Histoire

Bénin : l’Amazone, Bio Guéra et l’obélisque aux dévoués, trois monuments pour se réapproprier l’histoire

À la fin du mois de juillet, Cotonou s’est enrichie de trois nouveaux monuments qui représentent, chacun, un symbole de l’histoire du Bénin et constituent de nouvelles attractions dans un pays qui mise sur le tourisme pour son développement.

Mis à jour le 26 août 2022 à 12:04
 
 
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Bio Guéra, l’un des trois nouveaux monuments du Bénin, inauguré à Cotonou le 30 juillet 2022. © Erick Christian Ahounou/AID

 

La statue de Bio Guéra, celle de l’Amazone et l’obélisque aux dévoués… Fin juillet, Cotonou s’est enrichie de trois nouveaux monuments qui représentent, chacun, un symbole de l’histoire du Bénin. Ils font désormais la fierté des Béninois et suscite l’admiration dans les pays voisins. Ces trois nouveaux monuments mémoriels faisant référence à différents pans de l’Histoire constituent, en outre, de nouvelles attractions dans un pays qui mise sur le tourisme pour son développement.

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Érigés dans le cadre du programme gouvernemental de valorisation du patrimoine historique et culturel, ils ont été inaugurés le 30 juillet  en grande pompe par le président béninois, entourés du gratin politique et d’invités privilégiés. Chantre de la restauration de la mémoire historique du Bénin, Patrice Talon a saisi l’occasion pour préciser, à chaque étape, le message politique associé à chacune des œuvres.

Bio Guéra, le résistant wassangari

Construite au milieu du rond-point de l’aéroport international de Cotonou, la statue de Bio Guéra accueille désormais le visiteur à sa descente d’avion au Bénin. L’ancienne représentation d’une femme versant de l’eau au sol et symbolisant l’hospitalité dans plusieurs régions du Bénin a donc laissé place à celle d’un homme en tenue de combat, arme au poing sur le dos d’un cheval cabré. Le monument haut d’une dizaine de mètres est fait d’acier, de fonte et de cuivre. Il participe de la volonté du gouvernement « d’offrir aux visiteurs l’un des symboles les plus expressifs de l’identité historique de notre pays », a indiqué le ministre du Tourisme de la Culture et des Arts. En effet, né en 1856, Bio Guéra a été une figure de la résistance aux troupes coloniales françaises qui tentaient de soumettre les anciens royaumes du nord du Bénin actuel.

JE SUIS CONSCIENT D’ÊTRE UN BIO GUÉRA, QUE CHACUN DE NOUS L’EST OU DEVRA L’ÊTRE POUR DÉFENDRE NOTRE DIGNITÉ, NOTRE IDENTITÉ ET ŒUVRER AU DÉVELOPPEMENT DE NOTRE NATION

Dans le paysage urbain du pays, le souvenir de ce « prince wassangari », peuple du Nord, n’était rappelé jusque-là que par un modeste édifice érigé à Parakou, à 400 kilomètres de Cotonou. Élevé au rang de héros national en 1975, au début de la révolution marxiste-léniniste, la bravoure, le sens du sacrifice et la défense de la dignité de Bio Guéra n’a de cesse d’inspirer les dirigeants politiques béninois. Patrice Talon force même la comparaison. « Moi je suis conscient d’être un Bio Guéra, je suis conscient que chacun de nous est un Bio Guéra ou devra l’être pour défendre notre dignité, notre identité, notre histoire et nous protéger les uns les autres, protéger notre nation et œuvrer à son développement. »

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En faisant bâtir une statue en l’honneur de ce héros à Cotonou, loin de ses terres d’origine et du lieu de ses actions de résistance, c’est aussi une invitation à l’unité nationale qui est adressée à tous les Béninois. Étrangement, le gouvernement reste muet sur l’auteur de l’œuvre comme sur ce qu’elle a coûté aux contribuables.

L’Amazone, ode la femme béninoise

Retenu depuis 2019 comme identité visuelle du Bénin dans le cadre du développement du tourisme, le symbole de l’Amazone prend forme en 2022. Celle-ci fend désormais le ciel de Cotonou du haut de ses 30 mètres, s’imposant ainsi au regard des Cotonois comme des visiteurs. La statue se veut le nouveau symbole des valeurs qui doivent inspirer les femmes et les hommes du Bénin : courage, bravoure et patriotisme. Inspirée des Agodjié ou Minon, corps de femmes guerrières constitué par la reine Tassi Hangbè, unique souveraine du Danxomè entre 1708 et 1711, la statue de l’Amazone est une ode à la femme béninoise. Faite d’une structure métallique avec une enveloppe en bronze pesant 150 tonnes, elle est vite devenue le centre d’une grande attraction et fait déjà l’objet de plusieurs produits dérivés.

EN HOMMAGE À CES FEMMES, À CES AMAZONES, CETTE STATUE […] SERA À NOS YEUX ET À CEUX DE NOS VISITEURS, LE SYMBOLE DE LA FEMME BÉNINOISE, CELLE D’AUJOURD’HUI ET CELLE DE DEMAIN

Mais autour de cette amazone de bronze, l’État béninois veut surtout voir une nouvelle source de fierté nationale et illustrer le rôle déterminant des femmes dans l’édification de la nation. « En hommage à elles, à ces femmes, à ces amazones, cette statue […] sera à nos yeux et à ceux de nos visiteurs, le symbole de la femme béninoise, celle d’aujourd’hui et celle de demain », a précisé Patrice Talon.

Pour réaliser le monument géant, le gouvernement béninois a eu recours aux services du sculpteur chinois Li Xiangqun dont la société Beijing Huashi Xiangqun Culture & Art est réputée pour ce type de réalisations. L’histoire ne dit pas si l’artiste a été à l’origine de l’épitaphe inscrite sur le monument. Celle-ci a laissé voir une grossière faute de grammaire (« Tel nos Amazones, la femme béninoise est notre fierté ») que le gouvernement a d’abord minimisé avant d’apporter la correction nécessaire.

