Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

Dette africaine : à quoi servent les Droits de tirages spéciaux, concrètement ?

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Mis à jour le 20 août 2021 à 16h36
Un billet de Dalasi, la monnaie gambienne.

Un billet de Dalasi, la monnaie gambienne. © Glowimages/Getty

Rôle, allocation, valeur… Comment les désormais célèbres DTS fonctionnent ? Comment sont-ils censés aider les pays africains ? Le décryptage de « Jeune Afrique ».

« Il s’agit d’une décision historique : la plus importante allocation de DTS de l’histoire du FMI et une bouffée d’oxygène pour l’économie mondiale en cette période de crise sans précédent », s’est félicité Kristalina Georgieva, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI). Le 2 août, le conseil des gouverneurs de l’institution de Bretton Woods a approuvé l’allocation de 650 milliards de dollars soit 456 milliards de DTS.

Alors que l’Afrique subsaharienne a enregistré en 2020 sa première récession en 25 ans, cet outil économique, au cœur des débats lors du sommet sur les économies africaines organisé le 17 mai par Emmanuel Macron, pourrait venir en aide aux économies exsangues.

Voici cinq choses à savoir sur les droits de tirages spéciaux.

  •         Rôle du DTS

Créé en 1969 par le FMI, un droit de tirage spécial est un actif de réserve international. Autrement dit, le FMI crée une nouvelle forme de monnaie, utilisable par les Banques centrales.

Aujourd’hui, les allocations sont utilisées lors des crises économiques, afin de fournir des liquidités et de compléter les réserves officielles des pays membres. « Le DTS n’est pas une monnaie, et il ne constitue pas non plus une créance sur le FMI. Il représente en revanche une créance virtuelle sur les monnaies librement utilisables des pays membres du FMI », précise l’institution.

Concrètement, la première utilité du DTS est monétaire. Il permet de consolider la monnaie et d’assurer les réserves des Banques centrales. Si un État décide de conserver ses DTS, il percevra des intérêts (le taux d’intérêt actuel étant de 0,05 %).

Ces DTS peuvent également être échangés avec une autre Banque centrale contre des devises. Ce mécanisme permet à un État d’obtenir de l’argent immédiatement afin de financer des projets d’investissement. Mais, si un pays dispose de moins de DTS qu’il lui en finalement a été alloué, il devra payer des intérêts.

Ce mécanisme peut également être considéré comme un dispositif de mise en commun des réserves. Par exemple, un pays ayant besoin de devises fortes peut les obtenir d’un autre pays qui en dispose en abondance ou qui peut facilement s’en procurer en empruntant.

La plupart des échanges de DTS sont volontaires. Cependant, il existe également un « mécanisme de désignation » par lequel le FMI peut obliger certains membres, dont les réserves sont solides à accepter des DTS d’un autre membre en échange de devises.

Mais, ces DTS ne peuvent en aucun cas être échangés directement avec des entreprises privées ou des individus. Leur détention par des acteurs privés est interdite.

  •       Allocation

Les DTS sont approuvés par le conseil des gouverneurs à une majorité de 85 % du total des voix. « Le FMI attribue des DTS à ses membres au prorata de leur quotes-parts laquelle traduit leurs positions économiques relatives dans l’économie mondiale », a expliqué l’institution. Les quotes-parts des États sont calculés selon plusieurs facteurs : PIB (50 %), degré d’ouverture de l’économie (30 %),  variations économiques (15 %) et réserves officielles de change (5 %).

Ainsi les pays riches reçoivent plus de DTS que les pays pauvres. De fait, les États-Unis détiennent 16,5% des quotes-parts, la Chine en a 6% et l’Afrique du Sud – le plus gros contributeur du continent – 0,63%.

Depuis sa création, cinq allocations ont été approuvées pour un total de 661 milliards de DTS (soit 943 milliards de dollars). La première, d’une valeur de 9,3 milliards de dollars, a été émise en 1970 suivie par une autre émission de 12 milliards de dollars entre 1979-1981.

En 2009, une allocation ponctuelle spéciale a permis aux pays devenus membres du FMI après 1981 – date de la précédente allocation – de participer au système du DTS sur un « pied d’égalité », souligne l’institution. La même année, pour aider les pays à faire face à la crise financière mondiale de 2008, une allocation de 182 milliards de dollars (161 milliards de DTS) a eu lieu.

Enfin, la dernière allocation – et de loin la plus importante – a été approuvée le 2 août dernier afin d’aider les pays à faire face à la pandémie. Ainsi, 650 milliards de dollars seront alloués aux États membres du FMI.

