Histoire

Algérie : reportage dans les rangs de l’Armée de libération nationale, en 1962

Mis à jour le 17 mars 2022 à 11:21
 

 

Soldats de l’Armée de libération nationale, vers 1960. © Collection Kharbine Tapabor

 

« Au cœur des accords d’Évian » (2/4). Mars 1962. Alors que Français et Algériens s’apprêtent à signer les accords d’Évian et à mettre un terme à une guerre qui aura duré huit ans, Béchir Ben Yahmed réalise, pour JA, un reportage dans les rangs de l’ALN, à la frontière tuniso-algérienne. Extraits de ce récit magistral.

À 150 km de Tunis, 50 km avant d’atteindre la frontière algérienne, vous apercevez déjà l’importance de l’ALN : une théorie presque ininterrompue de camions Mercedes, venant de Libye, sombres comme la guerre, réguliers comme un fleuve au printemps, amènent à travers la Tunisie armes, munitions, ravitaillement. Ils sont immatriculés au nom de la République algérienne et ils charrient leur chargement au flanc du djebel qui sépare la Tunisie de l’Algérie.

De là, d’autres véhicules tout-terrain les amènent de nuit, tous feux éteints, jusqu’aux postes de commandement arrière de cette étrange armée, qui, du coucher du soleil à l’aube, anime la montagne. De rocher en rocher, de cache en cache, mètre par mètre, les armes, les vivres, les médicaments parviennent, à dos d’homme ou de mulet, jusqu’aux postes avancés algériens qui forment le front de l’ALN, en face de la ligne Challe.

Dans le no man’s land

Un front ? Le mot peut sembler ronflant à qui n’a pas vu la chose. Voici ce que j’ai vu : sur le pourtour du fameux « bec de canard » qui s’enfonce en Algérie et dont la pointe extrême n’est pas à 10 km de la ligne Challe, des dizaines de batteries de canons – de 85, de 105, de mortiers de 120 –, enfouies dans d’immenses galeries souterraines, servies par des artilleurs algériens et crachant le feu, à travers la vallée, sur les postes français qu’on peut observer à la jumelle ou même à l’œil nu.

LE TERRAIN ÉTAIT TREMPÉ, LE CIEL ÉTAIT BAS ET TOUT SEMBLAIT CALME

Visitant l’une de ces batteries, dès que notre groupe a montré la tête, au-dessus de la crête, nous avons entendu siffler autour de nous les obus français de 155 arrosant la terre. Nous pouvions en nous baissant ramasser les éclats coupants et tièdes, éparpillés tout autour de nous.

J’ai aussi vu les avions d’observation et de chasse français sillonner la vallée verdoyante qui fait no man’s land entre les deux lignes adverses. Les avions étaient repoussés par les batteries de DCA algériennes, chaque fois qu’ils faisaient mine de se rapprocher du territoire tunisien. […]

L’après-midi d’un chef de bataillon

L’opération, déclenchée par l’état-major de l’ALN, était à son sixième jour. Le terrain était trempé, le ciel était bas et, en ce début d’après-midi, au moment où nous quittions le PC arrière d’un de ces bataillons algériens, tout semblait calme.

« Nous nous contentons de surveiller le front, nous dit le chef de bataillon. Il s’agit pour notre artillerie d’empêcher les Français de sortir de leurs postes, d’opérer les relèves ou d’amener des renforts. »

IL MARCHAIT DEVANT NOUS, D’UN PAS HUILÉ, RÉGULIER COMME LE TIC-TAC D’UNE MONTRE

Nous avions déjeuné dans le PC, une simple hutte camouflée sous les arbres. Menu : une soupe de lentilles servie dans des gamelles, une orange et du café. À 13 h 30, notre petit convoi s’ébranlait. Si Khaled, le chef du bataillon, marchait devant nous, sans effort semblait-il, de ce pas huilé, régulier comme le tic-tac des montres qu’ont les grands coureurs. Grand, mince, il s’appuyait sur une canne légère. Son adjoint opérationnel marchait derrière lui du même pas. Un petit chien kabyle trottinait en contrebas.

À quelques mètres, chaussés de pataugas et revêtus, pour plus de commodité, de la tenue de l’ALN, nous suivions, essayant de tenir la cadence. Cinq heures après, nous avions visité plusieurs sections, le PC avancé du bataillon, les pièces de DCA et les canons installés sur les crêtes, essuyé le feu d’une batterie française, interrogé les troupes qui, la veille, étaient au feu sur la ligne Challe. […]

« J’étais de l’autre côté »

En cinq heures, nous avions parcouru plus de 20 km, gravi et redescendu deux ou trois djebels de 7 000 à 8 000 mètres de haut. Nous étions épuisés, trempés, affamés. Si Khaled, le soir, rompait tranquillement le pain entre nous, à la lumière d’une lampe à pétrole, et partageait, entre ses adjoints et nous, les sardines et les olives qui formaient le dîner.

