni le besoin pour le continent africain de garder ces archives. Notre pays va manquer une page importante de son histoire »

Je ne suis pas satisfait de ce report. Parce que quand on attend quelque chose depuis des années et qu’on vient encore faire des reports comme si c’était quelque chose qu’on avait pas préparé, ce n’est pas bon.

Reportage : ouverture et report d'un procès très attendu

Jean-Marc Sauvé : « Nous avons été confrontés au mystère du mal » 

Entretien 

Ancien vice-président du Conseil d’état, Jean-Marc Sauvé a été mandaté en 2018 par les évêques et supérieurs religieux de France pour piloter la commission indépendante chargée de faire la lumière sur les abus sexuels commis dans l’Église (Ciase).

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  • Recueilli par Céline Hoyeau et Isabelle de Gaulmyn, 
Jean-Marc Sauvé : « Nous avons été confrontés au mystère du mal »
 
Jean-Marc Sauvé, ancien vice-président du Conseil d’État, préside actuellement la Commission indépendante sur les abus dans l’Église (Ciase).FRANCK FERVILLE POUR LA CROIX L’HEBDO

Il arrive avec, à la main, le Nouveau manuel de civilité chrétienne, un vieux fascicule datant de 1913 qui appartenait à son beau-père et dont il précise qu’il n’est « pas étranger à notre sujet sur les violences sexuelles dans l’Église catholique ». Puis lit quelques morceaux choisis sur le « caractère sacré » du prêtre qu’il faut « vénérer en toutes circonstances ». Mandaté le 13 novembre 2018 par les évêques et supérieurs religieux de France, Jean-Marc Sauvé est l’homme qui a piloté pendant près de trois ans, d’une main de maître, la commission indépendante chargée de faire la lumière sur les abus sexuels commis dans l’Église depuis 1950.

→ À LIRE. Abus sexuels dans l’Église : ce qu’il faut retenir du rapport Sauvé

Qui aurait pensé que ce très haut fonctionnaire de la République, ancien vice-président du Conseil d’État, à la stature gaullienne impressionnante, se serait laissé autant ébranler par les témoignages de victimes recueillis au cours de dizaines d’heures d’auditions ? Mû par une ardeur qu’on ne soupçonnait pas, au nom de sa volonté de catholique fidèle de « servir l’Église », il a mis tout son poids dans ce travail dont la rigueur tient aussi à la traversée humaine qu’il a impliquée.

→ EN DIRECT. Abus sexuels dans l’Église : les réactions après la remise du rapport Sauvé

La Croix L’Hebdo : Voilà trois ans que vous travaillez sur les abus sexuels dans l’Église, à la demande des évêques et congrégations religieuses. Comment pensez-vous que ce rapport va être reçu ?

Jean-Marc Sauvé : Ce rapport va être un choc pour les catholiques. Ce choc s’étendra très au-delà des fidèles, car il met le projecteur sur ce qu’ont été les violences sexuelles, au-delà de l’Église, dans l’ensemble de la société. Par ailleurs, la commission a pris conscience assez tardivement que la sensibilité aux questions de pédocriminalité était très inégale au sein même de l’Église. Les évêques sont confrontés au sujet des violences sexuelles depuis 2000 et a fortiori depuis 2016. Nous nous sommes rendu compte que les prêtres, eux, sont moins impliqués, alors même qu’ils sont au contact des fidèles. Une partie des fidèles estiment quant à eux que l’on a assez parlé de ce sujet et qu’il faut passer à autre chose, d’autres réclament d’aller au fond des choses. Bref, il va y avoir dans les paroisses le choc de la découverte d’une réalité ancienne, cachée et largement sous-estimée.

→ REPÈRES. Commission Sauvé : rôle, membres, fonctionnement… Ce qu’il faut savoir sur la Ciase

Revenons au début. Vous avez été désigné le 13 novembre 2018 pour piloter la Commission sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase). Qu’est-ce qui vous a fait accepter cette mission ?

