Histoire

Mali: Modibo Keïta en quête de l’unité africaine (5&6)

 
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Le président de la Mauritanie Moktar Ould Daddah (à gauche) accueillli par Modibo Keita (à droite) présiden du Mali pendant sa visite officielle pour le traité de Kayes, le 16 février 1963

Modibo Keïta ne peut se résoudre à l’éclatement de la Fédération du Mali. Comment a-t-on pu mettre fin à une union, un regroupement qui devait servir de socle, de base à la construction de l’unité africaine ? Alors que le Sénégal de Léopold Sedar Senghor tourne vite la page, Modibo Keïta fait les yeux doux à la Côte d'Ivoire d'Houphouët-Boigny et forme l'Union des États ouest-africains avec le Guinéen Sékou Touré et Kwamé Nkrumah du Ghana.

Algérie : les révélations glaçantes d’un ancien membre de l’OAS

Mis à jour le 7 novembre 2021 à 11:06


Graffiti de l’OAS en novembre 1961, à Alger. © Marc Garanger/Aurimages via AFP


Dans « Commando Delta – Confessions d’un soldat de l’OAS », un ancien membre de l’Organisation de l’armée secrète raconte de l’intérieur plusieurs opérations menées par le groupuscule, qui a principalement sévi au début des années 1960, avant d’être dissous quelques années plus tard.

L’auteur, de son pseudo Edmond Fraysse, né en 1939 à Fès, affirme « avoir fréquenté les mêmes écoles que les Arabes », et se dit « au fait de toutes leurs traditions ». Chez ce soldat zélé, la fibre nationaliste, qui remonte au temps de Louis-Philippe, en 1848, lorsque ses ancêtres ont été envoyés en Algérie, l’emporte sur toute considération morale.

Aucun remord

Convaincu des bienfaits de la colonisation et de la nécessité absolue de maintenir l’Algérie sous domination française, Fraysse rejoint les rangs de l’OAS à 21 ans, après avoir effectué ses classes dans le 18e régiment des chasseurs parachutistes. Aujourd’hui, à 82 ans, il a décidé de prendre la plume pour s’adonner à un exercice de mémoire, et tente de réhabiliter le rôle de l’organisation classée à l’extrême droite. Pour le lecteur, l’immersion est plutôt réussie.

Le récit des assassinats avec force détails morbides ne laisse transparaitre aucun remord. « Cette aventure reste pour moi une grande fierté », clame l’auteur. Qui ne semble pas considérer certains de ses actes, dont le meurtre d’un témoin, comme du terrorisme caractérisé.

L’OAS est fondée le 11 février 1961 par une poignée de généraux, capitaines et colonels. Celui qu’ils adulaient autrefois, le général de Gaulle, représente désormais pour eux un traître à la patrie qui aurait renié tous ses engagements sur l’Algérie.

Après s’être fait repérer à la suite d’attentats et d’actions violentes, Edmond Fraysse intègre le commando Delta, qu’il définit comme le « bras armé de l’élimination extra-judiciaire d’individus qui semaient la terreur parmi les Européens d’Algérie ». À l’époque, une guerre clandestine féroce oppose le Front de libération nationale (FLN) aux partisans de l’Algérie française, qui voit les assassinats ciblés succéder aux attentats.

Les multiples références à un islam par nature belliqueux, supposément lancé à la conquête de l’Occident, font écho aux multiples saillies contemporaines du noyau dur de la droite française à l’encontre de la communauté musulmane de France. En exclusivité, JA publie des extraits de Commando Delta (éditions Nouveau Monde) qui permettent de comprendre ce qui a poussé plusieurs de ces individus à basculer dans la clandestinité et le terrorisme.

