Jésus a-t-il vraiment annoncé un autre prophète après lui ?

La question du Paraclet

Père Josef Stamer

 

Introduction :

Récemment dans une rencontre avec des jeunes chrétiens, la question a surgi : D’après les musulmans, Jésus a échoué dans sa mission. C’est pourquoi il a annoncé la venue de Mohammed. Qu’en est-il exactement ? Dans les discussions quotidiennes entre chrétiens et musulmans au Mali et comme ailleurs en Afrique la question des « envoyés » et de leur rang les uns par rapport aux autres, est une des plus chaudes. Effectivement elle touche au « noyau dur » de nos différences doctrinales, mais surtout au plus profond des sensibilités religieuses des uns et des autres : beaucoup de musulmans ont une grande vénération pour leur prophète Mohammed et l’amour des chrétiens pour Jésus est le cœur même de la religion chrétienne.

Il y a déjà plusieurs dizaines d’années, un livre a paru en France : « La Bible, le Coran et la Science » de Maurice Bucaille. Ce livre a été largement diffusé, à bas prix ou même gratuitement, en Afrique par les soins de l’organisation libyenne de l’Appel à l’Islam et d’autres organisations islamiques. En effet, il reprend toute une série de vieux thèmes de la controverse ou de la polémique entre chrétiens et musulmans, dont aussi l’affirmation que, dans certains textes de l’Evangile selon Saint Jean, il y aurait l’annonce par Jésus de la venue de Mohammed. Ceci a été repris plus près de nous encore par M. Saada Touré de Ségou dans son petit pamphlet : « L’Eglise est-elle chrétienne ou paulienne ? » En son temps (1979), Mgr Sidibé avait répondu à Saada Touré dans une lettre pastorale non moins agressive.

Pour que de telles discussions ne restent pas de paroles stériles et ne finissent par détériorer le bon climat de convivialité entre chrétiens et musulmans, il est utile de connaître plus en détail de quoi il s’agit au juste.

Cette brochure veut donc apporter quelques lumières sur un sujet qui reste complexe et controversé. Nous allons examiner le plus objectivement possible les textes des nos Ecritures respectives qui sont en jeu dans la prétendue annonce de Mohammed par Jésus, mais nous allons aussi avoir un regard très critique pour certaines interprétations ou manipulations de ces textes.

Cette brochure ne veut nullement réchauffer une dispute vieille de plusieurs siècles entre chrétiens et musulmans. Nous aurons pourtant à en parler. Au contraire, dans un esprit de pacification et de clarification, elle veut faire connaître et apprécier les vraies différences de nos fois respectives et c’est là un élément indispensable du dialogue inter-religieux.

 

1. Justifier et préciser un verset du Livre saint des musulmans : Coran 61,6

Pour les musulmans le Coran est l’ultime Révélation qui abroge et corrige toutes les autres. Dans le Coran, à la sourate appelée « Le rang » (61), nous trouvons le texte suivant : « Jésus, fils de Marie, dit : ‘O fils d’Israël ! Je suis, en vérité, le Prophète de Dieu envoyé vers vous pour confirmer ce qui, de la Tora, existait avant moi ; pour vous annoncer la bonne nouvelle d’un Prophète qui viendra après moi et dont le nom sera Ahmad’. Mais lors que celui-ci vint à eux avec des preuves incontestables, ils dirent : ‘Voilà une sorcellerie évidente !’ » (61,6)

Il faut noter d’abord qu’il existe une deuxième version de ce texte qui ne change rien au contenu du message de Jésus, mais qui ne comporte pas le mot clé « Ahmad » qui nous intéresse ici : « Jésus, fils de Marie, dit : ‘O fils d’Israël ! Je suis, en vérité, le Prophète de Dieu envoyé vers vous pour confirmer ce qui, de la Tora, existait avant moi ; pour vous annoncer la bonne nouvelle d’un Prophète dont la communauté sera la dernière communauté et par lequel Allah mettra le sceau aux Prophètes et aux Apôtres’. Les Fils d’Israël dirent : ‘ Ceci est sorcellerie évidente !’ »

A propos de la traduction qui est ici celle de Denise Masson, authentifiée par des lettrés musulmans, il est à remarquer que le mot « Prophète » ne se trouve pas tel quel dans le texte arabe, mais bien le mot « envoyé » qui n’a pas tout à fait le même sens.