AUCUN INSIGNE NE DISTINGUE L’OFFICIER DE SES HOMMES, PAS UN CENTIME DE SOLDE NE LES SÉPARE

« Vous êtes fatigués, bien sûr, nous dit-il. Même nos recrues s’évanouissent, les premiers jours, lorsqu’il s’agit de faire 40 km d’une traite à travers les rochers. Il faut deux mois et demi environ pour que la mécanique humaine se fasse à ce rythme. Certaines unités françaises y sont arrivées… »

 

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Photographie de combattants de l’ALN, diffusée sous forme de carte postale par le ministère de l’Information du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). © Collection NBL/Kharbine-Tapabor

 

Rien chez cet homme au jarret d’acier, au sourire modeste et presque timide, qui mène la vie dure et frugale de ses hommes sans qu’un insigne l’en distingue, sans qu’aucune marque de déférence ou un centime de solde l’en sépare, ne dit son grade dans l’ALN. Rien n’indique qu’il était, il y a quatre ans encore, officier de carrière dans l’armée française. C’est lui qui nous le révélera en passant : « Oui, j’étais de l’autre côté, en Allemagne. Je ne pouvais pas y rester, naturellement ».

Puis, désignant son adjoint :

-« Lui aussi vient de chez eux. […]

– Parmi les cadres de l’ALN, combien viennent de l’armée française ?

– Peut-être 60 à 70%. Depuis 1958, nous avons eu le temps d’en former. Les artilleurs que vous avez vus, par exemple, ont été formés chez nous.

– Avez-vous eu des instructeurs étrangers ?

– Je n’en ai jamais vu. En revanche, beaucoup d’entre nous ont suivi des cours d’instruction à l’étranger. C’est eux qui, de retour, ont formé les frères sur place.

LES HARKIS ? NOUS LES CONSIDÉRONS COMME DES ÉGARÉS. NOUS LEUR OUVRONS LES YEUX

– J’ai vu, à l’état-major, des tracts par lesquels l’ALN appelle les harkis à déserter et à rejoindre l’armée algérienne. Lorsqu’ils viennent à vous, que se passe-t-il ?

– Nous les considérons comme des égarés. Nous leur ouvrons les yeux. Nous leur expliquons ce qu’est la patrie algérienne, pourquoi nous combattons. Au bout d’un certain temps ils s’intègrent.

– Le barrage que constituent les lignes Challe et Morice est-il aussi infranchissable qu’on le dit ?

– En petites unités légères nous le traversons avec 20% de pertes environ. Entre la ligne Challe et la ligne Morice nous avons des hommes pour convoyer et protéger. Au-delà de la ligne Morice également. Dans le sens Algérie-Tunisie c’est beaucoup plus facile.

– Comment vos hommes peuvent-ils vivre avec une solde aussi faible ?

– Soldats et officiers ont la même solde. Ils ont tout ici, jusqu’à la savonnette et la lame pour se raser. Les familles perçoivent une indemnité en Algérie. La permission est de cinq jours, y compris l’aller-retour. On n’a pas beaucoup d’occasions de dépenser l’argent.

LE JOUR DU CESSEZ-LE-FEU, JE NE SAIS PAS SI L’ON DISTRIBUERA UNE SARDINE DE PLUS

– Est-ce que les membres du gouvernement viennent ici ?

– Ben Khedda est venu tout récemment. Il a tout vu, toute la nuit il a discuté avec les hommes. Il s’est enquis de tous les problèmes.

– Quel a été, en face, le meilleur commandant en chef ?

– Challe.

– Et le cessez-le-feu, ça va être un grand jour ?

– Vous ne verrez pas les soldats sauter de joie, vous savez. Ici on ne rêve pas de la “quille”. Je ne sais pas si on distribuera, ce jour-là, une sardine de plus. D’ailleurs, on négocie depuis 1955. Cette fois c’est peut-être la bonne. On verra bien ; lorsque l’ordre sera là, on l’exécutera.

– Ce sera exécuté partout, sans “bavure” ?

– Il n’y a pas de doute là-dessus. L’état-major a besoin de vingt-quatre heures pour toucher par radio toutes les wilayas.

DEMAIN NOS ARMES SERONT LA PAROLE, LA PELLE ET LA PIOCHE

– Et après ?

– Après ? On passera à autre chose. Chaque membre de l’ALN sait qu’après, c’est la révolution. Il faut reconstruire le pays, construire des écoles, forer des points d’eau. Ce sera notre travail.

– Ce n’est pas le rôle des soldats, pourtant.

– Nous ne sommes pas des soldats mais des militants en armes. Demain, nos armes seront la parole, la pelle, la pioche. » […]

La veille, ce langage, je l’avais entendu au PC de zone, c’est-à-dire le poste de commandement opérationnel pour toute la frontière. Le soir, je l’entendrai à l’état-major général de l’ALN. Je n’ai pas eu l’impression d’une leçon  bien apprise. J’ai senti, plutôt, le résultat d’un travail de formation qui, depuis trois ans surtout, s’est effectué en profondeur. […]

Le PC de zone ? C’est, protégé par des postes de garde (avec estafettes, motocyclettes et téléphone de campagne) à 2 kilomètres de chaque côté, le centre nerveux de ce corps d’armée : une impressionnante bâtisse de béton armé, enfouie dans la montagne et sur le toit de laquelle les arbres ont repoussé. Des traces d’obus partout, des cratères de bombes d’avions aussi, car l’aviation et l’artillerie françaises s’étaient acharnées pendant des semaines sur ce réduit. Vous entrez par une porte basse. Vous êtes accueilli par… un chat (chaque unité de l’ALN semble avoir son chat ou son chien) ronronnant dans la chaleur du PC. Un officier, tenue léopard, lunettes d’intellectuel, écarte doucement le chat pour vous faire entrer. […]

« Ce serait presque dommage »

En attendant, autour de la « soupe de l’ALN », nous faisons connaissance avec nos hôtes. La réserve initiale fond et fait place à une camaraderie de bon aloi. On parle plus volontiers arabe que français.