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L’élévation de la statue de l’Amazone fait aussi écho aux réformes politiques et institutionnelles mises en œuvre ces dernières années au Bénin visant à valoriser et protéger la femme. Elles se sont illustrées par la création d’un Institut national de la femme, par la garantie de 24 sièges au parlement pour les femmes et le vote d’une loi réprimant les infractions commises à raison du sexe des personnes, entre autres.

L'Amazone, une nouvelle statue érigée à Cotonou au Bénin. © Présidence du Bénin

 

L'Amazone, une nouvelle statue érigée à Cotonou au Bénin. © Présidence du Bénin

L’obélisque aux dévoués

Dernière de la série, l’obélisque aux dévoués est tout aussi symbolique. D’abord il est érigé au cœur du jardin de Mathieu, nouvel espace vert aménagé dans le domaine de l’ancienne résidence du général Mathieu Kérékou, ancien président. Mais surtout, c’est désormais à son pied que les chefs d’État viendront déposer une gerbe en l’honneur des fils et filles du Bénin qui ont donné de leur vie pour la patrie. Et c’est Patrice Talon qui inauguré cette tradition, le 1er août 2022. Depuis l’indépendance, les présidents béninois successifs ont toujours déposé une gerbe au pied d’un monument aux morts érigé à Xwlacodji, un quartier côtier de Cotonou. Mais cet édifice, construit avant 1903, l’a d’abord été à la mémoire des soldats français tombés lors de la campagne militaire contre le royaume du Danxomè.

Pour Patrice Talon, continuer à rendre hommage aux fils et filles du Bénin morts pour la patrie en ce lieu relevait de  l’« aberration ». « En réalité, ce monument aux morts de Xwlacodji ne nous concerne pas ; il nous a plutôt toujours défiés, a toujours ravivé nos peines et nous n’avons pas à nous consoler de ce qu’il serait aussi celui des combattants de la Première Guerre et de la Seconde Guerre mondiales », a argumenté le président béninois.

 

L'obélisque aux dévoués est le nouveau monument au pied duquel les chefs d’État viendront déposer une gerbe en l’honneur des fils et filles du Bénin, à Cotonou le 30 juillet 2022. © Présidence du Bénin

 

L'obélisque aux dévoués est le nouveau monument au pied duquel les chefs d’État viendront déposer une gerbe en l’honneur des fils et filles du Bénin, à Cotonou le 30 juillet 2022. © Présidence du Bénin

 

Alors que les trois monuments ont été dévoilés le même jour, seule la statue de Bio Guéra est actuellement accessible au public. Le jardin de Mathieu qui accueille le monument aux dévoués est toujours en travaux et l’esplanade de l’Amazone a été fermée quelques jours après la fête de l’indépendance, le 1er août. C’est donc un défilé incessant qui s’observe au rond-point de l’aéroport où les forces de l’ordre peinent à réguler le flux des visiteurs.

Mais l’enthousiasme est palpable dans l’expression des visiteurs. « On ne peut que se satisfaire devant une telle réalisation et souhaiter que ce genre d’initiatives se multiplient dans le pays », commente l’un d’eux, André, la quarantaine. Ce professeur de philosophie dans un collège d’Abomey-Calavi, commune située à 15 kilomètres au nord de Cotonou, a fait le déplacement, convaincu par ses deux filles dont la plus jeune, Eunice 10 ans, vient d’obtenir son Certificat d’études primaires.

LES AUTORITÉS VEULENT FAIRE DU BÉNIN UNE DESTINATION PHARE DE L’AFRIQUE DE L’OUEST ET ATTIRER TROIS MILLIONS DE TOURISTES D’ICI À 2028. CES MONUMENTS DEVRAIENT LARGEMENT Y PARTICIPER

Au-delà du symbole de la fierté nationale, la statue de Bio Guéra, l’Amazone et l’obélisque aux dévoués participent également à la réalisation de l’immense chantier de développement touristique du pays. Les autorités veulent faire du Bénin une destination phare de l’Afrique de l’Ouest et attirer trois millions de touristes d’ici à 2028. Les trois nouveaux monuments, érigés le long du boulevard de la Marina rénové, devraient y participer de façon conséquente.

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C’est d’ailleurs l’argument qui ressort lorsque l’on évoque le coût de réalisation des monuments. L’exécutif ne donne aucune information sur le sujet. Pour le porte-parole du gouvernement, peu importe la facture, « le flux de touristes qui viendrait (…) ferait qu’on amortirait ce coût-là ». « Ce qui compte, c’est la présence de ces trois monuments, c’est ce qu’ils apportent désormais à notre pays », insiste Wilfried Léandre Houngbédji.

Le mystère Saliège : les évêques et Vichy, un silence qui pèsera lourd (4/5) 

Récit 

Mgr Saliège est-il l’exception dans un épiscopat qui s’est largement fourvoyé face à Vichy ? Depuis quelques années, cependant, des historiens réhabilitent l’attitude de l’Église sous la Shoah, en montrant l’action de nombreux catholiques pour sauver les juifs. Quatrième volet de la série, pour comprendre ce qui s’est réellement joué, sous l’occupation, entre les juifs et l’épiscopat. Un évêque sous l’Occupation, le mystère Saliège (4/5)

  • Isabelle de Gaulmyn, 
Le mystère Saliège : les évêques et Vichy, un silence qui pèsera lourd (4/5)
 
Le maréchal Pétain reçoit les archevêques de Paris, Emmanuel Suhard, et de Lyon, Pierre Gerlier, le 4 novembre 1942, avec Pierre Laval (de gauche à droite).TAILLANDIER/BRIDGEMAN IMAGES/MEMORIAL DE LA SHOAH
 

La célébration fut grandiose. Plus de 10 000 jeunes, des scouts, des étudiants, des ouvriers, massés sur les marches de la cathédrale du Puy-en-Velay, avec leurs bannières, étendards et capes au vent, priant Notre-Dame de France pour « laver les fautes des Français qui ont participé à la décadence de la France » : chemins de croix, processions pieds nus, messes, et tout cela en présence de pas moins de huit évêques, dont le cardinal Pierre Gerlier, archevêque de Lyon.

