Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

« Faut-il désespérer des pays les moins avancés ? »

Mis à jour le 29 septembre 2021 à 11:51


Orpaillage illégal. Dans le désert mauritanien, des milliers d’orpailleurs ont décidé de tenter leur chance à la recherche d’or alluvial et d’or minéralisé. Les risques considérables encourus sont, selon eux, à la mesure de l’enjeu: sortir de la pauvreté. © Ahmed LEMINE / Naturimages

Selon un rapport publié le 27 septembre par la Conférence des Nations unies, la plupart des 46 pays (1) les plus pauvres (PMA) n’ont aucune chance d’accéder au développement en l’état actuel de leurs moyens économiques, financiers et humains.

Ce constat s’explique par le fait que leur revenu national par habitant oscille entre 1 018 dollars et 1 222 dollars par an, et que leur mortalité maternelle et infantile bat des records tout comme leur taux d’analphabétisme : les pays les plus pauvres auront beaucoup de mal à réaliser les Objectifs de développement durable (ODD) fixés par l’ONU.

Schéma totalement irréaliste

« Pour atteindre en 2030 les trois cibles nécessaires pour ces ODD, les PMA auraient besoin d’une extraordinaire augmentation de leurs ressources, explique Rolf Traeger, chef de la section PMA de la Cnuced. À savoir une croissance de 7 % par an, ce qui suppose que ces pays investissent 462 milliards de dollars par an pendant dix ans ; une abolition de la pauvreté, qui suppose une croissance de 9 % par an et un investissement de 485 milliards de dollars ; le doublement de l’industrie manufacturière dans leur produit intérieur brut (PIB), ce qui implique d’investir 1 051 milliards de dollars par an et d’atteindre une croissance annuelle de 20 % ».

DANS CE SOMBRE TABLEAU, LE SÉNÉGAL FAIT FIGURE D’EXCEPTION

Un schéma totalement irréaliste quand on sait que la croissance des PMA augmentera cette année de seulement 2,1 % et que leur taux de vaccination contre le Covid avoisine les 2 % quand les autres pays en développement sont à 21 %. Il leur faudra cinq ans pour retrouver leur revenu de 2019.

« Pour éduquer et soigner leurs populations, poursuit Rolf Traeger, il leur faudrait dépenser l’équivalent de 41 % de leur PIB ; mais aujourd’hui, ils dépensent pour cela moins de 10 % de leur PIB ».

Des chiffres en berne

Le passé non plus n’invite pas à l’optimisme. Depuis cinquante ans que la catégorie des pays les moins avancés a été créée par l’ONU, seulement sept d’entre eux – dont curieusement le Mali et le Lesotho – ont constamment dépassé la croissance moyenne mondiale du PIB de plus de 1 % et ont ainsi convergé vers les niveaux de vie des pays à revenu plus élevé.

LA SEULE SOLUTION POUR LES PMA EST DE CRÉER UN TISSU ENTREPRENEURIAL

Cela ne les place pas en bonne position pour transformer leur économie, valoriser leurs productions, accroître la productivité de leur main-d’œuvre et créer de bons emplois. Dans ce sombre tableau, le Sénégal semble être l’une des exceptions puisque le rapport le cite comme étant « parvenu à bâtir une économie diversifiée qui repose autant sur l’agriculture que sur l’industrie et les services ».

Où trouver l’argent pour leur permettre de réussir ces mutations et d’accélérer fortement leur développement ? Les transferts de cash pratiqués par exemple par l’État au Brésil ou au Mexique ? « Ces transferts sont indispensables pour permettre aux populations défavorisées de survivre, mais ce sont des mesures sociales et pas des politiques de long terme parce que les PMA n’ont pas de moyens budgétaires suffisants. La seule solution est qu’ils créent un tissu entrepreneurial pour accroître les revenus de leur population », répond Ralf Traeger.

Appel à la générosité des pays riches

L’augmentation des droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI ? « Sur les 650 milliards de dollars annoncés, les PMA n’auront droit qu’à 2,3 %, soit moins de 5 milliards de dollars, précise-t-il. Il faudrait mettre en place des mécanismes pour qu’ils reçoivent des DTS complémentaires de la part des pays qui n’en ont pas besoin ».

SERONT-ILS CAPABLES DE DONNER AUTRE CHOSE QUE QUELQUES MIETTES ?

C’est donc à un vibrant appel à la générosité des pays riches et des institutions multilatérales que la Cnuced aboutit afin de doter les PMA des infrastructures, de la formation et de l’industrie sans lesquels ils ne sortiront pas de l’ornière.

