Histoire

De la protohistoire au viie siècle apr. J.-C.

L'Égypte antique

Les premières traces d'histoire écrite en Afrique datent de l'Égypte antique, dont le calendrier est toujours employé pour dater les cultures de l'âge du bronze et de l'âge du fer de la région. À l'origine fondé par le pharaon de Haute-Égypte Narmer, le royaume va progressivement s'étendre et finir par englober l'ensemble de la vallée du Nil, des Cataractes du Nil jusqu'au Delta qui se jette dans la Méditerranée. Les débuts du royaume sont marqués par les guerres contre les Libyens (voir Libye antique) installés en Cyrénaïque, du fait de leurs incessants raids dans la vallée du Nil. Le royaume d'Égypte atteint son apogée sous le Nouvel Empire, entre -1567 et -1080, après que les envahisseurs Hyksôs ont été chassés. Traditionnellement, seuls six dirigeants de la XVe dynastie sont appelés « Hyksôs ». Les noms hyksôs sont très proches des noms cananéens, confirmant un lien avec le Levant antique. Les Hyksôs introduisirent de nouveaux armements en Égypte, notamment l'arc composite, le cheval et le char.

Cette période, connue notamment grâce aux tablettes découvertes à Amarna, est celle d'un développement considérable du royaume concomitamment à celui des Hittites, du Mittani (peuplé par les Hourrites), de l'Urartu au Moyen-Orient. Sous le règne de certains des plus grands pharaons égyptiens, comme Ramsès II ou Akhenaton, le royaume va s'étendre hors d'Afrique et prendre le contrôle d'un large territoire allant jusqu'au Liban. Cette période va être également celle de grandes innovations (telles que le Culte d'Aton, l'un des premiers monothéismes au monde) et est souvent considérée comme l'apogée de la civilisation égyptienne d'un point de vue culturel, comme en témoigne le faste du Tombeau de Toutânkhamon. Cette période va se terminer à la suite des invasions des Peuples de la mer, parfois assimilés à des envahisseurs achéens, au cours d'une période mal connue qui fut celle d'un effondrement généralisé des structures de pouvoir existantes à la fin du IIe millénaire av. J.-C.. Si des invasions du Delta semblent avoir été repoussées, l'Égypte décline très fortement au cours de cette période.

Au sortir de cette période de crise, l'Égypte passera tour à tour entre les mains de dynasties étrangères au cours du Ier millénaire av. J.-C., comme celle de l'Assyrie, de l'Empire néo-babylonien ou plus tard des Achéménides, et celles de dynasties locales souvent arrivées au pouvoir à la suite de révoltes contre ces occupants à l'instar de Nékao II qui lutta contre les Assyriens. Si cette période fut marquée par de perpétuels conflits, l'Égypte se rétablit progressivement et peut à nouveau se lancer dans de grands projets d'infrastructure, en témoignent la rénovation du Canal des pharaons par Nékao II après plusieurs siècles d'abandon. Au bout du compte, l'arrivée de l'Empire Achéménide amorça un début de stabilisation du pays, avant que la conquête d'Alexandre le Grand et l'arrivée au pouvoir des Lagides (ou Ptolémées) ne lance le début d'un dernier âge d'or de l'Égypte Antique et d'un développement économique considérable dans la région du Delta principalement. Au cours de cette période, l'Égypte est l'un des "greniers" de la Méditerranée, et fournit en grain la République romaine. L'Égypte profite également de la route des Indes, qu'elle a réorienté vers la Mer Rouge vers 100 av. J.-C. et qu'elle contrôle en partie grâce à son comptoir de Dioscoride.

L'histoire de l'Égypte antique en tant qu'entité indépendante se termine avec la fin de la Dernière Guerre civile de la République romaine, où la défaite de Marc Antoine et de son alliée Cléopâtre VII entraîne l'annexion du royaume par Octavien (qu'il détenait en totalité à titre personnel) et son intégration en tant que province de l'Empire Romain nouvellement formé. La période sous domination romaine (voir Période romaine de l'Égypte) voit globalement le déclin de la province, exploitée pour son grain et supplantée au niveau du commerce oriental et de la puissance militaire par le diocèse d'Orient centré autour d'Antioche et de la Syrie-Palestine. Ainsi, la conquête facile de l'Égypte (ainsi que du reste de l'Afrique romaine) par Zénobie de Palmyre lors de la Crise du troisième siècle est un bon exemple de l'affaiblissement de l'Égypte. Si la province demeure importante jusqu'à la fin de l'Antiquité, elle n'est donc plus la superpuissance qu'elle a pu être à l'époque lagide.

Nubie

La première civilisation qui parvient à unifier ces régions autour d'elle fut celle du royaume de Kerma qui tient son nom de la cité capitale de Kerma. Ce royaume, qui exista à peu près de -2500 à 1500 avant notre ère, finit par chuter sous les coups de l'Égypte et resta sous son contrôle jusqu'au viiie siècle. Le royaume de Koush, centré autour de la ville de Napata, fut celui qui finit par libérer la Nubie du joug égyptien. Il reprit beaucoup de pratiques traditionnelles égyptiennes, notamment leur religion, et les pyramides, envahissant même l'Égypte et fondant la XXVe dynastie au viiie siècle avant notre ère. Défaite par l'Assyrie, la dynastie se recentra en Nubie et déplaça sa capitale à Méroé au ve siècle av. J.-C.. Des royaumes rivaux existèrent également par intermittence, comme ceux des Blemmyes, mais le royaume de Méroé fut le plus durable.