Le choix de ce montant ne s’est pas fait au hasard. Si en théorie, il n’y a pas de limite à la création de DTS, dans la pratique, il existe une contrainte politique. Avec 17 % des voix au FMI, les États-Unis ont le pouvoir de bloquer les décisions. Au-delà de 680 milliards de dollars, une allocation générale doit être approuvée par le Congrès américain. De fait, le montant de 650 milliards de dollars a été décidé pour ne pas avoir à faire valider le nouveau montant d’approbation par le Congrès américain, où l’opposition peut retarder pendant des mois tout décision, d’autant que des pays comme l’Iran perçoivent aussi des DTS.



La directrice générale du FMI Kristalina Georgieva aux cotés de David Malpass, président du groupe de la Banque mondiale" 
  •         Valeur du DTS

A l’origine, la valeur du DTS était fixée à 0,89 gramme d’or fin. Mais, depuis l’effondrement du système de Bretton Woods, la valeur du DTS est déterminée par rapport à un panier de devises, dont la composition est revue tous les cinq ans.

Depuis 2015 – la prochaine revue a été reportée en 2022 -, ce panier est composé à 41,7 % de dollars américains, 31 % d’euros, 11 % de yuan chinois, 8,3 % de yen japonais et 8 % de livre sterling.

  •          Réallocation vers l’Afrique

Selon le système de quotes-parts, les pays africains devraient recevoir au total 33 milliards de dollars de DTS (sur les 650 milliards).Une « goutte d’eau » avait estimé le président Sénégalais Macky Sall. À titre de comparaison, les États-Unis recevront 118 milliards de dollars (83 milliards de DTS). La Chine, quant à elle, se verra allouer 43 milliards de dollars.

Lors du sommet sur le financement des économies africaines, le président français et les dirigeants africains ont demandé la réallocation de 100 milliards de DTS des pays les plus riches vers les pays africains. « La France y est prête, le Portugal aussi, a indiqué Emmanuel Macron. Il faut maintenant convaincre les autres de faire le même effort, notamment lesÉtats-Unis ».

Or, la réallocation de DTS n’est pas si simple. Cette dernière doit se faire sous la forme de prêts et dépend des Banques centrales, qui sont soumises à des règles strictes. Des projets, tels que le Fonds fiduciaire pour la réduction de la pauvreté et la croissance du FMI, sont à l’étude afin de faciliter les réallocations.

  •         Qui détient les DTS ?

Les DTS peuvent être détenus par trois entités : Le FMI, les pays membres et 15 détenteurs agréés tels que des Banques centrales ou des Banques de développement.

Parmi les institutions africaines agrées, on retrouve la Banque africaine de développement (BAD), le Fonds africain de développement, la Banque des Etats d’Afrique centrale (BEAC), la Banque des règlements internationaux (BRI), la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’ouest (BCEAO) et la Banque est-africaine de développement (IADB).

Dans le monde, d’autres institutions sont également agrées telles que le Fonds latino-américain de réserve (FLAR), le Fonds monétaire arabe (FMA), la Banque asiatique de développement (ADB), la Banque centrale des caraïbes orientales (BCCO), la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale de développement (IDA), le Fonds international pour le développement agricole (FIDA), la Banque islamique de développement (BID) ou encore la Banque nordique d’investissement (NIB).

Niger: après l'attaque de Baroua, l'espoir de tenir face à Boko Haram

Des milliers de déplacés nigériens ont pu rentrer dans le village de Bouara abandonnés depuis six ans suite aux attaques terroristes. Ici des réfugiés nigériens dans un camp près de Diffa en 2017.
Des milliers de déplacés nigériens ont pu rentrer dans le village de Bouara abandonnés depuis six ans suite aux attaques terroristes. Ici des réfugiés nigériens dans un camp près de Diffa en 2017. © BOUREIMA HAMA/AFP

Si seize militaires sont morts dans l’attaque de Baroua, près du Nigeria, dans la nuit du 25 août, aucun civil n’a été blessé ou tué. Les forces de défense du Niger ont donc résisté aux jihadistes de Boko Haram. Selon le ministère, une cinquantaine de terroristes ont été neutralisés. Baroua n’était pas visée par hasard : cette commune est la première où l’État a organisé le retour de déplacés dans le cadre de son opération « retour au village ». La volonté de continuer semble intacte. 

