Histoire

Guinée : pourquoi Sékou Touré divise encore, cent ans après sa naissance

Par Jeune Afrique - Rachid Ndiaye, ancien ministre guinéen de la Communication
Mis à jour le 12 février 2022 à 10:08
 

 

Sékou Touré, c’est l’homme du « non » au référendum du général de Gaulle, le 28 septembre 1958. © Agence Internationale/Archives JA.

 

Chantre du nationalisme pour les uns, tyran pour les autres, l’ancien président a laissé un héritage ambivalent, analyse Rachid Ndiaye, ex-ministre guinéen de la Communication. En témoigne la polémique née de la décision de la junte de donner son nom à l’aéroport de Conakry.

Né en janvier 1922, le premier président guinéen aurait eu cent ans cette année. Mis à part le palais de Sékhoutoureya et l’aéroport international de Conakry, récemment rebaptisé par le président de la transition, Mamady Doumbouya, aucun autre édifice public ne porte le nom du leader du Parti démocratique de Guinée (PDG).

Ahmed Sékou Touré a dirigé la Guinée de 1958 à 1984. Décédé aux États-Unis le 26 mars 1984, enterré le 30 mars 1984 à Conakry, l’homme a laissé un héritage politique qui divise encore les Guinéens. Héros pour les uns, tyran pour les autres, pour reprendre la dichotomie popularisée par l’historien Ibrahima Baba Kaké dans son livre Le héros et le tyran (Jeune Afrique, 1987).

Électoralement, depuis la disparition du président Ahmed Sékou Touré, le PDG ne pèse plus grand-chose et n’a remporté aucune élection d’envergure. Le candidat qui briguait la magistrature suprême sous sa bannière n’a été crédité que de 0, 56 % en 1993 et le parti n’a obtenu trois sièges à l’issue des élections législatives de juin 2002.

« Pas de dignité sans liberté ! »

Mais Sékou Touré, c’est aussi l’homme du « non » au référendum du général de Gaulle, le 28 septembre 1958. Pour de nombreux Guinéens, surtout au sein de l’ancienne génération qui a participé à la lutte pour l’indépendance, il demeure une figure de la résistance à l’ancien colonisateur. Il a honoré la Guinée et l’Afrique, en donnant le signal des indépendances en Afrique francophone. De lui subsistent encore cette image d’un souverainiste hostile à tout interventionnisme extérieur et ce célèbre discours prononcé le 28 septembre 1958.

Ce jour-là, galvanisé par la foule, Sékou Touré consomme la rupture avec le général français : «  Il n’y a pas de dignité sans liberté, lance-t-il de sa voix de stentor. Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans l’esclavage. » « On a parlé d’indépendance, elle est à la disposition de la Guinée, la métropole ne s’y opposera pas, elle en tirera bien sûr les conséquences », répondit le général, en demandant aussitôt le retrait de l’administration civile et militaire française de la Guinée.

POUR BEAUCOUP, C’EST AUSSI CE DIRIGEANT QUI A DOTÉ SON PAYS DE SA PROPRE MONNAIE, ŒUVRÉ POUR L’UNITÉ DU CONTINENT

Sékou Touré, pour beaucoup, c’est aussi ce dirigeant qui a doté son pays de sa propre monnaie, œuvré pour l’unité du continent en participant à la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) – la Guinée, avec Diallo Telli, occupera le premier poste de secrétaire général de 1964 à 1972. L’ancien président a également soutenu de nombreux mouvements de libération nationale, allant du Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela au Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), d’Amilcar Cabral. Il a aussi ouvert les bras à de multiples révolutionnaires exilés, comme le Camerounais Félix Moumié ou le Ghanéen Kwame Nkrumah, après son renversement en 1966.

Et parce que la nostalgie se nourrit de tout, ceux qui se revendiquent de son héritage aiment à rappeler les origines de Sékou Touré, en écho à cette époque où la corruption et l’enrichissement des élites ne régissaient pas la politique. Un vieux militant se souvient d’un « président modeste, dont la famille paternelle était venue du Soudan français [actuel Mali] pour chercher fortune en Guinée, à l’époque sous domination française ». « Côté maternelle, il s’inscrit dans la lignée de l’empereur Samory Touré [figure de la lutte anti-coloniale, déporté par les Français sur l’ile de Ndjolé au Gabon en 1898] », poursuit notre interlocuteur.