Un des faits les plus marquants de ce royaume est l'importance accordée aux femmes, qui jouèrent un grand rôle dans la survie du royaume. Ainsi, les candaces (étymologiquement "mère du roi") pourraient avoir été l'équivalent des pharaons égyptiens, même si elles semblent avoir partagé leur pouvoir avec un homme. Les plus célèbres sont Amanirenas et sa fille Amanishakhéto qui lui succéda. Elles luttèrent contre les armées romaines d'Auguste entre 28 et 21 avant notre ère, dans un conflit frontalier que les Nubiens avaient initié. Les armées nubiennes, fortes de 30 000 hommes, ravagèrent la Thébaïde et l'île de Philæ, en massacrant les cohortes romaines postées en garnison. Après l'accession au trône d'Amanishakéto, les pillages se poursuivent jusqu'à l'Île Éléphantine Ce ne fut que lorsque les Romains envoyèrent le préfet Gaius Petronius que la situation se stabilisa. Lorsque la paix fut signée en -21, à l'avantage des Nubiens, la frontière fut fixée à Maharraqa et le restera jusqu'à la chute du royaume. Le royaume de Méroé prospéra pendant deux siècles encore, profitant d'une paix durable avec les Romains pour se développer commercialement.

En 350 avant notre ère, le royaume de Méroé s'effondre, notamment du fait du conflit avec le Royaume d'Aksoum. Les principautés d'Alodie, de Makurie et de Nobatie lui succèdent, chacune contrôlant une portion du cours du Nil. Ainsi, la Nobatie contrôle la zone entre la 1re et la 3e cataracte, la Makurie s'établit à partir de la 3e cataracte et se partage la zone entre la 5e et la 6e cataracte avec l'Alodie. Avec la conversion des principautés à la fin du vie siècle, le christianisme monophysite, plus connu comme christianisme copte, trouve un relais dans la haute vallée du Nil alors qu'il est condamné comme hérétique ailleurs.

Aksoum

Aksoum a été le centre de l'empire aksoumite entre le ier et le vie siècle de notre ère. Le site archéologique où se trouvent les obélisques d'Aksoum a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en 1980. Dans les alentours de la ville se trouvent de nombreux autres sites datés de cette période antique. Cet empire a prospéré grâce au commerce avec le reste de la Mer Rouge, et réussit à s'affirmer comme l'un des États les plus puissants du monde à son époque. Dans Le Périple de la mer Érythrée, les principaux ports de l'empire aksumite sont Adulis et Avalites. Adulis est rapidement devenu le principal port pour l'exportation de marchandises venant d’Afrique telles que l’ivoire, l’encens, l’or et les animaux exotiques au cours du ier siècle. Le royaume se renforce progressivement grâce à ce commerce, tirant profit de sa position de poste intermédiaire entre l'Inde et l'Empire Romain, au point d'être en mesure de prendre le contrôle de la région de Tihama en Arabie et d'intervenir fréquemment au Yémen. Il compte ainsi parmi les grands de son temps. Ainsi, le prophète persan Mani, ayant vécu au iiie siècle, le décrit comme l'une des quatre grandes puissances de son temps avec Rome, la Chine et l'Inde.

Sous le règne d'Ezana (320-360), entre 325 et 328, Aksoum devient le premier grand empire à se convertir au christianisme, et le deuxième État après l'Arménie. Son règne est également marqué par ses interventions pour mettre à bas son rival commercial de toujours, le Royaume de Koush. Cela lui permet d'affermir son contrôle du commerce est-africain, du pays des Blemmyes à la Somalie. Sous le règne de ses successeurs, notamment d'Ella Asbeha, l'empire réussit à vaincre le Himyar de Dhu Nuwas dans les années 520 et à consacrer sa domination maritime sur l'entrée de la Mer Rouge. Cette domination persista jusqu'aux débuts de l'ère musulmane, le royaume réussissant à entretenir globalement de bonnes relations avec le califat émergent et à repousser une attaque d'Omar ibn al-Khattâb sur Adulis. Cependant, la ville est quasiment détruite, ce qui affecte les revenus de l'État, déstabilise l'autorité du royaume et aggrave les troubles internes. De plus, l'établissement du califat du Golfe Persique jusqu'au Maghreb fit perdre de leur importance aux routes commerciales de la Mer Rouge, auparavant avenue principale du commerce de l'Océan Indien vers Rome.

Ainsi, à partir du viie siècle, la puissance aksumite déclina rapidement. La concurrence des Arabes sur les routes maritimes vers l’Inde et la côte orientale de l’Afrique, le déclin des crues du Nil et plusieurs saisons de sécheresse extrême et prolongée sont probablement les causes de ce déclin ; la population a dû se réfugier à l’intérieur des terres sur les hauts plateaux, dont la surexploitation a conduit à une diminution du rendement des cultures et donc de l’approvisionnement. La période est globalement mal connue, les vestiges matériels diminuant avec l'appauvrissement et l'affaiblissement du royaume. Dans les récits, une invasion par une reine étrangère (appelée Yodit ou Gudit et de confession juive, ou Bani al-Hamwiyah d'origine Sidama et de confession païenne) aux ixe ou xe siècles aurait signé la fin du royaume, et la destruction de ses églises et écrits. Le début du Moyen Âge est une période sombre dans l'histoire de la région, où il est difficile de démêler la légende de la réalité historique.

Expansion bantoue

1 = 3000–1500 av. J.-C., origine 2 = env. 1500 av. J.-C., premières migrations2.a = Bantou oriental, 2.b = Bantou occidental 3 = 1000—500 av. J.-C.Urewe, noyau du Bantou oriental47 = avancée vers le sud 9 = 500 av. J.-C.—0, noyau Congo10 = 0—1000 ap. J.-C., dernière phase37,38,39

Tandis que prospéraient et se développaient les civilisations de l'aire nilotique, vers 2000 av. J.-C. ou 1500 av. J.-C.34, commença la première migrationn 4 bantouen 5 vers les forêts tropicales d’Afrique centrale, à partir d'une localisation située au sud-est du Nigeria et du Cameroun actuels41. Il s'agit probablement d'un effet de la pression démographique des populations du Sahara qui fuyaient l’avancée du désert. La seconde phase de migration, environ mille ans plus tard, vers , les amena jusqu’en Afrique australe et orientale42. Les bantous, éleveurs et semi-nomades, dans leur mouvement vers le sud, affrontèrent les populations locales de chasseurs-cueilleurs et se métissèrent avec elles, jusqu'à atteindre l'aire des locuteurs khoïsan, en Afrique australe. Ces évènements expliquent la carte ethno-linguistique de l'Afrique actuelle43.

