Histoire

Exclusif – Assassinat de Thomas Sankara : les révélations de Moussa Diallo, son ex-aide de camp

Mis à jour le 28 septembre 2021 à 12:20


Thomas Sankara, en 1983. © Patrick Durand/Sygma via Getty Images

Il fut son aide de camp puis un maillon de son dispositif sécuritaire. À l’heure où s’ouvre le procès des assassins présumés du leader révolutionnaire burkinabè, Moussa Diallo s’est confié en exclusivité à Jeune Afrique.

Des anecdotes sur le « camarade capitaine », il en a des centaines. Toutes en racontent une de ses facettes. Et même si plus de trois décennies se sont écoulées depuis qu’il l’a vu pour la dernière fois, guitare en main sur sa terrasse de Ouagadougou, quelques jours avant d’être fauché par des rafales de kalachnikov,  Moussa Diallo semble intarissable sur ses années au plus près de l’icône panafricaine.

Les souvenirs sont toujours là, bien vivaces. En cette fin d’après-midi chaude de début septembre, derrière les rideaux tirés d’un appartement en banlieue parisienne, l’ancien aide de camp de Thomas Sankara les retrace un à un. Et se livre comme il l’a rarement fait. Libéré du devoir de réserve que lui imposait son statut d’officier, le jeune retraité dit tout ce qu’il sait sur ce funeste 15 octobre 1987, qui a conduit Sankara et douze de ses compagnons sous terre,  à l’abri des regards. « Je ne fais pas ça par gaité de cœur, mais par devoir par rapport à ceux qui sont morts.  Je le fais aussi pour l’histoire. Un pays est fait de ces moments tragiques. Il ne faut pas les occulter mais en parler, pour que les jeunes générations s’en servent », explique-t-il.

Un capitaine fringant au verbe haut

Après avoir été entendu par le juge d’instruction François Yaméogo, qui a mené l’enquête pendant cinq ans sur cette affaire d’État, Moussa Diallo comparaîtra comme témoin lors du procès historique qui s’ouvrira le 11 octobre devant le tribunal militaire de Ouagadougou.  Comme tous les proches de Sankara, voilà plus de trente ans qu’il attend que justice soit faite pour l’assassinat de son ancien « patron ».

Entre le président révolutionnaire et son cadet,  qu’il choisira comme aide de camp avant d’en faire un maillon de son dispositif sécuritaire, l’histoire fut relativement brève mais intense. Tout commence par une rencontre à Dédougou, en 1982. Moussa Diallo, alors jeune sous-lieutenant de retour de formation au Maroc et aux États-Unis, profite de vacances en famille en attendant son affectation. Au même moment, Sankara y est en résidence surveillée après avoir démissionné avec fracas de son poste de secrétaire d’État à l’Information de Saye Zerbo. Comme beaucoup de jeunes officiers de l’époque, Diallo a entendu parler de ce capitaine fringant au verbe haut et aux idéaux révolutionnaires. Il parvient à le rencontrer. Les deux militaires discutent toute la matinée. En le quittant, le sous-lieutenant Diallo déclare à Sankara qu’il est « prêt à le suivre ».

Moussa Diallo, officier à la retraite, ancien aide de camp de Thomas Sankara, ancien commandant adjoint de la gendarmerie nationale, en banlieue parisienne, le 8 septembre 2021.


Vincent Fournier pour JA.

Il regagne ensuite le groupement d’instruction des forces armées à Bobo-Dioulasso, commandé par un certain Jean-Baptiste Lingani. Le 7 novembre 1982, un coup d’État renverse Saye Zerbo. Le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo devient président et nomme Sankara Premier ministre, le 10 janvier 1983. Quelques jours plus tard, Diallo reçoit un appel. Au bout du fil, le nouveau chef du gouvernement. « Je veux que tu viennes à Ouaga. J’ai besoin d’un aide de camp, j’ai pensé à toi ».

Surpris par une telle marque de confiance, Diallo débarque dans la capitale dès le lendemain pour prendre ses fonctions. « Voilà comment j’ai débuté à ses côtés. Nous passions nos journées ensemble, du matin au soir », se souvient-il. Au fil des semaines, les divergences se creusent entre le président et son populaire Premier ministre. Le 17 mai, Sankara est arrêté, puis placé en résidence surveillée. Mais en coulisses, il se prépare à prendre le pouvoir avec l’appui de son camarade Blaise Compaoré, qui dirige le camp des paras-commandos à Pô. À Ouaga, Moussa Diallo continue à servir discrètement son patron. Il l’aide à se rendre de nuit à des réunions, fait office d’agent de liaison avec Compaoré et ses hommes… Mais il finit par être renvoyé dans son régiment à Bobo-Dioulasso. Le 4 août 1983, alors que les capitaines Sankara et Compaoré prennent le pouvoir dans la capitale, Moussa Diallo et ses hommes assurent la réussite du putsch dans la deuxième ville du pays en prenant ses principaux points stratégiques.

 IL VIVAIT À 200 À L’HEURE, NE DORMAIT PAS, NE MANGEAIT PAS

Une fois président, Thomas Sankara envoie un message à son collaborateur : « Je t’attends à Ouaga. » Diallo ne répond pas. Il ne veut plus occuper ce poste éreintant d’aide de camp. « Je ne supportais plus son rythme, se justifie-t-il. Il vivait à 200 à l’heure, ne dormait pas, ne mangeait pas. Nous partions tôt le matin et nous ne savions jamais quand nous allions rentrer. Je ne voyais plus ma fiancée, avec laquelle je ne communiquais plus que par téléphone. »

Le nouveau chef de l’État, qui apprécie sa franchise, comprend sa décision. Et continue à faire pleine confiance à Diallo, désormais propulsé commandant du groupement d’instruction de Bobo-Dioulasso et, surtout, coordonnateur des Comités de défense de la révolution (CDR) de tout l’ouest du Burkina Faso. Malgré les 350 kilomètres qui les séparent, le chef de l’État appelle régulièrement son ancien aide de camp. La même phrase revient souvent : « Diallo ! Ça va ? Viens voir ! » Au Ghana pour rencontrer Jerry Rawlings, à Cuba pour rendre visite à Fidel Castro, à Washington pour le fameux discours à la tribune des Nations unies… L’officier est de plusieurs voyages officiels. Quand il est dans son régiment, à Bobo, il reçoit parfois la visite, nocturne et impromptue, de son imprévisible aîné. « Le soir de notre mariage, alors que nous étions couchés avec mon épouse, j’ai entendu toquer à ma porte. C’était Thomas, qui s’est excusé pour le retard mais qui avait tenu à venir. Nous avons mangé une part de gâteau, discuté un peu, et il est reparti au milieu de la nuit », se rappelle-t-il.

