Témoignages

 

« Charles de Foucauld, Touareg parmi les autres »

 
tribune
  • Michel BourginHistorien de formation, Saint-Cyrien, auteur de « L’Âme touarègue décrite par Charles de Foucauld » (Edita)

Alors que Charles de Foucauld est canonisé dimanche 15 mai à Rome, Michel Bourgin, auteur de L’Âme touarègue décrite par Charles de Foucauld, raconte dans ce texte comment le nouveau saint s’est adapté au mode de vie touarègue.

  • La Croix 
« Charles de Foucauld, Touareg parmi les autres »
 
Foucauld commença ses études ethno-linguistiques en 1906, et acheva leur mise au propre en novembre 1916, une semaine avant sa mort violente.THIERRY GACHON/L'ALSACE/MAXPPP

Lorsqu’il s’installa à Tamanrasset, en 1905, dans cette région grandiose, Charles de Foucauld sut trouver les populations les plus éloignées de Dieu et les plus déshéritées au profit desquelles il avait le devoir de se dévouer. L’islam des Touaregs et leurs mœurs le poussèrent à mettre en œuvre une méthode originale, celle de l’évangélisation différée. L’évangélisation pourrait commencer après une période, d’une durée indéterminée, de mise en confiance et de connaissance réciproque faisant tomber les obstacles séparant les futures ouailles de leurs nouveaux prêtres.

→ À LIRE AUSSI. Traverser nos déserts avec Charles de Foucauld

En 1908, il précisa sa pensée sur son rôle de missionnaire au docteur Deautheville, premier médecin militaire à être affecté dans l’Ahaggar, qui a laissé un témoignage sur l’action et les motivations de Charles de Foucauld : « Il me donna de nombreux et excellents conseils sur la façon de procéder avec les Touaregs et des aperçus forts précieux sur leur caractère et leur psychologie… Un jour… je posai au Père la question suivante : « Croyez-vous que les Touaregs vont se convertir et que vous obtiendrez des résultats vous payant de vos sacrifices ?
– 
Mon cher docteur, dit-il, je suis ici non pas pour convertir d’un seul coup les Touaregs, mais pour essayer de les comprendre et de les améliorer. J’apprends leur langue, je les étudie pour qu’après moi d’autres prêtres continuent mon travail. J’appartiens à l’Église et elle a le temps, elle dure, alors que moi je passe et ne compte pas. Et puis, je désire que les Touaregs aient place au Paradis. Je suis certain que le bon Dieu accueillera au ciel ceux qui furent bons et honnêtes, sans qu’il soit (leur) besoin d’être catholique romain… les Touaregs sont musulmans : je suis persuadé que Dieu nous recevra tous, si nous le méritons, et je cherche à améliorer les Touaregs pour qu’ils méritent le Paradis. »

Adapté au mode de vie touareg

Charles de Foucauld s’adapta aisément au mode de vie touareg car, depuis sa conversion, il avait toujours vécu en solitaire, humblement, pauvrement, pratiquant une ascèse quasi permanente. Pour parler et penser comme les Touaregs de façon à devenir pour eux l’ami sûr à qui on va demander conseil et aide, il étudia d’une manière approfondie leur langue, leur écriture, leur poésie et leur comportement. Au bout d’une année, les Touaregs le jugèrent plus compétent qu’eux-mêmes dans la pratique de leur langue.

Foucauld commença ses études ethno-linguistiques en 1906, et acheva leur mise au propre en novembre 1916, une semaine avant sa mort violente. À part un lexique imprimé en 1909, les onze autres volumes composant ses travaux furent édités entre 1918 et 1952 et ils font encore référence. La performance de Foucauld, dans la réalisation de ses études, ne doit pas occulter l’usage qu’il en fit. Elles lui permirent de conquérir les cœurs par les conversations quotidiennes qu’il entretenait avec ses nombreux visiteurs, faisant preuve d’une disponibilité constante et d’une réelle bienveillance.

Pas de prosélytisme

Rapidement, la majorité des Touaregs de l’Ahaggar acceptèrent le marabout blanc ; les plus hostiles émigrèrent quatre cents kilomètres à l’est dans les montagnes de l’Ajjer, parmi les Touaregs du même nom. Charles ne fit pas de prosélytisme, car la soumission des tribus à la France était conditionnée au respect de leur religion. Il voulait être touareg parmi les autres, cependant il se savait considéré comme un incroyant, et un Français de surcroît. Cela ne l’empêchait pas, porté par son désir de fraternité, sa bonté et sa charité, d’aimer ses chers Touaregs qui lui réservaient un accueil chaleureux à chacun de ses retours de voyage.