En ce mois d’août 1942, ce n’est pas la lecture de la lettre de Mgr Saliège qui retient l’attention catholique, mais bien plus la vague de pèlerins qui, venant de tout le pays, ont envahi le sanctuaire pour la fête de l’Assomption. Voilà longtemps que l’on n’avait pas assisté à une telle manifestation de piété, une « grande prière pour la France », se réjouit L’Osservatore Romano. Le gouvernement de Vichy est bien représenté, et diffuse un message du maréchal, dont la voix résonne sur toute l’esplanade, dont la foule l’écoute religieusement.

Lorsque l’on évoque la lettre de résistance de l’évêque de Toulouse, il ne faut jamais oublier que, quelques jours avant sa lecture, une partie des prélats cautionnaient de leur présence au Puy un rassemblement aux accents fortement pétainistes. Mgr Saliège serait-il une exception dans un épiscopat qui s’est largement fourvoyé face à Vichy ?

La repentance de Drancy

Le pèlerinage du Puy a longtemps symbolisé pour les historiens l’attitude des évêques français entre 1940 et 1945. Jacques Duquesne, en 1966, dans Les Catholiques français sous l’Occupation, décrit ainsi une forte adhésion de l’Église au régime du maréchal, et un intérêt limité pour le sort des juifs. Ce jugement sévère se retrouve quelques années plus tard avec la repentance des évêques, à Drancy, le 30 septembre 1997. Devant le vieux wagon de fer, symbole de la déportation, l’Église accomplit une démarche de purification de la mémoire, avec un texte lu par l’évêque de Seine-Saint-Denis, Mgr Olivier de Berranger. Les mots sont forts : « Dans leur grande majorité, les autorités spirituelles empêtrées dans un loyalisme et une docilité allant bien au-delà de l’obéissance traditionnelle au pouvoir établi, sont restées cantonnées dans une attitude de conformisme, de prudence et d’abstention », proclame le texte, qui conclut : « Le silence a été la règle, et les paroles en faveur des victimes l’exception. »« Silence », le terme n’est pas employé au hasard.

À l’époque, déjà, certains à mi-mot regrettèrent cette sévérité. Et, depuis quelques années, des historiens s’attachent à réhabiliter l’action des évêques, expliquant que la repentance de Drancy ne tient pas compte de tous les sauvetages de juifs sous l’égide des diocèses. A-t-on vraiment établi une « légende noire » excessive sur le rôle de l’Église sous Vichy ? Que s’est-il joué, durant toute cette période, entre l’Église et les juifs ?

La question est sensible, et décisive pour mon enquête sur Saliège. Dans le doute, je décide de me tourner vers un historien du catholicisme incontestable, pour comprendre ces évolutions de jugement : Étienne Fouilloux, désormais professeur à la retraite, installé à Lille après avoir mené une carrière universitaire à Lyon. L’ayant croisé par le passé à plusieurs reprises, j’ai toujours été impressionnée par la capacité de recul de ce chercheur, chrétien convaincu. Je ne me suis pas trompée : durant toute une matinée, cet homme de plus de 80 ans va m’éclairer avec l’incroyable précision qui le caractérise sur l’Église sous les années d’occupation.

Des évêques qui ont l’oreille de Pétain

Saliège fut-il une exception ? Il faut distinguer, explique-t-il, le soutien à Pétain, derrière lequel s’est rangé l’ensemble de l’épiscopat, et la réaction par rapport aux déportations de juifs. Sur le premier point, les évêques sont pour leur majorité d’anciens combattants de 14-18. Le maréchal est l’homme providentiel, dont ils partagent le diagnostic sur la France : « Travail, famille, patrie, ces trois mots sont les nôtres », affirme le cardinal Gerlier, à Lyon, en 1940. Ce loyalisme sera persistant, comme le montre l’obstination du cardinal Liénart (Lille) à témoigner en faveur du maréchal lors de son procès en 1945.

Mais, justement, parce qu’ils ont l’oreille de Pétain, les évêques n’auraient-ils pas pu jouer de ce magistère retrouvé – la Troisième République a été dure avec l’Église – pour défendre les juifs ? En 1942, seulement cinq d’entre eux protestent. Sur un peu moins de cent, c’est peu. Et pourtant, les archives sont formelles, ces prises de position publiques ont eu une réelle influence sur la politique antijuive du gouvernement.

En 1945, c’est bien cette proximité avec Vichy qu’on leur reproche, note Étienne Fouilloux. Les responsables de l’Église ne sont pas gaullistes et le Général leur en tient rigueur. De plus, l’épiscopat se trouve confronté aux critiques des chrétiens qui sont entrés dans la Résistance. Ils l’ont fait au nom de leur conscience. Ils ont su prendre la bonne attitude éthique, montrant que le sensus fidei fidelium (le sens de la foi des fidèles) est parfois plus juste que celui de la hiérarchie…

 

Le mystère Saliège : les évêques et Vichy, un silence qui pèsera lourd (4/5)

D’ailleurs, l’après-guerre marque le grand retour des catholiques en politique, des anciens résistants comme Georges Bidault ou Maurice Schumann, qui ne sont pas les moins sévères à l’encontre de l’institution. L’affaire Touvier, qui éclate peu d’années après, va conforter cette impression : les soutiens dont bénéficie cet ancien collaborationniste prouvent que décidément tous, dans la hiérarchie, ne sont pas encore prêts à reconnaître les erreurs du passé… Mais l’affaire provoque aussi un électrochoc, avec la mise en place d’une commission, en 1989, sous l’égide de l’historien René Rémond, chargée de faire le clair sur la complaisance de l’Église vis-à-vis de Vichy.

