L’inquiétude grandit sur la hausse des prix

vu du Sénégal

Dépendant du blé russe, le Sénégal subit les contrecoups de la guerre en Ukraine qui se répercutent sur le prix du pain.

  • Clémence Cluzel, 

 

L’inquiétude grandit sur la hausse des prix

Dakar (Sénégal)

 

De notre correspondante

Dans son kiosque de tôle logé dans une ruelle de Dakar, Amy vend des sandwichs, base des petits-déjeuners sénégalais. Depuis plusieurs semaines, cette maman de 24 ans constate l’inflation des prix. « Tout augmente, c’est dur. Je proposais des steaks, du poulet mais maintenant je fais juste des sandwichs », explique-t-elle. « Pour gagner un petit quelque chose », elle a augmenté leur prix : 200 francs CFA contre 150 (0,30 contre 0,22 €). « Les clients sont moins nombreux et certains se plaignent. Avec la Tabaski (Aïd-El-Kébir, NDLR), début juillet, ils font aussi deséconomies », ajoute-t-elle. « Certains Sénégalais ont supprimé le petit-déjeuner à cause de l’effritement du pouvoir d’achat », confirme Momar Ndao, président de l’Association des consommateurs du Sénégal. Si l’inflation (7,4 % en juin) touche tous les produits, le blé est particulièrement concerné, le Sénégal dépendant entièrement des importations pour ses approvisionnements.

 

Chaque année, plus de 700 000 tonnes sont importées, dont 60 % en provenance de Russie et d’Ukraine, selon l’Agence nationale de la statistique. Depuis décembre, la baguette (200 g) est passée de 150 à 175 francs CFA (0,22 à 0,26 €). Or « le pain est un produit social, le deuxième poste de dépenses des ménages », rappelle Amadou Gaye, le président de la Fédération des boulangers du Sénégal. Déjà au dernier trimestre 2021, la région Afrique de l’Ouest et centrale était en alerte avec la hausse des denrées de première nécessité liée à la reprise post-Covid mais aussi à l’augmentation du fret et aux mauvaises conditions météorologiques. Des mesures avaient été prises par le gouvernement, dès décembre, pour subventionner le sucre, le riz, l’huile et le blé et stabiliser leurs prix. Mais les sept minoteries du pays attendent toujours le règlement de cette dette d’un peu plus de 4 milliards de francs CFA (quelque 6 millions d’euros). «On tire le diable par la queue, les gens sont essoufflés », confesse Claude Demba Diop, président de l’Association des meuniers industriels du Sénégal (Amis).

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La situation s’est aggravée avec la guerre en Ukraine, accentuée par l’embargo sur les exportations de blé en Inde, deuxième producteur mondial, en mai 2022. Le cours du blé s’est envolé à 500€ la tonne contre 325 € en janvier. Le Sénégal a aussitôt pris de nouvelles mesures en subventionnant l’importation sur le blé pour un montant de 15 milliards de francs CFA (22 millions d’euros). «L’État veut maintenir le pouvoir d’achat des ménages, mais la situation perdure sans qu’on sache quand cela prendra fin », dit, inquiet, Claude Demba Diop. Le prix du sac de 50 kg de farine de blé pourrait aller jusqu’à 27 000 francs CFA (41 €). La spirale inflationniste touche également les autres produits de base : 20 % d’augmentation sur le bidon de 20 litres d’huile, tandis que les stocks de sucre local se terminent à la fin du mois, rendant obligatoires les importations. «Ce n’est pas notre guerre, mais on la subit. On ne peut pas en vouloir aux Occidentaux car tout le monde souffre », souffle Amy. Pour l’heure, cette inquiétude de la population ne s’est pas traduite par une grogne sociale, mais le gouvernement reste sur le qui-vive avant les élections législatives de la fin juillet.

Conscient de cette fragilité, le président sénégalais Macky Sall a appelé, début avril, à « produire ce que nous consommons et consommer ce que nous produisons » pour « gagner la bataille de la souveraineté alimentaire ». L’Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA), qui travaille sur la culture du blé dans la vallée du fleuve Sénégal (Nord), a homologué en 2020 huit variétés, pour la boulangerie et des pâtes alimentaires. Si la culture locale est possible sous certaines conditions, elle nécessite surtout un programme de soutien étatique pour son développement. Les céréales locales (mil, sorgho, niébé), très riches en protéines, offrent une alternative de choix au blé. «Le patriotisme économique doit prévaloir. Les céréales locales pourraient être une solution de sortie de crise. Mais elles ont besoin d’être subventionnées », rappelle Amadou Gaye.