Résilience, résistance. Ambitieuse, l’opération « retour au village » a été lancée par le président Mohamed Bazoum, venu en personne à Baroua le 2 juillet. Six mille personnes sont revenues s'installer sur place.

Présence militaire renforcée avec l'appui des forces spéciales, ravitaillement en vivres et en eau, reconstruction des bâtiments officiels : les autorités nigériennes ne s’en cachent pas, elles s’attendaient à des représailles du groupe Boko Haram.

« On savait que Baroua serait attaquée parce que Boko Haram essayera par tous les moyens de saboter le retour des populations », explique Issa Lémine, gouverneur de la région, joint par Guillaume Thibault à Diffa.

D’où la présence importante des forces de sécurité pour protéger tout le secteur : dans la nuit de mardi à mercredi, en traversant le lac Tchad à pied, à cheval et en pirogue, c'est à un dispositif militaire puissant que les jihadistes ont dû faire face. Aucun civil de Baroua n’a d’ailleurs été blessé ou tué lors de cette offensive.

Le gouverneur de la région de Baroua veut désormais stimuler les populations :

Le message, c’est de tenir bon, de ne plus quitter les villages, exhorte-t-il. Le rapport de force va changer, nous n'allons plus accepter que les gens soient chassés à nouveau par Boko Haram. Et nous allons faire en sorte que les populations puissent revenir et rester définitivement dans leurs villages.

Pour les autorités, l’opération doit se poursuivre. Quelque 120 000 personnes sont toujours déplacées au Niger, et Baroua doit être l’exemple à suivre.

L'un de ces déplacés originaires de  Baroua, Adam Boulama, est actuellement à Niamey, d'où il suit la situation heure par heure. « Les dernières attaques de Bosso n'ont pas réussi, l'attaque de Baroua leur a fait un grand coup, note-t-il. La situation a basculé en faveur, donc, du gouvernement et des populations. »

Pour lui, deux choses permettent aux habitants d’être en confiance : la volonté politique, mais aussi la présence de jeunes de la région au sein de contingents qui protègent la zone.

Si les enlèvements de civils par les éléments de Boko Haram sont en recrudescence, la volonté de résister se retrouve chez les jeunes. « Il faut absolument braver la peur, résister. La communauté a demandé elle-même à retourner sur place. Moi, je reste optimiste, nous allons y arriver », confie Mara Mamadou, de la société civile de Diffa.

Pour Mara Mamadou, coordinateur des organisations de la société civile dans la région de Diffa, il n'y a pas de risque zéro

Les autorités du Niger s’attendent à de nouvelles attaques de Boko Haram dans la zone du lac Tchad. Mais si l’on est loin d’un retour à la normale, la peur semble néanmoins, jour après jour, se réduire.

Depuis le lancement par les autorités, en juin, de l'opération, près de 26 000 personnes ont été reconduites dans 19 localités. Ce n'est qu’un début, mais les résultats semblent encourageants.

►À relire : Raid meurtrier de Boko Haram sur un village réinvesti par d'anciens déplacés

Restitution des objets d’art africains : une quête d’identité

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Mis à jour le 25 août 2021 à 11h26
 
 

Par  Christian Kader Keita

Contrôleur financier d'origine mauritanienne et congolaise, auteur de « Sur le chemin de la restitution des œuvres aux Africains », paru aux éditions Sydney Laurent en 2021.

Des bronzes du Bénin au British Museum, le 22 novembre 2018, à Londres, en Angleterre.

Des bronzes du Bénin au British Museum, le 22 novembre 2018, à Londres, en Angleterre. © Jan Kitwood/Getty Images via AFP

 

Malgré les promesses de nombreux pays occidentaux, le processus de restitution des œuvres et objets africains exposés hors du continent traîne en longueur. Voici une proposition en trois points pour lui donner efficacité, légitimité et… rapidité.

Le point focal de la culture africaine n’a jamais été la Chose ou l’Objet mais l’Homme, l’Être Humain. Non le Matériel. Par conséquent, la restitution des objets d’art aux Africains ne doit pas être vue sous le prisme d’un troc ou réduite à un simple retour de tels ou tels objets prodigieux aux peuples qui les avaient produits. La problématique ici est en réalité bien plus profonde. Il s’agit de leur restituer leur identité.

Égalité, liberté, fraternité

Pour la France – et cela vaut pour les autres pays occidentaux détenteurs d’objets d’art africains –, il s’agit d’être en phase avec des valeurs séculaires qui lui sont chères : l’égalité, la fraternité et la liberté.