→ À LIRE. « Foucauld repousse chaque fois l’horizon de ses limites »

Il a confié à plusieurs reprises compter quatre véritables amis dans son voisinage, et parmi eux il y avait le jeune Ouksem qu’il aimait comme son fils. Il l’emmena en France pour lui montrer une famille française, la sienne bien entendu, de façon qu’il fasse partager ses impressions à son entourage. L’idée était bonne, mais le résultat fut sans lendemain car leur structure familiale avait pour les Touaregs une importance aussi grande que celle de leur religion.

Profond désir de liberté

Charles comprit qu’il n’aurait pas de successeur, pour continuer son œuvre. Il eut l’idée, en 1909, de créer « l’Union des frères et des sœurs du Sacré Cœur de Jésus » une association dont les membres religieux ou laïcs prépareraient, chacun de leur côté, la conversion des infidèles en gagnant leur confiance, leur affection, leur amitié et leur estime, en leur faisant connaître par leurs actes la morale chrétienne. Il fit trois voyages en France pour la mettre sur pied, elle aurait dû être finalisée en 1915, ce que la guerre empêcha. En 1913, Charles avait recruté 49 membres dont lui-même.

En 1916, lorsque la révolte se mit à gronder dans l’Aïr, les monts Ajjer et la boucle du Niger, Charles n’ignorait rien du profond désir de liberté agitant l’âme touarègue, et savait que ses jours pouvaient être menacés mais il gardait confiance en ses amis de l’Ahaggar. Il avait raison, car la troupe venue le prendre en otage par surprise était composée d’une trentaine d’Ajjers et comptait seulement quatre ou cinq Ahaggars. C’est au cours de cet enlèvement que son gardien, un jeune Ajjer de 17 ans pris de panique, le tua sans raison apparente.

À Tamanrasset plane encore le souvenir de Charles de Foucauld, l’ami des Touaregs qui a assuré la pérennité de leur culture. Aujourd’hui, dans cette grande ville, vivent, Touaregs parmi les Touaregs, deux petits frères et une petite sœur continuant dans l’humilité et la pauvreté son œuvre de fraternité entre les peuples.

kiye2022
 
 
L'hebdomadaire de la paroisse de Nioro du Sahel n°38 du lundi 09 mai 2022: L'accès à la vie éternelle est une option préférentielle pour quiconque fait un bon discernement  (Une réflexion du Père Vincent KIYE, Mafr ) 
 
Textes du jour :
1ère lecture : Ac 11, 1-18
Évangile : Jn 10, 1-10
 
« Moi, je suis la porte des brebis... je suis venu pour que les brebis aient la vie,
la vie en abondance.» (Jn 10, 1-10)
Bien-aimés dans le Seigneur, la bonté de Dieu est sans mesure et s'ouvre à tout le monde sans exception. Cependant c'est du côté de l'homme qui se ferme à la grâce salvifique de Dieu que le problème se pose et cela pour des raisons multiples en raison surtout d'un mauvais discernement pour une option préférentielle. Devant l'impératif de la vie éternelle, il arrive que l'homme choisisse l'arbitraire, qu'il cède à des légèretés qui n'edifient guère. Ici donc, au lieu de s'approcher de la porte de la vie, il s'en éloigne par des contre-témoignages ou par des légèretés sans nombre. A cause de cela, la vie éternelle lui échappe et il signe ainsi, sa propre condamnation. 
Jésus-Christ en effet, est l'expression de cette bonté incommensurable de Dieu ouverte à tous. Il est venu pour accomplir la volonté du Père de sauver toute l'humanité, en étant cette porte ouverte à tous. Qu'en est-il du côté de l'homme ? Accepte-il d'embrasser cette porte pour son salut ou bien le refuse-t-il? 
 C'est la même exigence de la gratuité de la bonté de Dieu que Pierre témoigne dans la première lecture en s'ouvrant aux nations païennes bon gré malgré, lorsqu'il dit: "si Dieu leur a fait le même don qu’à nous, parce qu’ils ont cru au Seigneur Jésus Christ, qui étais-je, moi, pour empêcher l’action de Dieu ?"
 Dieu en effet, ne cesse de faire confiance à l'homme parce qu'il veut son salut. L'homme cependant est libre d'accepter ce salut ou de le refuser. Ainsi, que Jésus nous dise qu'il est la porte des brebis et est venu pour que les brebis aient la vie en abondance, confirme en effet, cette gratuité et cette universalité de la bonté de Dieu. La nature de la porte c'est de laisser entrer quiconque veut y accéder.  Mais cela trouve que certains parmi nous, s'éloignent eux-mêmes de la porte par des attitudes antichristiques, faute d'un bon discernement ou d'une bonne appréciation des choses à leur juste valeur. 
 