Les pays développés, qui ont tiré de nulle part des milliers de milliards de dollars pour éviter que la pandémie ravage leurs économies, seront-ils capables de donner autre chose que quelques miettes à ces PMA (qui pèsent un tout petit pour cent dans la richesse produite par la planète), de leur transférer leur technologie et de les dispenser des rigueurs de la compétition mondiale ?

(1) 33 des pays les moins avancés sont africains : Angola, Bénin, Burkina Faso, Burundi, Comores, Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Lesotho, Liberia, Madagascar, Malawi, Mali, Mauritanie, Mozambique, Niger, Ouganda, République centrafricaine, RD Congo, Rwanda, Sao Tomé-et-Principe, Sénégal, Sierra Leone, Somalie, Soudan du sud, Soudan, Tanzanie, Tchad, Togo et Zambie.

Parcs africains : les Diakité réveillent la faune ivoirienne

Mis à jour le 26 septembre 2021 à 10:55


Les lodges de la réserve naturelle volontaire du Nzi.

Non loin de Bouaké, le fondateur du groupe télécom Alink et sa famille ont créé la première réserve naturelle privée d’Afrique de l’Ouest en conjuguant projet de conservation et écotourisme.

À l’origine, la réserve de Louis Diakité, située à 45 kilomètres de Bouaké, devait aussi accueillir des parties de chasse entre amis. Sortir au petit matin, pister le gibier, le plus souvent à pied, pendant des heures… Mais l’entrepreneur spécialiste des télécoms a dû se rendre à l’évidence lorsqu’il a acheté ces terres à la fin des années 1990 : la plupart des animaux avaient déserté la brousse ivoirienne. On n’y trouve plus aujourd’hui que quelques cobes de Buffon (des antilopes dont les adultes peuvent peser jusqu’à 80 kilos), des perdrix et des pigeons verts.

Poussé par ses enfants, convaincu par ses voyages en Afrique du Sud et au Botswana, il abandonne son fusil en 2002 pour se consacrer à un grand projet de préservation de la faune sauvage. Deux décennies plus tard, malgré les années de crise, le résultat redonnerait presque foi en la capacité de l’homme à protéger la nature.

Cobes et hippotragues

Les cobes de Buffon ont été rejoints par de nombreuses autres antilopes : des cobes defassa, des céphalophes, des guibs harnachés. L’an dernier, la petite quinzaine de rangers, composée en partie d’anciens chasseurs dozos convertis à la protection des animaux, ont même observé quelques hippotragues.

QUELQUES ÉLÉPHANTS ET DES BUBALES DE COKE DESCENDUS DU PARC DE LA COMOÉ ONT PU ÊTRE OBSERVÉS

On rencontre aussi des groupes de vervets, toujours prêts à s’enfuir dans les arbres pour échapper aux léopards, et des patas, des singes sprinteurs dont les pointes de vitesse leur permettent de distancer bien des prédateurs, comme les chacals et les hyènes, eux aussi de retour. Quelques éléphants et des bubales de coke descendus du parc de la Comoé, situé le long de la frontière avec le Burkina, ont également pu être observés.

Si la famille Diakité a acquis 3 600 hectares, elle veille aujourd’hui – avec l’accord de la Sodefor, société chargée de gérer le domaine forestier public – sur plus de 40 000 hectares. « Les autorités y voient l’opportunité de protéger et de valoriser des forêts classées qui sont menacées parce qu’on y plante sans autorisation du café, du cacao ou des hévéas », explique l’initiateur du projet. « Mais on ne peut pas sécuriser l’ensemble, alors on se concentre sur 8 000 hectares, qui forment le cœur du sanctuaire », précise Karl, son fils cadet.

CERTAINS BRACONNIERS N’HÉSITENT PAS À TIRER SUR LES RANGERS

Une clôture de 2,4 mètres de haut de type big five (en référence aux grands mammifères africains), financée par la Banque mondiale, est en cours d’installation sur 100 kilomètres et entourera la moitié de ce périmètre. « Nous faisons aussi appel aux hommes de l’Office ivoirien des parcs et réserves, qui viennent tous les deux mois patrouiller dans le parc pendant huit à dix jours », détaille Louis Diakité.

Pour faire fuir les braconniers, venus parfois du Burkina ou du Mali, il suffit la plupart du temps d’assurer une présence. Mais il arrive que certains soient particulièrement dangereux et n’hésitent pas à tirer sur les rangers.

Apiculture et écotourisme

Karl Diakité est chargé des activités touristiques quand son père, Louis, dirige le volet conservation.