J-M S. : Quand j’ai vu, en septembre 2018, la publication du rapport de l’Église catholique en Allemagne, réalisé par des historiens qui ont travaillé sur les archives de plusieurs diocèses, j’ai dit à ma femme : « Désormais, l’Église catholique en France ne pourra pas ne pas créer une commission et tu vas voir, elle va faire appel à moi. » Pourtant, quand le père Olivier Ribadeau-Dumas m’a appelé à la suite de l’Assemblée plénière de la Conférence des évêques en novembre 2018 pour me proposer de prendre cette responsabilité, j’ai beaucoup hésité. Je n’avais pas autour de moi dans ma famille que des personnes favorables, les unes devinant la charge de travail, les autres se doutant que ce serait une épreuve particulièrement décapante.

→ CHRONOLOGIE. Abus sexuels dans l’Église : les dates clés de la Commission Sauvé

Comment, haut fonctionnaire, avez-vous plongé dans ce monde ecclésiastique ?

J-M S. : C’est vrai que je suis catholique, pratiquant, que j’ai été novice chez les jésuites. Mais, si j’ai un peu fréquenté l’archevêque de Paris et le président de la Conférence des évêques lorsque j’étais secrétaire général du gouvernement à l’époque des JMJ, ou comme vice-président du Conseil d’État, en réalité, je ne connaissais pas du tout l’appareil de l’Église. Il y a une sociabilité propre à l’Église catholique et un rapport à la société civile que j’ignorais.

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Quand je suis venu vous voir à La Croix en décembre 2018, vous m’avez dit : « Vous ferez ce travail, on vous remerciera mais, en même temps, on ne pourra pas vous remercier. » J’ai dit oui à la proposition qui m’était faite avec l’idée que l’Église s’engageait dans un travail inédit et courageux. Pas pour couvrir les choses mais pour les révéler. Évidemment, j’ai mieux compris au fil des années la justesse de votre prémonition.

Au démarrage de la Ciase, vous avez dit : « On n’en sortira pas indemnes. » Et aujourd’hui ?

J-M S. : Effectivement. Nous avons mis de manière délibérée les victimes au centre de nos travaux. Nous avons considéré qu’elles détenaient un savoir unique sur les violences sexuelles. Leur parole sert donc de fil directeur à notre rapport. Sur le constat, le diagnostic, la manière d’en sortir. Elles étaient victimes, elles sont devenues témoins et acteurs de la vérité. Et tout cela n’avait pas été clairement conçu à l’avance, nous l’avons découvert chemin faisant.

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Rien n’aurait pu être fait sans le concours des victimes. Si la chape de silence qui a couvert pendant des décennies ces forfaits a fini par se fissurer et être fracturée, si elle a suscité une onde de choc et de soutien dans l’opinion, c’est aux victimes qu’on le doit. À ces personnes qui ont surmonté leurs souffrances, le poids du silence, parfois le poids des convenances, même si la société dans laquelle on vit a favorisé une libération de la parole que les années 1950 excluaient complètement.

Qu’est-ce qui a été le plus éprouvant pour vous ?

J-M S. : La rencontre avec les victimes. Mesurer le pouvoir destructeur de ce qui s’est passé. Prendre conscience du poids de vérité et d’humanité que nous pressentions au travers des analyses historiques et sociologiques. Pour beaucoup de victimes de violences sexuelles, il y a des conséquences très lourdes sur la vie affective, familiale, sexuelle, comme sociale et professionnelle. Un quart des victimes mènent une vie à peu près normale sans avoir été particulièrement blessées, mais les trois quarts s’en trouvent aujourd’hui toujours marquées. Pour la moitié d’entre elles, elles se sentent encore mal ou très mal. Ce sont des réalités psychologiques et sociales en apparence abstraites. Mais quand ces personnes se trouvent devant vous, c’est tout autre chose.