L’égalité dans ses relations avec l’Afrique d’abord. Il s’agit pour la France de traiter les pays du continent comme elle aimerait être traitée si elle se trouvait dans la même situation.

La fraternité ensuite, qui trouve sa concrétisation dans le partage et les échanges culturels qui, certes, existent déjà sous certaines formes, mais qui vont s’intensifier et s’étendre aux objets qui, jusqu’alors, étaient soustraits à la jouissance de nombreux Africains.

La liberté, enfin, que l’on doit reconnaître aux habitants du continent de décider du sort, de la circulation et du partage de ces objets, une fois reconnus leurs droits de propriété.

De la responsabilité africaine

À ce stade, il convient de souligner que la libération de ces objets des musées occidentaux comporte une vraie responsabilité pour les Africains. Celle de veiller sur ces pièces en s’assurant de la mise en place de conditions structurelles garantissant leur sauvegarde. De construire ou de rénover des structures muséales, nationales ou régionales et même panafricaines. D’assurer la formation des conservateurs africains et surtout celle de la nouvelle génération afin de l’intéresser à la culture de ses ancêtres. De se doter de capacités juridiques (assurances, droits…) et logistiques pour faire circuler ces œuvres, afin d’en faire profiter les Africains et même le monde entier, et ce, en fonction des accords éventuels entre les musées d’Occident et ceux du continent. La liste est longue…

Ajoutons qu’ici comme ailleurs, l’argent est le nerf de la guerre. Nous ne pourrons atteindre la pérennité du système sans une structure de financement. Plus largement, le processus de restitution des œuvres d’art aux Africains repose sur trois piliers.

Premièrement : la création d’un statut « spécifique » pour ces objets restituables. On placerait sous ce statut tous les objets mal acquis pendant les périodes d’esclavage, de guerres coloniales et de colonisation. Ici, le point déterminant est la condition d’acquisition des objets, qui doit être illégitime ou marquée d’un sceau de domination qui suppose une absence de consentement éclairé. Ce qui exclut de facto les objets achetés sur le marché de l’art par des acheteurs de bonne foi.

Les objets ainsi identifiés seront inaliénables et insaisissables. À la suite d’un inventaire, il feront partie d’une « liste arc-en-ciel » déposée auprès du Conseil international des musées (Icom). Tout le monde de l’art pourra à tout moment la consulter. C’est une espèce de coffre-fort qui évitera que l’on retrouve un jour ces œuvres en vente libre sur les marchés de l’art.

Naturellement, ce statut d’« objet spécifique » ne pourra pas être décrété par les Occidentaux seuls. Cela reviendrait à concéder un pouvoir de décision exorbitant sur le sort d’un bien, à celui qui serait reconnu comme son détenteur illégitime. Il ne peut être que le résultat d’un accord entre les pays sources, propriétaires historiques et légitimes, et les pays actuellement détenteurs desdits objets.

C’est dans cette visée que l’auteur incite la France et les pays d’Afrique subsaharienne à lancer ensemble la création d’un Comité interculturel (CIC) qui constitue le deuxième pilier du processus et illustrera la volonté de travailler ensemble proclamée par Emmanuel Macron à Ouagadougou.

Enfin,  il faudra bien sûr de l’argent, et c’est ici qu’intervient le troisième pilier : la création d’un Fonds dédié à la sauvegarde du patrimoine africain (FDSPA). Pour le financer, nous proposons d’aller chercher l’argent là où il dort.

La France vient d’adopter, en juillet dernier, une loi qui prévoit de rendre aux populations spoliées, l’argent détourné par des chefs d’État et autres dirigeants, au terme des procédures judiciaires engagées dans l’Hexagone. Ces sommes, qui atteignent souvent plusieurs millions d’euros, financeront des actions de coopération et de développement.

Jusqu’alors, la restitution des avoirs se heurtait à une difficulté : à qui devaient-ils être rendus ? La nouvelle loi dispose que c’est l’Agence française de développement (AFD) qui procèdera à la l’allocation des biens. Nous ne partageons pas cette vision, qui revient une fois encore à placer les Africains dans une posture de quémandeurs vis-à-vis d’une institution occidentale.

D’où la contre-proposition consistant à confier les sommes récupérées au FDSPA évoqué plus haut. Selon les préconisations du CIC, elles seraient destinées en outre aux travaux d’entretien et de rénovation des musées africains existants, aux dépenses liées à la circulation des œuvres entre les établissements du continent d’une part et entre ces derniers et ceux d’Europe d’autre part.