Les officiers de l’ALN ne donnent jamais ni leur nom complet ni leur grade. Le grade, particulièrement, semble ne jamais exister. Vous avez en face de vous Si Abdelkader, Si Abdel Ghani, Si Slimane, Si Omar… Autour de vous, des cartes d’état-major, des  cadavres » de rockets épinglés au mur ou bien la photo de Frantz Fanon, théoricien de la révolution, ou celle de l’émir Abdelkader, premier résistant. J’attaque sur le cessez-le-feu. Toujours la même circonspection :

 » Nous continuerons avec la même détermination. S’il vient, on l’exécutera.

– Mais enfin, on ne parle que de cela, même El Moujahid…

– Ce n’est pas la première fois qu’on négocie. Nous ne sommes pas militaristes, nous ne tirerons pas une cartouche de plus, mais enfin c’est par la guerre qu’on en est arrivés à discuter avec nous. »

IL FAUT QUE DE GAULLE S’OCCUPE DE L’OAS OU BIEN CE SERA NOUS

Un autre officier intervient.

« Moi, je dirais que ce serait presque dommage, au moment où, sur le plan militaire, ça commençait à aller très bien.

– Et l’OAS »?

– L’OAS, c’est l’armée française. Là où il n’y a pas d’armée, il n’y a pas d’OAS. C’est chez l’armée que l’OAS trouve ses armes, son équipement, les renseignements. Elle n’a qu’à se servir.

– Mais l’armée française va rester, dit-on.

– Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’il faut que de Gaulle s’occupe de l’OAS ou bien ce sera nous. Nous ne supporterons pas plus longtemps les souffrances qu’endure notre peuple. Nous lui disons aujourd’hui : “Supporte, ne réagis pas. C’est ton intérêt”. Mieux, nous lui expliquons que Jean, Pierre ou Jacques, qui les dénoncent aujourd’hui quand ils ne versent pas un bidon d’essence sur le cadavre de leur frère, seront demain les gens avec qui il devra cohabiter. Il nous écoute parce qu’il a confiance. Mais il faut une issue.

Tenez, j’ai reçu une lettre de mon gosse (ici, pour la première fois la voix s’altère, le front se baisse). Il avait 5 ans quand je suis parti. Il en a 12. Ce que les yeux de ce gosse ont vu, ce que les yeux de centaines de milliers de gosses d’Algérie ont vu, n’a existé nulle part au monde. Comment seront-ils, ces enfants, demain ? Je ne sais… Ce que je sais, c’est que chaque famille algérienne a souffert de la guerre, y a participé d’une manière ou d’une autre. Les femmes, les enfants même en ont été transformés. Ce sont des faits. […]

 

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Ahmed Ben Bella (à g.), vice-président du GPRA, et le colonel Houari Boumédiène (au centre), chef d’état-major général de l’ALN, entouré de ses adjoints, au siège du GPRA, à Tunis, en mars 1962. © Archives Jeune Afrique

 

Nous sommes nombreux qui aurions pu rester à l’écart ou faire carrière dans l’armée ou l’administration françaises. Nous nous sommes engagés. Personnellement, j’ai passé six ans dans la wilaya 5. Il n’y a qu’un an que je suis ici, à la suite d’une blessure. Au début, je ne me donnais pas un mois à vivre. Cela pour vous dire que, depuis plus de sept ans, des centaines de milliers d’Algériens ont vécu, à la dure, dans le désintéressement le plus complet, exposés chaque jour à la mort. Cela trempe un peuple. Ce peuple nous a compris, suivis, aidés. Nous ne l’oublierons jamais. Ce peuple sera demain exigeant. Personne ne pourra lui raconter d’histoires. Il nous faudra tenir les promesses que nous lui avons faites.

NOUS AVONS JURÉ DE CONSTRUIRE UNE NATION DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE

– Quelles sont ces promesses ?

– Vous savez, au début, les gens venaient à nous avec leurs fusils combattre “pour Dieu”. Le fameux “djihad”. Nous les acceptions sans rien dire. Quelques mois après, nous leur expliquions ce qu’est la patrie algérienne, la nation algérienne avec son histoire. Leur combat changeait de sens. Puis, nous leur avons expliqué l’économie algérienne, les ressorts du colonialisme, leurs droits à la terre et à une juste répartition des richesses. Nous leur avons expliqué qu’eux étaient le peuple et que le peuple était souverain. Nous avons juré de construire avec eux et pour eux une nation démocratique et sociale, où l’on travaillera, où l’on sera instruit, logé, nourri. Ces idées-là ont pénétré ; même si nous ne le voulions plus, nous en sommes devenus prisonniers.

MESSALI HADJ NE PEUT PLUS REMETTRE LES PIEDS EN ALGÉRIE

– Est-ce que l’unité du peuple a été réalisée ? Il y a les particularismes, il y a Messali [Hadj], il y a les harkis.