Par cette méditation, demandons à Dieu de nous donner la grâce d'un bon discernement devant les réalités de la vie et surtout dans le choix de nos décisions afin de choisir la porte de la vie éternelle. Amen
Le Seigneur soit avec vous !
 
✍🏾 Père KIYE M Vincent, Missionnaire d'Afrique
Paroisse de Nioro du Sahel
E-mail :Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
Whatsapp : +22372657482
 
 
 
Homélie du Père Vincent KIYE, missionnaire d’Afrique à l’occasion du Pèlerinage sectoriel de Dinguira dans le diocèse de Kayes, le dimanche 15 mai 2022, 5ème dimanche de pâques: L’amour dans la vérité hâte le règne de Dieu au milieu des hommes.
Textes du jour :
Première Lecture : Actes 14, 21–27
Deuxième Lecture : Apocalypse 21, 1–5
Évangile : Jean 13, 31–35
« Je vous donne ce commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » (Jn 13.34) 
​Pourquoi encore ce commandement nouveau alors que nous n’avons pas encore fini de mettre en application l’ancien ? Qu’a-t-il de spécial pour notre grand bien ? La réponse à ces questions se trouve dans la deuxième lecture, tirée du livre de l’Apocalypse de Saint Jean. Au demeurant, Saint Jean nous révèle l’objet de sa vision en disant : « Moi Jean, j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, puisque le premier ciel et la première terre avaient disparu ...J’ai vu la Cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, ... Et j’ai entendu une voix puissante qui sortait du trône. Elle disait : “Voici la tente de Dieu au milieu des hommes ; il aura chez eux sa demeure et ils seront son peuple, et lui, Dieu, sera Dieu-avec-eux.» Qu’est-ce que cette vision de Saint Jean veut nous dire ? A quand sera-t-elle effective et à quelle condition arrivera-t-elle? La réponse à toutes ces interrogations se trouve dans l’Evangile que nous venons d’entendre. Le ciel nouveau et la terre nouvelle ne seront possible que lorsque nous accepterons de faire nôtre, ce commandement nouveau que Jésus nous donne, celui de nous aimer les uns les autres. L’amour authentique est la clé de toutes les énigmes de la vie. Quand on aime véritablement, on a envie de rester l’un à côté de l’autre sans s’ennuyer et parfois même sans parler. Seul l’amour dans la vérité rend possible et effective, la demeure de Dieu parmi les hommes. Car Dieu est amour. Aimons-nous vraiment et cela dans la vérité? Que ne constatons-nous pas dans nos communautés ? Les calomnies, la médisance, la haine, les jalousies, les rivalités et même les insultes sans se gêner. Quelle honte de nous dire chrétiens et même parents! Ce sont là, des contres témoignages par rapport à l’amour. Ce sont là, des comportements qui retardent l’avènement du règne de Dieu parmi les hommes. Toutes ces antivaleurs que nous rencontrons, ce manque d’amour et de respect deviennent des épreuves de la vie que nous devons vaincre. Et comme le diront les apôtres comme dans la première lecture, « il nous faut passer par bien d’épreuves pour entrer dans le Royaume des Cieux. » N’ayons pas peur ! Travaillons jour après jour, du milieu des épreuves, de façon à hâter l’avènement de la demeure de Dieu parmi nous. 
La première lecture de ce jour en effet, nous relate l’action évangélisatrice des apôtres à  Derbé, affermissant les disciples à persévérer dans la foi malgré les épreuves, pour entrer dans le Royaume de Dieu (Actes 14,22). Ils établissaient des Anciens dans chaque Église pour veiller la conduite du peuple sur le chemin de la foi dans le souci de rendre possible et de hâter l’avènement du règne de Dieu au milieu des hommes. Car, là où le peuple écoute et vit de la parole, Dieu lui-même vient demeurer au milieu d’eux. L’amour ne fait pas de mal au prochain, il n’offense pas et ne divorce pas.
Frères et sœurs en Christ, par ce nouveau commandement, Jésus nous donne un moyen efficace de bâtir la demeure de Dieu au milieu  de nous, pour hâter l’avènement de son règne. C’est par l’amour véritable que nous verrons un ciel nouveau et une terre nouvelle, faisant disparaître la première terre de haine, des jalousies, des rivalités, de meurtre, de déception dans les fiançailles et dans les couples, des fiançailles prolongés, des fausses promesses de mariage etc. L’amour sincère et véritable ne laisse pas les fiançailles se prolonger beaucoup d’années, il ne divorce pas.  Mais qu’est-ce qu’aimer l’autre ? Est-ce caresser l’autre dans le sens de poils ? Est-ce donner du lait et du miel à l’autre? Qui nous aime réellement ? Nous entendons facilement : Un tel m’aime parce qu’il m’a donné ceci ou cela, parce qu’il m’a acheté ceci ou cela. Sous d’autres cieux, d’autres diront que X ou Y ne nous aime pas parce qu’il nous a interpellé ou interdit ceci ou cela. Aimer l’autre c’est plus que le caresser dans le sens des poils ; c’est plus que lui donner du lait et du miel. C’est surtout aider l’autre à devenir meilleur même s’il faut que cela passe par des remarques douloureuses, des interpellations sévères au regard des tendances humaines qui nous tirent vers  bas. L’amour authentique doit se vivre dans la vérité (Benoît XVI, Caritas in veritatae.
​ Frères et sœurs en Christ, chers pèlerins, l’évangile d’aujourd’hui nous transmet le testament de Jésus. Il s’adressait à ses proches disciples d’autrefois certes. Aujourd’hui c’est à nous qu’il s’adresse, nous qui sommes également à l’attente d’un Mali nouveau, d’un Mali sans armes ni larme. Il s’adresse à chacun de nous ici présent. Jésus sait que le temps que nous passons sur cette terre n’est pas facile et que nous avons besoin d’un monde nouveau, qui ne peut jaillir que du témoignage d’amour. Cet amour doit se vivre avant tout dans nos familles. D’où le thème de ce Sixième pèlerinage sectoriel qui nous réunit aujourd’hui : « La famille dans le diocèse de Kayes, à la lumière de l’Evangile.» Cet Evangile est bel et bien celui de l’amour que nous devons méditer et annoncer depuis nos familles. Est-ce que nos familles sont des véritables lieux du témoignage d’amour ? L’amour ne rivalise pas, il ne s’enfle pas d’orgueil, ne jalouse pas, dira Saint Paul. Il ne querelle pas dans la communauté et n’insulte pas les autres dans une communauté.  C’est ici l’occasion pour chaque famille d’évaluer l’héritage que les parents lèguent à leurs enfants ; Est-ce l’amour et le respect du prochain ou bien la pagaille, les querelles ? A voir les témoignages de certaines familles, je me dis que si c’était possible, certains enfants demanderaient certes, de changer des parents. Mais hélas !
Le Seigneur soit avec vous !
Père KIYE Mizumi Vincent, Missionnaire d’Afrique (Père Blanc)
E-mail: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.,
Whatsapp : (+223) 72 65 74 82
 