LES RUMEURS DE TENSIONS ENTRE LE CLAN SANKARA ET CELUI DE COMPAORÉ SE FONT DE PLUS EN PLUS INSISTANTES

En 1985, Moussa Diallo est promu commandant adjoint de la gendarmerie nationale et revient à Ouagadougou. Membre du premier cercle de Sankara, il continue à le voir régulièrement, ainsi que toute sa garde rapprochée, à commencer par Étienne Zongo, son successeur comme aide de camp du « PF » (président du Faso). Dans les mois qui suivent, les rumeurs de tensions au sommet du Conseil national de la révolution (CNR) entre le clan Sankara et celui de Compaoré se font de plus en plus insistantes. Comme plusieurs proches du capitaine au béret rouge, voilà un moment que Diallo se méfie de son supposé frère d’armes.

« Ils vont l’abattre »

Un épisode, que lui relate Vincent Askia Sigué, garde du corps et ange gardien de Sankara, autant réputé pour sa loyauté à toute épreuve que pour ses méthodes brutales, lui met la puce à l’oreille. Au début de 1985, Sigué, avec lequel Moussa Diallo s’est lié d’amitié quand il était aide de camp, débarque à Bobo-Dioulasso sans le prévenir. « C’est urgent, il faut absolument que je te parle », lui dit le grand gaillard aux biceps saillants, expert en maniement des armes. Celui que certains surnommaient le « chien de garde » de Sankara est en mauvaise posture. Des péripéties lors d’une mission à l’étranger, mais surtout une empoignade musclée avec des diplomates libyens, qui s’en sont plaints à Tripoli, ont mis le président hors de lui.

« Je suis venu te donner un message pour le patron. Il refuse de me voir ou de me prendre au téléphone. Je le comprends, mais dis-lui que son attitude est suicidaire. Les gens ne m’aiment pas parce qu’ils savent qu’il faudra passer sur mon corps pour l’atteindre. Je suis prêt à mourir pour lui. Dis-lui que s’il m’éloigne, ils vont l’abattre. Celui qui est derrière tout ça, c’est Blaise Compaoré », affirme cette nuit Sigué à Diallo, dans sa chambre d’hôtel à Bobo-Dioulasso.

De gauche à droite, le capitaine Blaise Compaoré, ministre d’Etat délégué à la présidence ; le capitaine Thomas Sankara, président du Conseil National de la révolution, Chef de l’Etat ; le lieutenant Moussa Diallo, chef des CDR de Bododioulasso, au lendemain du 4 août 1983.


Bara/Information Haute Volta/Archives JA

 IL NE FAUT PAS QUE THOMAS SOIT PRÉSIDENT

Alors que l’officier objecte qu’il y va un peu fort, son collègue poursuit. Et lui raconte un échange qu’il a eu avec Blaise Compaoré à Pô, quelques semaines avant le coup d’État du 4 août 1983. « Une fois que nous serons au pouvoir, il ne faut pas que Thomas soit président. Il est déjà fiché communiste, pro-Kadhafi… Ce n’est pas bon pour nous et pour la réussite de la révolution. Il faut que ce soit moi le président. Thomas en restera un leader charismatique, mais pas au premier plan », lui aurait assuré le chef des para-commandos. Le soir-même, Sigué prend sa voiture et fonce à Ouagadougou pour tout raconter à Sankara, lequel appelle directement Compaoré pour convenir d’un rendez-vous à mi-chemin. Une fois au point de rencontre, les deux capitaines parlent longuement dans une voiture, en pleine nuit. En ressortant, « Tom’ Sank » va voir son fidèle garde du corps : « C’est bon, c’est réglé, Blaise renonce à ce qu’il t’a dit. » Puis ils rentrent à Ouaga, tandis que Compaoré retourne à Pô. Depuis ce jour, ce dernier n’a plus jamais voulu reparler à Sigué, dont il se méfiait comme de la peste.

Intrigué, Moussa Diallo a tenu à vérifier cette histoire directement auprès de Sankara. « Je lui en ai parlé un matin, tôt, chez lui, alors qu’il sortait de sa douche. Il a confirmé tous les propos de Sigué. Je lui ai répondu : “Dans ce cas c’est très grave, car ce n’est pas le genre d’ambition à laquelle on renonce facilement”. » Désormais, Diallo en est convaincu : il faut surveiller Compaoré et ses proches comme le lait sur le feu. En 1987, plusieurs épisodes renforcent encore sa méfiance. Par exemple, quand son supérieur, Ousseini Compaoré, le commandant de la gendarmerie, revient d’une mission au Togo. Sur place, il a rencontré un ministre qui lui a confié une caisse à remettre à Blaise Compaoré. Dedans, du champagne que, selon ce ministre, « Blaise avait beaucoup aimé » lors de son récent passage à Lomé. Une fois rentré, il remet le cadeau à son destinataire, qui feint l’étonnement et lui répond qu’il ne connait pas ce ministre togolais. Surpris, Ousseini Compaoré et Moussa Diallo enquêtent et découvrent finalement que Blaise est allé au Togo depuis la Côte d’Ivoire sans rien dire à personne, pas même à Sankara. « Il cachait des choses, il niait la vérité. Cela devenait suspect. Tout ça nous a fait comprendre qu’il n’était plus loyal », assure Diallo.

Compaoré sur écoute

Mais c’est surtout une autre affaire, bien plus sérieuse, qui va alerter les deux responsables de la gendarmerie – et même les conduire à mettre le domicile de Blaise Compaoré sur écoute par leur service de renseignement, sans prévenir Sankara. « C’était osé, mais il fallait bien faire quelque chose tant la situation devenait critique », explique avec le recul l’ex-commandant adjoint de la gendarmerie. En 1987, donc, le colonel Jean-Claude Kamboulé, opposant à la révolution, tente d’organiser un mouvement de résistance depuis la Côte d’Ivoire, sous la protection des services ivoiriens et de Félix Houphouët-Boigny. Ce petit groupe avait été infiltré par un agent burkinabè, qui informait régulièrement ses supérieurs sur ses activités. D’après lui, Kamboulé serait revenu un jour furieux d’une audience avec le président ivoirien. À ses hommes, il aurait alors tenu en substance ces propos : « Le Vieux m’a demandé d’arrêter tout ce qu’on fait pour déstabiliser Sankara parce qu’il a déjà trouvé une solution plus rapide et plus facile : c’est Blaise Compaoré qui va s’en occuper. » Ces informations sont immédiatement remontées au président burkinabè, qui, malgré l’insistance de ses proches, ne fera rien.