Phéniciens, Grecs et Romains

Le nord de l’Afrique, dans l'aire d'influence méditerranéenne, est exploré depuis l’Antiquité par les Phéniciens et les Grecs qui y établissent de nombreux comptoirs. Sur la côte, la cité-état d'Utique (située dans l'actuelle Tunisie) est fondée par les Phéniciens en 1100 av. J.-C. ; Carthage, base d'une civilisation importante sur la côte nord, est fondée par des colons phéniciens de Tyr, en 814 av. J.-C44,45 ; Utique est, plus tard, absorbée par Carthage au fil du développement de cette dernière. Cyrène, en actuelle Libye, est fondée en 644 av. J.-C. par des Grecs venus de Théra. Elle devint le centre politique de la Cyrénaïque, qui fut englobée dans l'Égypte ptolémaïque (dynastie des Lagides) trois siècles et demi plus tard. En 332 av. J.-C.Alexandre le Grand est reçu comme un libérateur par l'Égypte, alors occupée par les Persesn 6, après une campagne victorieuse de Darius III. Il fonde Alexandrie, qui devient la prospère capitale du royaume ptolémaïque46. et qui demeura la capitale de la province d'Égypte sous l'Empire Romain.

La prospérité de la civilisation carthaginoise repose sur le commerce méditerranéen, mais aussi sur celui avec l'intérieur de l'Afrique, avec notamment les villes de Sabratha et de Leptis Magna (en actuelle Libye), situées au débouché des pistes transahariennes47. Du point de vue de l'organisation sociale et politique, Carthage est plus proche d'une confédération de cités-états unies avant tout par intérêt économique, avec comme noyau un territoire dominé par les grandes familles, comme l'a été l'Ibérie Barcide centrée autour de Carthagène et conquise sur ses fonds propres par Hamilcar Barca, le père d'Hannibal alors même que le sénat carthaginois avait décidé de se recentrer sur l'Afrique après la 1re guerre punique. Sa structure politique est donc bien moins centralisée et unifiée que celle des Romains, ce qui explique son recours massif aux mercenaires et aux royaumes vassaux, comme celui des Massæsyles en Numidie et en Libye, dans ses divers conflits. Cependant, cela la laisse vulnérable aux changements d'alliance, ce qui explique sa défaite face à des Romains bénéficiant quant à eux d'une armée bien plus loyale de citoyens-soldats, nombreuse et bien équipée, à même de maintenir par la force la loyauté des divers Socii, ou peuples alliés48,n 7.

L'Afrique romaine et l'introduction du christianisme

Les Romains vinrent cependant à bout des quatre pouvoirs partagés de la Cyrénaïque, de l'Égypte, de la Numidie et de Carthage. Progressivement, à partir de 146 av. J.-C., après la victoire de Rome sur Carthage à l'issue des Guerres puniques49, toute la côte nord du continent est incorporée dans l'Empire romain, à des degrés variables d'autonomie et sans s'aventurer très loin à l'intérieur des terres pour éviter les conflits inutiles avec les tribus maures, ou berbères établies dans les hauteurs. Rome incorpora formellement ce qui est aujourd'hui la côte nord de l'Algérie et la Tunisie après avoir défait le roi Juba Ier des Massæsyles en -26, avant de la relâcher en état client et de l'annexer formellement en 40, ce qui ne se fit pas sans heurts (voir Révolte d'Aedemon).

L'Empire romain compta jusqu'à huit provinces en Afrique, qui est appelée à l'époque Éthiopie: la Tripolitaine, autour de Leptis Magna et de Tripoli, la Byzacène autour d'Hadrumetum, l'Afrique Proconsulaire autour de Carthage, la Numidie cirtéenne autour de Cirta, la Numidie militaire entre ce qui est aujourd'hui Biskra et le Chott el-Jérid, la Maurétanie césarienne autour de Césarée de Maurétanie, la Maurétanie sétifienne autour de Sitifis et la Maurétanie tingitane autour de Tingis. Si la région est riche, et globalement plus stable que les autres frontières de l'Empire, la pénétration romaine est largement circonscrite aux côtes et aux rives du Nil, bien plus faciles à contrôler, en dépit d'expéditions comme celle de Septime Sévère contre les Garamantes. L'Afrique Romaine est donc une province riche du commerce et de l'agriculture grâce à ses grandes métropoles commerciales côtières comme Leptis MagnaTingis et Carthage et grâce aux plaines fertiles de Numidie. Cette situation en a fait un enjeu important dans la plupart des guerres civiles romaines en dépit de ses garnisons comparativement plus faibles et moins aguerries que celles de Gaule, de Pannonie ou de Syrie. Les écrits de synthèse de Ptolémée, qui permettent de déduire l'étendue du monde connu (directement ou par des témoignages) des Romains, mentionnent les Grands Lacs réservoirs du Nil, des comptoirs commerciaux le long des côtes de l'océan Indien jusqu'à Rhapta en Tanzanie actuelle ainsi que le fleuve Niger.

Le christianisme est arrivé en Afrique dès le ier siècle apr. J.-C. dans les grandes villes. Selon la légende, il aurait été apporté par Saint Marc lui-même; c'est plus probablement l'Église de Jérusalem qui envoya des missionnaires. L'Église d'Alexandrie fut une des plus anciennes Églises chrétiennes. Vers 200, Alexandrie était le siège d'une Église officiant en grec ; en 325, l'Égypte comptait 51 évêchés et la Bible circulait en copte. Le Didascalée y fut une des grandes écoles théologiques des premiers siècles du christianisme.