Vous faites partie de ceux qui ont participé au plus grand nombre d’auditions de victimes au sein de la Ciase…

J-M S. : Certaines séances, durant les déplacements en région en particulier, ont été extrêmement éprouvantes. Plus de 80 % des victimes sont des hommes. Dans une ville, j’ai vu, en deux jours, cinq personnes, accompagné, heureusement, d’un collègue plus expérimenté que moi dans l’écoute. Cinq hommes avec cinq histoires complètement différentes, de quadragénaires à septuagénaires. À un moment du récit, la voix de chacun d’entre eux s’est brisée. Instants de désarroi poignants et dignes. Dans chaque cas, on touchait à des choses trop sensibles, trop profondes. Quand, dans une affaire de viol répété par un prêtre sur cinq des dix frères d’une fratrie – où le prêtre a finalement pris aux assises seize ans de réclusion criminelle –, l’évêque se rend en personne avec son vicaire général chez les parents, des petits paysans, bons catholiques de l’Ouest, pour leur demander au nom de l’Église que les enfants retirent leur plainte… C’est cela aussi l’histoire de notre Église. Et ça s’est passé dans les années 1990, pas dans les années 1950 !

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Quels sentiments vous ont traversé ?

J-M S. : De l’indignation, de la révolte, c’est tout à fait clair. Mais peut-être plus encore du bouleversement. Nous étions profondément émus. Aucune histoire n’est jamais semblable à une autre… Il m’est arrivé d’aborder une audition en me disant : « C’est la dernière de la semaine, ça va être plus simple. Certes, c’est une affaire dégueulasse, mais au regard de ce qu’on peut voir et entendre parfois, ça ne va pas être si dur. » Et pourtant, nous en sommes sortis éprouvés… Il s’agissait d’une femme, adolescente lors des faits. Chacun a ses fragilités, chacun est vulnérable, mais on ne va tout de même pas faire grief à quelqu’un d’être vulnérable au point de n’avoir pas su résister aux agressions d’un prêtre ! Ainsi nous nous sommes retrouvés un vendredi en fin d’après-midi en nous disant : que fait-on ? comment cette personne va-t-elle passer le week-end ? Nous avions une lourde responsabilité.

Vous-même avez éprouvé le besoin d’être accompagné psychologiquement, vous l’aviez prévu ?

J-M S. : (Soupir.) Non, on ne l’avait pas prévu. Je savais que ce serait difficile, mais je n’avais pas anticipé à quel point. La question est : comment recevoir cette vérité, cette douleur et cette souffrance, en tant qu’être humain et pas seulement comme expert et, en même temps, ne pas être emporté par elle ? Il y a des professionnels plus accoutumés que moi à ce type de posture mais, globalement, pour la majorité des écoutants, nous n’étions pas prêts. Nous avons eu besoin d’une supervision, d’un accompagnement, pour tenir.

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Mais ne parlons pas seulement de nous. Le travail de témoignage a été très éprouvant d’abord et surtout pour les victimes : certaines d’entre elles ont eu du mal à accepter de nous rencontrer, d’autres ont renoncé après avoir dit oui, beaucoup ont eu des difficultés à se confier, puis à relire et renvoyer le compte rendu de leur témoignage. Toute audition conduit la personne victime à vivre de nouveau ce qui s’est passé avec son cortège de douleurs et de traumatismes. Nous avons mesuré la grande difficulté de témoigner. Je pense en cet instant plus encore à tous ceux, si nombreux, qui auraient souhaité effectuer une telle démarche, mais n’ont pas pu le faire, car cela excédait leurs forces.

Croit-on encore en l’homme, en Dieu après tout cela ?

J-M S. : La question fondamentale que je suis conduit à me poser et à laquelle les chrétiens sont amenés à se confronter, c’est bien celle de savoir où était Dieu dans tout cela. Où était-il ? Chez les personnes revêtues du sacerdoce qui commettaient ces violences sinon au nom de Dieu, du moins avec son alibi, qui endossaient la figure du Christ lui-même, ipse Christus, et s’en servaient pour assouvir leurs pulsions ? Je crois que la réponse est claire. Dieu était tragiquement absent de ces scènes où trop souvent son nom a été prononcé. Ou plutôt, s’il était présent, et il l’était forcément, il était là, humble et souffrant, dans la personne de ces garçons ou de ces filles, qui ont été sinon suppliciés, à tout le moins maltraités, blessés, presque martyrisés. La réponse ne peut être ailleurs. Nous avons été confrontés au mystère du mal, d’un mal qui s’insinue au cœur même de ce qu’il y a de plus sacré – la vie d’un enfant – et emprunte les habits du ministre du salut. C’est à de véritables travestissements que l’on a assisté à distance : ils tournaient en dérision l’œuvre de Dieu.