Généralement les traducteurs de ce verset laissent « Ahmad » comme nom propre, mais rien n’empêche de traduire simplement « dont le nom sera bien loué ». En effet, « Ahmad » est une forme renforcée (élatif) de la racine HMD=louange. Des noms propres tels que Mahmûd, Hamîd, ou encore Mohammed, sont effectivement dérivés de cette racine. Mais « Ahmad » n’était pas employée comme nom propre au début de l’Islam. L’usage parmi les Arabes du mot Ahmad comme nom propre ne semble commencer que vers 740, soit plus de cent ans après le début de l’Islam. Le mot Ahmad dans Coran 61,6 devrait donc être pris non comme un nom propre, mais comme un adjectif. La traduction originelle serait donc « dont le nom sera bien loué ». Quoiqu’il en soit, la tradition islamique n’a pas été long à voir dans  « Ahmad » un synonyme du prophète Mohammed.

Pour les musulmans il ne fait donc aucun doute : Jésus (‘Isâ bnu Maryam) a annoncé la venue d’un prophète après lui, peu importe les incertitudes sur le texte et sur son interprétation. En tant que chrétiens prenons acte que le Coran met ces paroles dans la bouche de Jésus, mais ne nous sentons nullement concernés par cette annonce.

Ce verset coranique de l’annonce par Jésus d’un prophète ultérieur s’inscrit dans l’ensemble de la foi musulmane aux Ecritures et aux Envoyés.

Il est vrai que Chrétiens et Musulmans, nous sommes très proches dans notre foi en un Dieu qui a parlé, qui s’est manifesté, qui s’est révélé. Nous, monothéistes, nous croyons en Dieu parce que « Dieu a parlé aux hommes » (Nostra Aetate n° 3).

Mais dès que nous cherchons à nous préciser les uns aux autres le contenu de cette Parole de Dieu et surtout la manière dont elle nous est parvenue, nous tombons dans les différences les plus insurmontables entre chrétiens et musulmans.

Pour les musulmans Dieu parle d’abord à travers les Ecritures. Les « envoyés » (« prophètes ») ne sont que des transmetteurs de ces Ecritures sans aucune influence sur le contenu de ces Livres. En Islam la foi aux Livres est première par rapport à la foi aux Envoyés, plus importante que cette dernière.

Le Coran qui en définitive fait foi pour les musulmans, parle d’au moins quatre, sinon cinq Ecritures que Dieu aurait confiées à divers « envoyés ». Ces « envoyés » sur la base de l’Ecriture reçue et notamment de la Loi divine contenue en elle, deviennent en même temps fondateurs de communauté de croyants.

Le cas d’Abraham reste assez obscur. Dans plusieurs sourates du début de la prédication de Mohammed à La Mekke, le Coran (87,18 – 19 et 53,36 - 37) parle bien de « feuillets » confiés à Abraham, mais ceci n’est plus repris par la suite.

Par contre, très proche du récit biblique, la Loi de Dieu (« Tawrât » = Tora ?) est confiée à Moïse qui en fait la base de la communauté juive. Les textes qui en parlent sont nombreux et le verset cité plus haut (61,6) qui mentionne la « Tawrât donnée avant Jésus », est justement précédé d’un verset sur Moïse : « Moïse dit à son peuple :’O mon peuple ! Pourquoi me maltraitez-vous, alors que vous savez que je suis vraiment le Prophète de Dieu envoyé vers vous ?’ Lorsqu’ils dévièrent, Dieu fit dévier leurs cœurs. Dieu ne dirige pas le peuple pervers. » (61,5).

Faut-il établir une équivalence entre cette « Tawrât » et les cinq premiers livres de la Bible (Pentateuque) comme certains commentateurs du Coran le suggèrent ? La question reste posée.

Selon le Coran, et analogue à la tradition biblique, un livre de chants de louange est donné par Dieu à David : les « Zabûr » = Psaumes (Coran 4,163 ; 17,55 et 21,105). Le mot « Zabûr » est un singulier collectif dont le pluriel « zubur » sert parfois pour désigner l’ensemble des Ecritures données par Dieu avant le Coran (16,44 ; 26,196 ; 35,25 ; 54,43 et 52).