La vision très sévère de Robert Paxton

Ce contexte va logiquement mener à la repentance des évêques, sous l’impulsion d’une nouvelle génération de prélats – Decourtray, Lustiger, Berranger – soucieux, après Vatican II, d’une Église plus à l’écoute du monde, et non uniquement de la défense de ses intérêts. Le discours de Drancy n’est au fond que le parallèle, côté Église, de la démarche de 1993 de Jacques Chirac, avec la déclaration du Vél’ d’Hiv. Lui aussi met en cause la responsabilité institutionnelle de l’État français. Sans doute, en découvrant progressivement l’ampleur de la Shoah, son caractère inimaginable, était-il besoin d’aller au fond de « ce devoir de mémoire », de mettre l’accent sur les 75 000 juifs de France qui ne sont jamais revenus des camps d’extermination.

À cela s’ajoutent les travaux d’un historien américain comme Robert Paxton, montrant comment le régime de Vichy s’impliqua dans la « solution finale ». Mais cette vision très critique – et exacte quant au rôle de Vichy – ne prend pas en considération l’opinion publique. Ni les résistances qui se sont manifestées, de mille et une manières, et sans forcément prendre les armes, au sein de la population.

Pas un pays de 40 millions de collaborateurs

L’historien Jacques Semelin incarne aujourd’hui cette approche plus complexe. Est-ce parce qu’il est frappé d’une cécité progressive qui l’oblige à travailler essentiellement à partir de l’audition ? En tout cas, ce spécialiste des conflits est particulièrement à l’écoute des « signaux faibles », ces gestes de solidarité, d’humanité, qui font que la connaissance des seuls grands faits de l’Histoire ne suffit pas à son interprétation. Non, la France n’était pas un pays de 40 millions de collaborateurs. Ni de 40 millions de résistants…

 

Le mystère Saliège : les évêques et Vichy, un silence qui pèsera lourd (4/5)

 

Jacques Semelin s’attache à décortiquer ces multitudes de filières, d’aides informelles, ces « microréseaux » restés anonymes (1)… Parmi eux, explique-t-il, le rôle des Églises, catholiques et protestantes, a été essentiel. Une action qui doit beaucoup aux « catholiques de base », prêtres, religieuses, mères de famille et intellectuels chrétiens. Le livre de Jacques Semelin, et son chapitre sur l’Église, a des allures de réhabilitation : depuis la pièce Le Vicaire de Rolf Hochhuth, l’Église constitue une cible facile pour des caricatures à l’emporte-pièce. Comme le montre la remarquable exposition « “À la grâce de Dieu”. Les Églises et la Shoah », au Mémorial de la Shoah à Paris (2), si seuls cinq évêques ont protesté, beaucoup ont couvert, au moins tacitement, des filières de sauvetage dans leur diocèse.

Qu’en conclure ? Les évêques français étaient peu perméables aux thèses nazies sur la race. En revanche, la « question juive », comme ils l’appelaient, ne fut jamais considérée par la majorité comme une priorité qui aurait pu motiver une attaque frontale de Vichy. Cette indifférence relative explique que l’institution soit passée du silence complaisant à une réaction caritative et morale envers la déportation. Reste, et c’est bien la question que pose la repentance de Drancy, ce « silence ». Des évêques ont agi pour les juifs, fait agir, laissé agir. Mais peu ont parlé. De ce point de vue, Mgr Saliège constitue bien une exception. Mais, après tout, est-ce le rôle d’un évêque que de parler ? Son premier devoir n’est-il pas de protéger ses ouailles ? C’est toute la question du dernier volet de cette série…

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Les prises de position de l’Église réformée de France

Deux réunions de pasteurs, à Pomeyrol (Bouches-du-Rhône) en septembre 1941 et en septembre 1942, mènent à la circulation de thèses condamnant l’antisémitisme.

Le président de la Fédération protestante de France, le pasteur Marc Boegner, écrit au grand rabbin Isaïe Schwarz, le 26 mars 1941, une lettre de soutien privé mais qui est largement diffusée en zone non occupée.

Le Conseil national de l’Église réformée se réunit à Nîmes le 22 septembre 1942 et rédige un texte lu dans tous les temples de France (sauf 8 qui ont refusé) le dimanche 4 octobre. Il exprime sa condamnation des persécutions et appelle les fidèles à la solidarité avec les juifs.

(1) Une énigme française. Pourquoi les trois quarts des Juifs en France n’ont pas été déportés, de Jacques Semelin, avec Laurent Larcher, Albin Michel, 224 p., 19 €

(2) Jusqu’en avril 2023.

Premières nations, peuples autochtones ou indigènes, de qui parle-t-on ?

 

Ils ont une relation très forte à la terre, à la nature. Ils luttent contre les discriminations, l’assimilation et l’uniformisation de leur culture, de leur identité, de leur mode de vie. Les mots employés pour désigner les premiers habitants d’un territoire sont multiples et ont évolué au fil des années, au rythme de leurs luttes pour redéfinir leurs identités collectives. Entretien avec Irène Bellier, anthropologue et directrice de recherche au CNRS.

 

RFI : Pourquoi ne parle-t-on plus (ou peu) de peuples indigènes ?