Une fois ce processus mis en place, le message serait sans équivoque : l’heure du retour a sonné !

 
 

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Côte d’Ivoire, Ghana : réveillez-vous ! La Chine exporte du cacao vers la Belgique

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Mis à jour le 19 août 2021 à 18h46
 


Par  Kelvin Ayebaefie Emmanuel

Kelvin Ayebaefie Emmanuel est le co-fondateur et le DG de Dairy Hills

Séchage des fèves de cacao au Ghana
Séchage des fèves de cacao au Ghana © Nyani QUARMYNE/PANOS-REA

Premiers fournisseurs mondiaux, les exportateurs africains de cacao ne touchent que 5 % des revenus de l’industrie du chocolat, sur un total annuel mondial de 130 milliards de dollars. Ils doivent maintenant faire face à l’arrivée de la Chine sur le marché.

En 2013, Mondelez, la société mère de Cadbury Australia, avait annoncé qu’elle allait investir 59 millions de dollars dans des essais de culture de cacaotiers le long de son usine de Hobart, en Tasmanie, au nord de l’Australie. Le but était d’augmenter la production annuelle de fèves. 

Cela aurait dû être un premier signal d’alarme pour les producteurs africains. C’est désormais la Chine qui se lance dans la production de cacao, avec des projets expérimentaux qui ont déjà permis l’exportation de fèves vers la Belgique.

L’Afrique subsaharienne fournit aujourd’hui 86 % de la production mondiale de fèves de cacao, les 14 % restants étant apportés par le Brésil (12 %) et Trinidad-et-Tobago (2 %), mais elle ne touche que 5,35 % des revenus générés par l’ensemble de l’industrie (de la fève brute aux tablettes de chocolat).

 

Pourquoi ? Pour certains, cela tient au fait que l’Afrique consomme elle-même peu de ses produits dérivés, avec seulement 1 % de la consommation mondiale.

D’autres estiment que l’Afrique, contrairement à l’Europe, n’a pas encore la capacité technique de construire des modèles intégrés pour transformer la matière première en produits finis et gérer la chaîne d’approvisionnement.

D’aucuns mettent en avant le manque d’investisseurs industriels, dû à des conditions d’emprunt difficiles (taux trop élevés, garanties exigées trop strictes), d’une préférence pour la liquidité et plus globalement d’un manque de confiance dans l’économie.

Une vision trop réduite des choses

Ces trois arguments sont tout à fait recevables. Mais si nous ne parvenons pas à capter plus de la valeur de la chaîne d’approvisionnement c’est parce que nos petits exploitants agricoles, nos coopératives, nos organismes de réglementation et les gouvernements en place ne voient pas assez grand.

Ils laissent l’ensemble de l’industrie locale planter les fèves, les récolter et les vendre à des courtiers internationaux à des prix inférieurs à ceux acceptés sur les marchés internationaux des matières premières.

La chaîne de valeur est donc biaisée, au détriment des pays qui dépendent de la production primaire. En effet, l’agriculture comprend quatre socles : la production primaire, le stockage, la transformation et la distribution, mais ces différents niveaux ne sont pas rémunérés de la même manière. Plus on avance dans la chaîne d’approvisionnement, plus on gagne.

Menace chinoise

C’est dans ce contexte inquiétant qu’il faut placer l’arrivée de la Chine sur le marché du cacao. L’Académie chinoise des sciences agricoles tropicales (CATAS) a travaillé à la culture du cacao dans la province de Haina et a récemment exporté 500 kg de fèves de cacao vers la Belgique, pour une valeur dérisoire de 3 044 euros (pour l’instant).

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NOUS DEVONS CHANGER AU PLUS VITE LA FAÇON DONT NOUS PRODUISONS LE CACAO

Alors que le Cocobod du Ghana (l’organisme paraétatique qui organise la production de cacao du pays) a assuré que cette exportation chinoise n’avait rien d’inquiétant, le secrétaire général de l’Union générale des travailleurs agricoles du Ghana, Edward Kareweh, s’est montré lui beaucoup plus préoccupé. « Nous devons changer au plus vite la façon dont nous produisons le cacao dans ce pays. Nous utilisons des pioches et des couteaux dans nos exploitations depuis plus de 100 ans », a-t-il déclaré.

La Chine a compris qu’elle pouvait tirer parti de la fragilité du modèle africain en produisant suffisamment de fèves pour le vendre à l’Europe, dans le but de réduire sa balance commerciale due à l’importation de chocolat.