Le cas de Jésus (‘Isâ) est plus complexe. Un livre lui vient de la part de Dieu, un livre appelé « Injîl » mot dérivé manifestement du mot grec pour « Evangile » au singulier, qui serait une version renouvelée de la « Tawrât », puisque Jésus, comme Moïse, est envoyé au peuple juif. Ce dernier a été infidèle à ce qui lui a été révélé par Moïse et Dieu est obligé d’envoyer un autre « prophète », avec un livre contenant un autre Loi. Ainsi lisons-nous par exemple en Coran 5,46 : « Nous avons envoyé, à la suite des prophètes, Jésus, fils de Marie, pour confirmer ce qui était avant lui, de la Tora. Nous lui avons donné l’Evangile où se trouvent une Direction et une Lumière, pour confirmer ce qui était avant lui de la Tora : une Direction et un Avertissement destinés à ceux qui craignent Dieu. »

Où se trouve cet « Injîl » ? Quel est son contenu exact ?

Nous chrétiens, nous ne pouvons que poser des questions. Il est certain que, selon la foi chrétienne, Jésus n’est pas venu avec une Ecriture. De plus, lui-même n’a rien écrit et ce n’est que quelques dizaines d’années plus tard que quatre de ses disciples ont mis par écrit ses gestes et ses paroles : les quatre Evangiles.

D’après la conception musulmane, Jésus n’a pas été suivi non plus par les Juifs et les chrétiens, sa communauté, ont faussé son message. Nous aurons à revenir en détail sur ce reproche faites aux chrétiens de la « falsification des Ecritures ». Pour les musulmans c’est là la raison pour laquelle Dieu envoie un dernier « prophète » avec un Livre qui résume et reprend tous les autres et qui est « inégalable » : le Coran.

Le Coran est ainsi dans la foi musulmane la « révélation » définitive qui abroge toutes les autres « révélations » et, bien qu’envoyé aux Arabes et écrit en arabe, il s’adresse pourtant à tous les hommes et à tous les peuples. Ce verset coranique de l’annonce par Jésus d’un autre prophète après lui cadre donc pleinement avec la logique de ce que le Coran dit sur les « Ecritures » et les « Envoyés ».

Depuis le début de l’Islam des musulmans ont cherché à trouver confirmation de cette annonce de Mohammed dans les Ecritures judéo-chrétiennes. Certains n’ont rien trouvé et, de ce fait, ont accusé les chrétiens d’avoir enlevé cette annonce de leur Livre. D’autres sont tombés sur les textes de l’Evangile de Jean où Jésus annonce le « Paraclet ». Et là encore, il y a le reproche d’avoir obscurci et trafiqué ces textes, puis que selon eux le mot « Paraclet » aurait été mis à la place d’un autre et qui serait l’équivalent de « Ahmad » dans le Coran.

Nous aurons à revenir en détail sur cette prétendue substitution, mais auparavant regardons de plus près l’Evangile de Jean et notamment les textes sur le Paraclet.

 

2. L’Evangile de Jean et les textes sur le « Paraclet ».

Nous l’avons déjà dit : D’après la tradition chrétienne, Jésus n’est pas venu avec un livre, mais s’est référé très souvent dans sa prédication aux textes de la Bible des Juifs qu’il connaissait très bien. Jésus n’a rien écrit non plus lui-même ni n’a-t-il donné l’ordre à ses disciples d’écrire ses paroles, la Bonne Nouvelle (= Evangile) du Royaume de Dieu, mais d’en témoigner, de la proclamer, de l’annoncer jusqu’au bout du monde.

Ce n’est que quelques 40 à 50 ans après le départ de Jésus que des disciples ont mis cette Bonne Nouvelle par écrit. L’Eglise, la première communauté de Jésus, a reconnu quatre de ces écrits comme authentiques c’est à dire contenant l’essentiel de la vie et du message de Jésus. Les quatre Evangiles sont nés de la proclamation et du témoignage de la première communauté chrétienne.

L’Evangile de Jean est appelé aussi le 4ème Evangile précisément par ce qu’il a été écrit après les trois autres de Marc, de Mathieu et de Luc et qu’il est assez différent des trois autres. Les spécialistes sont unanimes pour dire que l’auteur du 4ème Evangile a connu les trois autres, lorsqu’il s’est mis à écrire vers la fin du 1er siècle, soit quelques 60 à 70 ans après le départ de Jésus. Aussi le 4ème Evangile ne reprend-il pas en détail tous les faits et paroles de Jésus rapportés dans les autres Evangiles, sauf pour le récit de sa condamnation, de sa mort sur la croix et de sa résurrection. Par contre, il fait ressortir quelques faits significatifs de la vie de Jésus pour les méditer et en faire découvrir toute la profondeur spirituelle.