Les semaines passent, les tensions s’accroissent. La guerre des tracts fait rage. Chaque jour ou presque fleurissent dans les rues de Ouaga des feuillets caricaturant Sankara en tyran solitaire. Pour Moussa Diallo et plusieurs proches du président, il ne fait aucun doute que Compaoré et ses hommes sont derrière cette campagne. Le 2 octobre 1987, le président est à Tenkodogo pour célébrer le quatrième anniversaire du discours d’orientation politique de la révolution. Il est violemment critiqué par Jonas Somé, leader étudiant et représentant des CDR dans les universités. « C’était, aussi et surtout, un “petit” de Blaise », explique Diallo. Quelques jours plus tard, grâce au système d’écoute mis en place au domicile ouagalais de Compaoré, l’ancien aide de camp capte une conversation qui l’inquiète au plus haut point.

EN IDÉALISTE QU’IL ÉTAIT, IL SE PENSAIT SÛREMENT PLUS UTILE POUR LA CAUSE MORT QUE VIVANT

Venu rendre visite au numéro deux de la révolution, Jonas Somé apprend qu’il est à Pô auprès des paras-commandos. Il l’appelle alors depuis sa ligne fixe. « Il lui disait qu’il était temps de passer à l’action, que la situation allait s’aggraver s’ils ne faisaient rien et que lui était déjà prêt, affirme Diallo. De son côté, Blaise essayait de le rassurer et lui disait : “Oui, rassure-toi, ça va se faire, ne t’inquiète pas”. Leur discussion laissait clairement entrevoir qu’il y avait un projet commun d’agir contre Thomas. » Dans la foulée, l’officier de gendarmerie prend la cassette, achète un magnéto portable et demande en urgence à voir Sankara. Une fois dans son bureau, il lui tend la magnéto. « Camarade président, je voudrais que vous écoutiez ça, c’est très important. » Réponse de l’intéressé : « Non, je n’écouterai pas, tu peux me laisser. » Avant de partir, Moussa Diallo fait quand même écouter la conversation à Étienne Zongo pour l’alerter.  Le soir, il reçoit un appel de Sankara, qui l’invite à passer chez lui. « Je sais de quoi tu veux me parler », lui dit-il en guise de formule d’accueil. Diallo insiste, lui dit qu’il redoute un assassinat, que ses proches aussi risquent d’être tués s’il ne fait rien.

« Il a pris sa guitare et a commencé à jouer. J’ai essayé de continuer mais il ne répondait plus, il jouait. Je le connais bien, c’était sa façon de me dire : “C’est bon, je t’ai compris, tu peux partir”. Il n’était pas plus inquiet que ça. Je suis donc rentré chez moi. C’est la dernière fois que je l’ai vu ». Plus de trente ans après, il en est convaincu : Thomas Sankara, mis en garde par plusieurs de ses fidèles, n’ignorait rien de ce qui se tramait mais il se serait « laissé faire, volontairement ». Pourquoi ? Parce qu’il aurait été déçu par ses compagnons Compaoré, Lingani et Zongo, qui « ne suivaient plus le rythme de la révolution » et que, « en idéaliste qu’il était, il se pensait sûrement plus utile pour la cause mort que vivant ».

Thomas Sankara.


Archives Jeune Afrique

Selon lui, Sankara tentera toutefois de crever l’abcès lors d’une réunion secrète entre les quatre hommes dans la soirée du 13 octobre, au domicile de Blaise Compaoré. « Si c’est moi le problème, je démissionne et vous continuez la révolution sans moi », leur a dit le président, révèle Moussa Diallo. Compaoré, Lingani et Zongo refusent qu’il quitte ses fonctions.

En coulisses, les événements s’accélèrent. Le même jour, Drissa Cissé, un commerçant et ancien député proche de Jean-Pierre Palm, un officier du clan Compaoré, est arrêté après avoir glissé à l’une de ses proches que « Blaise Compaoré serait bientôt président ». Des propos que sa confidente est allée rapporter aux gendarmes. Le voilà détenu au camp de la gendarmerie à Bobo-Dioulasso. Informé de l’arrestation de ce commerçant, connu sous le surnom de « Kennedy », Jean-Pierre Palm tente immédiatement d’intervenir auprès du commandement de la gendarmerie à Ouagadougou pour le faire libérer. Devant Moussa Diallo, Ousseini Compaoré lui répond que ce qui est reproché à Cissé est « tellement grave » qu’il vaut mieux, dans son propre intérêt, ne pas se mêler de cette affaire. « C’était peut-être une erreur, mais Palm a alors sûrement compris que Cissé avait trop parlé, analyse Diallo rétrospectivement. Je me demande encore s’ils n’ont pas avancé le coup au 15 octobre à cause de cette affaire, car Kennedy devait être transféré le 16 à Ouaga pour être interrogé. »

Jour J

Le jeudi 15 octobre, Moussa Diallo est chez lui, au camp de la gendarmerie, au chevet de son épouse malade. Il n’en sort que vers 15h pour aller travailler. Sur place, il retrouve une vieille connaissance, l’ex-officier nigérien Moussa Ganda. Ce dernier connaît aussi le lieutenant Gilbert Diendéré, un fidèle de Blaise Compaoré, qui dirige les para-commandos de Pô, avec lequel il est passé par l’académie militaire de Saint-Cyr, en France. Ganda lui demande s’il peut joindre Diendéré. Moussa Diallo appelle alors le standard du Conseil de l’Entente, où il a son bureau. Devant lui, Ganda parvient à y joindre le bras droit de Blaise Compaoré, avec lequel il commence à discuter de tout et de rien. Au mur, l’horloge indique presque 16h30. « Soudain, Ganda me dit que sa conversation avec Diendéré a été coupée. Nous essayons alors de rappeler le standard du Conseil, sans succès. Au bout de quelques minutes, le standardiste finit par décrocher. Au loin, j’entends des tirs. Mon interlocuteur me dit qu’il y a des rafales et il raccroche. »

BLAISE COMPAORÉ ÉTAIT L’ORDONNATEUR, GILBERT DIENDÉRÉ LE SUPERVISEUR ET YACINTHE KAFANDO DIRIGEAIT LE COMMANDO

Le commandant adjoint de la gendarmerie comprend immédiatement que des événements graves sont en cours, même s’il ignore encore que Thomas Sankara était alors en réunion avec des collaborateurs au Conseil de l’Entente. Il retourne chez lui, prend son arme et sa voiture, et se dirige vers les lieux de la fusillade. Estimant qu’il est imprudent de débarquer ainsi dans l’enceinte du Conseil alors qu’il ne sait rien des forces en présence, il choisit finalement d’aller chez son frère pour utiliser son téléphone et tenter d’y voir plus clair. Dans les rues, c’est la confusion. Moussa Diallo essaie de repartir, mais très vite, les carrefours stratégiques de la ville sont tenus par des militaires. Il décide de rester caché chez son frère. Dans la soirée, il apprend, dévasté, que Sankara et douze de ses compagnons ont été assassinés.