 
 
 
 


Pour avoir accèss à cette prière, cliquer sur le lien ci-dessous

 

Prière

Reportage: femmes et micro-entreprises au Togo

 

La contribution des femmes à l'économie africaine n'est plus à démontrer. Le Togo dépend fortement du secteur informel, où 48% des activités sont menées par les femmes.

Même si de plus en plus de micro et petites entreprises sont menées par des femmes, elles se heurtent toujours à des obstacles spécifiques quand elles se lancent dans l'entrepreneuriat : problèmes d'accès au financement, pesanteurs socio-culturelles, manque de confiance en elles... L'autofinancement, les associations informelles et formelles d'épargne et de crédit ou les agences de micro-crédit restent les sources de financement principales pour créer son entreprise. Ce qui freine leur émergence et leur développement. 

Alors quelles solutions existent pour démarrer son activité économique et surtout pour sortir de l'économie de subsistance ? Quelle stratégie au Togo aujourd'hui pour un développement de l'entrepreneuriat des femmes ? Comment faciliter la transition des femmes de l'économie formelle vers le secteur formel ? 

Raphaëlle Constant est partie à Lomé et à Amlamé, en zone rurale, à la rencontre de femmes entrepreneuses : couturière, transformatrice de noix de palme, jeune entrepreneuse en agro-alimentaire ou commerçante d'épices. Mais aussi d'acteurs du secteur entrepreneurial togolais : incubateur de startups féminines, coach en leadership et service de microfinance sociale pour comprendre où en est l'écosystème du micro entreprenariat féminin au Togo.