Les raisons d’un engagement

« Peu à peu, nous nous sommes rendus à l’évidence : les autorités françaises semblaient incapables de détecter les préparatifs de tous les attentats terroristes. Pour moi, cela a été le premier déclic. L’aveuglement ou l’impuissance de nos services secrets n’a fait que renforcer le sentiment de peur et d’insécurité qui s’est répandu dans les rangs de la population européenne. Et cette peur est devenue le terreau fertile des tueurs du FLN, parfaitement conscients du fait que leurs actions sapaient durablement le moral de cette population. […]

« La consternation a peu à peu cédé la place à l’indignation, puis à la colère. Choquée et déstabilisée par l’impuissance des pouvoirs publics à prendre la mesure de cette guerre et à assurer sa sécurité, une frange importante de l’opinion publique s’est radicalisée. Pourquoi la métropole ne se décidait pas à mettre en œuvre tous les moyens matériels et humains pour faire face au terrorisme ? […]

SUR FOND DE DÉFIANCE GALOPANTE VIS-À-VIS DE PARIS, LA RÉSISTANCE POPULAIRE EST DEVENUE À NOS YEUX UN DROIT, ET MÊME UN DEVOIR

« Certains de nos frères d’armes, généraux et colonels, appréhendaient déjà des lendemains difficiles. Véritables visionnaires, ils avaient compris que l’insouciance, l’angélisme, la tolérance et les alliances politiques, parfois surprenantes, qui se nouaient à Paris risquaient de coûter cher à la métropole. […]

« Pour moi, l’attitude des autorités a clairement contraint la société civile à envisager de prendre son destin en main. Cette incapacité du gouvernement à décider de mesures d’urgence contre le terrorisme a servi de déclic, alors que plusieurs indices laissaient entrevoir une nouvelle flambée de violence. […] La raison pour laquelle nous avons basculé, moi et tant d’autres, se situe dans cette défaillance de la République que nous avons prise pour de la lâcheté. […]

« Sur fond de défiance galopante vis-à-vis de Paris, la résistance populaire est devenue à nos yeux un droit, et même un devoir. Cela ne relevait-il pas de la légitime défense ? […] Il devenait de plus en plus légitime de prendre en main notre destin, en l’occurrence en s’octroyant cette fonction régalienne que représente la protection. »

Assassinat ciblé

« Un important responsable du FLN, connu comme efficace collecteur de fonds, séjourne régulièrement à Constantine. […] Prénommé Abdel, celui qui devient vite notre première cible commune est un homme de 1,70 m environ, rondelet, qui porte une calotte sur le crâne. Il possède un commerce alimentaire dans une petite ruelle donnant sur la rue Caraman.

« Le jour J, vêtu en civil, deux cagoules à portée de main, je glisse mon arme entre la ceinture et le pantalon, rabats par-dessus mon polo et ferme mon blouson en cuir. […] Tandis que nous garons le véhicule dans une petite rue, je me passe en boucle le film des gestes à accomplir. Cagoule ajustée, je pénètre le premier dans le magasin. Je dégrafe mon blouson et m’empare de mon arme. L’individu se retourne, réalise le danger imminent, mais il est déjà trop tard. La première balle l’atteint à la tempe, provoquant sur son visage d’horribles grimaces…

Jusque-là, tout est conforme à mes prévisions, sauf qu’il n’est pas seul. Un homme, médusé par la vue du sang, tétanisé, tente de se mettre à l’abri. En une fraction de seconde, ma raison me convainc que je dois fumer également ce témoin gênant, qui pourrait s’avérer source de graves ennuis dans le cadre d’investigations policières futures.