Dans les provinces berbères, les communautés chrétiennes étaient également très nombreuses et dynamiques dès le milieu du iie siècle. Les débuts du christianisme dans cette région sont étroitement liés à la personne de Tertullien ; celui-ci adopta un caractère spécifique, se faisant remarquer par son intransigeance, refusant de participer à la vie politique de la citén 8 et de servir au sein de l’armée de l’Empiren 9. Ce choix politico-religieux a été à l’origine de conflits parfois violents. Cette tendance intransigeante perdurait au début du ive siècle et après la persécution de Dioclétien en 303, les donatistes refusèrent la réintégration dans la communauté chrétienne des lapsi qui avaient failli.

Au ive siècle, l'Afrique vit la naissance d'Augustin d'Hippone, père de l'Église dont la pensée devait avoir une influence déterminante sur l'Occident chrétien au Moyen Âge et à l'époque moderne50. Devenu évêque d'Hippone (actuelle Annaba), il s'opposa dans ses écrits au donatisme et au manichéisme ; il est le principal penseur qui permit au christianisme occidental d'intégrer une partie de l'héritage grec et romain, en généralisant une lecture allégorique des Écritures liée au néoplatonisme.

Au ive siècle le christianisme s'étend vers l'Afrique de l'Est (notamment en Nubie et en Éthiopie)51. L'Église copte orthodoxe ainsi que l'Église éthiopienne orthodoxe font partie des plus anciennes Églises au monde.

Histoire de l'Afrique

 
Carte des entités politiques d'Afrique, ayant existé à des dates différentes entre env.  et env. .
 

L'histoire de l'Afrique commence avec l'apparition du genre humain, il y a environ 2,6 millions d'années.

Le continent est le berceau de l'humanité, où s'est élaboré, il y a 200 000 ans environ, l'humain moderne qui s'est par la suite répandu dans le reste du globe. Vers la fin de la Préhistoire, le Sahara, qui était alors formé de grands lacs, devint aride et « coupa » l'Afrique en deux, conduisant à des évolutions historiques distinctes mais non totalement indépendantes entre le nord et le sud, toujours reliés par divers corridors commerciaux passant par des réseaux d'oasis et parfois même unifiés sous une même puissance, comme celle des premiers Almoravides ou de l'Empire chérifien.

Le nom « Afrique » dérive du latin Africa, désignant à l'origine la province d'Afrique proconsulaire dans l'Empire romain, qui recouvrait approximativement ce qui est aujourd'hui la Tunisie, la région côtière d'Algérie et la Tripolitaine libyenne et qui a fini par désigner toutes les terres au-delà.

À l'origine, le terme utilisé était « Éthiopie », et les Africains étaient appelés « Éthiopiens » dans la mythologie, mais le terme « Afrique » a fini par le remplacer lorsque l'Éthiopie actuelle a réussi à faire reconnaître son droit à l'utiliser comme nom au lieu du traditionnel « Abyssinie » utilisé en Europe, en s'appuyant sur La Chronique des rois d'Aksoum, un manuscrit guèze du xviie siècle, où le nom Éthiopie est dérivé d'Ityopp'is, un fils de Koush inconnu de la Bible qui aurait fondé la ville d'AksoumPline l'Ancien1 exposait la même tradition en parlant d'« Æthiops, fils de Vulcain »n 1. Un phénomène analogue a eu lieu pour l'Asie : désignant à l'origine les terres situées à l'Ouest de l'Anatolie, (ce terme ayant été ensuite repris par les Romains pour désigner la province recouvrant ce territoire), ce terme finit par désigner toutes les terres à l'Est de celle-ci. Ce phénomène est symptomatique de la division historique entre les deux parties du continent, entre le Nord et l'Est intégrés à l'Eurasie et à la Méditerranée, et le reste du continent qui resta longtemps à l'écart des grandes routes commerciales intercontinentales comme la route de la soie.

À la période historique, la civilisation de l'Égypte antique se développa le long du Nil, et l'Afrique du Nord, rive sud de la Méditerranée, connaît l'influence des Phéniciens, des Grecs et des Romains, ainsi que dans une moindre mesure celle des Perses et des Assyriens lorsque leurs empires respectifs envahirent l'Égypte.

L'Afrique subsaharienne voit naître ses propres civilisations dans les zones de savanes. À compter de 3000 av. J.-C. l'expansion bantoue repousse les peuples Khoïsan. Du côté de l'Afrique de l'Ouest, le Royaume Mossi se démarque par sa remarquable ténacité à résister à tous les envahisseurs. Venu du Ghana, ce royaume fixe le terreau de sa forteresse en plein milieu de l'Afrique l'Ouest.

La religion chrétienne s'implanta en l'Afrique dès le ier siècle, essentiellement dans l'Afrique romaine du nord du continent puis dans l'actuelle Éthiopie. Le viie siècle voit les débuts de l'Islam en Afrique, lequel s'installe sur la côte est et dans le nord du continent jusqu'à la frange septentrionale de la zone subsaharienne. L'Afrique du nord s'arabise lentement et se convertit à l'islam dans le même temps à partir de la conquête islamique des vie et viie siècles. En Afrique subsaharienne, à partir du viiie siècle et jusqu'au xviie siècle, de puissants et riches empires se succèdent, tels quel'Empire du Ghana, le Fouta-Toro, l'Empire du Mali, l'Empire songhaï, le Royaume du Kanem-Bornou, l'Empire de Sokoto ou le Royaume du Bénin.