Irène Bellier : Le mot indigène désigne, au sens strict, une personne vivant dans le pays où elle est née. Au moment de la négociation de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, les termes « pueblos indígenas » en espagnol et en anglais « indigenous peoples » étaient acceptés. Ces deux langues sont très importantes car il y a beaucoup plus de peuples autochtones hispanophones et anglophones que francophones. Mais les peuples autochtones francophones ont réfuté le terme d’indigènes en raison du statut inégal, discriminatoire lié à la politique de l’indigénat pratiqué dans les colonies, notamment en Afrique du Nord comme dans d’autres parties de l'Afrique et en Asie.

Face à cela, les autochtones francophones d'Afrique, d’Amérique du Nord, d'Asie et d’Océanie se sont alignés sur le choix du terme « peuples autochtones ». Autochtone signifie celui qui naît de la terre, qui vient de la terre. Dans l’expression « peuples autochtones », le terme « peuple » inclut la notion de sociétés, de collectifs qui ont une organicité propre. Avant qu'arrive le colonisateur, quel qu'il soit, ils se gouvernaient par eux-mêmes, avaient des institutions qui géraient le rapport au territoire, la distribution des terres, l’éducation des enfants. Une gouvernance propre donc... Mais lorsque le colonisateur est arrivé, qu'il soit espagnol, britannique, français, hollandais, allemand ou autre, il est arrivé avec sa religion et s'est appuyé sur la théorie de la « Terra nullius » pour s'approprier la terre. Cette théorie date du 15e siècle. Le pape autorise ainsi les rois castillans et portugais qui sont chrétiens à se partager les terres conquises, et à se les approprier. C'est en réalité une doctrine de la dépossession au bénéfice des dominants ( et non de la propriété ) qui débouche sur la négation de l’existence des êtres humains, non chrétiens, qui sont là, sur cette terre.  

Est-ce qu'il existe une définition des peuples autochtones ? Une liste de ceux qui existent ?

Il n’existe pas de définition substantielle. Pas de liste non plus. C’est une catégorie générique qui permet de poser le droit concernant ces populations qui ont été marginalisées et spoliées par les colonisations. Elle a une efficacité en droit international. La notion de catégorie politique relationnelle est importante à retenir parce qu'on est autochtone en raison de certaines circonstances historiques et par rapport aux autres personnes qui composent la société dominante. Le travail du Professeur José Martínez Cobo, mandaté en 1971 par le Conseil économique et social de l’ONU pour réaliser une étude sur les discriminations vécues par les peuples autochtones, premier pas vers l’adoption de la Déclaration sur les Droits des Peuples Autochtones en 2007, fait référence. Pour lui, sont des populations autochtones, les personnes « liées par une continuité historique avec les sociétés antérieures à l’invasion et avec les sociétés précoloniales qui se sont développées sur leurs territoires [qui] s’estiment distinctes des autres segments de la société qui dominent à présent sur leurs territoires ou parties de ces territoires... ».

Est-ce que vous pouvez nous rappeler pourquoi les peuples autochtones d'Amérique ont longtemps été appelés les Indiens ? 

C'est une évidence maintenant bien connue. Christophe Colomb part en 1492 d’Espagne avec trois caravelles. Il souhaite rétablir la route des Indes. Il navigue et arrive sur une île aujourd'hui partagée entre la République dominicaine et Haïti. Arrivé là, il rencontre des gens qu’il va appeler « Indiens » parce qu'il pensait être aux Indes. Par la suite, le continent va être dénommé « Amérique » en référence au prénom d'Amerigo Vespucci, le pilote de la Santa Maria sur laquelle naviguait Christophe Colomb. 

Comment est né le mouvement de revendication des peuples autochtones ? 

Souvenons-nous que le continent américain a été occupé par des colonisateurs britanniques, espagnols, français, hollandais, portugais. En Asie et dans Pacifique, la colonisation se met en place au 18e siècle. En Afrique, plutôt à partir du 19e siècle. À l’échelle de la planète, il existe un ensemble de personnes qui sont dans une situation marquée par les reliquats ou l’existence actuelle du colonialisme. Dans les années 1960, des luttes se développent sur le continent américain. Ce sont les très fortes revendications pour les droits civils et civiques des Noirs américains qui réclament la fin de la ségrégation. À partir de ce moment-là, les Indiens des Amériques, qui n’ont jamais renoncé à leur souveraineté, se lancent aussi dans des combats similaires. Ce fut un déclencheur. Un mouvement se crée dans les années 1960 aux États-Unis, l'« American Indian Movement», qui existe toujours. Au Canada également. De là, vont se mettre en place des rencontres entre les peuples indiens qui ont d'ailleurs, rappelons-le, des noms, des cultures et des langues différentes. On les a tous appelés Indiens à cause de cette erreur initiale de Christophe Colomb. Les autochtones hispanophones rejoindront les mouvements anglophones.

À cette époque, les anthropologues commencent aussi à dénoncer les massacres des populations autochtones et fondent les premières organisations de soutien qui aideront à porter les revendications autochtones aux Nations unies. L'Australie et la Nouvelle-Zélande connaîtront des situations identiques de lutte des aborigènes (en Australie) et des Maoris (Nouvelle Zélande). Ces derniers avaient signé avec la couronne britannique, le traité de Waitangi en 1840, qui a été continuellement violé. Dans les années 1975, un mouvement très important des Maoris exige le respect du traité. A partir de là se mettent en place des dispositifs pour que l’État respecte le traité, principalement par restitution des terres qui ont été volées par les colons. Dans le monde aborigène australien, c'est un petit peu différent parce qu’il n’y a pas vraiment de traité qui concerne les nombreuses sociétés (plus de 250 langues et nations distinctes). Mais le fait est que ces populations ont été sauvagement décimés.