« Sans me poser davantage de questions, ni perdre un temps précieux, et avant qu’il ne m’échappe, je me précipite sur lui et lui loge une balle en plein front. Ses yeux exorbités me fixent étrangement, tandis que sa tête semble se tasser sur ses épaules. Il titube, ses jambes fléchissent, avant qu’il ne s’écroule comme une masse dans un violent soubresaut. […] Inutile en effet d’envisager le coup de grâce, un simple coup d’œil permet de confirmer que les deux hommes ont été “rectifiés” du premier coup. »

Edmond Fraysse, Commando Delta, Confessions d’un soldat de l’OAS, Éditions Nouveau monde, 240 pages, 17,90 €

Wouter de Vriendt, député belge: «On veut vraiment confronter le passé colonial de la Belgique»

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Le Parlement fédéral de Bruxelles. © Wikipédia

La semaine dernière, le Parlement fédéral de Bruxelles a reçu de la part d’un groupe de dix experts un rapport accablant sur la colonisation belge au Congo, au Rwanda et au Burundi. Quelle suite les députés belges vont-ils donner à ce rapport ? Sont-ils prêts à envisager une réparation financière pour les trois pays touchés ? Le député écologiste Wouter de Vriendt, président de la Commission parlementaire spéciale sur le passé colonial, est l'invité de RFI. 

Pour les experts qui viennent de vous faire rapport, il faut reconnaître la colonisation comme un « crime ». Qu’est-ce que vous en pensez ?

Wouter de Vriendt : Je crois qu’il n’y a pas de doute là-dessus. Quand on voit les atrocités, la brutalité, la violence, le nombre de victimes, c’est clair que c’est vraiment une honte pour la Belgique. Et jusqu’à maintenant, on voit que les discours politiques étaient très ambigus.

Vous dites qu’il y a des choses qu’on ne sait pas encore. Quelles sont les zones d’ombre sur le passé colonial ?

Le rôle des grandes entreprises. Ce qu’on sait, c’est que le roi Léopold II a eu l’aide et le soutien des grandes entreprises belges pour investir et pour l’aider au Congo, mais c’est très difficile de regarder dans les archives des grandes entreprises et de vraiment connaître leur rôle dans le système colonial

On sait que l’Église [catholique] était aussi un partenaire du roi Léopold II

Donc, le pillage économique du Congo par la Belgique n’est pas encore connu dans toute son ampleur ?

Exactement. Et donc, le rapport décrit aussi qu’il faut encore étudier le rôle de l’église, parce qu’on sait que l’Église [catholique] était aussi un partenaire du roi Léopold II. Là, il s’agit des archives de l’église, mais ce n’est pas facile d’avoir accès à ces archives.

Et en quoi justement, ces archives de l’Église catholique peuvent être intéressantes pour vous ?

Il faut vraiment savoir quel était le rôle des missionnaires de l’église au Congo. Par exemple, il y a la question des métis en Belgique, donc les enfants d’un père belge et d’une mère congolaise, qui ont été séparés de leurs parents, de leur famille et de leur mère surtout. Ces enfants étaient placés dans les mains des missionnaires au Congo, mais il y a beaucoup de questions qui se posent sur le traitement de ces enfants, on ne sait pas encore, et c’est à la commission parlementaire d’organiser des auditions pour mieux connaître vraiment tous les détails de cette histoire.

Juridiquement, il s’agit d’un vol. Donc, les œuvres d’art qui ont été volées doivent être restituées

Alors côté réparation, puisque le rapport des experts en parle, que peut faire la Belgique, à votre avis, à l’égard des quelque 120 000 œuvres d’art d’origine africaine que possède par exemple le musée royal de Tervueren, l'AfricaMuseum ?

Le rapport recommande fortement que la restitution soit mieux encadrée. Juridiquement, il s’agit d’un vol. Donc, les œuvres d’art qui ont été volées doivent être restituées, doivent retourner [au Congo], c’est la recommandation qui se trouve dans le rapport des experts.

Mais, peut-être que le conservateur du musée de Tervueren ou d’Anvers n’a pas du tout envie de restituer ces œuvres au Congo et peut-être qu’il va pouvoir gagner du temps en jouant sur les conflits de compétence en Belgique entre l’État fédéral et les nombreuses entités fédérées ?

Je dois vous dire que, même à Tervueren, ils ont déjà commencé à réfléchir sur le sujet et il y a déjà eu une restitution limitée d’œuvres d’art au Congo. Je suis sûr qu’il y a une volonté d’avancer sur le sujet.