Tombe de Thomas Sankara.


Vincent Fournier/JA

Moussa Diallo finit par rentrer chez lui. Le 17 octobre, il est arrêté et envoyé au Conseil de l’Entente, où il est détenu pendant sept mois. Sur place, un de ses geôliers est un membre de la garde rapprochée de Blaise Compaoré. Il est de Dédougou, comme lui, et le connaît de longue date. L’homme finit par se confier à Diallo. Selon lui, dans les jours qui ont précédé le 15 octobre, Yacinthe Kafando, le chef de la sécurité rapprochée de Compaoré, leur avait interdit de quitter le domicile de leur patron pour éviter toute fuite. Ils mangeaient et dormaient sur place. Tous sentaient qu’une opération était prévue, mais ils n’en avaient pas les détails. Le jour J, ce témoin affirme avoir vu partir de la cour un groupe de militaires dirigés par Kafando. Selon Moussa Diallo, qui s’appuie sur les confidences de cet homme et d’autres protagonistes, Blaise Compaoré était bien chez lui à ce moment-là. Quant à Gilbert Diendéré, Diallo le jure sur l’honneur : il était au Conseil de l’Entente quelques minutes avant la fusillade.

À ses yeux, les responsabilités dans l’assassinat sont aujourd’hui assez claires. « Blaise Compaoré était l’ordonnateur, Gilbert Diendéré le superviseur et Yacinthe Kafando dirigeait le commando qui l’a exécuté », assure-t-il. Alors que le procès tant attendu s’ouvrira dans quelques jours devant le tribunal militaire de Ouagadougou, l’ancien aide de camp ne mâche pas ses mots contre les assassins présumés de Sankara. « Quand tu es officier, il y a une éthique à respecter. Et quand tu as commis un acte, tu dois l’assumer. Blaise Compaoré et Gilbert Diendéré n’ont jamais assumé ce qu’ils ont fait et ont montré qu’ils n’avaient aucune éthique. » Le 11 octobre, l’ancien président, réfugié en Côte d’Ivoire depuis sa chute, en 2014, brillera par son absence à la barre. Son ex-chef d’état-major particulier sera, lui, bien présent. Avec toute la cour suspendue à ses déclarations.

Zinder, à l’aube de l’occupation coloniale

Le Bellama se mettant en scène comme le nouveau souverain.

Le Bellama se mettant en scène comme le nouveau souverain.
 © Collection personnelle Camille Lefebvre

Depuis plus de 20 ans, Camille Lefebvre voyage dans les mémoires des femmes et des hommes du Niger. Historienne de l’Afrique, elle cherche les traces laissées par les pays du Sahara et du Sahel, les traces d’avant la colonisation. Camille Lefebvre cherche des archives, et elle les trouve. Parce qu’ils sont nombreux à avoir écrit, en arabe, en français, parce qu’ils sont nombreux à avoir raconté en langues africaines ce qu’ils ont vu et ce qu’ils ont vécu au tout début du XXème siècle… c’est-à-dire ce moment particulier où tout a basculé, ce moment où les Français sont arrivés pour les occuper.

À lire : Des pays au crépuscule, par Camille Lefebvre, aux éditions Fayard.

À découvrir : Zinder 1900, l’exposition.

Tous nos remerciements au grand comédien nigérien Nourou Ouallam pour sa participation exceptionnelle.


«Des pays au crépuscule», de Camille Lefebvre.

«Des pays au crépuscule», de Camille Lefebvre.
 © Éditions Fayard
 

Algérie : en Kabylie, la mémoire des harkis reste vivace

Par  - à Taddart
Mis à jour le 24 septembre 2021 à 13:25


Printemps 1960, des harkis assistent à une fête religieuse à Ain Terzine, dans le sud de la Kabylie, aux portes du désert.

Le 20 septembre, le président français Emmanuel Macron a présenté des excuses aux harkis, reconnaissant que Paris les avait abandonnés en 1962. En Kabylie, le petit village de Taddart garde la mémoire de cet épisode sanglant de l’histoire algérienne. 

Printemps 1962, Taddart, un petit village perché sur une montagne comme il y en a des centaines en Kabylie. Le cessez-le-feu a été proclamé, mettant fin à sept longues années d’une guerre sans merci dont personne n’est sorti indemne.

Le dernier soldat de l’armée française vient de lever le camp, un baraquement hérissé de guérites et entouré de barbelés, installé sur une colline dominant Taddart et ses alentours. C’est depuis ce point culminant que le village a été bombardé un jour de l’année 1958 pour venger la mort d’un capitaine français exécuté par un jeune maquisard.

La guerre est finie et l’armée française plie armes et bagages, laissant sur place les dizaines de harkis et de supplétifs musulmans qui la servaient loyalement depuis le déclenchement de la révolution en novembre 1954. À Taddart, ceux qui ont alors les moyens de traverser la mer se comptent sur les doigts d’une main. Comme Akli, la plupart restent.

Harki, il s’était comporté comme un caïd arrogant ayant droit de vie et de mort sur ses coreligionnaires. Akli a porté des armes qu’il a souvent dirigées contre les gens de son village. En premier lieu, ceux qui ont pris le maquis.

Et quand il ne pouvait pas atteindre ces maquisards qu’il traquait à la tête des sections françaises, dans ce djebel qu’il connaissait dans les moindres recoins, Akli se vengeait sur leurs femmes. Les mères, les sœurs et les femmes des maquisards subissaient viols, tortures, brimades et exactions de toute sorte.

Harkis de jour, harkis de nuit

Alors ce matin de printemps 1962, quand il entend des dizaines d’hommes se masser devant la porte de sa maison, Akli comprend tout de suite que son heure est venue. Il attendait cette inéluctable issue. Akli est enchaîné et traîné de porte en porte à travers les ruelles du village.

Les habitants de chaque maison sont invités à le frapper, à l’insulter ou à lui cracher dessus. Après avoir fait le tour de tous les quartiers de Taddart, Akli est enchaîné et accroché à un crucifix de fortune toute la nuit sur la place principale du village. Le lendemain, il est descendu et emmené dans un ravin jouxtant un champ d’oliviers. Ligoté, en sang, il est jeté sur un fagot de bois mort et brûlé vif.

Mohand, l’autre harki qui avait rivalisé de cruauté avec Akli, a subi peu ou prou le même sort : battu par une nuée de gamins et de jeunes gens jusqu’à ce que mort s’en suive. À Taddart, on ne se rappelle plus du nom de celui qui lui a porté le coup de grâce en lui fracassant le crâne d’un coup de pierre.