Un homme sanguinaire, adepte de la terreur

Mais aucun souvenir n’est jamais univoque, et nombreux aussi sont ceux à se rappeler les années les plus sombres d’un règne qui dura 26 ans. Ils n’ont pas oublié le parti unique, la confiscation des libertés, la violence et le tristement célèbre camp Boiro. Pour eux, Sékou Touré rime encore avec terreur, exécutions, délation. C’est l’homme à cause duquel tant de Guinéens ont dû se résoudre à l’exil. Un passif lourd, ineffaçable, fait de morts et de drames, sur lequel le coup d’État du 3 avril 1984 viendra jeter une lumière crue.

La colère et l’incompréhension quand l’aéroport de la capitale guinéenne a été renommé viennent de là. « Le lieutenant-colonel Mamadi Doumbouya a-t-il perdu la raison ? On pourrait le penser depuis qu’il a arbitrairement donné à l’aéroport de Conakry le nom du sanguinaire Sékou Touré », s’est emporté Tierno Monénembo, qui a consacré, dès 1979, son roman Les Crapauds-brousse (Seuil) à la dictature. L’écrivain a immédiatement accusé le chef de la junte de « comploter en douce pour replonger le pays dans les années les plus noires de son histoire, celle des pendaisons publiques, des aveux radiophoniques obtenus sous la torture, des haines ethniques et des pénuries de toutes sortes ».

LE RÉGIME DU PRÉSIDENT SÉKOU TOURÉ FRAPPAIT PLUS DUREMENT LES SOCIÉTÉS CONSERVATRICES, CONSIDÉRÉES COMME HOSTILES À LA RÉVOLUTION

Les persécutions ont-elles été menées sur une base ethnique ? L’affirmer n’est pas une nouveauté. Dans les années 1990, l’opposant Mamadou Bâ souhaitait, dans une interview, que le groupe ethnique auquel appartenait Sékou Touré « demande pardon » pour ces crimes. Mais cela fait aussi des années que des membres de l’Association des victimes du camp Boiro réclament la fin de cette compétition mémorielle ou communautaire. « En fait, le régime du président Sékou Touré frappait plus durement les sociétés conservatrices, considérées comme hostiles à la révolution, soutient Ali Camara, un professeur de droit public proche de l’ancien parti unique. Il a frappé toutes les aristocraties, qu’elles soient peules, malinkés, soussous. Les grandes familles étaient, à ses yeux, l’incarnation de la féodalité. Ce n’était pas ethnique, mais idéologique. »

Une veuve choyée par le nouveau régime

Enfin, Sékou Touré aujourd’hui, c’est aussi une famille. Fille d’un médecin français et d’une jeune femme originaire de Guinée forestière, sa veuve, Andrée, désormais âgée de 88 ans, vit toujours à Conakry, dans le domicile familial du quartier de Coleah Corniche. Les nouvelles autorités du pays viennent de lui octroyer une villa, dans une banlieue de Conakry, dont l’Église catholique guinéenne, par la voix du cardinal Robert Sarah, a revendiqué la propriété. Andrée Touré a si peu apprécié la sortie du prélat qu’elle a rétorqué : « Si Robert Sarah a oublié cela, il faut que je le lui rappelle : c’est grâce au président Sékou Touré que son ethnie, les Coniaguis, a commencé à porter des habits. »

Elle-même a toujours vécu dans l’ombre d’un mari à la personnalité écrasante, loin de la politique. Après le coup d’État de 1984, elle ne sera toutefois pas épargnée et sera enfermée à la prison de Kindia avec son fils Mohamed, sa belle-fille Aminata, ainsi que ses frères et les frères et sœurs de son mari. Elle y passera quatre ans avec son fils. Aminata sera libérée au bout d’un an. Pour la veuve de l’ex-chef d’État, ce sera ensuite l’exil au Maroc, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, puis de nouveau au Maroc, avant son retour en Guinée, en 2000.