L’Evangile de Jean parle fréquemment de l’Esprit Saint. Nous ne pouvons pas revenir sur tous les textes. Rappelons seulement les plus significatifs :

Jean 1, 29 – 34 :

Le lendemain, Jean (le Baptiste) voit Jésus qui vient vers lui et il dit : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. C’est de lui que j’ai dit : ’Après moi vient un homme qui m’a devancé, parce qu’avant moi, il était’. Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c’est en vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l’eau. » Et Jean porta son témoignage en disant : « J’ai vu l’Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui. Je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, c’est lui qui m’a dit : ‘Celui sur lequel tu verras l’Esprit descendre et demeurer sur lui, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint’. »

Jean-Baptiste atteste clairement dans ce texte qu’il a vu l’Esprit Saint descendre sur Jésus et que, désormais, c’est Jésus qui donne l’Esprit de Dieu.

Jean 7, 37 – 39 :

Le dernier jour de la fête, qui est aussi le plus solennel, Jésus se tint dans le Temple et se mit à proclamer à haute voix : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et que boive celui qui croit en moi. Comme l’a dit l’Ecriture : ‘De mon sein couleront des fleuves d’eau vive’. » Il désignait ainsi l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui : en effet, il n’y avait pas encore d’Esprit parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié.

Retenons simplement de ce texte que Jésus compare le don de l’Esprit à une source d’eau vive et que Jésus doit entrer dans sa gloire pour que ses disciples puissent boire à cette source c’est à dire recevoir le don de l’Esprit.

Jean 20, 19 – 22 :

Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Juifs, les portes étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint eu milieu d’eux et il leur dit : «La paix soit avec vous. ». Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. Alors, à nouveau, Jésus leur dit : « La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. »

La promesse que Jésus avait faite de donner l’Esprit à ses disciples, il la réalise immédiatement, le jour même de sa « glorification », de sa résurrection des morts.  « Il souffla sur eux : Recevez l’Esprit Saint ! » Il le fera d’une manière plus spectaculaire encore 50 jours plus tard, le jour de la Pentecôte (cf. Actes 2).

Ainsi avons-nous dans l’Evangile de Jean plusieurs images ou symboles qui indiquent le don de l’Esprit de Dieu : la colombe « qui demeure sur Jésus », la source d’eau vive (cf. aussi Jean chapitre 4), le souffle (cf. Genèse 2,7) … Il est surprenant de constater que ce n’est que dans quatre passages des chapitres 14, 15 et 16 que Jésus appelle le Saint-Esprit « Paraclet ». Il lui donne un nom.

Avant d’aller plus avant dans la compréhension de ces textes sur le « Paraclet » et de leur contexte immédiat, essayons de donner un sens plus précis à ce nom « Paraclet ». Le mot vient évidemment du grec « paraclètos », mais comment le traduire ? Les deux grandes traductions de la Bible auxquelles nous nous référons habituellement, la Bible de Jérusalem et la Traduction Œcuménique de la Bible (TOB), ont laissé le mot tel quel. Ce n’est certainement pas par manque de connaissance de la langue grecque, mais parce que – et c’est là pour nous un signe - aucune traduction ne les a satisfaits. Les textes liturgiques catholiques traduisent le terme par « Défenseur ». Nous connaissons d’autres traductions comme « Consolateur», « Intercesseur », etc.

Dans l’antiquité, le mot « paraclètos » avait un sens profane notamment dans le vocabulaire juridique. Il y désignait celui qui est appelé auprès d’un accusé pour l’aider à se défendre. Le sens premier est donc « avocat », « soutien », « défenseur ». Aujourd’hui le terme « avocat » a pris un sens trop technique et professionnel et parfois même une connotation péjorative. Un avocat est un personnage qui s’est investi dans l’étude des lois pour défendre des accusés devant la cour par tous les moyens et qui en a fait son gagne-pain.