– Messali ? J’ai été, il y a longtemps, on dirait un siècle, l’un de ses disciples fervents. Il a cru qu’il était le père de la nation algérienne et il a oublié qu’il en était le fils. Déjà avant 1954 ça ne marchait plus. Les poils de sa barbe n’étaient plus reliques sacrées que pour un groupe d’individus intéressés qui voulaient utiliser Messali à des fins personnelles.

Pour avoir lutté, en tant qu’un des responsables de la wilaya 5 pendant six ans, contre le messalisme représenté par Bellounis, contre sa pitoyable armée nationale du peuple algérien, je peux dire que le messalisme est fini. Messali ne peut plus mettre les pieds en Algérie. Ses hommes ont fait trop de mal, trop massacré d’Algériens, avec les armes et l’appui de l’armée française.

– Et le Maghreb, est-ce que vous y pensez ?

– Mon point de vue personnel, c’est que je ne le verrai pas. Notre vie sera consacrée à la révolution. Nos enfants s’occuperont du Maghreb. »


Retrouvez tous les épisodes de notre série :

Au cœur des accords d’Évian, soixante ans après

Guerre d’Algérie : Benjamin Stora : « Ap

rès les accords d’Évian, tout le monde était sur ses gardes » (1/4)

 

Algérie : reportage dans les rangs de l’Armée de libération nationale, en 1962 (2/4)

 

Guerre d’Algérie – Benjamin Stora : « Après les accords d’Évian, tout le monde est resté sur ses gardes »

Mis à jour le 16 mars 2022 à 15:00
 


De g. à dr. : Mohamed Seddik Benyahia, Krim Belkacem, Saad Dahleb, le général de Gaulle, Louis Joxe et Benjamin Stora © Montage JA : AFP; Keystone-Gamma via Getty (X2); Lochon/Gamma via Getty; DR


« Au cœur des accords d’Évian » (1/4). Comment ont été reçus les accords du 18 mars 1962 ? Quelles ont été leurs conséquences immédiates ? À l’occasion du 60ème anniversaire de leur signature, l’historien Benjamin Stora revient sur ce tournant pour l’Algérie et la France.

C’était il y a 60 ans, le 18 mars 1962. La signature des accords d’Évian entre les représentants de la République française et ceux du FLN et du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) mettait fin sinon aux hostilités – l’OAS est toujours active et il y aura encore des victimes algériennes et européennes du conflit jusqu’en juillet –, du moins aux combats entre les indépendantistes et l’armée française. Un cessez-le-feu doit en effet intervenir dès le lendemain, le 19 mars. Et un processus permettant aux Algériens de bénéficier sous peu du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est enclenché. La guerre d’Algérie sera bientôt finie, le FLN ayant atteint ses objectifs.

Mais comment cet événement a-t-il été vécu par les différentes parties au conflit ? Et quelles en ont été les conséquences à court et à long terme, directes ou indirectes ? Les accords ont-ils d’ailleurs été respectés ? Répondre à ces questions, même plus d’un demi-siècle après Evian, ne va pas toujours de soi. Co-auteur avec Georges-Marc Benamou de l’ambitieuse série documentaire C’était la guerre d’Algérie (5 épisodes diffusés sur France 2 les 14 et 15 mars), Benjamin Stora, le plus connu des spécialistes de la guerre d’Algérie, n’hésite pas à bousculer les idées reçues. Entretien.

Jeune Afrique : Si les Algériens étaient dans la rue en décembre 1960 pour soutenir le FLN, ils n’ont guère fêté les accords d’Evian. Pourquoi cette retenue ?

Benjamin Stora : Au moment de la signature des accords, la population algérienne est encore méfiante. Les assassinats ciblés, les attentats de l’OAS, les tirs de mortier sur les quartiers musulmans – qui sont le quotidien depuis des mois, et encore plus depuis le début de la conférence d’Evian le 7 mars – ne cessent pas. Les gens sont donc confinés chez eux, ils ont peur de sortir ou de manifester quelque sentiment que ce soit.

Ont-ils peur que ce ne soit pas encore la fin de la guerre ?

Ils n’attendent rien de précis puisque la date du referendum n’est pas encore fixée ! En fait, ils ont appris qu’un accord politique a été signé entre les représentants du GPRA et l’État français, c’est tout. Les combattants de l’intérieur, les maquisards n’étaient tout simplement guère au courant de ce qui se passait.

LA NOUVELLE NE SERA COMMUNIQUÉE AUX MAQUISARDS QUE DEUX OU TROIS JOURS APRÈS, À PARTIR DE TUNIS OU DU CAIRE

Youcef Khatib, dit « le colonel Hassan », qui sera le premier maquisard à entrer dans Alger le 5 juillet suivant après avoir tenu tête à l’armée française dans la willaya 4, autour de la capitale, pendant toute la durée de la guerre, expliquera lors d’une interview qu’il avait alors surtout le sentiment d’avoir été abandonné. Privé de toute aide venue de l’extérieur depuis la construction des barrages électrifiés, sans contact suivi avec l’armée des frontières et avec la direction du FLN, c’est entendant à la radio d’un poste de garde français qu’un accord a été signé qu’il apprend qu’un cessez-le-feu a été décidé. La nouvelle ne sera communiquée aux maquisards à partir de Tunis ou du Caire que deux ou trois jours après.

En fait, seuls ceux qui sont dans l’armée des frontières, donc hors du territoire algérien, peuvent se réjouir en apprenant la conclusion de l’accord franco-algérien. Eux seuls, en Tunisie, au Maroc ou au Caire, pensent alors qu’il s’agit d’une victoire, en tout cas d’une victoire politique, pour le FLN et l’ALN.