Jihane Zorkot

Au-delà de la sécurisation du parc, les Diakité ont initié des projets générateurs de revenus en faveur des populations riveraines afin de les convaincre de contribuer aux efforts de protection de la faune. « Nous venons de former près de 100 personnes à l’apiculture et nous développons en parallèle une miellerie pour acheter leur production. L’investissement a été financé à hauteur de 200 000 euros par la coopération allemande et j’ai moi-même apporté 250 000 euros », détaille le patron d’Alink. Avant cela, certains habitants de villages voisins de la réserve avaient déjà profité d’initiatives semblables dans le domaine du maraîchage bio.

QUAND NOUS AVONS REÇU DE PLUS EN PLUS DE DEMANDES POUR SÉJOURNER DANS NOTRE VILLA FAMILIALE, NOUS NOUS SOMMES LANCÉS

Financée sur fonds propres pendant plus d’une quinzaine d’années (plus d’un milliard de francs CFA ont été investis), la réserve est maintenant adossée à un projet d’écotourisme afin de couvrir les frais de fonctionnement, d’environ 100 000 euros par an, et les investissements nécessaires à son développement.

« Dès le début, nous voulions nous inspirer des parcs d’Afrique australe et d’Afrique de l’Est. Quand nous avons reçu de plus en plus de demandes pour séjourner dans notre villa familiale, nous nous sommes lancés », raconte Karl, chargé des activités touristiques, quand son père, Louis, a gardé la direction du volet conservation.

En 2018, les Diakité rénovent leur maison, située au bord de la rivière Nzi, pour la louer. L’année suivante, ils ouvrent un campement, actuellement en cours de rénovation. Puis ils inaugurent fin 2020 des bungalows sur pilotis construits au milieu d’une galerie de fromagers : huit lodges classiques et une suite alimentés en eau grâce à un réservoir de 10 000 litres et en électricité au moyen d’une petite ferme solaire. « Pas de climatisation, rien d’énergivore pour rester cohérent avec notre volonté de protéger l’environnement », justifie le jeune homme.

Complet presque tous les week-ends

En neuf mois, le clan a pu valider son projet. « Malgré le Covid et des mois de juin, juillet et août un peu moins demandés en raison des pluies, nous avons affiché complet presque tous les week-ends. Nous pourrons équilibrer les comptes dès cette année », se réjouit-il. Fermée au public depuis quelques jours, la réserve ouvrira de nouveau en décembre, quand l’observation des animaux redeviendra plus aisée.

KARL DIAKITÉ VOIT LES PARCS COMME DES REMPARTS CONTRE LA PROGRESSION DES TERRORISTES

« Cette année, nos visiteurs venaient principalement d’Abidjan. Nous avons aussi accueilli quelques Sénégalais et Nigérians, ainsi que des touristes français et allemands venus visiter le pays. Mais nous ne pourrons jamais rivaliser seuls avec les grands parcs africains », reconnaît, lucide, celui qui a travaillé comme ranger en Afrique du Sud, au Botswana et au Congo, où il a géré les Odzala Discovery Camps.

Pour attirer plus de public, Karl Diakité – qui, au travers de sa société Living The Wild, gère également les Taï Forest Lodges dans le parc national de Taï, situé dans l’ouest du pays – plaide pour la création d’un réseau des parcs naturels de Côte d’Ivoire, du Bénin et de Centrafrique. Si les groupes terroristes font planer un risque sur leur activité, le trentenaire voit aussi ces parcs comme des remparts contre leur progression.

En attendant l’union des réserves de la région, Louis Diakité a créé cette année la Nzi Wild Conservation Foundation afin de séparer le projet de protection de la faune des activités touristiques dans l’espoir d’attirer de nouveaux bienfaiteurs et de mieux protéger ainsi les animaux qui repeuplent la première réserve privée d’Afrique de l’Ouest. 

Mali : le Premier ministre Choguel Maïga accuse la France d’« abandon »

Par Jeune Afrique
Mis à jour le 26 septembre 2021 à 10:28


Fer de lance de l’opposition au Conseil national de transition, Choguel Kokalla Maïga a été nommé Premier ministre le 7 juin.

Le Premier ministre malien a accusé samedi 25 septembre la France d’un « abandon en plein vol » avec sa décision de retrait de la force Barkhane. La Russie a confirmé que Bamako avait approché « des sociétés privées russes ».