Dans l’antiquité, notamment dans le système judiciaire romain, le « paraclètos » n’était pas un professionnel. Un accusé, surtout s’il était innocent, pouvait se choisir et faire intervenir devant la cour une personne dont la bonne renommé était reconnue de tous et qui ainsi se portait garant soit pour l’innocence de l’accusé, soit pour les bonnes dispositions de repentir de ce dernier. C’est un peu dans ce sens que nous trouvons le même mot dans un autre texte du Nouveau Testament, encore de Saint Jean : 1ère lettre de Jean 2,1 : « Mais si quelqu’un vient à pécher, nous avons un défenseur (avocat, intercesseur) devant le Père, Jésus Christ, qui est juste. »

Si nous lisons maintenant la première partie du dernier texte de l’Evangile de Jean sur le « Paraclet » (Jean 16, 8 – 11), nous voyons qu’il s’agit bien là aussi d’un contexte juridique, d’un jugement. Jugement de qui et à cause de quoi ? Nous y reviendrons dans un instant, mais retenons déjà que Jésus a choisi intentionnellement ce terme dans le vocabulaire juridique profane.

 

Quels sont les textes sur le « Paraclet » ? (cités ici dans la traduction de la TOB) :

1° Jean 14, 15 – 18 :

« Si vous m’aimez, vous vous appliquerez à observer mes commandements ; moi, je prierai le Père : il vous donnera un autre Paraclet qui restera avec vous pour toujours. C’est lui l’Esprit de vérité, celui que le monde est incapable d’accueillir parce qu’il ne le voit pas et qu’il ne le connaît pas. Vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous et il est en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins, je viens à vous… »

2° Jean 14, 25 – 27 :

« Je vous ai dit ces choses tandis que je demeurais auprès de vous ; le Paraclet, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit. Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix… »

3° Jean 15, 26 – 27 :

« Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra lui-même témoignage de moi ; et à votre tour, vous me rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement. »

4° Jean 16, 6 – 15 :

« … ais parce que je vous ai dit cela, l’affliction a envahi votre cœur. Cependant je vous ai dit la vérité : c’est votre avantage que je m’en aille ; en effet, si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à vous ; si, au contraire, je pars, je vous l’enverrai. Et lui, par sa venue, il confondra le monde en matière de péché, de justice et de jugement : en matière de péché, en ce qu’ils ne croient pas en moi ; en matière de justice, en ce que je vais au Père et que vous ne me verrez plus ; en matière de jugement, en ce que le prince de ce monde a été jugé. J’ai encore bien des choses à vous dire mais, actuellement, vous n’êtes pas à même de les supporter ; lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière, car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir. Il me glorifiera car il recevra de ce qui est à moi et il vous le communiquera. Tout ce que possède mon Père est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi. »

Que nous disent ces textes ?

L’Evangile de Jean comporte deux grandes parties, deux mouvements en somme :

-               Un premier mouvement qui va de Dieu, le Père, vers les hommes : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vit éternelle » (Jean 3,16). Ce mouvement commence donc à la naissance de Jésus, à l’Incarnation du Verbe (Jean 1, 15) pour culminer dans l’exclamation de Jésus à Jérusalem : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. » (Jean 12,32).

-               Au chapitre 13 commence un autre mouvement : le retour de Jésus vers le Père. Il y a cette introduction solennelle : «  Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême. » (Jean 13,1)

Nos textes sur le « Paraclet » font déjà partie de ce deuxième mouvement et il est important de se le rappeler toujours. La promesse et la venue du « Paraclet » appartiennent à « l’heure » de Jésus, au mouvement de retour vers le Père. Ici il faudrait approfondir le sens de « l’heure » dans l’Evangile de Jean et cela à partir des textes de l’Ancien Testament.

Jésus parle et agit comme s’il était déjà parti vers le Père. Il a déjà fait pour ainsi dire le passage = la « Pâque ». C’est une des différences avec les trois autres Evangiles qui présentent la passion et la mort comme la « Pâque ». Dans Saint Jean, tout en passant ces dernières heures avec ses disciples, Jésus vit déjà comme si la « Pâque » était passée, il vit déjà auprès du Père. Tout le discours des chapitres 14 à 16 a pour but de rassurer les disciples. Jésus s’adresse à eux et non pas aux foules. Il veut les rassurer, les aider à faire, eux aussi, le passage vers cette nouvelle réalité : Le Fils de l’homme est retourné dans la maison du Père. Eux, ils restent dans le monde, mais « ils ne sont plus du monde » comme il dira plus loin dans la prière sacerdotale (Jean 17,14). Dès à présent, Jésus veut faire entrer ses disciples dans la nouvelle réalité de sa Pâque.