Cette émission est une rediffusion du vendredi 30 avril 2021

 

Un reportage de Raphaëlle Constant au Togo.  

...Côte d’Ivoire : les Yacé, ou la politique dans le sang

C’est l’une des familles les plus puissantes de Côte d’Ivoire. Depuis Philippe Yacé, qui fut le premier président de l’Assemblée nationale et un compagnon d’Houphouët, les Yacé n’ont jamais cessé d’être sur le devant de la scène. Politique, business, concours de beauté… Ils sont partout.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 6 mai 2022 à 11:26
 
yace1
 
 
 

De g. à dr. : Mathieu Ekra, Philippe Yacé et Victor Ekra lors du cinquantenaire du PDCI-RDA en avril 1996, à Yamoussoukro. © Franck Hermann Ekra

 

 En inaugurant le pont de Jacqueville, le 21 mars 2015, Alassane Ouattara l’avait baptisé « Philippe Grégoire Yacé ». Tout un symbole. Fils de la région, Philippe Yacé est considéré comme le chef spirituel des Alladian, Ahizis et Akouri qu’il avait réussi à unir, et fut un temps le dauphin de Félix Houphouët-Boigny. Lui et sa lignée ont marqué l’histoire de la ville et du pays. Mais qui sont-ils au juste ?

Quatre frères

En Côte d’Ivoire, on distingue deux types de grandes familles. Celles qui ont été anoblies par le président Félix Houphouët-Boigny et celles qui se sont fait un nom durant l’époque coloniale. Les Yacé font partie de la seconde catégorie. Riche, instruit et influent, ce clan continue à jouer un rôle de premier plan en politique, dans le milieu des affaires et même dans celui des dames de beauté.

« Dans plusieurs de nos maisons de famille se trouve le portrait de quatre frères, considérés comme nos bisaïeux. L’aîné, Ahiva, a été le chef d’Akrou, village paternel des Yacé, situé près de Jacqueville. Il y a ensuite Nangban Joseph, puis François N’Drin, qu’on nommera André par abus de langage, et, enfin, Koffi Lazare. Toutes les branches de la famille se situent par rapport à eux », explique Léonce Yacé, sourire aux lèvres. Juriste de formation, passé par la finance, cet homme élancé est depuis septembre 2017 le directeur général de NSIA Banque, dont le siège se trouve au Plateau, à Abidjan. Il est l’arrière-petit-fils de Nangban Joseph.

ON SE DONNE TOUS DU « COUSIN », ON ESSAIE DE SE CONNAÎTRE ET DE SE FRÉQUENTER

« Au-delà de ma famille proche, j’ai commencé à découvrir “les Yacé” à l’âge adulte. Actuellement, j’effectue une démarche de retour dans la famille. On se donne tous du “cousin”, on essaie de se connaître et de se fréquenter », ajoute-t-il, installé sur un canapé en cuir, dans son bureau cossu. Pour lui, parler de la famille est un exercice à la fois complexe et agréable : « Déjà dans mon enfance, les instituteurs me demandaient si je m’appelais “Yacé, comme Philippe Yacé” et voulaient savoir si j’avais un lien de parenté avec lui. J’ai grandi sous son ombre tutélaire. »

 

yace2

 

Philippe Yacé (costume blanc et lunettes), aux côtés d’Auguste Denise, premier secrétaire général du PDCI-RDA, en juin 1973, à Yamoussoukro. © DR

 

Majordome du gouverneur

Sans nul doute, la branche la plus célèbre est celle dans laquelle figure Philippe, président de l’Assemblée nationale durant vingt ans juste après l’indépendance (1960-1980), secrétaire général du parti au pouvoir et que l’on dit un temps destiné à succéder au président Houphouët-Boigny. Son père, François N’Drin, occupa lui aussi de hautes fonctions au temps de la colonisation. Après ses études, en 1908, ce dernier est nommé majordome du gouverneur de la Côte d’Ivoire de l’époque, Gabriel Louis Angoulvant. Il occupera ce poste jusqu’en 1916.

Au gouvernorat, François N’Drin rencontre Claire Nigé, qui travaille au service de l’épouse de Gabriel Louis Angoulvant, Marie. Ils se marient et ont dix enfants, dont les prénoms (Gabriel Joseph pour le fils aîné, et Marie-Georgette pour la fille aînée) témoignent des bonnes relations que le couple entretient avec ses patrons.