« La nouvelle situation née de la fin de Barkhane, plaçant le Mali devant le fait accompli et l’exposant à une espèce d’abandon en plein vol, nous conduit à explorer les voies et moyens pour mieux assurer la sécurité de manière autonome avec d’autres partenaires », a affirmé Choguel Kokalla Maïga à la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies.

Il s’agit de « combler le vide que ne manquera pas de créer la fermeture de certaines emprises de Barkhane dans le nord du Mali », a précisé le Premier ministre, déplorant un « manque de concertation » et une annonce « unilatérale » sans coordination tripartite avec l’ONU et le gouvernement malien.

Dans un contexte de menace jihadiste accrue, « l’opération française Barkhane annonce subitement son retrait en vue, dit-on, d’une transformation en coalition internationale dont tous les contours ne sont pas encore connus« , a aussi dit Choguel Kokalla Maïga. Et d’ajouter : « en tout cas, pas de mon pays, pas de notre peuple ». « L’annonce unilatérale du retrait de Barkhane et sa transformation n’ont pas tenu compte du lien tripartite qui nous lie », l’ONU, le Mali et la France. « Le Mali regrette que le principe de consultation et de concertation, qui doit être la règle entre partenaires privilégiés, n’ait pas été observé en amont de la décision », a poursuivi le Premier ministre malien.

Choguel Kokalla Maïga a réclamé qu’au vu de l’évolution à venir, la mission de paix Minusma de l’ONU et ses 15 000 Casques bleus aient « une posture plus offensive sur le terrain ». Il a enfin assuré qu’il n’y avait « pas de sentiment anti-Minusma au Mali, pas plus qu’un sentiment antifrançais ».

Contacts confirmés avec Wagner

Lors d’une conférence de presse à l’ONU peu avant, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, avait confirmé que Bamako avait approché « des sociétés privées russes », assurant que cette démarche ne concernait en rien le gouvernement de la Fédération de Russie.

LES TERRORISTES CONTINUENT DE RÉGNER », A AJOUTÉ SERGUEÏ LAVROV, CAUSTIQUE À L’ÉGARD DE BARKHANE

La France et l’Union européenne se sont inquiétées de ces contacts entre le Mali et la Russie au cours d’échanges à New York. « Les autorités maliennes se sont tournées vers une société militaire privée russe parce que, si je comprends bien, la France veut réduire significativement ses forces militaires qui devaient combattre les terroristes à Kidal », a avancé le ministre russe. Les Français « n’y sont pas arrivés et les terroristes continuent de régner dans cette région », a-t-il ajouté, caustique à l’égard de Barkhane.

« Tout cela se fait sur une base légitime », entre un « gouvernement légitime, reconnu par tous » et des entités qui « fournissent des services à travers des spécialistes étrangers », a-t-il fait valoir. « Nous n’avons rien à voir avec cela », a encore assuré Sergueï Lavrov. La Russie dément systématiquement que des sociétés paramilitaires privées russes lui soient subordonnées.

Inquiétudes

Treize pays européens, impliqués pour certains dans la coalition de forces spéciales « Takuba » au Mali, ont jugé inacceptable une éventuelle implication du groupe Wagner dans ce pays. La France, l’Allemagne et l’Estonie sont allées plus loin, avertissant qu’elles réexamineraient leur présence militaire au Mali si un accord était conclu.

« DIRE “J’ÉTAIS LÀ EN PREMIER, DÉGAGEZ !”, C’EST INSULTANT

Outre l’ONU, l’Union européenne (UE), qui assure la formation de soldats maliens par l’intermédiaire de sa mission EUTM Mali, composée de 700 soldats de 25 pays européens, a averti qu’une implication de cette société russe affecterait « sérieusement » ses relations avec Bamako.

« Dire “j’étais là en premier, dégagez !”, c’est insultant, en premier lieu pour le gouvernement à Bamako qui a invité des partenaires étrangers », a rétorqué Sergueï Lavrov.

Mali : Soumeylou Boubeye Maïga, la chute du « Tigre »

Mis à jour le 24 septembre 2021 à 16:24


Soumeylou Boubèye Maïga à Bamako, le 25 Mai 2013.

Poursuivi dans l’affaire Air IBK, Soumeylou Boubeye Maïga est derrière les barreaux depuis le mois d’août. L’ancien Premier ministre réussira-t-il à se sortir de ce nouveau mauvais pas ?