La première partie du chapitre 14, les versets 1 à 14, est centrée sur la foi des disciples en Jésus « Je suis le chemin, la vérité et la vie » répond Jésus à Thomas qui lui dit leur désarroi et leurs doutes quant à ce départ de Jésus.

1 ° Jean 14, 15 – 18 :

La deuxième partie du chapitre 14 à partir du verset 15 est centrée sur l’amour et d’abord l’amour des disciples pour Jésus. « Si vous m’aimez, vous chercherez à observer mes commandements ». Cette phrase indique bien que Jésus s’identifie avec le Père pour exiger l’observation de ses commandements. L’amour est bien le lien qui permet aux disciples de le rejoindre. Mais ce n’est pas si évident !  Il faut un autre « intervenant » pour que ça marche. Le Paraclet est le garant de l’amour des disciples pour Jésus. C’est un garant permanent, immédiatement présent auprès et dans les disciples, et sans limitation de temps. Nous sommes dans les temps nouveaux. Une autre précision de ce premier texte : Le monde est incapable de voir, de connaître et donc d’accueillir l’Esprit Saint. Nous aurons à revenir plus loin sur le double sens du mot « monde » en Saint Jean.

Retenons donc de ce premier texte (Jean 14, 15 – 18) : La venue et la présence du Paraclet est le fruit de la prière de Jésus auprès du Père et son rôle est d’abord de maintenir les disciples dans l’amour de Jésus pour être en communion avec lui (cf. dans Jean 15,5 « Je suis la vigne et vous êtes les sarments…»)

Jean 14, 25 – 27 :

Plus loin dans le même chapitre, toujours dans le but de rassurer ses disciples désemparés, Jésus revient sur la venue du Paraclet. Le Père l’envoie au nom de Jésus. Mais ici le rôle de l’Esprit est légèrement différent : « Il vous enseignera toutes choses et vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit ». Le Père donne l’Esprit aux disciples, à l’Eglise, pour les garder dans la vérité, celle que Jésus a enseignée, celle que les disciples ont pour mission d’annoncer. Le Paraclet est le garant de la fidélité de l’Eglise à l’enseignement de Jésus. Voilà donc un deuxième aspect important du rôle du « Défenseur » promis.

3° Jean 15, 26 – 27 :

Le chapitre 15 comporte deux parties bien distinctes : d’une part la parabole de la vigne pour dire combien les disciples sont unis de manière vitale au Christ et à travers lui au Père et ensuite, pour ainsi dire en contraste, la haine et la persécution du monde. « Le monde vous hait, …s’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi. » (15,19 – 20). Les paroles de Jésus sont claires, mais certainement pas très encourageantes pour les disciples. C’est là encore que Jésus revient sur la promesse de la venue du Paraclet. « Quand viendra le Paraclet que je vous enverrai d’auprès du Père, il me rendra témoignage. » Voilà encore un nouveau rôle du Paraclet : face à la haine du monde, rendre témoignage à Jésus. C’est l’Esprit d’abord qui rend témoignage. Le témoignage des disciples ne vient qu’en complément pour ainsi dire. Mais n’est-ce pas là une manière humaine de présenter les choses, puisque effectivement, l’Esprit rend témoignage à Jésus à travers les disciples.

4° Jean 16, 6 – 15 :

Nous en arrivons au quatrième texte, le plus long, le plus important et aussi le plus difficile à comprendre. La perspective du départ proche de Jésus et de l’opposition qu’ils vont rencontrer met les disciples dans un désarroi profond. Ils ne posent même plus la question « Où vas-tu ? » (16,5). Ils sont incapables d’une pensée claire. Jésus doit insister sur la nécessité de son départ pour faire place à une autre manière d’agir de Dieu : à travers le Paraclet.

Ce « passage » de Jésus vers le Père se fera, – les disciples ne le savent pas encore, mais ils le pressentent, - par la mort ignominieuse sur la croix. La condamnation de Jésus et son exécution apparaîtront au « monde » comme la preuve de son échec et de son imposture et ainsi justifierait en même temps le « monde » dans son refus de croire en lui. C’est là que la venue du Paraclet, de l’ « avocat », au sens fort et juridique du mot, devient absolument nécessaire.