Accords d’Evian © L’arrivée de la délégation algérienne composée de Taïeb Boulahrouf, Saâd Dahlab, Mohamed Seddik Benyahia, Krim Belkacem, Benmostefa Benaouda, Redha Malek, Lakhdar Bentobal, M’Hamed Yazid et Seghir Mostefaï pour la négociation des accords d’Evian, le 16 mars 1962

 

Accords d’Evian © L’arrivée de la délégation algérienne composée de Taïeb Boulahrouf, Saâd Dahlab, Mohamed Seddik Benyahia, Krim Belkacem, Benmostefa Benaouda, Redha Malek, Lakhdar Bentobal, M’Hamed Yazid et Seghir Mostefaï pour la négociation des accords d’Evian, le 16 mars 1962

 

Et pourtant, Evian, cela signifie qu’on ne va plus risquer des tirs ou avoir à monter des opérations militaires ! 

Sans doute, mais on ne sait pas vraiment ce qu’il y a dans l’accord et on ne connaît ni les échéances ni les modalités des étapes à venir. Donc les combattants comme la population restent sur leurs gardes. D’autant qu’on a déjà entendu parler de beaucoup de négociations avant, sans que cela aboutisse, à Melun, aux Rousses, etc. C’est une nouvelle importante mais sans plus sur l’instant.

Et même à l’extérieur, on reste dans l’expectative car des bruits circulent évoquant des dissensions entre les dirigeants. On n’apprendra que plus tard que Boumediene n’était pas favorable au texte signé, mais on entend déjà dire que les accords ne font pas l’unanimité. C’est d’ailleurs pour cela que pendant longtemps, cette date du 18 mars ne sera pas commémorée en Algérie.

LA POPULATION EUROPÉENNE D’ALGÉRIE NE RÉALISE PAS TOUT DE SUITE QUE C’EST FINI, QUE L’INDÉPENDANCE EST INÉLUCTABLE

Et côté français ? Comment les militaires, les pieds noirs et la population de métropole réagissent-ils en apprenant la signature des accords ?

Les seuls qui accueillent tout de suite et sans arrière-pensée l’événement avec joie et le fêtent, ce sont évidemment les appelés, les 400 000 soldats du contingent, qui saluent la fin des combats et le retour prochain dans leurs familles. Pour l’OAS, la lutte pour l’Algérie française continue. Elle ne se reconnaît pas dans les accords d’Evian, elle les dénonce, et elle poursuit ce qu’elle appelle « les actions armées », autrement dit les attentats, avec notamment nombre de plasticages les 18, 19 et 20 mars dans les villes.

Du côté de la population européenne d’Algérie, on est stupéfait, on rejette bien sûr les accords, mais on ne réalise pas tout de suite que c’est fini, que l’indépendance est cette fois inéluctable. Les gens sont confinés, vu la violence qui règne, et ils le restent. Ce n’est que quelques jours plus tard, le 26 mars, après la fusillade de la rue d’Isly (Ben M’Hidi aujourd’hui) qui voit les soldats de l’armée française tirer sur la foule des pieds-noirs manifestant à l’appel de l’OAS pour briser un blocus de Bab-el-Oued, que tout change.

Certes, depuis des années, depuis que de Gaulle avait parlé d’autodétermination ou depuis l’échec de la révolte des barricades, certains avaient quitté l’Algérie pour la métropole. Mais là, c’est le signal de l’exode. Même si, au début, l’OAS interdit et donc freine le départ des Européens, allant jusqu’à en assassiner quelques uns. Les départs deviendront réellement massifs à la mi-juin, notamment quand les principaux dirigeants de l’OAS s’enfuiront en Espagne.

En métropole, les familles des appelés sont soulagées, bien sûr, et la population se réjouit de la paix, mais sans plus. D’autant qu’il y a eu beaucoup d’attentats de l’OAS les semaines précédentes, et qu’on craignait il n’y a pas encore si longtemps une guerre civile. On considère plus que jamais de Gaulle comme un personnage central, il solidifie grâce à Évian le soutien d’un électorat populaire. La gauche reste muette et semble anesthésiée politiquement.

BEN BELLA ET BOUMEDIENE SONT TOUS DEUX SUR LA MÊME LIGNE : ON A TROP CÉDÉ À LA FRANCE

Boumediene était plus que réservé sur les accords d’Evian, mais il n’était pas le seul. Ahmed Ben Bella aussi…

Lui aussi, en effet, n’y était pas favorable. C’est d’ailleurs à ce moment-là que va se sceller véritablement l’accord entre Ben Bella et Boumediene, qui conduira pendant l’été 1962 à la prise du pouvoir par le premier avec l’appui décisif du second. Ils sont tous deux sur la même ligne : on a trop cédé à la France. Car ils sont au courant des dispositions secrètes des accords concernant la poursuite des essais nucléaires, l’extraction du pétrole et du gaz réservé prioritairement aux compagnies françaises, les questions militaires et en particulier le maintien pour plusieurs années de la base navale de Mers-el-Kébir.

Ils disent donc que les politiques du GPRA ont accepté un mauvais compromis. Ceux-ci, à commencer par Belkacem Krim, qui a conduit les négociations pour les Algériens, considèrent avoir signé un texte décisif puisqu’il va permettre d’organiser un referendum et d’obtenir l’indépendance sans rien céder d’essentiel.