Vous connaissez cette phrase du président Félix Tshisekedi [prononcée le 24 novembre 2019 dans son discours de remerciement à la Belgique pour la conservation du patrimoine] : « Il faudra bien que le patrimoine congolais revienne au Congo […] Mais une chose est de demander son retour, une autre est de conserver ce patrimoine »…

Conserver le patrimoine, c’était l’argument [des Belges], juste après l’indépendance du Congo, pour ne pas retourner les œuvres d’art et les biens qui avaient été volés. Donc, il faut quand même faire attention à ne pas abuser de cet argument-là. À Kinshasa par exemple, il y a un musée national respectant les bonnes conditions.

Parmi les dix experts qui viennent de vous faire rapport, deux préconisent des « réparations financières ». Qu’en pensez-vous ?

Je ne vais pas m’exprimer là-dessus, parce que je parle en étant président de la commission. Donc, c’est à mes collègues, c’est à la commission parlementaire de prendre des décisions. Mais il est clair que c’est une question qui se pose, qui se pose aussi à l’étranger. Il y a des pays qui ont déjà payé des réparations par rapport à leur passé colonial. On va sans doute débattre là-dessus dans la commission parlementaire.

À quels pays pensez-vous ?

Il y a le Canada par exemple, il y a l’Australie où se pose la question, il y a aussi l’Allemagne envers la Namibie. Mais la Belgique, c’est vraiment le premier pays dans le monde qui se lance dans un tel exercice avec cette ampleur parce qu’on veut vraiment confronter notre passé colonial dans son entier. Ce n’est pas limité à des incidents particuliers. Non, c’est vraiment le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi. Donc, c’est un travail très ambitieux, en fait.

Et pour Laure Uwase, de votre comité d’experts, il faut « envisager le paiement d’une dette coloniale pécuniaire face à cette responsabilité morale de la Belgique »…

Oui, cela est une question très sensible évidemment. Et là-dessus, on sait déjà que les opinions politiques divergent. Et ce sera aux politiques, ce sera à la commission parlementaire de formuler des recommandations là-dessus pour enfin aboutir à des conclusions et à des recommandations.

►À lire aussi : Belgique: les experts rendent un rapport accablant sur le passé colonial du pays

Belgique: les experts rendent un rapport accablant sur le passé colonial du pays

Déjà qualifié d’accablant par ses premiers lecteurs, le rapport rendu par la Commission spéciale se penche sur 80 ans d’histoire coloniale belge en Afrique centrale pour rétablir une vérité historique. Il y a trois pays dans le passé colonial belge, le Congo-Kinshasa de 1885 à 1960, et le double protectorat du Ruanda-Urundi après la défaite allemande de 1918 jusqu'en 1962. Le colonialisme belge a été dominé par la brutalité. 

Avec notre correspondant à Bruxelles, Pierre Bénazet

Les experts mandatés par la « Commission spéciale chargée d’examiner l’État indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi, ses conséquences et les suites qu’il convient d’y réserver » viennent de rendre leur rapport aux parlementaires de la chambre des représentants.

Racisme, brutalité, travail forcé...

Tout au long des 689 pages de leur rapport, les historiens dressent un tableau sombre de la présence des Belges en Afrique centrale : travail forcé, brutalité, violences, contrainte permanente, imposition de lois qui ont modifié durablement les sociabilités traditionnelles, en particulier avec le rabaissement du rôle de la femme, et le racisme comme fondement de l’administration coloniale. Les routes et autres infrastructures n’ont pas servi à développer les colonies, mais à permettre l’exploitation des ressources pour leur exportation vers la Belgique. Des pillages des débuts de la colonisation au XIXe siècle jusqu’à l’agriculture ou les mines 80 ans plus tard, il n’est question de mise en valeur du territoire qu’au profit de la métropole. 