Mais il se dit encore que ceux qui se sont acharnés sur Akli et Mohand sont ceux-là même qui avaient intérêt à ce qu’ils se taisent à jamais et emportent avec eux les noms de ceux qui collaboraient en secret avec l’armée française.

CERTAINS HARKIS ÉTAIENT PLUS ACHARNÉS CONTRE NOUS QUE L’ARMÉE FRANÇAISE ELLE-MÊME

« Au contraire des harkis notoires, les harkis de nuit renseignaient les Français sur les mouvements des Moudjahidine cachés. Quand ils les ramenaient avec eux pour désigner quelqu’un, ils étaient cagoulés pour ne pas être reconnus. D’autres étaient enrôlés dans l’armée française mais travaillaient pour nous en fournissant armes, munitions et renseignements », affirme Dda Belaid, 86 ans, l’un des derniers maquisards de la région encore en vie.

« Beaucoup ont revêtu l’uniforme de l’armée française au moment où ils ont été appelés sous les drapeaux, mais ils n’avaient fait aucun mal. Ils étaient assignés à des tâches subalternes comme porter le poste radio ou veiller au respect du couvre-feu », dit encore Dda Belaid.

Ancien baroudeur de l’ALN, l’armée de libération nationale, bon pied, bon œil, Lounis Kaci porte beau les 78 ans que l’état civil lui octroie. Rencontré chez lui, un village qui servait de poste central de région de la Wilaya III historique – l’essentiel de la Kabylie et une bonne partie des régions montagneuses de Sétif et Bordj Bou Arreridj – Lounis Kaci s’insurge : « Il n’y a jamais eu ces milliers de morts parmi les harkis dont on parle aujourd’hui en France. Il y en a eu quelques centaines tout au plus ! », dit-il [les estimations varient de 10 000 à 80 000 harkis tués, NDLR].

Au lendemain du cessez-le-feu, l’homme affirme avoir reçu l’ordre, lui et ses compagnons, d’aller chercher quatre harkis notoires de la région. « À ma connaissance, dans tout le secteur sous notre contrôle, il n’y a eu que quatre exécutions. Ces harkis-là avaient fait beaucoup de mal. Ils avaient du sang sur les mains et étaient plus acharnés contre nous que l’armée française elle-même », dit-il. Emmenés dans une forêt ces quatre harkis ont été sommairement exécutés au pied des tombes qu’on leur avait ordonné de creuser de leurs propres mains.

Destins divers

« Sinon, chez nous comme ailleurs, poursuit-il, la plupart des harkis arrêtés ont été envoyés au “bataillon” pour être jugés. » Celui de la zone I a été reformé à partir des sections rescapées et de Moudjahidine rentrés de Tunisie, il était stationné à Aïn Soltane. Les harkis passaient devant un tribunal formé par des membres de ce bataillon et avaient droit à un avocat.

Ils ont été emprisonnés ensuite à la prison d’El Harrach, alors baptisée groupe pénitentiaire de Maison-Carrée. Beaucoup étaient des policiers. Ils étaient des centaines et ont été pour la plupart déchus de leurs droits civiques. Après avoir purgé leurs peines, certains ont été rapatriés par la France en 1964 alors que d’autres ont choisi de rentrer chez eux », dit-il encore, sans s’arrêter sur son choix de mots, révélateurs de l’identité trouble des harkis.

AVOIR UN HARKI DANS LA FAMILLE RESTE UNE TACHE INFAMANTE INDÉLÉBILE

Aujourd’hui, Taddart, comme pratiquement tous les villages de Kabylie, possède son cimetière des martyrs et son mausolée à la gloire des ceux qui sont tombés au champ d’honneur les armes à la main.

C’est un grand motif de fierté locale et nationale. Inversement, avoir un harki dans la famille reste une tache infamante indélébile que les bientôt soixante années d’indépendance n’ont pas réussi à laver.

Avec le temps, ceux qui n’ont pas fait de mal pendant la guerre ont fini par se réintégrer petit à petit dans la société. Ce fut le cas de Slimane qui a fini ses jours comme manœuvre, vivant de petits travaux jusqu’à sa mort dans un accident de moto.

Appelé sous les drapeaux, Slimane avait d’abord choisi de monter au maquis mais il n’arrivait pas à soutenir la cadence des marches imposées par les Moudjahidine et avait été abandonné en pleine forêt.

Revenu sur ses pas, il s’est rallié à la France qu’il a servie en essayant de faire le moins de mal possible. Dans le camp français, il pouvait se chausser, se vêtir et manger à sa faim.

Ceux qui sont partis en France, quand ils sont encore en vie, ne peuvent toujours pas remettre les pieds en Algérie. Ni eux ni leurs enfants. S’ils revenaient un jour, il n’est pas certain que des gens les connaissent ou les reconnaissent encore.

Il n’est pas sûr, non plus, qu’ils reconnaissent dans cette ville en devenir, Taddart, le petit village de pierre qu’ils ont quitté il y a 59 ans…

Relation Chine Afrique | 100 ans d’Histoire de Développement commun

Le 01/07/2021 marque le 100e anniversaire du Parti communiste chinois. Découvrez la relation que la Chine et l’Afrique ont pu développer ensemble.

Image 1 Le Forum on China-Africa Cooperation en 2018 v2


Le 01/07/2021 marque le 100e anniversaire du Parti communiste chinois. Découvrez la relation que la Chine et l’Afrique ont pu développer ensemble.

 
© Le Forum on China-Africa Cooperation en 2018 (Photo : People.cn)

En un siècle de coopération économique « gagnant-gagnant », la Chine et l’Afrique ont su bâtir une communauté de destin commun.

Le 1er juillet 2021 marque le 100e anniversaire du Parti communiste chinois (PCC). En revisitant l’histoire du 20e siècle, nous allons constater que les dirigeants du PCC de différentes générations accordent une importance particulière au continent africain. Dans ses contacts avec l’Afrique, le PCC a toujours adhéré à l’objectif de bénéfice mutuel à travers un modèle de développement commun gagnant-gagnant. Au fur et à mesure des changements du contexte international, le PCC sait s’adapter au temps et s’ajuster pour mieux répondre aux besoins mutuels, par exemple en améliorant les formes de l’aide et en enrichissant les contenus de la coopération sino-africaine. People’s Daily Online profite de cette occasion pour retracer les échanges fraternels entre l’Afrique et le PCC.[1] 

Relations internationales : L’aide à l’Afrique de 1949 à 1978

De la fondation de la République populaire de Chine en 1949 à la réforme et à l’ouverture en 1978, la Chine a fait face à une situation intérieure et internationale compliquée. L’économie intérieure était très difficile, alors que le camp capitaliste dirigé par les États-Unis menait un blocus contre les pays communistes. La relation sino-soviétique s’est rompue par la suite. La Chine était ainsi face à un contexte doublement complexe puisque caractérisé par la confrontation imposée par les États-Unis et par l’Union soviétique.