Après le départ du gouverneur, affecté en Afrique équatoriale française, le sort de la famille bascule. Alors que l’Europe est ravagée par la Première Guerre mondiale, la métropole rappelle ses cadres et permet aux Ivoiriens d’accéder à des fonctions dont ils étaient jusque-là exclus. François N’Drin saisit cette chance et devient agent des douanes à Grand-Bassam, l’ancienne capitale. L’administration coloniale loue son dévouement et son « zèle », comme le souligne un journal de l’époque, invitant ses collègues à prendre modèle sur lui. La famille devient prospère et habite une grande maison de la cité côtière. C’est là, dans cet environnement huppé, que grandit celui qui deviendra le plus illustre membre de la famille, Philippe Grégoire Yacé.

PHILIPPE YACÉ EST RÉVOLTÉ PAR LA DIFFÉRENCE DE TRAITEMENT ENTRE INSTITUTEURS BLANCS ET NOIRS

Né le 23 janvier 1920, Philippe obtient son certificat d’études primaires et élémentaires en juin 1933 à l’école régionale de Grand-Bassam. Quatre ans plus tard, il obtient son certificat d’études primaires supérieures à Bingerville, à l’époque capitale de la colonie, et passe ses  vacances à Grand-Bassam. Une vie douce, durant laquelle le garçon circule à bicyclette, un luxe.

Il réussit ensuite le concours d’entrée de l’École normale William-Ponty de Gorée (Sénégal). Il y côtoie Philippe Zinda Kaboré, qui sera élu en 1946, aux côtés de Félix Houphouët-Boigny et de Daniel Ouezzin Coulibaly, député de la Côte d’Ivoire au Parlement français.

L’élève est brillant : « En juillet 1940, Philippe Yacé termine ses études à la section Enseignement de William-Ponty et est classé cinquième de sa promotion », précise un connaisseur des figures politiques ivoiriennes.

 

Combattant pour la France

De retour au pays, il enseigne deux ans consécutives au collège régional d’Abidjan, situé au Plateau. Pour rejoindre ce quartier depuis Commikro, le camp des commis à Treichville, il enfourche tous les jours sa mobylette (allemande) Hercule, pour franchir le pont-levis qui enjambe la lagune. En 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale, il est mobilisé et doit partir combattre en France.

« Cet événement l’a beaucoup marqué. À son retour au pays et pendant quelques années, il a présidé l’Association des anciens combattants de Côte d’Ivoire. Il avait des revendications sur la différence de traitement entre eux et les Français », raconte Jean-Louis Ekra, gendre de Philippe Yacé, ex-président de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) et aujourd’hui membre du conseil d’administration de plusieurs entreprises.

Après la guerre, Philippe Yacé redevient instituteur. Il est affecté à Aboisso, puis à Yamoussoukro, et participe à la création du syndicat des enseignants. Il confiera plus tard avoir été révolté par les discriminations dont faisaient l’objet les instituteurs noirs. « Dès ses premières années d’enseignement, le complexe de supériorité des Blancs l’avait offusqué et rendu furieux. Il voulait dénoncer le système colonial et était touché par cette injustice. Est-ce à cette période que son chemin croise celui d’Houphouët ? Certaines sources pensent que les deux hommes se seraient rapprochés quand Yacé enseignait à Yamoussoukro [la ville d’origine d’Houphouët] », confie un fin connaisseur de l’histoire politique ivoirienne.

Quand alliance rime avec puissance…

Philippe élève certains de ses frères et sœurs, Jean-Marcel et Michelle-Simone, et joue un rôle central dans la famille. Cette dernière s’agrandit. Et, grâce à ses mariages et alliances, gagne en influence. Marie-Georgette, l’une des sœurs de Philippe, épouse en premières noces Jean-Baptiste Mockey, compagnon de lutte d’Houphouët, avec qui elle aura quatre filles, puis s’unit à François Ouégnin, le père de Georges Ouégnin, qui deviendra le directeur du protocole du président Houphouët.

Odette-Eugénie, une autre sœur de Philippe, épouse Mathieu Ekra, qui sera plusieurs fois ministre. Françoise-Florentine, la troisième sœur de Philippe, convole avec Lambert Amon Tanoh, l’un des cadres du PDCI-RDA. Ils ont pour fils Marcel Amon Tanoh, ministre des Affaires étrangères d’Alassane Ouattara (2016-2020) et, depuis janvier dernier, secrétaire exécutif du Conseil de l’entente.