Un bilan pleinement assumé par ses enfants

Des années après son emprisonnement, Aminata Touré – l’unique fille du président, née en 1954 – raconta avoir été très proche de son père. « Dans la vie, il ne m’a jamais dit non », confessait-elle, rappelant la simplicité de Sékou Touré. « Tout le monde sait qu’il portait sa tenue tergal, sans broderie, rien du tout, un bazin simple, se souvenait-elle. Il voulait aussi manger comme tous les Guinéens. On n’avait même pas le droit de laisser le climatiseur tout le temps en marche, parce que en ville, le peuple n’en avait pas. Il voulait qu’on parte à l’école comme tout le monde. Il a fallu qu’on se batte pour avoir droit à une vieille jeep. Il était vraiment marqué par l’austérité, dégagé de toutes contingences matérielles. »

ON N’AVAIT PAS LE DROIT DE LAISSER LE CLIMATISEUR TOUT LE TEMPS EN MARCHE, PARCE QUE LE PEUPLE N’EN AVAIT PAS

En 1977, Aminata se maria avec Maxime Camara, célèbre footballeur du Hafia FC. Juge d’instruction, elle défendra jusqu’au bout l’œuvre et le bilan de son père, sans exprimer le moindre regret. Elle était à ses côtés, en mars 1984, dans l’avion médicalisé qui le transportait en urgence à Cleveland, aux États-Unis, où Sékou Touré est finalement décédé. Femme d’affaires, active entre le Maroc et la Guinée équatoriale, elle avait été élue maire de Kaloum en 2018. L’héritière s’est éteinte à l’âge de 68 ans le 12 janvier dernier, à Rabat, dans ce royaume du Maroc que son père, qui avait tissé des liens étroits avec Mohamed V, considérait comme sa seconde patrie.

EN 2018, LES DÉBOIRES JUDICIAIRES DU FILS DE SÉKOU TOURÉ, MOHAMED, ONT DÉFRAYÉ LA CHRONIQUE

Quant à Mohamed, le fils de Sékou et Andrée Touré, il effectua lui aussi toutes ses études en Guinée – sorti de l’université Polytechnique en 1981, il sera affecté au contrôle financier du ministère de l’Économie. Marié à Denise Cros, la fille d’un ancien ministre de son père, il s’est exilé aux États-Unis après ses quatre années en prison à Kindia – c’est outre-Atlantique que sont nés et qu’ont été élevés ses enfants. Rentrée en Guinée en 2010 pour devenir le secrétaire général du PDG, lui aussi a toujours dit assumer le bilan de son père.

En 2018, ses déboires judiciaires ont défrayé la chronique. Son épouse et lui ont été condamnés à sept ans de prison pour travail forcé par la justice texane, à la suite d’une plainte déposée par une ancienne employée de maison. Le couple a en outre été condamné à verser à la victime près de 300 000 dollars de dommages et intérêts. La preuve d’un « complot permanent », aux dires de sa mère.

Le Liberia célèbre ses 200 ans

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Vue du quartier de West Point à Monrovia, au Liberia. JOHN WESSELS AFP

Le Liberia a fêté ce lundi 14 février les 200 ans de son existence.

Le pays a accueilli plusieurs dirigeants et dignitaires étrangers pour commémorer l'arrivée, il y a deux siècles jour pour jour, des premiers esclaves affranchis venus des États-Unis.

Des fanfares et des danses traditionnelles ont rythmé la journée au stade Samuel Doe, surbondé, de Monrovia. Les Libériens s'y sont rendus en masse pour participer aux festivités. Parmi les invités, les présidents de la Gambie, du Niger et du Togo ainsi que des représentants du Nigeria, du Gabon et des États-Unis.

Un moment historique, selon le président George Weah qui a ouvert la cérémonie du bicentenaire. « Aujourd'hui, nous commémorons les 200 ans du début de notre voyage pour devenir un État souverain, et finalement le premier pays africain à être établi comme une nation indépendante ».

Lorsque les premiers esclaves américains libres arrivent en 1822 sur ce territoire qui sera baptisé Monrovia, les relations avec les populations locales sont immédiatement compliquées. Elles seront à l'origine des deux guerres civiles qui feront quelques 250 000 morts. Aujourd'hui, c’est sur l'unité nationale que le président George Weah a voulu insister. 

« Nous devons nous concentrer sur la promotion de l'unité entre tous les Libériens et encourager chacun à apporter des contributions significatives à la construction de notre nation, a-t-il lancé. Je crois que nos ancêtres regarderont le Liberia d'aujourd'hui avec fierté et satisfaction, en voyant que leurs rêves se sont réalisés. »

Mais la réalité est bien différente. Le Liberia, pays d'environ 5 millions d'habitants au bord de l'Atlantique, reste l'un des pays les plus pauvres au monde.

Mathieu Kérékou, le putsch de 1972 (1&2)

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Mathieu Kérékou, surnommé le «Caméléon» en raison de ses multiples revirements, aura passé près de trois décennies à la tête du Bénin.