Il est 8 heures à la maison centrale d’arrêt de Bamako. Alors que la plupart des prisonniers se réveillent à peine, Soumeylou Boubeye Maïga (SBM) s’active déjà. Il quitte ce dortoir « sans fenêtre ni bouche d’aération » qu’il occupe depuis le 26 août dernier avec 79 codétenus, et se rend dans un autre bâtiment, là où il partage un bureau avec les agents pénitentiaires. Fidèle à sa réputation, Boubeye ne chôme pas. Tout le jour durant, il reçoit les visites de ses enfants, de son épouse, de ses amis, et mobilise son réseau.

Ses proches ne cachent pas leur inquiétude quant aux conditions de détention de l’ancien Premier ministre, mais ils l’assurent : à 67 ans, le « Tigre » est « toujours un vieux combattant qui se bat et garde le moral ».

Ce n’est qu’une fois la nuit tombée qu’il rejoint sa cellule, cette chambre exiguë où il dort aux côtés de bandits. Ce n’est pas la panacée, mais le prévenu a préféré cela à la geôle individuelle qu’on lui avait proposée pour des raisons de sécurité.

Boubeye ronge son frein. Il ne cachait plus son ambition de porter haut les couleurs de l’Alliance pour la solidarité au Mali et la Convergence des forces patriotiques (ASMA-CFP) à l’élection présidentielle de 2022 et pensait ses ennuis judiciaires derrière lui.

Le fantôme d’Air IBK

Jamais il n’aurait imaginé voir ressurgir le fameux dossier Air IBK. L’affaire remonte à 2014, SBM est alors ministre de la Défense. L’achat par l’État malien d’un Boeing 737 pour près de 20 milliards de F CFA (30,5 millions d’euros) fait scandale, et à l’époque le nom de Boubeye apparaît immédiatement.

Le 2 octobre 2014, alors qu’il se trouve à Paris pour une visite privée, il voit même sa suite du luxueux hôtel Intercontinental du quartier de l’Opéra investie par la police. Le ministre est conduit dans les locaux de la Direction centrale de la police judiciaire de Nanterre (Hauts-de-Seine). Les enquêteurs sont convaincus qu’une transaction opaque a été effectuée grâce à l’intermédiaire de Michel Tomi, un sulfureux homme d’affaires français qui a oeuvré dans les salles de jeux en Afrique. Celui-ci est mis en examen pour corruption d’agent public étranger, abus de confiance et recel d’abus de biens sociaux.

Après quarante-huit heures de garde à vue, SBM est relâché sans qu’aucune charge ne soit retenue contre lui. Un ancien ministre d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) croit y voir la main de puissants soutiens : « Boubeye est très connecté avec les chancelleries. Lorsqu’il a été arrêté, Jean-Yves Le Drian [alors ministre français de la Défense] l’a soutenu en coulisses. » À l’époque, le ministre malien est surnommé « l’homme de Paris à Bamako ».

En 2018, le dossier finit par être classé sans suite. Définitivement, croit-on, jusqu’à ce qu’un procureur opiniâtre relance l’affaire. Mahamadou Timbo affirme être en possession de nouvelles preuves matérielles et du témoignage probant d’un « homme haut placé », des éléments suffisants pour rouvrir le dossier.

 

Le procureur près de la Cour suprême de Bamako a retenu cinq chefs d’inculpation contre SBM, parmi lesquels « atteinte aux biens publics par détournements » et « abus d’influence réelle ou supposée en vue d’obtenir des avantages ». Les détails ne sont pas connus par l’accusé : trois semaines après son incarcération, ses avocats assurent ne pas avoir accès au dossier malgré leurs demandes répétées auprès du juge d’instruction.

Les clés de la Défense

Intelligent et ambitieux, Boubeye « est un personnage que l’on doit avoir plutôt à l’oeil que dans son dos », confiait IBK au sujet de l’ancien chef de la sécurité d’État (1993-2000). Les deux hommes ont longtemps été ennemis, mais IBK fait confiance à SBM en lui donnant les clés de la Défense dès le début de son premier mandat, en 2013. Le défi est de taille dans un état en guerre où l’armée est en lambeaux.

L’homme a des atouts, et notamment sa relation « quasi filiale » avec Abdelaziz Bouteflika, décédé le 17 septembre dernier. SBM était gamin lorsqu’il a connu l’Algérien. Celui-ci venait se planquer à Gao pour préparer la guerre d’indépendance de son pays. Il logeait alors chez le gouverneur de la ville, dont le père de Boubeye était le chauffeur. L’affection que SBM porte à Bouteflika est intacte au point qu’il envisage de transformer la maison de son ami, à Gao, en musée. Ces liens se révèlent stratégiques face au bourbier du nord du pays.