Cette période a coïncidé avec les mouvements de libération en Afrique. Les pays africains, tout en luttant pour l’indépendance, cherchaient aussi à développer leur économie nationale. À ce stade, le PCC a fourni des assistances désintéressées de toutes sortes aux pays africains indépendants, tout en les aidant à renforcer leur autonomie économique afin de consolider leur souveraineté.

Selon les statistiques, de 1956 à 1977, la Chine a fourni 2,476 milliards de dollars d’aide à 36 pays africains, soit 58 % de l’aide étrangère totale du pays (4,276 milliards de dollars). Plus précisément, le montant de l’aide à l’Afrique de 1956 à 1969 a représenté 43,5% de l’aide étrangère totale, tandis qu’au début des années 1970, elle a substantiellement augmenté puisqu’elle a constitué les 2/3 de l’aide étrangère totale. En 1974, l’année la plus élevée, 85 % de l’aide étrangère de la Chine a été consacrée à l’Afrique.

Après 1976, l’aide de la Chine à l’Afrique s’est maintenue en moyenne à plus de 70 millions de dollars par an, en couvrant principalement les domaines de l’agriculture, de la transformation des produits agricoles, de la conservation de l’eau, de l’électricité, des textiles, des transports et du forage de puits. La Chine n’a jamais attaché de conditions politiques à ses aides, et a toujours suivi les « Huit Principes pour l’aide économique et l’assistance technique à d’autres pays » proposés par l’ancien Premier ministre Zhou Enlai lors de sa visite en Afrique de 1963 à 1964.

En 1965, la Tanzanie et la Zambie se sont successivement tournées vers les pays occidentaux et l’Union soviétique pour obtenir de l’aide, mais en vain. Malgré les difficultés économiques et une capacité de transport ferroviaire gravement insuffisante, le Président Mao Zedong a volontiers accepté de donner un coup de main aux deux pays. À cet égard, Zhou Enlai a donné l’explication suivante : « Nous considérons ce projet d’aide économique dans la perspective de soutenir la cause de libération nationale des pays africains, et les aider signifie nous aider nous-mêmes. »

Un autre exemple est qu’en 1963, la Chine a envoyé sa première équipe médicale en Algérie. C’était la première équipe médicale que la Chine ait dépêché à l’étranger. Pendant des décennies, les assistances médicales chinoises ont manifesté la compétence et le professionnalisme des équipes impliquées avec un sens élevé des responsabilités, gagnant ainsi la confiance et le respect du peuple africain.


  Pour lutter contre le coronavirus, une équipe médicale chinoise est arr                        ivée au Burkina Faso (Photo : People.cn)

Au cours de cette période, le PCC a également signé des accords avec de nombreux pays africains pour développer les échanges commerciaux. Le volume du commerce sino-africain a augmenté d’année en année. Il était de 12,14 millions de dollars en 1950, 110 millions de dollars en 1960, 177 millions de dollars en 1970 et 1,19 milliard de dollars en 1980.

En plus de fournir une assistance à l’Afrique et de développer le commerce bilatéral, le PCC a accordé une attention particulière à l’échange d’expériences en matière de construction économique et de gouvernance de l’État. En 1963, lors d’un entretien avec des amis africains, Mao Zedong a déclaré : « Quand vous serez devenus indépendants, nous souhaitons que vous restiez fermes, non seulement politiquement, mais aussi économiquement, et que vos pays ne soient pas subvertis par d’autres puissances. » Deng Xiaoping a aussi souligné en 1964, lors d’une conversation avec Henry Mulli, premier ambassadeur de Kenya en Chine, qu’une nation doit non seulement être indépendante politiquement, mais aussi indépendante économiquement, afin d’être vraiment autonome.

Relation Chine Afrique : « Coopération gagnant-gagnant » du début des 1980 à la fin des 1990

De la fin 1982 au début 1983, les dirigeants du PCC se sont rendus dans 11 pays africains et ont avancé les « Quatre Principes » – les principes de l’égalité et du bénéfice mutuel, de l’efficacité, de la diversité et du développement mutuel – pour les relations économiques avec l’Afrique. Ces quatre principes représentent une mise en gamme des coopérations économique et technologique entre la Chine et l’Afrique. En 1992, les dirigeants du PCC ont encore proposé les « Six Principes » pendant leur visite en Afrique pour soutenir l’intégration du continent africain.

En 1995, le PCC a émis les « Quatre Avis » sur la réforme des méthodes d’aide non économiques à l’Afrique. L’année suivante, ce sont les « Cinq Suggestions » qui ont été annoncées : « Nous devons être sincères et amicaux, nous traiter d’égal à égal, nous bénéficier mutuellement, renforcer la consultation réciproque et faire face ensemble à l’avenir. » Ces « Cinq Suggestions » dépassent le cadre traditionnel de la coopération sino-africaine en exprimant le désir de la Chine de construire des partenariats stables et globaux à long terme pour le 21e siècle.

Au cours de la période des années 1980 à la fin des années 1990, l’aide de la Chine aux pays africains s’est diversifiée. Par exemple, pour consolider l’aide, la Chine est passée d’un rôle passif de constructeur à un rôle plus engageant, telles que la participation à la gestion, la coopération en matière de management, l’entiercement et les contrats de location, etc. C’est en participant à la gestion et à l’exploitation que des entreprises africaines telles que l’usine de textile de l’amitié de la Tanzanie (aujourd’hui Tanzania China Friendship Textile Co Ltd.), l’usine textile de Mulungushi en Zambie, l’usine textile Segou du Mali, l’usine de cimenterie du Rwanda ont réalisé un redressement et obtenu de bons avantages économiques dans les années 1980.


L’amitié Chine-Sénégal entre les jeunes (Photo : People.cn)

Selon les statistiques, de 1979 à 1995, le nombre de projets de construction et de coopération de la Chine en Afrique était de 5 494, avec un montant total de 6 963,25 millions de dollars. Le montant pour l’Algérie seule a atteint 907,67 millions de dollars. La nouvelle forme d’aide de la Chine à l’Afrique a atteint l’objectif de développement commun et de bénéfice mutuel grâce à une participation mutuelle.