Le regard souvent dissimulé derrière des lunettes aux verres fumés, l'ancien putschiste dahoméen reconnaît l'échec du modèle marxiste-léniniste et instaure le multipartisme en 1990, suite à une Conférence nationale souveraine inédite sur le continent.

En Afrique du Sud, l’infatigable Desmond Tutu (11&12)

 

 

Si, sur le plan sud-africain, Desmond Tutu se fait plutôt discret et s’est retiré de la vie publique, cet hyperactif ne peut s’empêcher de répondre favorablement aux multiples sollicitations venues de l’international, où ses prises de position comptent.

Il lutte contre l’homophobie, le sida, le réchauffement climatique, la pauvreté, soutient les Rohingyas et les Palestiniens, défend le droit à la fin de vie et dénonce la pratique du mariage précoce. Entre autres.

L’archevêque et prix Nobel de la paix est sur tous les fronts, participe inlassablement à toutes les batailles.

Le code de Nuremberg, un socle de principes bioéthiques

Explication

Publié en 1947, le code de Nuremberg fut un tournant dans la conception de la bioéthique médicale. Il reste un socle immuable, en dépit des avancées de la science.

  • Alice Le Dréau, 
Le code de Nuremberg, un socle de principes bioéthiques
 
Les accusés lors de leur comparution, le 21 novembre 1946 à Nuremberg.DPA/PICTURE ALLIANCE/LEEMAGE
       

Les fondements de l’éthique biomédicale contemporaine ont été forgés il y a plus de soixante-dix ans, à Nuremberg, au cours du procès dit « des médecins ». Le procès dura six mois, à partir de décembre 1946 soit quelques semaines après la fin du premier procès de Nuremberg qui avait jugé les principaux dignitaires du régime nazi.

→ CHRONIQUE. Vertiges de l’éthique clinique

 

Sur les 23 accusés, la plupart sont des médecins réputés, chirurgiens ou bactériologistes, parfois chercheurs à l’université. Ils racontent leurs terrifiantes expérimentations dans les camps d’emprisonnement ou de concentration. Euthanasie de malades mentaux, tests de vaccins sur des détenus, inoculation de poisons ou de maladies infectieuses, stérilisation forcée, collection de squelettes de déportés… L’énumération des crimes, perpétrés avec l’aval des autorités, à l’aide de crédits publics et en collaboration étroite avec les plus grandes institutions de recherche d’Allemagne, est un choc.

Une prise de conscience des dérives de la science

« Depuis des siècles, de nombreuses expériences humaines avaient été réalisées sans le consentement des sujets, mais jamais elles n’avaient atteint un tel degré dans l’horreur », écrit Bruno Halioua, chercheur à l’Inserm, dans son livre Le Procès des médecins de Nuremberg (Érès, 2017). Loin de se repentir, les accusés justifient de s’être servis d’humains comme de moyens et défendent l’intérêt de leurs travaux. Pour le monde entier, c’est la prise de conscience, à l’époque moderne, des dangers des progrès d’une science sans conscience, des dérives possibles ainsi que de la nécessité de l’encadrer.

Le procès aboutit à l’énonciation de dix principes, rassemblés dans le code de Nuremberg et qui constituent le premier socle bioéthique moderne. Publié en 1947, il fixe le caractère licite des expériences médicales et met en place des limites destinées à protéger les sujets qui y participent.

Parmi ces dix principes figurent la nécessité du consentement « éclairé » de toute personne impliquée dans une recherche médicale, le caractère humanitaire de la recherche qui doit avoir pour but de guérir, traiter ou prévenir les maladies, ou encore la supériorité des bénéfices attendus par rapport aux risques courus. L’expérience doit ainsi être pratiquée de façon à éviter toute souffrance et tout dommage physique ou mental. Le sujet est par ailleurs libre d’interrompre l’expérience à tout moment.

Un texte à vocation universaliste

De même que le serment d’Hippocrate demeure, des siècles après sa rédaction, un phare pour les médecins, le code de Nuremberg, avec sa vocation universelle, reste aujourd’hui encore un point de référence pour les essais cliniques.

→ ANALYSE. Vaccin contre le Covid-19 : quelle éthique pour les essais cliniques ?

Même si, depuis, d’autres textes fondamentaux sont venus gonfler le corpus bioéthique à mesure des évolutions de la science, comme la déclaration de Helsinki, en 1964, et la convention d’Oviedo, signée en 1997 par l’Union européenne. Cette dernière aborde par exemple, de manière spécifique, la génétique et la transplantation d’organes et de tissus.