C’EST UN PERSONNAGE QUE L’ON DOIT AVOIR PLUTÔT À L’ŒIL QUE DANS SON DOS

En septembre 2013, IBK est à Paris pour rencontrer son homologue, François Hollande, lorsque le Mali s’embrase. À Kidal, des échanges de tirs opposent l’armée malienne à des membres du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Puis, le 30 septembre, une mutinerie éclate à Kati. Des bérets verts proches de l’ex-putschiste Amadou Haya Sanogo réclament une promotion. IBK est tenu informé des soubresauts, mais c’est Boubeye qui est sur place.

À Bamako, le ministre de la Défense s’illustre dans ses nouvelles fonctions. Il lance l’opération Saniya (« propreté », en bambara) et réussit en quelques heures à mettre la main sur les mutins. Quelques mois plus tard, il arrête le général Sanogo. Grâce à Boubeye, le calme règne de nouveau à Kati, et IBK prononce une phrase restée célèbre : « Kati ne fera plus peur à Bamako, en tout cas pas à Koulouba. » L’avenir le démentira, mais, à l’époque, le régime a effectivement repris la main.

Le président ne tarit alors plus d’éloges envers son ministre de la Défense et répète souvent : « Boubeye est un homme efficace. » L’intéressé, qui préfère la rigueur à l’oisiveté, n’est pourtant guère tendre envers son président. « IBK est un ignare, lance-t-il souvent. Il ne travaille pas, et dort beaucoup. »

Une première rupture a lieu en mai 2014. Lorsqu’à Kidal l’armée malienne essuie une lourde défaite face à des groupes armés menés par le MNLA. Il faut un responsable : le ministre démissionne. Mais Boubeye sait se relever. En 2018, alors que l’élection présidentielle ne s’annonce pas facile, IBK le rappelle. Cette fois, l’enfant de Gao deviendra Premier ministre. « Il sait mettre ses troupes au travail. Il est rodé à la machine politique et connaît tout le monde », indique un ancien ministre.

Ambitieux et travailleur

SBM a le bagout du journaliste sportif qu’il fut, jeune, à Podium. Rien ne le prédestinait à la politique et, à 67 ans, il a une trajectoire singulière dans le marigot malien. Son engagement remonte aux années 1980, lorsqu’il rencontre Alpha Oumar Konaré lors d’un congrès du Parti malien du travail (PMT), à Dakar. Konaré voit en Boubeye un jeune militant ambitieux et travailleur. Quand il prend les rênes du pays, en 1992, il nomme SBM à la tête de son cabinet. Puis en 1993, alors que le pays est toujours sous la menace de putschs, il croit en lui et lui confie les clés de la sécurité d’État (DSE). Boubeye obtient là l’un des postes les plus importants de sa carrière et sans doute celui qui va lui apporter le plus d’ennemis.

À LA DSE, IL SE MUE TRÈS VITE EN DÉTECTIVE ET S’ADONNE À DES PRATIQUES PARFOIS DOUTEUSES EN CONSTITUANT DES DOSSIERS

Boubeye est très ouvert, il n’a pas peur de rencontrer les gens. Il aime serrer les mains, mais aussi scruter ses interlocuteurs. À la DSE, il se mue très vite en détective et s’adonne à des pratiques parfois douteuses en constituant des dossiers. « Il avait des fiches sur tout le monde. Dès que vous lui donniez un nom, vous pouviez être sûr que dès le lendemain il connaissait déjà l’identité et les activités de la personne », confie un observateur de la vie politique malienne. À Bamako, il se dit même que le patron des services des renseignements connaît tout sur les bouquinistes qui traînent à l’entrée de l’université de Bamako.

Des méthodes qui dérangent

Reste que ces méthodes dérangent. À la fin des années 1990, il fait arrêter l’homme d’affaires Aliou Boubacar Diallo pour une affaire de corruption présumée, la veille du mariage de sa fille. Le businessman, qui est entré en politique en créant L’Alliance démocratique pour la paix-Maliba, ne lui a jamais pardonné.

« Quand il a été nommé à la DSE, Boubeye a eu des pratiques abusives. Son nom était cité dans toutes les sales affaires », glisse un cadre de Bamako. À l’époque, Alpha Oumar Konaré protège son petit poucet. Pour faire taire les critiques, il indique qu’il est son compagnon de lutte et qu’il ne doute pas de sa moralité.