Enfin, plusieurs mariages unissent directement la famille Yacé à une branche de la famille Houphouët-Boigny, celle des Thiam. L’ex-ministre Daouda Thiam a épousé une fille d’Odette-Eugénie ; son frère cadet, Boubacar, a épousé une fille de Philippe Yacé. Le président assiste en personne à certaines de ces unions, dont les photos emplissent les albums de famille.

 

 

 yace3

 

Mariage d’Odette Yacé et de Mathieu Ekra. De gauche à droite au premier rang : Françoise Yacé (mère de Marcel Amon Tanoh), Mathieu Ekra, Odette Yacé, Ahoulou Ekra (père de Mathieu), Ampo Soumaley O’cromi Ekra (mère de Mathieu), Ahite Amonouwa. Au second rang, de la gauche vers la droite, on aperçoit Georgette Yacé, épouse de Jean-Baptiste Mockey qui épousera en secondes noces François Ouégnin, dans les années 1950. © DR0

 

 yace4

 

Félix Houphouët-Boigny et Henri Konan-Bédié au mariage de Louis René Ekra et de Yamousso Thiam. © DR

 

 

Des liens familiaux que la politique a parfois mis à rude épreuve. Dans les années 1960, Félix Houphouët-Boigny se retourne contre certains de ses proches compagnons. Inquiet et tendu, le président devient paranoïaque. Alors qu’au Togo un coup d’État renverse Sylvanus Olympio, il cherche à étouffer toute velléité de contestation en Côte d’Ivoire, et se met à lancer des rumeurs de complots.

Armes et mercenaires

En 1964, des vagues d’arrestations de cadres du régime ont lieu. Philippe Yacé, alors président de l’Assemblée nationale, est à la manœuvre. « Il m’a rapporté, lors d’un entretien, qu’en 1963, alors qu’Houphouët assistait, à Addis-Abeba, à la fondation de l’OUA, ce dernier lui a affirmé que des complots étaient en préparation », se souvient Franck Hermann Ekra, le petit-fils de Mathieu Ekra, membre du bureau politique du PDCI-RDA et conseiller du comité de gestion et de suivi des élections. « “Parmi les responsables se trouvent deux de tes beaux-frères. Ils sont têtus. Rentre en Côte d’Ivoire et prépare-moi un retour triomphal”, a exigé le président. Philippe Yacé m’a confié avoir fait venir des armes et des mercenaires, qu’il a disposés tout au long du trajet du chef de l’État, entre le port et le palais présidentiel. »

ON M’A REPROCHÉ D’AVOIR ÉTÉ TROP DUR, MAIS SI JE NE L’AVAIS PAS ÉTÉ, SERIONS-NOUS ENCORE AU POUVOIR ?

Philippe Yacé est chargé, en tant que commissaire, d’instruire les procès de Jean-Baptiste Mockey et d’une centaine d’autres personnalités, dont le président de la Cour suprême, Ernest Boka (qui mourut en détention) et les ministres Charles Bauza Donwahi, Amadou Thiam, Jean Konan Banny…

Mathieu Ekra, lui, est disculpé par Houphouët, qui l’estime « orgueilleux, mais pas comploteur », écrit Samba Diarra dans Les faux complots d’Houphouët-Boigny. À l’issue de cette purge, Philippe Yacé devient le secrétaire général du parti. Des années plus tard, le président éprouvera du remords et avouera avoir été induit en erreur. Yacé, lui, se confiant à son petit-fils, se justifiera en disant qu’il avait toujours été fidèle à Houphouët : « On m’a reproché d’avoir été trop dur, mais si je ne l’avais pas été, serions-nous encore au pouvoir ? »

Politiquement, l’affaire est close – Mockey sera réhabilité une dizaine d’années plus tard et nommé ministre de la Santé. Les cicatrices intimes, elles, perdurent. Francis N’Drin, le père de Philippe Yacé, en a longtemps voulu à son fils d’avoir préféré la loi du pouvoir aux liens du sang.

Marie-Ange Aka Adjo, la petite-fille de Jean-Baptiste Mockey, se souvient : « Mon grand-père était en prison lorsque ma mère est rentrée à Abidjan après avoir fini ses études. Francis N’Drin est alors allé la chercher à l’aéroport pour la conduire chez Philippe Yacé, son oncle. Il a dit à ce dernier : “Tu as mis son père en prison, maintenant tu t’en occupe !” ».