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Nous avons tous ressenti une profonde charge émotionnelle, nous avons été bouleversés, indignés, révoltés. Nous sommes sortis de cette traversée à la fois changés et en même temps sans doute plus soucieux encore d’être à la hauteur de la confiance qui nous était faite. Cette expérience a été à la fois très abrasive, décapante, et en même temps c’est probablement ce que je cherchais. On finit toujours par trouver le sens profond de ce que l’on porte. Je suis à cet égard extrêmement frappé par ma capacité à reproduire, mutatis mutandis, ce qu’ont fait mes parents, dans leur vie chrétienne et sociale. Sauf que je le fais trente ans après eux et dans une position et un contexte socioculturel radicalement différents. Mais en réalité, ma boussole c’est exactement ça. Servir l’Église. Et servir à la fois son prochain et tout ce qui nous est commun. Cela conduit à emprunter des chemins assez inattendus…

L’Église reste pour vous non pas une institution qui ne va pas bien, mais quelque chose de beaucoup plus profond…

J-M S. : Oui, beaucoup plus profond. C’est sûr que j’ai vécu avec une image, en dépit de tout, idéalisée de cette Église, image qui en prend un coup. L’Église a gravement erré dans la longue durée sur les affaires de pédocriminalité. En même temps, les défaillances très graves de l’institution ne remettent pas en cause ma foi. Cela avive d’autres ressources que sont la parole de Dieu, les sacrements et la prière.

Sur la gravité des abus sexuels, l’Église n’a-t-elle pas pris du retard là où la société a changé ?

J-M S. : Non. La bascule a commencé à s’opérer dans les années 1990. L’éducation nationale est passée à la tolérance zéro en 1998. L’Église catholique a fait sa mue en 2000. Il n’y a pas eu de retard, sauf que, pour l’école publique, la distance des relations interpersonnelles a fait que le changement de logiciel s’est opéré assez rapidement. Du côté de l’Église, en revanche, en raison du rapport même entre l’évêque et ses prêtres, les choses ont évolué plus difficilement. L’évêque est le père de ses prêtres, mais aussi, par personne interposée, tout à la fois le promoteur de justice, le juge et le responsable de l’application des peines… La volonté de sauver le pécheur, de pardonner les péchés et de témoigner de la miséricorde de Dieu a aussi pesé lourdement et négativement dans la gestion de ce dossier. La théologie du salut a rendu beaucoup plus difficile pour l’Église d’articuler l’indispensable logique civile de la rétribution, de la sanction et, en amont, de la dénonciation, avec une démarche de miséricorde et de salut. Si bien que, dans les faits, l’Église n’a pas su appliquer sa nouvelle doctrine arrêtée en 2000 aux prêtres qui avaient déjà été repérés. Avec un retour extrêmement violent du refoulé par la suite…

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Vous avez été aux plus hautes fonctions de l’État, vous estimez que l’Église catholique a été beaucoup plus concernée que les autres institutions ?

J-M S. : Aucune institution n’a été et n’est indemne de violences sexuelles sur mineurs. La première et de loin la plus concernée est la famille. Notre commission montre que l’Église est, après les cercles familiaux et amicaux, le milieu où, de loin, la prévalence des violences sexuelles est la plus forte. Pour toute la période étudiée (1950-2020), les personnes victimes de violences sexuelles commises par des clercs, religieux et religieuses catholiques représentent 4 % du total des victimes de violences sexuelles. C’est peu en apparence, mais les valeurs absolues, telles qu’on peut les estimer, sont effarantes : cela représente environ 216 000 personnes. Autre constat douloureux : les violences sexuelles dans l’Église catholique n’ont pas disparu et l’on constate même qu’après une nette baisse de 1970 à 1990, elles ont cessé de décroître depuis le début des années 1990. Ce sujet n’appartient pas au passé.