« C’est lorsqu’il a passé la main à Amadou Toumani Touré que Konaré a vu l’ampleur des magouilles dans lesquelles Soumeylou était trempé », ajoute notre source, qui a côtoyé l’ancien président. C’est la rupture entre le mentor et son protégé. Quand IBK nomme SBM Premier ministre, en 2017, Konaré confie au chef de l’État qu’il vient de se tirer une balle dans le pied.

EN AVRIL 2019, OPPOSITION ET MAJORITÉ S’ACCORDENT POUR DÉPOSER UNE MOTION DE CENSURE CONTRE LE PREMIER MINISTRE

Certains diront que l’avenir lui a donné raison. Pour la première fois dans l’histoire du Mali, en avril 2019, opposition et majorité s’accordent pour déposer une motion de censure contre le Premier ministre. Les députés pointent du doigt son bilan mitigé. Ils lui reprochent son manque de résultats dans la lutte contre l’insécurité et son incapacité à faire face au front social, alors que la grève des enseignants fait planer le spectre d’une année blanche. Boubeye sort la tête basse et laisse seul un IBK qui ne réussira jamais à reprendre totalement le contrôle.

Des griffes acérées

Le régime a été renversé. Assimi Goïta et ses hommes ont pris le pouvoir à deux reprises, en août 2020 et en mai 2021. Leur relation avec Boubeye a d’abord été bonne, Malick Diaw, le président du Conseil national de transition, le connaît de longue date. Un temps, il se disait même que Boubeye leur servait de médiateur à l’international. Ont-ils finalement eu peur de ce sécurocrate ? Voilà en tout cas l’ancien puissant derrière les barreaux.

Selon ses proches, SBM n’a pourtant pas dit son dernier mot. Il croit en sa bonne étoile, en son sens politique et en son réseau. Partout en Afrique de l’Ouest, l’ancien ministre des Affaires étrangères (2011-2012) a des amis. Lorsqu’il a été arrêté, à la fin d’août, le président Alassane Ouattara – qu’il connaît depuis le début des années 1990 – s’est ainsi enquis de ses conditions de détention auprès des autorités maliennes.

En plus de trente ans de carrière politique, plusieurs fois Soumeylou Boubeye Maïga est tombé. Mais il s’est toujours relevé. À chaque fois, il est revenu plus fort. Ces jeunes militaires, que SBM a si longtemps dirigés et surveillés, vont-ils définitivement l’écarter ? Il faut se méfier des vieux tigres, ils gardent longtemps des griffes acérées.

Pollution : vers un traité mondial pour contrer le plastique ?

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Par  Awa Traoré

Militante océan de Greenpeace Afrique, Dakar 

Sur les rives du fleuve Sénégal, à Saint-Louis, en février 2019.

Sur les rives du fleuve Sénégal, à Saint-Louis, en février 2019. © Anita BACK/LAIF-REA

 

Attrayant pour les industriels, le plastique est un produit particulièrement nocif dont il faut stopper la production à grande échelle, si l’on veut éviter un désastre environnemental.

Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (Unep), la pollution est, avec la crise climatique et le recul de la nature, l’une des trois menaces auxquelles notre planète fait face. Et, parmi toutes les sources de pollutions et de déchets, le plastique occupe la première place. Chaque année, les humains produisent 300 millions de tonnes de détritus en plastique, et 11 millions d’entre elles finissent dans les océans. Sans action rapide menée à grande échelle, ces volumes devraient presque tripler d’ici à 2040.

Assaut contre les océans

Dans mon pays, le Sénégal, les artisans pêcheurs et les femmes qui transforment le poisson n’ont pas besoin des rapports de l’ONU pour savoir que cette crise est bien réelle. Les plages et les eaux, qui étaient vierges il n’y a pas si longtemps, sont maintenant infestées de sacs en plastique, d’emballages alimentaires, d’équipements médicaux, de bouteilles et de bouchons d’eau, de déchets provenant de cargos…

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ENVIRON 99 % DU PLASTIQUE DANS LE MONDE EST DÉRIVÉ DE COMBUSTIBLES FOSSILES SALES ET NON RENOUVELABLES

Le Sénégal n’est pas le seul pays dans ce cas : en quelques décennies seulement, chaque recoin urbanisé d’Afrique s’est retrouvé envahi par le plastique. Cette pollution frappe de manière disproportionnée les groupes marginalisés et les pays à faible revenu.

Cet assaut contre nos océans est directement lié au changement climatique et à l’acidification, qui dégradent l’écosystème marin. Environ 99 % du plastique dans le monde est dérivé de combustibles fossiles sales et non renouvelables. D’ici à 2050, le secteur du plastique pourrait représenter 20 % de la consommation mondiale totale de pétrole, et la pollution qu’il engendre, 3 % du budget carbone total de la planète.