Cependant, les années 1990 ont été considérées comme la « décennie perdue » de l’Afrique. En raison de la récession économique et du protectionnisme dans les pays développés, l’économie africaine a connu de graves difficultés au cours de cette période. En réponse à la marginalisation du continent africain sur la scène internationale, la Chine a appelé la communauté internationale à plusieurs reprises à accroître l’aide à l’Afrique et à améliorer l’environnement de développement auquel l’Afrique était confrontée. Le gouvernement chinois a encouragé ses entreprises à s’implanter dans les pays africains pour développer le commerce, par exemple installer des usines, s’engager dans l’assemblage de pièces mécaniques, créer des co-entreprises ou sous-traiter des services de main-d’œuvre. La Chine a aussi sollicité ses entreprises pour qu’elles augmentent les importations en provenance des pays africains. En outre, le gouvernement chinois a envoyé et formé des experts techniques et des talents de gestion dans divers domaines tels que la plantation de riz, la culture de légumes et les machines agricoles.

Entre le milieu et la fin des années 1990, alors que la situation politique dans le continent africain se stabilisait, le processus d’intégration politique et économique de l’Afrique s’est accéléré et la situation macroéconomique a commencé à s’améliorer. Au cours de cette période, le volume des échanges sino-africains a maintenu une tendance à la hausse. Le volume total des échanges bilatéraux est passé de 1,67 milliard de dollars en 1990 à 6,48 milliards de dollars en 1999, avec un taux de croissance annuel moyen de 16 %.

En 1995, la Chine a commencé à réformer ses méthodes d’aide étrangère. En 1999, elle a accordé des prêts préférentiels à 23 pays africains et a mis en œuvre 33 projets de prêts préférentiels. La nouvelle méthode d’aide étrangère a été acceptée par un nombre croissant de pays africains et a eu de bons effets sociaux et économiques. Dans le même temps, les investissements chinois en Afrique ont fortement augmenté. À la fin de 1999, la Chine a investi un total de 440 millions de dollars en Afrique et a créé 351 entreprises, principalement dans les domaines de l’industrie légère, de l’électromécanique, du textile, de l’habillement et de la pharmacie.

Une communauté de destin commun pour l’humanité au 21e siècle

Le 21e siècle est salué par les pays africains comme le « Siècle de la renaissance africaine ». C’est aussi un nouveau siècle de développement mutuel et d’amitié entre l’Afrique et la Chine. Afin de répondre aux défis posés par la mondialisation, le Forum on China-Africa Cooperation (FOCAC) a été officiellement créé en 2000 à l’initiative conjointe de la Chine et des pays africains.

Le FOCAC a placé les relations sino-africaines sur la voie d’un développement institutionnalisé, en passant de « nouveau type de partenariat », « nouveau type de partenariat stratégique » à « partenariat stratégique global ». L’objectif consiste à construire, l’Afrique et la Chine ensemble, une communauté de destin commun à long terme.

Lors de la 1ère réunion ministérielle en 2000 du FOCAC, la Chine a annoncé des mesures pour réduire ou exonérer les dettes de 10 milliards de yuans dans les pays africains très endettés et moins avancés, et a aussi créé le Fonds africain de développement des ressources humaines. En 2003, la 2ème réunion ministérielle a annoncé que dans le cadre du Forum, la Chine continuerait d’augmenter l’aide à l’Afrique, de former 10 000 talents de divers types pour les pays africains dans les trois ans suivants, et d’accorder un traitement en franchise de droits à certains des pays les moins avancés pour des produits exportés vers la Chine.

En 2006, le Sommet de Beijing et la 3ème réunion ministérielle ont proposé les « Huit Mesures » pour soutenir le développement des pays africains, notamment la création d’un Fonds de développement Chine-Afrique, l’aide à la construction du Centre de conférence de l’Union africaine, l’exemption de dettes et des taxes et l’établissement de zones de coopération économique et commerciale. En 2009, la 4ème réunion ministérielle a annoncé les « Huit Nouvelles Mesures », couvrant l’agriculture, la protection de l’environnement, la promotion des investissements, l’allégement de la dette et l’élargissement de l’accès au marché, etc.

En 2012, la 5ème réunion ministérielle a annoncé une série de mesures pour soutenir le développement pacifique de l’Afrique et renforcer la coopération sino-africaine dans cinq domaines : l’investissement et le financement, l’aide, l’intégration africaine, les échanges populaires, la paix et la sécurité. En 2015, le Sommet de Johannesburg et la 6ème réunion ministérielle ont annoncé les « Dix Plans de Coopération » entre la Chine et l’Afrique dans les domaines de l’industrialisation, de la modernisation agricole, des infrastructures, des finances et du développement vert. En 2018, le Sommet de Beijing et la 7ème réunion ministérielle ont proposé les « Huit Actions Majeures » pour se concentrer sur la promotion industrielle, la connectivité des installations d’infrastructure, la facilitation du commerce, le développement écologique, la santé et l’hygiène, les échanges culturels, etc.


Les vaccins chinois arrivent en Guinée équatoriale (Photo : People.cn)

Depuis plus de 20 ans, le FOCAC a créé un nouveau modèle de coopération amicale et de développement commun entre les pays en développement. En termes de construction d’infrastructures, fin 2011, la Chine a aidé à la construction d’environ 270 projets dans 51 pays d’Afrique, représentant environ 25 % du montant total de l’aide chinoise à l’Afrique. Les dernières données de janvier 2021 montrent que la Chine a aidé l’Afrique à construire plus de 6 000 kilomètres de voies ferrées, 6 000 kilomètres de routes, près de 20 ports et plus de 80 centrales électriques à grande échelle. Les infrastructures de la Chine en Afrique couvrent principalement les ponts, les routes, les ports, les aéroports, l’électricité et les installations de communication. Une fois ces projets achevés et mis en service, ils ont joué un rôle très important dans le développement économique local.

Prenons aussi l’exemple du commerce sino-africain et les investissements chinois dans ce secteur. En 2000, le volume des échanges commerciaux sino-africains a dépassé pour la première fois les 10 milliards de dollars. En 2019, le volume des échanges commerciaux a dépassé les 200 milliards de dollars, soit 20 fois celui de 2000. En 2019, les investissements directs de la Chine en Afrique se sont élevés à 49,1 milliards de dollars, soit 100 fois celui de 2000. La Chine est devenue le plus grand partenaire commercial de l’Afrique pendant 11 années consécutives. Le niveau d’investissements directs sur le continent africain a atteint 110 milliards de dollars, contribuant à plus de 20% à la croissance économique de l’Afrique pendant de nombreuses années. Même en 2020, sous l’impact de la Covid-19, les investissements directs de la Chine en Afrique restent fondamentalement au même niveau qu’en 2019.