Vers la fin de cette période, au xve siècle, les Portugais, suivis par d'autres nations européennes, installent sur la côte ouest un trafic d'esclaves, la traite atlantique, qui s'ajoute à la traite intra-africaine et à la traite orientale qui sévissent déjà sur le continent. Grâce à ce nouveau débouché commercial, certains royaumes africains prospèrent du trafic d'esclaves, comme ceux de la côte du Zanguebar, ou de la Côte des Barbaresques, en se fournissant chez leurs ennemis ou chez leurs voisins infidèles. Le xviiie siècle marque le début des explorations européennes de l'intérieur des terres, suivies par la colonisation massive du continent entre la fin du xixe et le début du xxe siècle (voir Partage de l'Afrique). La traite esclavagiste cesse à la fin du xixe siècle, mais elle est vite remplacée par une exploitation coloniale des peuples conquis, comme dans le Congo belge. L'Afrique est au début du xxe siècle presque entièrement sous domination coloniale et le restera en partie jusqu'à la fin du siècle, ce qui modèle encore aujourd'hui les frontières et les économies des pays concernés.

La plupart des États obtinrent leur indépendance entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1970, parfois à l'issue de guerres d'indépendance sanglantes comme en Algérie. Les pays du continent présentent la croissance démographique la plus importante de la planète et une situation sanitaire qui s'améliore nettement tout en progressant moins vite que dans les autres pays en développement.

Préhistoire

Naissance de l'espèce humaine

Schéma structural simplifié du grand rift est-africain.
 

L'Afrique est considérée par les paléoanthropologistes comme le berceau de l'humanité, où est née l'espèce humaine (Ève mitochondriale)2,3. La vallée du Rift a livré un nombre important de vestiges archéologiques et de fossiles liés à la présence des premiers hominidés préhistoriques. Dans le courant du xxe siècle, les anthropologues découvrirent un grand nombre de fossiles et de preuves d'une occupation par des hominidés précurseurs de l'être humain, datés, par datation radiométrique, de 7 millions d'années avant le présent pour l'espèce Sahelanthropus tchadensis (fossile Toumaï)4,5, de 6 millions d'années pour Orrorin tugenensis, de 4 millions d'années pour le fossile Ardi de l'espèce Ardipithecus ramidus, de 3,9 à 3,0 millions d'années pour l'Australopithecus afarensis6, de 2,3–1,4 millions d'années avant le présent pour Paranthropus boisei7 et d'environ 1,9 million–600 000 ans avant le présent en ce qui concerne Homo ergaster.

Après l'évolution d'homo sapiens, il y a environ 200 à 100 000 ans, le continent fut principalement peuplé par des groupes de chasseurs-cueilleurs8,9,10. Selon la théorie de l'« origine africaine de l'Homme moderne », ces premiers humains modernes quittèrent l'Afrique et peuplèrent le reste du monde entre 80 et 50 000 ans avant le présent. Ils auraient quitté le continent en traversant la mer Rouge via le Bab-el-Mandeb11,12, le détroit de Gibraltar11,12 et l'isthme de Suez13.

Des migrations de ces humains modernes, à l'intérieur du continent, datent des mêmes époques, avec des traces de peuplement humain précoce en Afrique australeAfrique du Nord et au Sahara14.

Lucy, un squelette relativement complet d’Australopithecus afarensis

Formation du Sahara

La taille du Sahara a considérablement varié au fil du temps, essentiellement du fait des conditions climatiques15. À la fin de la glaciation qui a lieu aux alentours de , le Sahara était un territoire vert et fertile. On trouve, dans le Tassili n'Ajjer, des peintures rupestres, datant d'environ , représentant un Sahara fertile et largement peuplé16. Vers 5000 av. J.-C., l'échauffement et l'assèchement du climat font que le Sahara devient de plus en plus chaud et hostile. À l'occasion d'une évolution qui dure jusqu'aux alentours de 3900 av. J.-C., le Sahara connaît une période de désertification17,18. Une récession climatique importante se produit, entraînant une diminution des pluies en Afrique de l'est et du centre. Depuis cette époque, ce sont des conditions sèches qui prédominent en Afrique de l’est19. Le Sahara devient un « hiatus climatique […] qui joue un rôle capital dans le cloisonnement géographique d'une grande partie de l'Afrique20 ». Cela réduit la quantité de terres propices au peuplement et provoque des migrations des communautés agricoles vers le climat plus tropical de l'Afrique de l'Ouest19 et vers la vallée du Nil, en dessous de la seconde cataracte, où s'établissent des implantations permanentes ou semi-permanentes. Cette émigration a permis l'émergence de sociétés complexes et hautement organisées durant le IVe millénaire av. J.-C.21, comme en témoigne le site de Nabta Playan 2. Ce hiatus climatique est un obstacle à la circulation nord-sud ; Pierre Gourou22 parle de « hiatus isolant ». La vallée du Nil devient le couloir privilégié de circulation et l'Égypte suit un processus de développement distinct du reste de l'Afrique, tout comme les États de la Corne de l'Afrique qui se trouvent mieux intégrés aux systèmes économiques du Moyen-Orient qu'au reste de l'Afrique23,n 3.

Développement de l’agriculture et métallurgie[modifier | modifier le code]

La domestication du bétail en Afrique précède l’agriculture ; ainsi le bœuf est-il domestiqué depuis 7 500 à 6 000 ans av. J.-C. en Afrique du nord24,25. Dans l'aire nilo-saharienne, de nombreux animaux sont domestiqués, dont l'âne24. Elle se développe parallèlement aux cultures de chasseurs-cueilleurs. Les Khoïsan, qui furent la population la plus nombreuse dans l'histoire de l'humain moderne26 se divisent entre les chasseurs-cueilleurs San, appelés aussi « Bochimans » et les pasteurs Khoïkhoïs27.

L'agriculture apparaît en plusieurs lieux selon un processus complexe28 vers 29 Il s'agit d'abord d'une adoption par l'Égypte de plantes venant du sud-ouest asiatique. L’Éthiopie (et la Corne de l'Afrique en général) se distingue nettement de ses voisines et entretient des contacts intermittents avec l’Eurasie après l’expansion de l’espèce humaine hors d’Afrique. La culture, la langue ainsi que les espèces cultivées en Éthiopie (café, sorgho, teff) sont particuliers à cette région. Vers , une migration majeure de populations d'agriculteurs venus du Proche-Orient a lieu en direction de l'Afrique30. Cette implantation de nouvelles populations est notamment présente dans la corne de l'Afrique30. Vers 2 000 ans av. J.-C., une agriculture autochtone se développe avec la domestication du mil, du riz africain, de l'igname et du sorgho31.