La deuxième partie du rapport recommande spécifiquement des réparations que la Belgique devrait mettre en place, par exemple présenter des excuses officielles qui aillent plus loin que les regrets formellement exprimés par le roi Philippe en son nom personnel, ou encore restituer des milliers d’objets africains présents dans les musées belges. Une loi est d’ailleurs prévue pour le début de l’année 2022 sur ce point. Les parlementaires de la commission spéciale devront en outre selon les auteurs du rapport examiner la question de réparations financières.

►À lire aussi : Colonisation du Congo: des femmes métisses attaquent l’État belge pour crime contre l’humanité

Restitutions : « Le Bénin est heureux de marquer l’histoire aux côtés de la France »

Mis à jour le 27 octobre 2021 à 21:33
 


Le président français Emmanuel Macron et le ministre béninois des Affaires étrangères Aurélien Agbénonci, devant l’une des oeuvres qui sera restituée au Bénin, le 27 octobre 2021 au musée du quai Branly, à Paris. © Michel Euler/Pool via REUTERS

 

Les 26 pièces pillées par le colonel Dodds au Bénin, en 1892, prendront l’avion 9 novembre prochain pour Cotonou, avant d’être exposées à Ouidah. Le président français l’a confirmé lors d’une cérémonie à Paris, ce mercredi 27 octobre.

La bataille de la récupération des oeuvres d’arts africains est un combat de longue haleine. Et Emmanuel Macron en a conscience quand il foule le sol du théâtre Claude Levis-Strauss du musée du Quai Branly-Jacques Chirac ce mercredi 27 octobre.  « Nous sommes ici pour marquer l’aboutissement d’un travail qui vient de très loin » a-t-il rappelé devant une salle comble.

Accompagné du ministre béninois des Affaires étrangères, Aurélien Agbénonci, du ministre de la Culture du Bénin, Jean Michel Abimbola, et de son homologue française Roselyne Bachelot ainsi que de l’écrivain Felwine Sarr et de l’historienne Bénédicte Savoy, le président français a ouvert une nouvelle page de l’histoire en restituant les pièces pillées par le colonel Dodds. Dès le début du mois de novembre, elles pourront dormir sur la terre de leurs ancêtres.

« Le Bénin est heureux de marquer l’histoire aux côtés de la France », a déclaré le ministre béninois des Affaires étrangères, qui a salué le retour prochain de ces œuvres qui « constituent une part indéniable de l’identité cultuelle et culturelle ». « Cette restitution c’est plus qu’une restitution, a abondé le président français. C’est tout un programme de coopération qui doit permettre de renforcer nos liens, de créer de nouvelles opportunités d’échanges, de rencontres, de projets. »

109 ans d’absence

Avec cet acte symbolique, la France devient ainsi le premier pays au monde à restituer à un pays africain une part symbolique de son patrimoine. Mais cette restitution n’est pas que symbolique. Aurélien Agbénonci et Emmanuel Macron ont insisté sur le fait que ce retour va marquer le début d’une nouvelle coopération entre les deux pays. Celle-ci sera centrée sur un partenariat de coopération scientifique, une délivrance de bourses aux étudiants béninois en patrimoine, un travail de coopération patrimonial à Ouidah et à Abomey …

À cela s’ajoute la volonté des deux pays d’élaborer un répertoire permettant d’assurer l’identification et l’histoire de l’ensemble des pièces d’origine béninoise.

Après 109 ans d’absence, début novembre, ces œuvres prendront le chemin du retour. Mais en attendant, elles sont exposées durant 5 jours au musée du quai Branly afin de célébrer la semaine culturelle du Bénin et acter une restitution historique.

Statues royales et trônes

Pour l’occasion, bon gré mal gré, le Musée du Quai-Branly a fait les choses en grand : une exposition soignées des 26 œuvres concernées par ce retour en fanfare et plusieurs journées d’animation (visites guidées, colloque scientifique international, spectacles, matinée de discussions et d’échanges, cycle de cinéma).