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Sur le plan qualitatif, les mesures prises par l’Église catholique ont été tout à fait significatives. Mais les réponses apportées, au regard du mal commis, ont été globalement insuffisantes, tardives ou prises en réaction à l’événement, et inégalement appliquées. Nos recommandations portent sur l’ensemble des points qui peuvent concourir à un traitement plus efficace et à l’éradication du terreau des abus. Elles vont de l’accueil et de l’écoute des victimes à la réforme du droit canonique pénal. C’est un problème majeur. Les principes du procès équitable, tel qu’ils sont consacrés par les cours suprêmes de tous les pays et la Cour européenne des droits de l’homme, n’ont pas droit de cité et les victimes sont les grandes absentes de la procédure ! J’ai en tête l’exemple d’une femme pour laquelle le tribunal ecclésiastique a ordonné une expertise psychiatrique – en fait sur sa crédibilité –, mais elle n’y a pas eu accès. Elle a reçu une indemnité, mais n’a pas eu connaissance du jugement. Elle a fait appel à Rome, où on lui a désigné un avocat, mais il ne parle pas français…

Comment l’Église peut-elle réparer ?

J-M S. : Il faut d’abord reconnaître la responsabilité de l’Église dans le mal qui a été commis : elle ne peut pas se retrancher derrière des dérives individuelles de brebis galeuses. Cela ne tient pas. Notre commission ne nie pas ce que l’Église a décidé et fait depuis 2000. Mais il faut aussi que les victimes puissent entendre de l’Église qu’elle est profondément blessée, elle aussi, touchée et révoltée. Une victime nous a dit : « On aimerait que les évêques soient révoltés et pas seulement cléricalement compatissants. » Au-delà des mots, il faut que l’Église soit en capacité de dire qu’elle assume la responsabilité de ce qui s’est passé. Notre conviction est claire : il n’y a pas eu, sauf dans des lieux très rares, d’entreprise criminelle. Dans tel ou tel petit séminaire, dans telle ou telle communauté, cela a été le cas, mais c’est très limité. En revanche, l’Église n’a pas su voir, entendre, capter les signaux faibles, et par conséquent elle n’a pas su prendre les mesures justes et appropriées, même dans le contexte de chaque époque. Elle a déplacé discrètement les personnes. Et elle n’a pas su non plus prévenir les abus sexuels avec la vigueur nécessaire.

→ ÉDITORIAL. Responsabilité collective

Pour être précis, dans notre société, quand on commet des fautes, on répond de ses fautes. Si l’on commet des fautes pénales, on se retrouve devant le tribunal correctionnel ou la cour d'assises, si l’on commet des fautes civiles, on est poursuivi civilement. Si l’on sait qu’un prêtre est pédophile, on ne le met pas en contact de gamins et, si on le fait, l’évêque ou le supérieur majeur peut être poursuivi. Mais au-delà des fautes, notre code civil institue une responsabilité sans faute. Une responsabilité du fait d’autrui. C’est la responsabilité du commettant à l’égard de son préposé. De l’employeur à l’égard de l’employé. Nous avons longuement discuté avec des juristes des conséquences de cette législation. Et notre conclusion, c’est qu’il est très probable qu’en l’absence même de toute faute, un évêque ou un supérieur majeur est responsable des dommages d’un prêtre ou d’un religieux placé sous son autorité. Ce n’est certes pas l’avis de tout le monde dans l’Église. On nous a même dit qu’un évêque n’a pas autorité sur son prêtre… J’ai tout de même rappelé le rituel de l’ordination où le futur prêtre promet obéissance entre les mains de l’évêque, à celui-ci et à ses successeurs.