La venue du « Paraclet » qui se manifestera dans le témoignage que les disciples porteront du Ressuscité, renverse complètement la situation :

« … il confondra le monde en matière de péché ». Le grand péché du « monde » est d’avoir refusé le grand geste d’amour de Dieu, d’avoir refusé d’entrer dans ce mouvement de Dieu vers le monde en envoyant son Verbe, son Fils. Dans l’Evangile de Jean, le mot « monde », comme d’ailleurs le mot « Juifs », peut avoir un double sens :

-               un sens neutre désignant l’humanité en tant que telle, ou la création dans son ensemble,

-               un sens péjoratif : toutes les forces du mal opposés à la lumière de Dieu, sous la conduite du « prince de ce monde » ou « prince des ténèbres ».

« … il confondra le monde en matière de justice ». La venue du Paraclet témoigne de la justice de Dieu. Le Juste condamné et mis à mort est auprès du Père, puisqu’il a envoyé l’Esprit. Son innocence est prouvée ainsi que la vérité de son enseignement.

« … il confondra le monde en matière de jugement ». Le « passage » de Jésus vers le Père et la venue du Paraclet sont le début des « derniers temps » : le temps du jugement, le temps du non-retour. Le monde est confondu en matière de péché et jugé déjà.

Dans les deux versets qui suivent (v. 12 + 13), Jésus revient sur ce que nous avons déjà vu dans le 2ème texte : Non seulement le Paraclet sera le garant du souvenir des paroles de Jésus, le garant de la fidélité à ce que Jésus a dit, mais il fera comprendre aux disciples même tout ce que Jésus n’a pas pu leur dire, parce qu’ils étaient incapables de le porter. Il sera celui qui permet aux disciples de continuer à parler au nom de Jésus.

Enfin les versets 14 et 15 sont pour ainsi dire un regard dans la vie intime de Dieu à laquelle la venue du Paraclet nous permet de participer : Toute la vie sacramentelle de l’Eglise est fondée dans ces deux versets.

 

Essayons de résumer tout cela : La « Pâque » de Jésus, son passage vers le Père crée une situation nouvelle. C’est le début des derniers temps. Le procès entre le « monde » et Dieu en Jésus arrive à son aboutissement. Le Père envoie son «avocat », son « Paraclet », pour le jugement. C’est là le rôle central de l’Esprit Saint. Mais devant le désarroi des disciples, l’Esprit a d’autres rôles à remplir :

-               maintenir les disciples dans ce lien d’amour avec Jésus qui leur permet de garder ses commandements,

-               assurer le souvenir à ses paroles et en garantir la fidélité,

-               porter témoignage de Jésus vivant auprès du Père à travers les disciples,

-               expliciter le message d’amour de Jésus dans des circonstances nouvelles,

-               faire participer les disciples à la vie même de Dieu.

 

3. L’interprétation islamique du Paraclet et l’affirmation musulmane de la falsification des Ecritures

 

Nous avons déjà mentionné la parution en France, il y a plusieurs dizaines d’années, du livre: « La Bible, le Coran et la Science » de Maurice Bucaille, livre ayant comme sous-titre « Les Ecritures saintes examinées à la lumière des connaissances modernes ». Il a été largement diffusé en Afrique subsaharienne et aussi au Mali, à bas prix ou même gratuitement, entre autres par les soins de la « Société mondiale de l’appel à l’Islam » (libyenne) à travers les Centres culturels libyens et par d’autres organisations islamiques.

Ce livre se veut scientifique dans son désir de vouloir établir le degré de conformité des Ecritures saintes du Judaïsme / Christianisme (la Bible) et de l’Islam (le Coran) avec les découvertes des sciences modernes notamment en ce qui concernent les donnés des sciences exactes (physique, chimie, médecine, astronomie etc.…). Il s’attaque surtout à la Bible, aussi bien à l’Ancien qu’au Nouveau Testament, dans lesquels il relève de nombreuses erreurs scientifiques, voire des contradictions internes. Seulement l’auteur oublie complètement que les Livres saints n’ont pas été écrit pour transmettre un savoir scientifique, mais pour faire parvenir un message religieux dont la véracité et l’authenticité ne dépendent pas de preuves scientifiques. Les Ecritures ne sont pas des manuels des sciences exactes et la Parole de Dieu ne se laisse pas démontrer scientifiquement. La visée de ce livre est donc faussée dès le point de départ.

L’intérêt que certains musulmans montrent pour ce livre, réside dans le fait qu’il reprend toute une série de vieux thèmes de la controverse ou de la polémique entre chrétiens et musulmans, évidemment