La durabilité et le faible coût de ce matériau le rendent attrayant pour les industries. Mais cette résistance au temps fait qu’il est également néfaste à notre santé. Le plastique ne disparaît jamais vraiment. Il se transforme en fines particules, lesquelles sont avalées par les poissons ou les animaux de ferme et éventuellement consommées par les humains à travers leur nourriture et l’eau du robinet.

Colonisation par les déchets

Un océan rempli de plastique signifie donc également des corps humains remplis de plastique. Car l’océan fournit leur principale source de protéines à plus d’un milliard de personnes dans le monde. Au Sénégal, le poisson couvre environ 70 % des besoins en protéines animales de la population. Avaler du plastique peut augmenter le risque de cancer et causer des problèmes hormonaux, qui affectent aussi bien les fruits de mer que ceux qui les consomment.

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LE GÉANT ALLEMAND DU TRANSPORT MARITIME HAPAG-LLOYD A ÉTÉ PRIS EN FLAGRANT DÉLIT ALORS QU’IL TENTAIT D’INTRODUIRE ILLÉGALEMENT 25 CONTENEURS DE DÉTRITUS EN PLASTIQUE

La pêche est le deuxième secteur de l’économie et la principale source de devises étrangères. Les déchets en plastique nuisent à un écosystème déjà fragilisé par la pêche illégale, non déclarée et non réglementée, la surpêche, la fraude, l’industrie de la farine de poisson, etc.  Le plastique s’écoule parfois dans l’océan avec les courants. Dans d’autres cas, il est volontairement importé en Afrique. Récemment, le géant allemand du transport maritime Hapag-Lloyd a été ainsi pris en flagrant délit de fraude par les douanes sénégalaises alors qu’il tentait d’introduire illégalement 25 conteneurs de détritus en plastique dans le pays.

Il est grand temps de mettre fin à cette colonisation par les déchets, qui touche à la dignité humaine. Elle devrait être remplacée par un engagement inébranlable en faveur du développement durable et, donc, par une grande détermination des pays à lutter contre cette pollution.

Certains s’y essaient. En  2015, le gouvernement sénégalais a décidé d’interdire les sacs en plastique, puis, en 2020, les sachets d’eau et les gobelets en plastique. Bien que les autorités locales n’aient montré que peu d’empressement à mettre en pratique ces mesures, elles ont le mérite d’avoir conduit les ministres de l’Environnement des quinze pays de la Cedeao [Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest] à envisager  l’interdiction des emballages en plastique dans la région d’ici à 2025.

Vraies fausses solutions

Une prise de position qui mériterait d’être saluée, mais que certaines grandes industries considèrent comme une réelle menace et tentent de contrecarrer en proposant de vraies fausses solutions qui ne favorisent ni le passage d’une économie à usage unique à une économie de réutilisation, ni la réduction des matières en plastique produites. Certaines promettent par exemple de recycler, alors qu’elles se contentent de jeter leurs ordures dans d’autres pays. D’autres placent trop d’espoir dans des technologies immatures. Or ces fausses solutions créent une diversion et font oublier les causes profondes de la crise due aux déchets en plastique. Et permettent à la production de plastiques à usage unique – marchandise préférée des entreprises pollueuses – de perdurer.

Il n’y a qu’une seule vraie solution pour surmonter la crise due à ce produit chimique toxique : mettre fin à sa production de masse. Les gouvernements doivent être concentrés et implacables : l’adoption d’interdictions des plastiques à usage unique et le renforcement de leur application là où elles existent sont essentiels pour que nous puissions demander des comptes aux grandes entreprises. D’autres mesures positives incluent l’investissement dans la recherche et le développement d’autres substances réutilisables comme les bouteilles en verre, les pailles en acier inoxydable ou les cabas, ainsi que l’incitation à les utiliser.

Le Ghana à l’origine de l’appel à un traité mondial

Grâce aux nombres croissants de personnes exigeant une Afrique sans plastique et de pays champions à travers le continent, les avancées sont positives. Avec le Ghana à l’origine de l’appel à un traité mondial sur le plastique, nous pouvons partager les progrès réalisés en Afrique avec le reste du monde. Et alors que le continent ouvre la voie à un avenir sans plastique, nous espérons que la planète se rendra compte que nous refusons le statut de dépotoir mondial. Au lieu de raccourcis colonialistes, les pays devraient investir dans le développement et l’adoption de systèmes d’élimination des déchets et de solutions réutilisables.