La lente reconnaissance des droits des autochtones australiens

L'Australie, comme d'autres pays en Amérique a connu des génocides, au point qu’il ne reste que 10% des populations aborigènes peu de temps après les premiers contacts. La chasse à l'homme a existé, sur fond de racisme majeur. Les autochtones, les aborigènes ont été décimés aussi par des épidémies et des situations qui ont accentué leur mortalité. Ce déni de leur droit à exister va perdurer avant qu’une prise de conscience opère. En 1967, l’Australie reconnaît aux aborigènes, la qualité de citoyen. En 1993, les insulaires du détroit de Torres revendiquent le droit à la terre et un jugement de la Cour suprême, que l’on appelle désormais le cas Mabo, abolit la doctrine de la « Terra nullius ».

Pourquoi retrouve-t-on le terme d'aborigène en Australie et au Canada ? 

Là aussi, il y a une distinction à faire entre l'usage francophone et l'usage anglophone du mot aborigène. « Aboriginal people » signifie ceux qui sont là depuis l'origine, c'est totalement accepté par les anglophones. Donc, les autochtones anglophones du Canada acceptent ce terme, c'est employé systématiquement en anglais. Au Canada, il y a trois types d'autochtones. Le site du gouvernement canadien le précise. Les Premières nations (les Amérindiens), les Inuits qui vivent dans la partie Nord, en Alaska, au Canada, au Groenland. Et les Métis, principalement anglophones, issus d'une génération de trappeurs français, donc d’ascendance européenne. Six mille personnes environ sont concernées par cette qualification-là.  

Qu'ont en commun tous ces peuples ? Leur rapport à la nature, à la terre ? 

Les peuples autochtones tirent leur subsistance de leur environnement. C'est une particularité commune à tous. Ils ont besoin d'un environnement vivant, non maltraité par les mines, par les exploitations pétrolières, par les grands élevages bovins ou autres, ou encore par les routes. Car avec la route qui facilite évidement le passage de nombreux flux, y compris illégaux, la colonisation se développe des deux côtés de la route et la forêt par exemple court un grand péril , comme on le voit en Amazonie, en Afrique centrale ou en Indonésie. Dès lors qu'elle dessert une mine, toutes sortes de gens s’installent à proximité des routes, un front de colonisation se met en place, le bruit des explosifs fait fuir les animaux. Les eaux des rivières vont être contaminées. C'est pour ces raisons que les autochtones réclament le respect de leur territoire.

S’il n’y avait pas les Indiens en Amazonie, la forêt amazonienne aurait totalement disparu. Ils sont vraiment protecteurs et le paient de leur vie. Selon les rapports annuels du Rapporteur des Nations unies sur la situation des défenseurs des droits humains, depuis une dizaine d’années, les assassinats pour cause environnementale et autochtone sont en augmentation constante sur tous les continents. Les autochtones sont assassinés parce qu’ils exigent des contrôles et protègent les territoires des abus les plus criants. Un grand problème est posé par la déforestation et les industries extractives, c’est-à-dire les industries minières, pétrolières, l’agro-industrie avec les monocultures de palmes à huile, de soja. Ils représentent aujourd'hui 5% de la population mondiale et protègent 80 à 90% de la biodiversité. Leurs modes d'exploitation sont infiniment moins dommageables. Ils prélèvent des quantités justes et nécessaires à leur existence.

Que célèbre t-on tous les 9 août ?

C'est grâce à la reconnaissance internationale que l'on peut aujourd'hui parler des peuples autochtones, de leur culture, de leur langue. Avez-vous appris, en histoire ou en géographie, que ce soit à l’école primaire ou secondaire ou même à l’université, qu'il existait des peuples autochtones en France ? Les Amérindiens qui vivent en Guyane française, les six peuples (Arawak, Kalina, Lokono, Wayampi, Wayana, Palikwene) mais aussi les Bushinenge ne veulent pas disparaître. Tout comme les Kanak en Nouvelle-Calédonie; ou les Mao’hi en Polynésie, ils ont besoin de soutien pour pouvoir exister, d’objets qu’ils doivent prélever pour pouvoir pratiquer leurs rituels, de respect de leurs pratiques et de leurs connaissances... La langue française est un rouleau compresseur. C’est dommage de ne pas considérer en France qu'on peut apprendre plusieurs langues dès la petite enfance. Il a fallu des décennies, et ce n’est toujours pas réalisé, pour que les langues autochtones soient enseignées. Pourquoi est-ce si compliqué pour les Français de comprendre que l'on peut être Français et autochtone. Alors qu’on comprend assez facilement que l'on est Français et Européen. La double appartenance est possible. L’enjeu de la reconnaissance des droits des peuples autochtones, c'est tout ça ! Ce n’est pas du folklore ! 

Sur le folklore, il y a tout un tas de termes qui ont disparu au fil des années. On ne parle plus d’esquimaux qui signifie «  mangeur de viande crue » mais d’Inuits, on ne parle plus non plus de Lapons mais des Sámis. Pourquoi ? 

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La disparition de ces termes est liée à la revendication de ces peuples qui ont réussi à obtenir a minima la reconnaissance de leurs noms propres. Cela témoigne très concrètement de leurs luttes. Ils ont dit « Mais attendez là, on est autre chose que des mangeurs de viande crue. On est des êtres humains ». Car Inuit signifie « être humain ». De même, Lapon vient de l'anglais « lap », qui signifie « haillon ». Or les Sámis, portent leurs identités sur des vêtements très distinctifs. Il est difficile pour un non Sami d’identifier l’exacte provenance communautaire d’un ou une Sami mais les couleurs, les broderies, font sens et il ne s’agit pas de haillons bien au contraire. Comme bien d’autres peuples autochtones du monde aujourd’hui, qui ont été mal nommés par les colonisateurs qui ne comprenaient pas leurs langues alors qu’ils s’installaient sur leurs terres avec tous leurs préjugés, les peuples autochtones se réappropient leur nom. Ne parlons plus des Orejones, parlons des Maijuna. Les Jivaros s’appellent désormais Shuars et Achuars. Apprenons à connaître la richesse de ces mondes, de leurs langues et des cultures qu’elles portent !