En Afrique de l'Ouest, la population de culture Nok (vers 1500 AEC - ier siècle EC), au Nigéria, pratique l'agriculture (mil, haricot) et la cueillette de plantes sauvages. Ils maîtrisent la technologie du fer dès 800 AEC, mais sans la "complexité sociale" imaginée auparavant (sans inégalité ni hiérarchie)32.

En Afrique australe, des groupes d'éleveurs probablement d'origine est-africaine ont commencé à arriver dans la région il y a environ 2 000 ans. Cette expansion du pastoralisme en Afrique de l'Est semble montrer une migration à prédominance masculine. Ils introduisent de nouvelles pratiques de subsistance et d'élevage pour les chasseurs-cueilleurs locaux33.

Les agriculteurs parlant des langues bantoues, originaires d'Afrique de l'Ouest, apportent leur mode de vie en Afrique de l'Est il y a environ 2 000 ans, puis en Afrique du Sud il y a environ 1 500 ans. Elle entraîne le remplacement complet des chasseurs-cueilleurs locaux dans certaines régions34.

La métallurgie du fer apparaît précocement en Afrique, dès le IIIe millénaire av. J.-C. en Afrique de l’Ouest et du centre (territoires des actuels GabonCameroun et République du Congo) et dans la région des Grands Lacs35,36.

Liberia: au premier jour de son procès, Kunti Kamara continue de nier en bloc

ulimo
 
 
Croquis d'audience réalisé le 10 octobre 2022, montrant l'ancien commandant Ulimo Kunti Kamara, à la Cour d’assises de Paris. AFP - BENOIT PEYRUCQ
 

Premier jour d'audience, ce lundi 10 octobre, au procès de Kunti Kamara. Ancien commandant du groupe rebelle Ulimo, durant la guerre civile au Liberia, il est notamment accusé de complicité de crimes contre l'humanité, tortures et actes de barbarie. Il encourt la prison à vie. C'est la première fois qu'un dossier lié au conflit libérien, dans les années 1990-2000, est jugé en France.

 

Avec notre envoyé spécial au tribunal correctionnel de Paris, Sébastien Nemeth

Âgé de 48 ans, le petit homme de 1,64 mètre, au physique plutôt frêle, assis dans le cube de plexiglas réservé aux accusés, a fermement maintenu sa position, et nié toutes les charges avec énergie.

« Je suis innocent. Je jure devant Dieu que ne connais pas ces gens qui m'accusent », a répété Kunti Kamara.

Position ferme, comme depuis le début de l'instruction, et ce, malgré deux heures de lecture de l'arrêt de mise en accusation dans lequel il est écrit que « CO Kunti », comme certains l'appelaient, et ses hommes, auraient torturé, battu, violé des habitants du comté du Lofa.   

Document lu par le président de la cour, dans lequel sont résumés la procédure et les faits ici reprochés. Des actes pour maintenir la population dans la terreur et asseoir l'autorité du groupe Ulimo, indiquent les enquêteurs.

Kunti Kamara et ses acolytes auraient par exemple fait subir le supplice du Tabé, où les victimes ont les coudes fermement attachés dans le dos à l'aide de câble, faisant ressortir la poitrine pour mieux l'ouvrir à la hache et en arracher le cœur.

« Pas de preuve »

Pour son avocate, Me Marilyne Secci, il ne faut pas s'arrêter sur les charges.

Eh bien, nous allons continuer à apporter la voix de notre client, qui indique qu'il n'a été qu'un simple soldat de l'Ulimo, qu'il n'a jamais commis les actions qu'on lui reproche. Donc, les charges, c'est uniquement ce qui est indiqué là aujourd'hui à l'audience, le dossier est tout autre. Pour tous les faits qui lui sont reprochés, nous n'avons pas de preuve dans ce dossier.

Crâne rasé, blouson et T-shirt noirs, l'ancien commandant rebelle a patiemment écouté. Souriant parfois à quelques soutiens dans la salle, et restant la plupart du temps impassible. Une première journée plutôt technique, où les jurés ont été sélectionnés et l'emploi du temps précisé.

Les parties civiles, représentées par Me Sabrina Delattre, attendent maintenant de pouvoir dire leurs vérités.

C'est un procès très important, puisque le Liberia est un pays ou règne une impunité totale. On est sur des faits de femmes extrêmement jeunes qui ont été violées, qui sont très traumatisées ; sur des personnes qui ont vu leurs parents, amis, se faire assassiner devant leurs yeux ; sur des personnes qui ont été réduites en esclavage ; donc c'est très important que la voix de ces personnes puissent être entendue.

Ce procès historique, dont les images seront conservées aux archives nationales, doit durer jusqu'au 4 novembre, et passe dès ce mardi à l'examen de personnalité de Kunti Kamara. On attend, d'ici à quelques jours, les témoignages de victimes venues spécialement du Liberia.

Le procès est unique en son genre, Kunti Kamara étant le premier chef de guerre à être jugé, près de vingt ans après la fin de la guerre civile au Liberia.

►À relire : Premier procès en France d'un ancien chef de guerre libérien

« Compétence universelle »

Thierry Cruvellier est rédacteur en chef de justiceinfo.com, site spécialisé sur les questions de justice internationale. Interrogé par Guillaume Thibault, il observe que ce procès a le mérite de se tenir parce qu'il va permettre aux victimes de s’exprimer. Il pense également que le problème reste le blocage politique au Liberia, notamment la pression des anciens chefs de guerre opposés à tout processus de création d’un tribunal d’exception.