Depuis le début du 21e siècle, en tant que « Continent de l’Espoir », les pays africains ont connu une croissance rapide en devenant l’une des régions les plus dynamiques du monde, avec un taux de croissance annuel moyen de 5 % de 2000 à 2012. L’Afrique subsaharienne a même atteint 5,6 %. Parmi les 10 pays à la croissance la plus rapide au monde, il y a 6 pays africains. L’essor de l’Afrique est devenu aujourd’hui un sujet très important pour le monde entier.


La Chine insiste sur Les « Cinq Non » dans les relations sino-africaines (Photo : People.cn)

Les « Cinq Non » dans les relations sino-africaines

La coopération sino-africaine a favorisé le développement commun des deux parties en insufflant une nouvelle vitalité à l’économie mondiale. Plus important encore, après la création du FOCAC, un nouveau type de relation Sud-Sud a été progressivement mis en place. Surtout après la mise en route de l’initiative « la Ceinture et la Route » en 2013, la coopération sino-africaine s’est à nouveau accélérée. Lorsque le Président chinois Xi Jinping s’est rendu en Afrique en 2013, il a notamment souligné que « la Chine et l’Afrique ont toujours été une communauté de destin commun ».

Dans son discours prononcé lors de la cérémonie d’ouverture du Sommet de Beijing du FOCAC en 2018, Xi Jinping a encore une fois évoqué la « Communauté de destin Chine-Afrique avec un avenir partagé ». Il a insisté sur les « Cinq Non » dans les relations diplomatiques avec l’Afrique, c’est-à-dire : ne pas s’ingérer dans la voie de développement des pays africains, ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures des pays africains, ne pas imposer sa volonté aux pays africains, ne pas attacher de condition politique à l’aide à l’Afrique, et ne pas chercher de gains politiques privés dans l’investissement et le financement en Afrique. Xi Jinping a également appelé d’autres pays à respecter ces « Cinq Non » lorsqu’ils traitent des affaires africaines. De 2020 à 2021, la Chine et l’Afrique se sont unies dans la lutter contre l’épidémie, montrant une fois de plus la fraternité des deux parties pour construire une communauté de destin commun.


[1] Cet article est basé sur « Cent ans du Parti communiste chinois et les révolutions en Afrique » de Li Xinfeng, professeur de l’École des relations internationales, doyen exécutif et chercheur de l’Institut chinois d’études africaines de l’Académie chinoise des sciences sociales. L’intégralité de l’article en chinois est accessible en cliquant ici.


Lire les dernières informations d’Afrique sur le site de People’s Daily Online

Ce jour-là : 11 septembre 2001, le monde musulman sous le choc

| Par 
Attentat contre la tour sud du World Trade Center, à New York, le 11 septembre 2001.

Attentat contre la tour sud du World Trade Center, à New York, le 11 septembre 2001. © Kelly Guenther/NYT/REDUX-REA

Il y a vingt ans, les tours du World Trade Center s’effondraient. Parfois à rebours de leurs opinions publiques, Arafat, Moubarak, Kadhafi exprimaient leur compassion envers le peuple américain. Le récit, à chaud, de notre journaliste, Ridha Kéfi.

Mardi 11 septembre. Les premières images des attentats perpétrés à New York et à Washington sont diffusées en direct à la télévision. Dans les rues de Tunis, le petit peuple se congratule à coup de « Mabrouk ! » (Félicitations !) et de « Allahou akbar » (Dieu est grand !). On fait semblant de fêter ce qui apparaît comme une « défaite de l’Amérique ».

Des badauds discutent : « Ces Américains se croient tout-puissants. C’est bien fait pour leur gueule ! », dit l’un. « C’est une punition de Dieu », lance l’autre. Un troisième les tance : « Cessez de dire des bêtises, ce sont de pauvres gens comme vous et moi qui sont en train de payer pour l’arrogance de leurs leaders. »

Scènes de liesse populaire

Dans les territoires de l’Autorité palestinienne, des scènes de liesse populaire éclatent. Ces manifestations d’une joie douteuse apportent de l’eau au moulin des analystes israéliens qui tentent de faire accréditer la thèse d’une implication palestinienne. […] Le président Yasser Arafat condamne ce qu’il considère comme « un crime contre l’humanité ». « Nous sommes complètement sous le choc », lâche-t-il.

Les autres chefs d’État de la région lui emboîtent le pas. Le président égyptien Hosni Moubarak, qui n’a cessé de répéter à ses interlocuteurs américains : « Si le processus de paix n’est pas relancé, la région pourrait connaître de graves attentats terroristes », fait part de sa stupeur face à la tragédie. La plus haute autorité du monde islamique, l’imam de la mosquée Al-Azhar, au Caire, déclare que les attentats « sont contraires à l’esprit de toutes les religions ».

https://www.jeuneafrique.com/wp-content/themes/ja-3.0.x/assets/img/mondial2018/quote-article.png") left top no-repeat;">

LA SEULE VOIX DISCORDANTE AURA ÉTÉ CELLE DE SADDAM HUSSEIN.

Depuis le déclenchement de la seconde Intifada, en septembre 2000, l’opinion publique arabe s’était montrée très critique à l’égard de la politique américaine au Proche-Orient, qu’elle jugeait trop alignée sur les positions israéliennes. Conséquence : les États modérés, comme l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Jordanie, le Maroc et la Tunisie, étaient pris en tenaille entre leur alliance stratégique avec les États-Unis et le sentiment antiaméricain de leurs populations.

Folie des grandeurs

On aurait pu croire qu’ils éprouveraient des difficultés à réaffirmer, en cette circonstance, leur soutien à Washington. Ce ne fut pas le cas. Et pour cause. Après un bref moment d’euphorie, l’opinion arabe a plongé dans une étrange torpeur. Les gens ne savaient plus quoi penser d’une catastrophe dont l’ampleur a dépassé l’entendement.

Conséquence inattendue de la tragédie : des leaders extrémistes, qui n’ont jamais fait mystère de leur haine pour les États-Unis, ont exprimé leur sympathie pour le peuple américain. C’est le cas de Mouammar Kadhafi, qui s’est dit prêt à venir en aide à ses adversaires de toujours. Aucun doigt accusateur ne s’est levé pour désigner le « Guide » comme un possible commanditaire des attentats. L’Iran, autre « État voyou » selon le Pentagone, a condamné fermement, lui aussi, les attentats par la voix de son président, Mohamed Khatami.

Dans ce concert de compassion, la seule voix discordante aura donc été celle de Saddam Hussein. « Les Américains ont récolté les épines de leur politique », a dit le tyran de Bagdad. Ils se sont rendus victimes « de leur arrogance, de leur folie des grandeurs et de leur mépris à l’égard des autres peuples ».