► Pour en savoir plus :

Autochtone, article d'Irène Bellier sur le site EspacesTemps.net

Peuples autochtones dans le monde. Les enjeux de la reconnaissance, d'Irène Bellier aux éditions L'Harmattan

Les droits des peuples autochtones : Des Nations unies aux sociétés locales d'Irène Bellier, Leslie Cloud, Laurent Lacroix aux éditions L'Harmattan

Esclavage: le président ghanéen relance le débat sur les réparations

RFI - mardi

Dans une série de tweets ce mardi 2 août, Nana Akufo-Addo plaide pour que des réparations financières soient versées aux victimes de l’esclavage en Afrique, ajoutant qu’il est grand temps qu’il y ait un débat sur le sujet.

Nana Akufo-Addo exhorte à former un front uni pour faire avancer la cause des réparations.
 

© AP - Jacquelyn Martin
Nana Akufo-Addo exhorte à former un front uni pour faire avancer la cause des réparations.

 

« Il est temps que l’Afrique – dont 20 millions de fils et de filles ont vu leur liberté réduite et ont été vendus comme esclaves – reçoivent également des réparations », écrit Nana Akufo-Addo. « Il est maintenant temps de relancer et d'intensifier les discussions sur les réparations pour l'Afrique. Le moment est venu depuis longtemps », estime-t-il en conclusion d'une série de tweets publiés ce mardi matin. « Il existe une myriade d’histoires de familles déchirées : des pères partis pécher qui ne sont jamais revenus, des garçons partis jouer qui ne sont jamais rentrés à la maison, des filles partis chercher de l’eau qui n’ont jamais plus revu leurs parents. On ne peut pas quantifier les effets d’une telle tragédie, mais ils doivent être reconnus ! », a-t-il insisté. 

La veille, lors d'un sommet sur les réparations liées à l'esclavage, le président ghanéen a rappelé les effets dévastateurs de la traite des esclaves pour le continent, ajoutant que cette période a retardé le progrès économique, culturel et psychologique de l'Afrique. « Même si aucune somme d’argent ne pourra réparer les dommages causés par la traite des esclaves et ses conséquences qui se sont étendues sur plusieurs siècles, nous devons guérir des torts du passé », affirme encore le président ghanéen. 

Nana Akufo-Addo estime que l'ensemble du continent africain mérite des excuses de la part des nations européennes impliquées dans cette traite des esclaves. Et il exhorte l'Union africaine à s'engager avec les Africains de la diaspora et à former un front uni pour faire avancer la cause des réparations.

La question des réparations pour les victimes de l'esclavage n'est pas nouvelle, remarque l'historienne Miriam Cotthias ; elle a été abordée dès le début du XXe siècle par des leaders panafricains. Elle est ensuite revenue de façon récurrente, portée à la fois par des Afro-Américains aux États-Unis que par le mouvement abolitionniste européen, sans jamais toutefois aboutir totalement. « Il y a eu des pays leaders comme la Jamaïque, qui a créé la commission sur les réparations et qui a fédéré tous les États caribéens autour de cette demande en déterminant dix points principaux qui étaient nécessaires pour le développement de ces anciennes colonies esclavagistes, rappelle encore l'historienne. Mais du côté africain, cela n'a jamais été posé de façon aussi rigoureuse et tranchée. »

Erwin, la ville qui a pendu un éléphant le 13 septembre 1916

 
Erwin, la ville qui a pendu un éléphant le 13 septembre 1916
Erwin, la ville qui a pendu un éléphant le 13 septembre 1916 © The Anarchist Coloring Book

 

C'est une petite bourgade du Tennessee, nichée dans la forêt nationale de Cherokee aux pieds de la montagne de Buffalo. Elle est tristement célèbre pour avoir, le 13 septembre 1916, exécuté Mary, l'éléphant vedette d'un cirque, dans des circonstances effroyables.

En cette fin d'été 1916, des affiches annonçant l'arrivée du Sparks Brother's Circus ont fleuri un peu partout sur les murs de Saint-Paul, en Virginie (Etats-Unis). Ces publicités promettent un spectacle "divertissant, instructif et moral" : des hommes statues, des lions de mer dressés, mais surtout ce qui doit être l'attraction principale : une troupe d'éléphants.

Un homme, en arrêt devant l'image des pachydermes, semble fasciné. Walter Eldridge, un vagabond surnommé "Red" (Rouge) en raison de ses cheveux roux, cherche du travail et il vient d'avoir une idée. Quelques instants plus tard, il tente sa chance auprès de Charlie Sparks, le directeur du cirque. Coup de chance - ou de malchance comme nous le verrons plus tard - Sparks a justement besoin de quelqu'un pour s'occuper des éléphants.

Walter Eldridge apprend vite les ficelles du métier auprès des autres soigneurs. Ses collègues, cependant, remarquent que le nouveau venu manque de patience avec les animaux. S'il s'entête à terroriser les bêtes avec la baguette cinglante qu'il a toujours à la main, il finira par avoir des problèmes. Cela ne fait un pli.