Ce procès est important parce qu'il y en a très, très peu d'autres. Il est le résultat ou le fruit d'une absence de justice, fondamentalement, dans le pays où les crimes ont été commis, le Liberia, où il n'y a eu aucune justice pénale depuis la fin des guerres civiles, qui ont été quand même extrêmement meurtrières et traumatisantes pour le pays et la région. Du coup, les seuls recours, ils se trouvent dans des procès comme ça, isolés, et qui sont organisés selon ce principe qu'on dit de compétence universelle, c'est-à-dire qui donne la possibilité à des pays de juger des crimes internationaux, des crimes très graves, quel que soit l'endroit où ils ont été commis. Ce qui est le cas de la France.

Thierry Cruvellier sur le procès de Kunti Kamara

Guinée: une histoire des violences politiques

 

Des militants de l'opposition face à la police anti-émeute à Conakry, le 25 mai 2013. Cellou Binani - AFP


Radio France Internationale et la FIDH (Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme) ont mis en place, en février 2017, un projet de recherche sur l’histoire des violences politiques en Guinée, à l'occasion des 60 ans de l’indépendance du pays (2 octobre 1958). Ce projet rassemblait des universitaires français et guinéens, des défenseurs des droits humains et des journalistes de RFI. Il s'est accompagné d'enquêtes de terrain et d'un long travail de recherche et de dépouillement d’archives. Il a débouché sur un ouvrage collectif publié en septembre 2018. RFI Connaissances propose la publication de certains résultats de cette enquête (première publication en 2018).

 

cole
 
complot 
 
purge 
 
corps

29 septembre 1962, Ahmed Ben Bella face aux défis algériens

 

L’année 2022 a été riche en commémorations en Algérie, qui fête cette année le 60e anniversaire de son indépendance. Après l’anniversaire de la signature des accords d’Evian en mars 1962, la proclamation de l’indépendance survenue le 5 juillet de la même année, voici venu le temps de se souvenir de la prise du pouvoir du FLN, avec la désignation du premier gouvernement.

L’Algérie se souvient. Il y a 60 ans jour pour jour, le 29 septembre 1962, Ahmed Ben Bella était investi en tant que président du conseil par l’Assemblée constituante de son pays fraîchement indépendant. Un an après, faisant suite à l’adoption de la Constitution, il se fera élire par suffrage universel à la magistrature suprême, devenant le premier président de la République algérienne.

L’accession au pouvoir de ce « chef historique » de la lutte algérienne pour l’indépendance avait suscité beaucoup d’espoirs dans une Algérie épuisée par huit années de guerre de libération anticoloniale, suivie de plusieurs mois de quasi-guerre civile opposant groupes et fractions rivales au sein du mouvement nationaliste. Marqué par des réformes économiques importantes et des velléités autoritaires, le règne de Ben Bella sera court, interrompu par un coup d’État militaire survenu dès 1965. Il n’en reste pas moins que l’homme a compté dans l’histoire de l’Algérie moderne, sa vie ayant été « intimement liée au destin de ce pays », comme l’a écrit l’historien Benjamin Stora.

Eveil de conscience politique

Ahmed Ben Bella est venu au monde le 25 décembre 1916 à Marnia, un bourg situé dans l’ouest algérien. Il était le fils de paysans marocains, berbères, de la région de Marrakech, émigrés en Algérie vers la fin du XIXe siècle. Il a grandi au sein d’une large fratrie de huit frères et sœurs. L’avant-dernier des cinq garçons, le jeune Ahmed a appris le français à l’école coloniale à Tlemcen qu’il a fréquentée jusqu’au niveau de brevet, mais aurait été, selon la légende, meilleur footballeur qu’étudiant.

Dans son autobiographie qu’il a dictée à l’écrivain français Robert Merle (1) lorsqu’il est devenu chef de l’État, Ben Bella a raconté que l’éveil de sa conscience politique date de ses années d’écolier lorsqu’il fut confronté pour la première fois à la discrimination raciale. Ce n’était que sur les terrains de football qu’il était heureux car, aime-t-il le rappeler, « personne ne lui demandait s’il était Algérien ou Européen ». Il était également nostalgique de la fraternité qu’on lui avait témoignée au sein de l’armée qu’il rejoignit en 1937 pour faire son service militaire. Démobilisé puis remobilisé au cours de la Seconde Guerre mondiale, il fut enrôlé au sein du 5e Régiment de tirailleurs marocains. L’héroïsme dont il fit preuve notamment à la terrible bataille de Monte Cassino en 1944, puis à la libération de la France l’année suivante, lui valut d’être promu adjudant et décoré de la médaille militaire par le général de Gaulle en personne.

L’engagement militant  

À son retour au pays, le jeune héros de la Seconde Guerre mondiale est bouleversé par la répression qui s’était exercée contre les manifestants de Sétif et de Guelma en mai-juin 1945. Les massacres perpétrés par l’armée coloniale seront déterminants dans son engagement pour une Algérie indépendante.

Dès 1945, Ben Bella s’engage à fond dans le mouvement nationaliste et adhére au parti indépendantiste de Messali Hadj, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (M.T.L.D.). Candidat aux élections municipales, il milite parallèlement au sein de l’Organisation secrète (OS), organe clandestin du parti, chargé de préparer la lutte armée. Les principales missions de l’OS sont de réunir des fonds, se procurer des armes et organiser des commandos.

Dans une interview, Ben Bella a rappelé l’importance qu’il attachait à ces actions clandestines. Il se disait fier d’avoir notamment participé le 5 avril 1949 à la fameuse attaque de la poste centrale d’Oran. Cette action avait rapporté à l’OS quelque 3 millions de francs, de quoi financer ses actions. Un an plus tard, l’OS fut démantelée par la police française et le chef de sa section d’Oran, Ben Bella, arrêté et condamné à la prison à perpétuité. S’évadant de prison au bout de deux ans, celui-ci s’exile au Caire. C’est d’ailleurs dans la capitale égyptienne, avec l’appui matériel de Nasser et de ses services de renseignements, qu’il organise la lutte armée contre le colonisateur.