Sont ainsi présentées pour cinq jours, avant d’être emballées et expédiées, les œuvres pillées à Abomey en 1892. À savoir trois statues royales bochio, six autels portatifs asen, les trônes de Ghézo et Glélé, un siège royal, un tabouret tripode katakié, une calebasse sculptée, trois récades, un fuseau et un métier à tisser, quatre portes de palais du roi Glélé, une tunique et un pantalon de soldat, et un sac en cuir.

Les commissaires de l’exposition ont même veillé à donner le plus d’explications possible sur les auteurs de ces œuvres, comme par exemple Likohin Kankanhau Sossa Dede à qui sont attribuées (avec plus ou moins de certitude) les impressionnantes statues mi-homme mi-poisson de Béhanzin, mi-homme mi-lion de Glélé et mi-homme mi-oiseau de Ghézo.

La bataille de Cotonou

Comment en est-on arrivé là ? Comme souvent en la matière, il est possible de faire débuter l’histoire à Berlin, en 1885. Cette année-là, quatorze puissances européennes – parmi lesquelles la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne –  se partagent l’Afrique. Le Togo revient à l’Allemagne, le Nigeria aux Britanniques et le Dahomey aux Français.

Mais fait étrange et surprenant, il se trouve que des hommes vivent sur ces terres et que certains d’entre eux n’ont pas vraiment envie de se soumettre à l’annexion. Ainsi, à Cotonou, le roi Glélé oppose une fin de non-recevoir à l’émissaire français Bayol en 1889. Rebelote un an plus tard, quand le monarque décède. Son successeur, le roi Béhanzin, refuse lui aussi de se soumettre.

Après la bataille de Cotonou (février-mars 1890), la France coloniale décide d’employer la manière forte et d’envoyer vers Abomey une colonne expéditionnaire conduite par le colonel Dodds, le 27 mars 1892. Il s’agit d’affronter Béhanzin, notamment armé par les Allemands. Le 17 novembre, les militaires français s’emparent des lieux et, comme le précise la chronologie de faits proposée par le musée du quai Branly, « le roi Béhanzin, dans sa fuite, exige que les Palais royaux soient détruits par le feu ».

À l’époque, il n’existe pas encore de loi internationale sur le pillage des œuvres d’art. « Dodds et les officiers qui l’accompagnaient ont pu se servir dans les palais à titre tout à fait personnel, explique la co-commissaire de l’exposition Gaëlle Beaujean. L’État français n’a donné aucune consigne en ce sens. On ignore combien d’objets ont été pris. » Et sans doute certains sont-ils encore, aujourd’hui, entre les mains de descendants de militaires français ou de collectionneurs privés bien discrets.

Ce que l’on sait en revanche, c’est que le colonel Dodds, désormais général, remet les 26 pièces saisies de sa propre initiative dans les palais d’Abomey au musée d’ethnographie du Trocadéro entre 1893 et 1895.

À partir de 1937, certaines seront exposées au Musée de l’Homme avant que toutes ne rejoignent le Musée du quai Branly, où deux statues royales seront exposées de manière permanente à partir de 2006. Entretemps, en 1989, certaines auront été « prêtées » (sic !) au Bénin et exposées à Abomey pour une exposition organisée par Marlène-Michèle Biton.

Une première demande signée Christiane Taubira

Il est intéressant de noter qu’une première demande de restitution a lieu en 2005, à l’initiative de celle qui est alors députée de Guyane, Christiane Taubira. Une demande suivie d’un long silence de 7 ans, rompu par le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) qui prend le relai, en 2013. Efficacement, puisqu’en 2016, le gouvernement du Bénin demande officiellement la restitution des 26 œuvres volées par Dodds !