Deux jours après son embauche seulement, le 12 septembre, un premier incident éclate alors que les éléphants, qui ont besoin de se rafraîchir, sont conduits jusqu'à une réserve d'eau où ils pourront s'asperger. Les événements tragiques de cette journée peuvent être reconstitués grâce à des témoignages enregistrés sur bandes audio et conservées aux Archives de l'East Tennessee State University. Eldridge conduit le leader du troupeau, une femelle d'une trentaine d'années baptisée Mary, le plus grand animal vivant sur Terre, selon la publicité du cirque Sparks. Soudain, celle-ci aperçoit un melon sur le bord du chemin. Elle s'arrête et allonge la trompe pour attraper le fruit, sans doute tombé d'un camion. Aussitôt, Eldridge tente de la faire repartir en lui tapant sur la tête avec sa trique. Mary lance un barrissement de douleur, saisit Eldridge avec sa trompe, le soulève dans les airs et le balance au loin.

Le dresseur se relève furieux et les autres soigneurs doivent s'interposer.

L'après-midi, un spectacle est donné. L'arrivée de la troupe des éléphants est saluée par un tonnerre d'applaudissements. Eldridge, qui rumine toujours sa rancœur, mène Mary durement. Les animaux font le tour de la piste, dansent d'un pied sur l'autre, s'alignent comme à la parade, avec toujours Mary en tête de file. Au moindre écart de cette dernière, Eldridge en profite pour lui donner un coup de trique rageur.

Tant et si bien que l'éléphante s'énerve et montre des signes d'agitation. Eldridge frappe de plus belle. Jusqu'au moment où Mary, une nouvelle fois, saisit son dresseur et pour le projeter dans la sciure de la piste. Cette fois, avant que les autres cornacs n'aient le temps d'esquisser le moindre geste, et avant même qu'Eldridge ne puisse se relever, l'éléphant fonce droit sur lui. Sous les yeux du public, Mary pose son énorme patte sur la tête de son dresseur et appuie de tout son poids. Eldridge meurt écrasé sous la pression de cinq tonnes de muscles.

Tandis que le personnel du cirque évacue les éléphants dans la panique, la foule hurle : "A mort l'éléphant tueur !"

Dans le public, un forgeron dégaine son revolver et fait feu à cinq reprises sans blesser l'animal. Charlie Sparks, le directeur, alors que d'autres spectateurs braquent également leurs armes en direction de Mary. "Sa peau est si épaisse que vous n'arriverez qu'à la blesser", prévient-il.

Les vengeurs, cependant, ne renoncent pas et réclament, à corps et à cris, la mort de l'animal. Le directeur du cirque, comme il l'expliquera plus tard, commence à craindre qu'on lui retire l'autorisation de produire des éléphants, ce qui compromettrait l'avenir de son cirque. Il comprend qu'il n'a pas d'autre solution que de livrer Mary et suggère qu'on la pende, comme un bandit de grand chemin. Cette dernière idée fait finalement l'unanimité.

Pendre un animal aussi imposant semble impossible, mais quelqu'un a une idée : Erwin, une ville voisine du Tennessee possède une grue qui sert à décharger les trains de charbon. L'engin, d'une centaine de tonnes, est capable de soulever Mary…

Une pendaison hors du commun

Le lendemain du drame, 13 septembre 1916, le cirque Sparks se met donc en route pour Erwin. Pour rentabiliser le voyage, une représentation - dont Mary est dispensée - a lieu en début d'après-midi.

A 16 heures, sous une pluie fine, Mary et quatre autres éléphants sont conduits du côté de la gare. Mary ne se laisserait mener nulle part seule. Arrivée sur les lieux de son supplice, les dresseurs attirent leurs pachydermes en leur donnant de la nourriture tandis qu'on entraîne Mary jusqu'au au pied de la grue. Tous les spectateurs ayant payé leur entrée au spectacle, ont été invités gracieusement à la pendaison de l'éléphant. 3000 personnes, dont une majorité d'enfants, sont venues assister à la mise à mort de "Mary la meurtrière", comme on la surnomme.

 

On entrave les pattes arrière de l'animal pour l'empêcher de s'enfuir. C'est un pompier de la ville, Sam Harvey, surnommé Harvey-N'a-qu'un-œil, qui a été désigné pour faire office de bourreau. Avec l'aide d'un dresseur, il passe une autre chaîne autour du cou de Mary dont l'autre extrémité est reliée à l'énorme crochet de la grue.

The Anarchist Coloring Book

 

Dans un silence de cathédrale, Harvey-N'a-qu'un-œil met le treuil en marche. La chaîne se tend puis l'éléphante est soulevée du sol… Quelques secondes plus tard, dans un sinistre bruit de craquement, la chaîne cède et Mary s'effondre sur le sol. Voyant l'éléphant tueur libre de ses chaînes, les spectateurs s'affolent et courent se mettre à l'abri. Mary, cependant, la hanche brisée, est incapable de faire le moindre mouvement. Sonnée, elle reste assise sur son postérieur. Un employé du cirque se précipite et grimpe sur son pour lui passer une chaîne plus solide autour du cou. Le treuil est remis en action et Mary est soulevée une nouvelle fois. L'animal se débat désespérément, étranglé, suffoquant, au bout de la chaîne sous les vivats de la foule.

Trente minutes plus tard, la grue redescend le corps qui s'affaisse sur le sol. Mary ne bouge plus. Elle est morte.

On a raconté que le corps de Mary avait été enterré à l'endroit où se trouve aujourd'hui le tribunal d'Erwin. C'est faux. Il aurait fallu pour cela la transporter de plus d'un kilomètre et demi du lieu de son exécution. Ce qui n'était pas envisageable. On s'est donc contenté de creuser, à l'aide d'une pelle mécanique, une fosse "grande comme une grange" selon un témoin de l'époque, tout à côté de la voie de chemin de fer, d'y faire rouler la dépouille de Mary avant de la recouvrir de terre. Aucune marque, aucune stèle, rien n'indique cependant l'endroit exact de la tombe de la condamnée à mort qui pesait cinq tonnes.

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GEO