Pour cette raison juridique, mais aussi pour d’évidentes raisons morales, il est nécessaire que l’Église reconnaisse sa responsabilité pour le passé, même en l’absence de faute de ses représentants. Elle ne peut plus dire aujourd’hui qu’elle ne savait pas, même si elle n’a jamais tout su. Il faut qu’elle reconnaisse sa responsabilité dans un drame qui a revêtu un caractère systémique. Compte tenu de la place de l’Église dans la société, du message qu’elle porte, de la radicale illégitimité de ce qui s’est passé en son sein, il est indispensable que l’Église s’engage…

Les évêques, pourtant, disent qu’ils sont responsables pour l’avenir, pas pour le passé…

J-M S. : Après ce qui s’est passé, il ne peut y avoir d’avenir commun sans un travail de vérité, de demande de pardon et de réconciliation. C’est seulement au terme de ce parcours que la question de l’indemnisation peut être posée. La commission parle d’indemnisation et donc de réparation, et non de contribution financière ou de secours. Selon elle, l’Église doit s’acquitter d’une dette. C’est une différence majeure avec la conclusion de l’Assemblée plénière de printemps des évêques qui a parlé de contribution financière pour aider les personnes à se reconstruire. L’Église veut bien concourir à la reconstruction des personnes, mais elle a écarté toute reconnaissance de sa responsabilité pour le passé. Or, selon la commission, dès lors qu’il y a responsabilité, il faut passer d’une logique de secours à une logique de dette. Les victimes ont une créance sur l’Église. Il faut y aller, maintenant !

Comment le catholicisme peut-il connaître de telles dérives ?

J-M S. : Nous avons creusé aux racines des abus et nous nous sommes penchés sur les questions de théologie, de morale sexuelle, d’ecclésiologie et de gouvernance. Nous ne disons ni ne sous-entendons que le dogme, la doctrine ou les enseignements de l’Église seraient à l’origine des abus. Ce que nous disons, c’est qu’il s’est produit des dévoiements et des dénaturations de l’autorité du prêtre, de l’accompagnement spirituel, de l’obéissance, du sacrement de pénitence, des charismes, du célibat et des Écritures. Ces dérives ont favorisé les abus.

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Nous mettons aussi en cause le tabou de la sexualité. L’accumulation des interdits en la matière nuit à une lutte efficace contre les crimes les plus graves et la morale sexuelle de l’Église catholique conduit à une forme de nivellement des manquements à la chasteté en mettant presque sur le même plan des comportements d’une nature radicalement différente : par exemple, les relations sexuelles hors mariage entre personnes consentantes, la masturbation et quasiment le viol ! Cette morale fait en outre complètement l’impasse sur l’atteinte qui peut être portée à l’intégrité physique et psychique de la personne. En réalité, elle se focalise sur la matérialité de l’acte et rattache tout manquement à la chasteté au 6e commandement (« Tu ne commettras pas d’adultère »). Alors que l’intime conviction de la commission, après avoir rencontré les victimes, c’est que les violences sexuelles sont une œuvre de mort, et c’est le cinquième commandement, « Tu ne tueras pas », qui est alors en jeu.

Nous disons très clairement que le célibat des prêtres – ou le vœu de chasteté des religieux – ne peut pas, par lui-même, être regardé comme la cause des abus, mais qu’une forme de survalorisation ou d’héroïsation du célibat peut être un terreau des abus, et que tout le monde n’est pas capable d’assumer le célibat. Il nous semble aussi que les laïcs en général et les femmes en particulier doivent davantage participer aux instances décisionnelles de l’Église.

Avez-vous éprouvé la tentation de tout lâcher ?

J-M S. : Non. J’ai explosé à plusieurs reprises, j’ai été très éprouvé par ce que j’entendais et découvrais, mais je n’ai jamais eu envie d’arrêter. J’ai une seule qualité et un très gros défaut, je ne sais pas faire semblant et, notamment, je ne sais pas faire semblant de travailler. Par conséquent, je vais au fond des choses. Les évêques auraient dû se méfier en me sollicitant. (Sourire.)

Qu’allez-vous faire maintenant ?

J-M S. : Me soigner. Et me reposer… Je serai plus présent dans les fondations que je préside et je ferai sans doute le travail que je voulais engager en octobre novembre 2018, à savoir écrire et enseigner.

→ VIDÉO. Abus sexuels dans l’Église : les catholiques face au choc

 
 

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