Est-ce à ce moment que se sont cristallisées les oppositions qui conduiront aux combats fratricides de l’été 1962 ?

Non, il y a déjà eu avant une série d’autres événements, en particulier la réunion des colonels de l’ALN en 1959, qui constitue sans doute le début d’une crise ouverte entre le GPRA et l’armée. Si la crise éclate au grand jour en 1962, ce n’est pas avec Evian, mais lors du congrès du FLN de Tripoli, en Libye, fin mai. Cette fois, la fracture entre deux camps aspirant au pouvoir devient totale, frontale.

Rapatriés d’Algérie en 1962 © Keystone/Gamma/Rapho via Getty

 

Rapatriés d’Algérie en 1962 © Keystone/Gamma/Rapho via Getty

 

Les accords d’Évian, dit-on souvent, n’ont guère été respectés par la partie algérienne…

Parce que tout s’est accéléré d’une manière extraordinaire entre mars et juillet 1962. Personne n’aurait pu prévoir le départ d’Algérie de 500 à 600 000 personnes. Cet exode gigantesque, non anticipé, ni par les Français ni par les Algériens, a tout bouleversé. Tout ce qui était prévu vole en éclat. En particulier la protection des biens des pieds-noirs évoquée dans les accords. On libère subitement des appartements, des terrains, de l’espace public. Les Algériens s’aperçoivent que les logements, les boutiques, les commerces sont abandonnés, donc ils les occupent.

ON A LAISSÉ LE CHAMP LIBRE À DE TERRIBLES REPRÉSAILLES ET À DES ATROCITÉS CONTRE LES HARKIS

Du côté de l’armée des frontières, on constate à partir du mois d’avril le chaos qui s’installe. Et donc, en violation des accords d’Evian, les djounoud se mêlent aux réfugiés civils et rentrent en masse en Algérie. La force mixte algéro-française qui devait maintenir l’ordre ne peut guère agir. Quant à la machine administrative de l’État, elle est complètement désorganisée par le départ massif des pieds-noirs. Les écoles, les hôpitaux, les impôts, etc, plus rien ne fonctionne normalement.

Les harkis, pour beaucoup, ont compris vite la situation. Ils n’ont pas rejoint la force chargée de maintenir l’ordre et, souvent, sont allés se cacher. Ceux qui n’ont pas pu gagner la métropole ne seront pas protégés, comme prévu par les accords. Les autorités françaises étaient peu désireuses de voir ces hommes qui étaient considérés comme des combattants armés traverser la Méditerranée. Les responsables algériens n’ont jamais incité à la vengeance, encore moins aux massacres, mais ils se sont désintéressés de la question des harkis : pas un mot les concernant à Tripoli par exemple, ni dans la charte rédigée pour le congrès ni dans les interventions. Ce qui a laissé le champ libre à de terribles représailles et à des atrocités, notamment dans les campagnes, dès les mois de mai et juin.

 

Ainsi, les accords d’Évian n’ont été respectés qu’en ce qui concernait les rapports entre les deux États. L’essentiel pour la France comme pour l’Algérie ?

En effet, hormis ce qui a trait aux questions militaires et économiques, surtout au Sahara – le pétrole, les essais nucléaires –, on se désintéresse vite des accords d’Évian et de leur suite des deux côtés. Pour de Gaulle et pour la France, le rideau est tiré. Et pour les Algériens, l’essentiel est la lutte pour le pouvoir. Voilà pourquoi les 18 et 19 mars ne resteront un symbole que pour les soldats français, les appelés.

LE DÉPART VERS LA FRANCE DE TRÈS NOMBREUX ALGÉRIENS QUI N’ÉTAIENT PAS DES HARKIS EST PRESQUE UN SUJET TABOU

Parmi les conséquences d’Evian, y en a-t-il certaines que l’on a sous-estimées ?

Le départ vers la France de très nombreux Algériens qui n’étaient pas des harkis est presque un sujet tabou. C’était une conséquence indirecte des accords d’Évian puisqu’ils prévoyaient une possibilité de circulation entre les deux pays, ce qui restera le cas jusqu’en 1968. Il est difficile d’en parler car cela pourrait faire penser que beaucoup d’Algériens n’étaient pas favorables à l’indépendance et l’ont démontré en décidant de suivre la France dans son repli.

Sans doute ceux qui sont partis étaient pour beaucoup des Algériens qui ont suivi l’administration pour laquelle ils travaillaient. Mais les chiffres sont importants. On sait qu’on est passé de 1962 à 1974 de 350 000 Algériens en France à plus d’un million, ce qui donne une idée de l’importance du phénomène. Les Algériens disent que celui-ci a été provoqué par l’OAS qui avait tout détruit et empêché l’appareil d’Etat de fonctionner. Sans doute pour partie. Mais seulement pour partie.

 

La repentance de Mathieu Kérékou (7 à 11)

 

En février 1990, les Béninois, lassés de la révolution marxiste-léniniste, réclament du changement.