Elle songe même à développer ses propres industries pour fabriquer des barres de chocolat et d’autres produits dérivés qui serviront à nourrir 1,4 milliard de Chinois. La fève de cacao est riche, et peut être utilisée dans les barres de chocolat donc, mais aussi dans les préparations pour gâteaux, les aliments pour le petit-déjeuner, les boissons, la crème glacée.

Des solutions malgré tout

Pour tenter de s’emparer d’une plus grande partie de la chaîne de valeur le Ghana et la Côte d’Ivoire ont créé un « Chocopec », avec un prix plancher en dessous duquel les agriculteurs ne peuvent pas vendre leurs matières premières.

Mais la décision du Cocobod au Ghana et du gouvernement ivoirien de fixer un prix plancher pour la fève est en réalité contre-productive. Car si l’Afrique subsaharienne contrôle 86 % de la chaîne d’approvisionnement mondiale en intrants primaires, elle ne contrôle pas la division « achat » des produits dérivés, ni les sections secondaire (autrement dit la fabrication) et tertiaire (la logistique et la distribution) de la chaîne de valeur ajoutée.

La réponse se situe en partie dans l’intégration en amont, c’est-à-dire par la substitution des importations.

Certains pays comme la Côte d’Ivoire ont déjà entamé ce processus. Mais la plupart des additifs primaires nécessaires à la transformation du beurre de cacao en chocolat, comme le lait et le sucre, sont encore importés d’Europe.


Cacao © Flickr/Licence CC

Pour que la Côte d’Ivoire puisse tirer pleinement profit de sa production primaire de fèves de cacao, elle doit en outre trouver des marchés dans son pays et sur le continent, car elle ne peut pas construire une chaîne d’approvisionnement sans acheteurs.

Une solution envisageable serait de veiller à ce que le Nigeria développe son plan national de transformation de l’élevage (NLTP) dans le cadre de son programme de développement laitier. Cela lui permettrait de fournir à ses voisins les matières premières et les additifs nécessaires à la transformation du cacao, sans avoir à aller les chercher en Amérique du Sud.

Autre possibilité, la construction au Ghana de fermes d’élevage entièrement mécanisées pour la production de lait, ou encore la mise en place de modèles verticalement intégrés pour pouvoir transformer la canne à sucre.

Ces projets doivent être débattus au niveau régional, par exemple lors des sommets économiques organisés par les dirigeants politiques du continent.

L’Institut de recherche sur le cacao du Ghana (CRIG) a de son côté produit des échantillons de produits issus de ses recherches sur les utilisations futures du cacao. Les usages futurs sont nombreux : cosmétiques, produits de toilette, engrais, boissons, biocarburants etc. La commercialisation des résultats de cette étude pourrait être très intéressante, à condition toutefois de trouver un financement privé.

Repenser le modèle de financement

Or les projets qui émergent ont en effet souvent du mal à se financer.

Aujourd’hui les entrepreneurs ne peuvent pas obtenir un prêt sans fournir aux banques des actifs physiques en garantie car il n’existe pas de système conçu pour analyser la solvabilité des emprunteurs. Autrement dit, il est impossible d’avoir accès au capital de long terme avec des garanties moins exigeantes.

Le cas d’Edmond Poky l’illustre bien. Cet homme d’affaires ghanéen, qui a obtenu un MBA à Columbia, a décidé de quitter son emploi chez Goldman Sachs pour créer son entreprise. Mais au moment du lancement de son projet, il n’a pu lever au Ghana que 2 millions de dollars sur les 40 qu’il espérait obtenir et a finalement dû se financer sur les marchés américains. Son entreprise, Niche Cocoa Processing Limited, a engrangé l’an dernier 120 millions de dollars de revenu.

Seul un fonds d’investissement dédié aux entreprises aux entreprises ayant des modèles commerciaux et financiers bancables de transformer la fève de cacao en produits finis permettrait de lever ces obstacles au financement.

Les gouvernements, en partenariat avec la Banque africaine de développement, la Banque africaine d’import-export (Afrexim) et la Société financière africaine, ainsi que les banques de dépôt, doivent s’unir pour fournir des capitaux « patients », au coût raisonnable aux entrepreneurs ayant des projets intéressants.

Comme le dit un célèbre proverbe chinois : « Le meilleur moment pour planter un arbre était il y a 20 ans, le deuxième meilleur moment est maintenant ». C’est aujourd’hui l’occasion pour le continent africain de récupérer sa part du gâteau.