La suite est un peu mieux connue. En mars 2017, la France refuse cette demande au nom du principe d’inaliénabilité et d’imprescriptibilité du patrimoine national. En novembre 2017, à Ouagadougou, le président français Emmanuel Macron affirme sa volonté de restituer les œuvres mal acquises du patrimoine africain aux Africains. Un discours suivi d’effet, puisqu’en novembre 2018, Bénédicte Savoy et Felwine Sarr remettent leur rapport sur la question – du moins en ce qui conserve le secteur public (musée, institutions) puisque la question des possessions privées (collectionneurs, entreprises, etc.) n’est quasiment pas étudiée.

Enfin, si la loi française d’imprescriptibilité et d’inaliénabilité n’est pas modifiée sur le fond, une exception est faite pour le Bénin et le Sénégal. Le 24 décembre 2020 est promulguée la loi dérogatoire relative à la restitution de biens culturels aux deux pays. C’est elle qui rend possible le retour en avion de ces 26 pièces, le 9 novembre prochain.

Loi dérogatoire

Pour les statues royales Bochio des rois Glélé, Ghézo et Béhanzin, comme pour les 23 autres œuvres, le temps est donc venu de retrouver le pays natal. Ce sera d’abord à la maison du gouverneur de Ouidah, au côté du Musée international de la mémoire et de l’esclavage, qu’elles trouveront refuge. Les lieux sont « presque prêts » à les accueillir, comme l’indique Abdoulaye Imorou, gestionnaire du site des Palais royaux d’Abomey.

Quant au futur Musée de l’épopée des amazones et des rois du Danhomé d’Abomey, il verra le jour dans « un an ou deux », mais les travaux n’ont pas encore commencé, selon le même Imorou. « La France s’est engagée dans un programme de soutien et de coopération à cet égard avec le Bénin », indique sans plus de précision le Musée du quai Branly.

Le site de l’Agence française de développement est un peu plus disert : « Financé en don et en prêt par l’AFD à hauteur de 22,95 milliards de francs CFA (35 millions d’euros), ce projet sera mis en œuvre par l’ANPT avec l’appui technique d’Expertise France et du ministère français de la Culture. Il permettra la mise en valeur du site historique d’Abomey grâce à la réhabilitation de quatre palais royaux et à la construction d’un nouveau musée aux standards internationaux où seront exposées les œuvres héritées du royaume du Danhomè. »

35 millions d’euros

26 œuvres seulement, c’est beaucoup et c’est peu à la fois. C’est beaucoup, parce que c’est une première porte ouverte à un mouvement de restitution plus global qui concerne l’ensemble des puissances coloniales et pas seulement la France. Si l’on en croit l’annonce faite le 29 avril dernier par la secrétaire d’État allemande à la culture Monika Grütters, Berlin compte ainsi restituer au Nigeria, à partir de 2022, ses « bronzes du Bénin ».

BIEN DES COLLECTIONNEURS PRIVÉS RECÈLENT ENCORE CHEZ EUX LE PRODUIT DE LARCINS COLONIAUX

En Belgique, le secrétaire d’État Thomas Dermime a de son côté proposé que les œuvres pillées par son pays au Congo et actuellement conservées à l’AfricaMuseum (ex-Tervuren) fassent l’objet d’un transfert de propriété juridique aux autorités congolaises, qui pourraient alors réclamer la restitution.

C’est peu, aussi, parce que ce retour surmédiatisé qui ne concerne que 26 pièces a exigé plus de cinq années de tractations et une double volonté politique, française et béninoise – laquelle fait souvent défaut aussi bien en Europe qu’en Afrique, pour des raisons bien entendu différentes. C’est peu, également, parce que le regard reste obstinément braqué sur les collections publiques, alors que bien des collectionneurs privés recèlent encore chez eux, au secret, loin du regard des populations, le produit de larcins coloniaux.

Deux articles sur le site de RFI à ce propos :

Les œuvres de l'ancien royaume du Dahomey exposées à Paris avant leur restitution au Bénin

J-M Abimbola: la restitution de ces oeuvres d'art béninoises «n'est qu'un début»

 

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