Après 18 ans de pouvoir sans partage, Mathieu Kérékou accepte le dialogue et la tenue d’une conférence nationale souveraine des forces vives de la Nation avec ces mots : « Nous sommes venus nous confesser. Ce type de conférence est rare en Afrique. Et la fierté du Bénin, c’est d’avoir dans cette salle ses anciens présidents. Il ne faut pas trahir l’Afrique. Si cette conférence échoue, le Bénin tombera dans le chaos. »

 

Mathieu Kérékou, la révolution (3&4)

30 novembre 1975. Le Dahomey, nom jugé à consonance trop coloniale, est rebaptisé Bénin. Après l’instabilité politique et sociale qui règne dans le pays depuis son accession à l’indépendance, les officiers supérieurs renversent le régime civil avec son conseil présidentiel et décident d’instaurer l’option marxiste-léniniste. À sa tête, un certain commandant Mathieu Kérékou.

Le nouvel homme fort du pays a décidé dans cette période de guerre froide de tourner le dos à l’Occident et d’embrasser le bloc de l’Est.

Restitutions au Bénin : pour Patrice Talon, une exposition hautement politique

Par  - Envoyée spéciale à Cotonou
Mis à jour le 22 février 2022 à 18:54
 

 

Le président béninois Patrice Talon, lors du vernissage de l’exposition des oeuvres des trésors royaux restitués par la France, le 19 février 2022 au palais présidentiel. © DR / Présidence Bénin.

 

Les œuvres restituées par la France sont – enfin – visibles à Cotonou. L’exposition, qui se tient dans les locaux de la présidence, est à la fois historique et symbolique.

De Cotonou à Ouidah, en passant par Porto-Novo, impossible de manquer les affiches qui ont fleuri ces derniers jours sur le bord des principaux axes du sud du pays. Sur les ondes des radios, sur les écrans de télévision, à la une des journaux et jusque dans les écoles, l’information a circulé partout. Après cent-vingt-neuf années d’exil, les Béninois peuvent, enfin, admirer les 26 œuvres pillées, en 1892, dans le trésor du royaume d’Abomey, par le général français Alfred Dodds.

Les œuvres, restituées par la France, le 10 novembre dernier, au terme de longues années d’âpres négociations, sont exposées jusqu’au 22 mai au palais de la Marina. Quel meilleur écrin que l’édifice présidentiel pour cet évènement, qui se devait d’être à la hauteur du moment : historique et symbolique ?

Passé et présent se répondent

L’espace d’exposition – plus de 2 000 m2 dans un bâtiment au cœur des jardins du chef de l’État – offre aux nombreux visiteurs une déambulation originale. Les 26 œuvres sont en effet présentées aux côtés d’une centaine de pièces d’art contemporain, crées par 34 artistes béninois d’hier et d’aujourd’hui. Parmi eux, certains des créateurs les plus renommés de la scène contemporaine béninoise, à l’image de Dominique Zinkpè, « tuteur » de nombreux artistes, ou encore Julien Sinzogan, connu pour ses acryliques sur la traite des Noirs. Les toiles inspirées du vaudou d’Yves Apollinaire Pédè, décédé en 2019, ont aussi trouvé leur place près des œuvres venues d’un autre siècle. Elinae Aïsso a, pour sa part, présenté une envoûtante installation en sons et lumières, De l’invisible au visible, dans laquelle elle met en scène 22 asens – ces autels portatifs vaudous qui servent de messagers entre les vivants et les morts.

Une scénographie aussi spectaculaire qu’inédite dans laquelle le passé et le présent semblent se répondre. Avec un double message : la volonté affichée de se réapproprier l’histoire « au présent », mais aussi de prouver que le pillage et la dépossession n’ont en rien entamé la vitalité et la créativité de la scène artistique béninoise.

Les œuvres restituées par la France au Bénin sont exposées dans un vaste bâtiment, dans les jardins de la présidence. © Marie Toulemonde pour JA

 

Les œuvres restituées par la France au Bénin sont exposées dans un vaste bâtiment, dans les jardins de la présidence. © Marie Toulemonde pour JA

 

CERTAINS SE SONT PROSTERNÉS SOLENNELLEMENT AUX PIEDS DES ŒUVRES, AFIN D’HONORER CES MORCEAUX DE L’ÂME DES ANCÊTRES REVENUS AU PAYS

Pour encourager les Béninois à s’y rendre, l’exposition est gratuite, sous réserve de s’être inscrit en amont et de se présenter avec une simple pièce d’identité. Le pari semble d’ores et déjà réussi. L’affluence a dépassé les objectifs des organisateurs. Alors que 500 visiteurs étaient attendus pour le premier jour de l’exposition, dimanche, ce sont 1 147 Béninois qui ont franchi les grilles du palais. Au-delà de la seule affluence, c’est l’ampleur de la ferveur des visiteurs qui frappe. Dimanche, dans l’espace d’exposition, l’émotion était palpable. Certains n’ont pas hésité à se prosterner solennellement aux pieds des œuvres des trésors d’Abomey, afin d’honorer ces morceaux de l’âme des ancêtres revenus au pays.

La veille, lors de l’inauguration officielle, le président Patrice Talon s’était entouré d’une dizaine de rois venus de tout le pays, en grande tenue d’apparat, sceptres en main. Le chef de l’État a dit, lui aussi, « sa fierté et sa foi en ce que nous fûmes, en ce que nous sommes, et en ce que nous serons ».