 

ben2

Principaux dirigeants du FLN (de gauche à droite : Mohamen Khider, Mostefa Lacheraf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et Ahmed Ben Bella) après leur arrestation suite à un détournement, le 22 octobre 1956bpar l'armée française, de leur avion civil marocain, Domaine public.
 

 

En 1954, en pleine crise du mouvement nationaliste algérien, Ben Bella fait partie des neuf chefs historiques qui, rompant avec l’approche légaliste des partis traditionnels, ont fait le choix de l’insurrection générale. Celle-ci devait conduire le pays vers l’indépendance. Le Front de libération nationale (FLN) est fondé en octobre 1954 et l’insurrection programmée est déclenchée dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, désignée depuis comme « la Toussaint rouge » par les historiens.

Basé à l’extérieur du pays, Ben Bella est chargé de fournir son organisation en armes et c’est ce qu’il fera jusqu’à sa nouvelle arrestation par les autorités françaises qui l’avaient identifié comme la « tête pensante » du mouvement. Elles auraient même prévu de l’abattre, selon une récente enquête publiée dans le journal Le Monde. En effet, le 22 novembre 1956, pendant un trajet vers Tunis, son avion est intercepté par l’armée française et détourné vers Paris. Arrêté, il aura la vie sauve, mais sera détenu sur l’île d’Aix, dans la région de la Loire. Il sera libéré six ans plus tard, après la signature des accords d’Evian, en mars 1962.

La conquête du pouvoir

C’est auréolé de son prestige de « chef historique » du mouvement nationaliste que Ben Bella est revenu en Algérie en 1962. Il était à l’époque l’homme le plus populaire de son pays, mais la conquête du pouvoir ne sera pas aisée pour autant.

Du temps de la guerre (1954-62), le FLN avait été déchiré par de violentes purges internes, voire des liquidations physiques. Au premier congrès du parti en 1956, dans la vallée de la Soummam en Kabylie, les dirigeants avaient théorisé les fondements politiques et le caractère national de l’insurrection en cours, mettant l’accent sur l’objectif de réaliser une République algérienne démocratique et sociale. Le parti avait été doté d’organismes dirigeants, qui reconnaissaient la primauté des militants de l’intérieur sur ceux de l’extérieur et du politique sur le militaire.

 

ben3

Ahmed Ben Bella discute avec Houari Boumédiène, colonel de l'Armée de libération nationale (ALN), au Stade municipal d'Alger, le 10 septembre 1962. © AFP/Fernand Parizot

 

À l’indépendance, les cartes sont rebattues et malgré son absence du pays pendant plusieurs années, Ahmed Ben Bella s’est imposé, réussissant à faire accepter par la population ses thèses socialistes et pan-arabistes. Habile stratège, l’homme s’est allié avec ce qu’on appelle « l’armée des frontières », dirigée par Houari Boumediene. « Fort du soutien de l’armée qui était alors la force la plus cohérente et la mieux équipée, il est entré triomphalement en Alger au cours de l’été fatidique de 1962 », raconte Farid Alilat, journaliste et historien du FLN. (2)

Ahmed Ben Bella a 45 ans lorsqu’il est investi par l’Assemblée constituante. Celle-ci lui voue une allégeance totale et rédige une Constitution qui lui permettra de concentrer peu à peu dans ses mains tous les pouvoirs. Chef du parti unique, Ben Bella sera successivement président du Conseil, puis premier président de la République algérienne.

À la fois musulman croyant et socialiste, l’homme voulait édifier une Algérie socialiste dans la foi de l’islam. Tout au long des trois années de son mandat, il pratique une politique résolument marquée à gauche, dont témoignent les nombreuses nationalisations, les créations de coopératives, la réforme agraire fondée sur une stratégie autogestionnaire. Proche de l’URSS et de Cuba, il rencontre Che Guavera  à l’occasion d’une visite de ce dernier en Algérie. Lui-même sillonne le monde et ambitionne de faire de son pays la Mecque des mouvements de libération dans le tiers monde.

Or, à l’intérieur du pays, son leadership est de plus en plus contesté. Son autorité est fragilisée par les difficultés économiques croissantes, doublée de la dérive autoritaire du régime. D’ailleurs, dès sa prise du pouvoir, Ben Bella avait joué violemment des coudes, écartant sans ménagement ses rivaux. Cela lui valut des oppositions fortes au sein de son parti. « Mais ce sont ses divergences avec son mentor Boumediene et sa décision de démettre de son poste le puissant ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, qui sera le catalyseur du coup d’État militaire qui renversera Ben Bella le 19 juin 1965 », explique Farid Alilat.

Destitution

ben4

 Dernier hommage à Ahmed Ben Bella. Alger, le 13 avril 2012. Reuters/Ramzi Boudina

.

Détenu au secret pendant 15 ans, Ahmed Ben Bella est grâcié en 1980, après l’arrivée à la présidence de Chadli Bendjedid. Libéré, il s’exile en Suisse, avant de revenir s’installer en Algérie où il décède en 2012 à l’âge de 96 ans.

Depuis sa destitution, Ben Bella n’a plus jamais joué de rôle de premier plan dans la vie politique algérienne. À la fin de sa vie, il s’était rapproché de son lointain successeur à la présidence, un certain Bouteflika, qui, sans doute pour se racheter de sa participation au coup d’État de 1965, fit rebaptiser l’aéroport d’Oran d’après le nom de ce « chef historique » mythique de l’insurrection algérienne.

(1)    Ahmed Ben Bella, par Robert Merle. Paris, Gallimard, 1965.

(2)    Farid Alilat est journaliste à Jeune Afrique et l’auteur de Bouteflika, l'histoire secrète (éditions du Rocher, 2020)