« Les plus jeunes générations tentent de faire fi des luttes passées », souligne Marie-Ange Aka Adjo. « On essaie de dépasser cela », ajoute celle qui a été candidate aux législatives à Jacqueville après le décès de Laurette Yacé, l’une des filles de Philippe, en 2021. Membre du bureau politique du PDCI, vice-présidente de la commission santé du parti, Marie-Ange Aka Adjo est une fine politicienne.

 

Réunions de famille

Elle a fait partie de l’équipe de campagne de son oncle, Jean-Marc-Yacé. Maire de Cocody depuis 2018, le fils de l’un des frères cadets de Philippe pourrait concourir en 2023 face à Yasmina Ouegnin, la fille de Georges… et donc sa nièce. Marie-Ange Aka Adjo se lancera-t-elle à son tour, à l’occasion des municipales de 2023 ? On l’a dite un temps intéressée par la conquête de Jacqueville. « J’y renonce car mon oncle, Patrick Yacé, et un cousin sont déjà intéressés. Je crois beaucoup en la famille », dit-elle désormais.

Un duel entre Yacé pourrait néanmoins avoir lieu dans le fief familial. Selon nos informations, Jil-Alexandre N’Dia, petit fils de Philippe Yacé, directeur général du groupe de média Weblogy, pourrait se présenter sous les couleurs du RHDP, le parti présidentiel, face à Patrick Yacé.

 

 yace5

Marie-Ange Aka Adjo lors d’un meeting

pendant les législatives de mars 2020. © Page Facebook / Marie Ange-Aka Adjo

 

 

La famille est tellement grande que ses membres ne se connaissent pas tous. « J’ai rencontré Laureen Kouassi-Olsson, la sœur de Marie-Ange, dans un cadre professionnel lorsqu’elle était encore chez Proparco [une antenne de l’Agence française de développement]. Elle était venue en mission à la NSIA. À la fin, elle est passée dans mon bureau et s’est présentée en disant que nous étions de la même famille », raconte Léonce Yacé, le directeur général de la banque.

TOUS ONT DES AGENDAS CHARGÉS. LEURS RETROUVAILLES N’EN SONT QUE PLUS PRÉCIEUSES

Tous sont néanmoins unanimes : « Notre famille sait faire preuve de solidarité dans les moments difficiles. » Les enterrements, par exemple, sont autant d’occasions de retrouvailles.

C’est en effet autour du caveau familial que Marie-Ange Aka Adjo entreprend un travail de mémoire. Elle tente de remonter l’arbre généalogique et envisage d’écrire un livre pour raconter l’histoire des Yacé. Elle conserve de nombreux souvenirs de Philippe Yacé, « celui qui a, malgré tout, réuni la famille ».

« On passait les week-ends, Pâques ou Noël chez lui. J’ai de beaux souvenirs avec mes cousins, à Jacqueville. On s’y retrouvait tous et on était tellement nombreux que, parfois, on étalait des matelas dans une grande pièce pour dormir. Philippe veillait à ce qu’on aille à la messe les dimanches. C’était très important pour lui », raconte-t-elle.

Tribu éparpillée

Depuis la mort du plus célèbres des Yacé, nul n’a réellement repris le flambeau et la tribu est éparpillée. La maison familiale, à Biétry, est occupée par Gabriel Yacé, le fils de Philippe. Après avoir été président du conseil régional des Grands Ponts et PDG de la Société africaine pour la promotion heveïcole et l’industrialisation du caoutchouc, il est sénateur.

À Biétry, les réunions de famille sont peu fréquentes. Les retrouvailles n’en sont que plus précieuses. Les agendas de tous les membres du clan étant très chargés, la date a été difficile à trouver. Finalement, elles auront lieu ce 6 mai 2022 : tous les Yacé doivent se retrouver dans un hôtel d’Abidjan, à l’occasion d’une fête de famille. Il y aura là tout ce que le pays compte de personnalités influentes : des responsables politiques, des grands patrons et même Miss Côte d’Ivoire, Olivia Yacé, la fille de Jean-Marc, qui a en outre été élue troisième plus belle femme du monde en mars dernier.

Sous-catégories

Les informations sur nos maisons de formation datent de quelques années, et nous avons demandé aux responsables de ces maisons de nous donner des nouvelles plus récentes.
La première réponse reçue vient de Samagan, le noviciat près de Bobo-Dioulasso (lire la suite)

 

La deuxième réponse nous a été donnée par la "Maison Lavigerie", notre maison de formation à la périphérie de Ouagadougou, où les candidats ont leurs trois premières années de formation (lire la suite)