Main tendue

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L’ancien président béninois Nicéphore Soglo, lors de l’exposition au palais de la Marina, le 19 février 2022. © DR / Présidence béninoise


Le président béninois a d’ailleurs profité de l’évènement pour jouer la carte de la concorde nationale, et tendre la main à certains de ses opposants politiques. Il avait notamment convié pour le vernissage l’ancien Premier ministre de Thomas Boni Yayi, Lionel Zinsou – rentré à Cotonou dans l’avion présidentiel après trois ans d’exil – ainsi que l’ancien président Nicéphore Soglo. « Un événement créatif de cette portée est au-dessus de toute controverse », a notamment ajouté Lionel Zinsou, visiblement heureux d’être de retour au Bénin. Celui qui a fait face à Patrice Talon dans les urnes lors de la présidentielle de 2016 n’a pas hésité à féliciter le chef de l’État. « Comme il l’a promis dans son slogan de campagne, il a révélé le Bénin », a lâché Lionel Zinsou. De quoi faire hausser quelques sourcils parmi ses – anciens ? – alliés politiques.

Symbole historique, outil de stratégie politique, l’exposition est aussi un moyen, pour l’exécutif béninois, de faire la promotion du riche vivier d’artistes contemporains auprès des grands acteurs internationaux de l’art et de la culture. Commissaires d’exposition, historiens, directeurs de musées, institutionnels… Ils étaient nombreux à avoir fait le déplacement à Cotonou pour l’occasion.

La question, désormais, est celle de l’après. Quand, exactement, l’acte II du processus de restitution engagé sera-t-il posé ? « Ces 26 œuvres ne constituent que le tout premier épisode d’un feuilleton qui promet d’autres séquences », insiste Jean-Michel Abimbola, ministre du Tourisme, de la Culture et des Arts, confirmant que le Bénin ne compte pas s’arrêter à cette première victoire. Ferme sur les principes et l’objectif, le ministre se montre aussi prudent et diplomate quant à la stratégie engagée. « Notre approche n’est ni vindicative ni guerrière. Nous ne demandons pas la restitution de l’intégralité des œuvres présentent ailleurs, cela serait absurde, explique-t-il. En revanche, nous sommes partisans de la circulation des œuvres et nous sommes prêts également à envisager la piste des copies. » Dans les couloirs de l’exposition, entre les statues des rois d’antan, Jean-Michel Abimbola n’hésite pas à rêver tout haut de voir, un jour, le Bénin accueillir des œuvres prêtées par le Louvre, évoque La Joconde et, sourire aux lèvres, avance l’idée d’un « Louvre de Cotonou », à l’image de celui créé par Paris, à Abou Dhabi.

Vers l’acte II ?

Le président béninois Patrice Talon et son homologue français Emmanuel Macron, le 9 février 2021 à l’Élysée. © DR / Présidence de la République française


Le président béninois Patrice Talon et son homologue français Emmanuel Macron, le 9 février 2021 à l’Élysée. © DR / Présidence de la République française

Son homologue française, Roselyne Bachelot, venue à Cotonou accompagnée d’Emmanuel Kasarhérou, le directeur du musée du Quai Branly, s’est montrée plus prudente. Elle n’en a pas moins assuré que « ce travail de restitution continue ». La récente visite de Jean-Luc Martinez, ancien directeur du Louvre, à qui Emmanuel Macron a demandé, en août dernier, de se pencher sur la faisabilité d’une loi-cadre visant à systématiser et mieux organiser les futures restitutions, est un signe en ce sens.

Les espoirs ne sont pas que culturels ou historiques. Si Jean-Michel Abimbola veut faire du Bénin « le centre névralgique de création et diffusion artistique du continent », c’est aussi parce qu’il entend « mettre la création au service du développement ». D’ici à 2026, le gouvernement prévoit de mettre sur la table la bagatelle d’1 milliard d’euros, dont la moitié provient de fonds privés, dans un ambitieux programme d’investissements. D’ici à la fin de 2024, pas moins de quatre musées devraient sortir de terre dans le pays. Le premier, le Musée international de la mémoire de l’esclavage (Mime), dans l’enceinte de l’ancien fort portugais de Ouidah, devrait être terminé d’ici à la fin de cette année. Le deuxième, le Musée de l’épopée des Amazones et des rois du Danxomè (Meard), sera situé sur l’ancien site royal d’Abomey. Le Musée international du vodun (MIV) est également en cours de création à Porto-Novo, et le Musée d’art contemporain (MAC) doit enfin voir le jour dans le centre de Cotonou.

« Le patrimoine est un actif économique », insiste Alain Godonou, fondateur de l’École du patrimoine africain de Porto-Novo, désormais chargé des musées à l’Agence nationale du patrimoine et du tourisme (ANPT). Les chantiers qui se multiplient dans le secteur du tourisme, l’un des leviers de croissance identifiés par les autorités béninoises, sont là pour le prouver. Sur la route reliant Cotonou à Ouidah, un Club Med est en cours de construction. La cité lacustre de Ganvié a entamé sa transformation. Seule ombre au tableau, les espoirs fondés sur l’attrait touristique des parcs du W et de la Pendjari, dans le nord du pays, où un projet de constructions de lodge de luxe pourrait connaître un brutal coup d’arrêt, à cause de la menace jihadiste qui ne cesse de s’étendre en direction des pays du golfe de Guinée et menace les espoirs de développement touristique du pays. Un autre combat, complexe et difficile, en perspective.