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Mali, Guinée, Burkina… Faut-il en finir avec la Cedeao ? par Marwane Ben Yahmed

Mis à jour le 21 février 2022 à 16:06
 
Marwane Ben Yahmed
 

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

 

Des manifestants pro-junte, à Bamako, le 14 janvier 2022. © FLORENT VERGNES

Vouée aux gémonies par une rue ouest-africaine chauffée à blanc par des « sauveurs » en treillis, la Cedeao n’a pas toujours démérité. Et peut s’enorgueillir d’avancées réelles.

Mali, Guinée, Burkina… L’Afrique de l’Ouest égrène les coups d’État comme le dévot son chapelet de djalambane. Et il s’en est fallu de peu que la Guinée-Bissau ne rejoigne le cortège des pays membres de la Cedeao frappés par ce variant moderne d’un virus que l’on pensait disparu et qui a brusquement ressurgi en août 2020. Mêmes causes (la mauvaise gouvernance), mêmes effets (la confiscation du pouvoir par des officiers qui usent et abusent de la corde souverainiste et nationaliste pour asseoir leur légitimité comme leur popularité).

L’ancienne puissance coloniale française tient lieu de repoussoir, tandis que la Cedeao est vouée aux gémonies. Une grande partie de l’opinion lui reproche tout et son contraire : sa trop grande sévérité, notamment vis-à-vis du Mali, mais aussi son laxisme à l’égard de certains chefs d’État accusés d’incompétence ou qui s’accrochent à leurs trônes en modifiant les Constitutions. La rue ouest-africaine rêve d’une Cedeao des peuples et fustige donc une institution qui n’incarne rien d’autre à ses yeux qu’un vulgaire syndicat de présidents inféodés à Paris.

Assimi Goïta a franchi toutes les lignes jaunes

L’heure n’est visiblement guère à l’objectivité, à l’introspection, au retroussage de manches ou à la réflexion sur le chemin à emprunter en toute indépendance pour sortir de l’ornière, mais à la recherche de responsables, de coupables et de boucs émissaires. Qu’importe si pour se débarrasser du joug imposé par un maître honni (la France), il faut se jeter dans les bras d’un autre (la Russie) dont rien ne prouve qu’il fera mieux ou se comportera différemment, c’est-à-dire en se préoccupant d’autre chose que de ses propres intérêts. L’objectif est clair : quitter la proie pour l’ombre coûte que coûte. Demain est un autre jour…

La Cedeao mérite-t-elle d’être ainsi brulée sur le bûcher des vanités souverainistes ? L’Afrique de l’Ouest est-elle si mal lotie ? Prenons le cas du Mali, le plus emblématique des trois putschs menés dans la région, et de son chef, Assimi Goïta. De par ses textes et son ADN, l’organisation n’avait d’autre choix que de condamner le coup d’État et d’adopter des sanctions. La junte qui a renversé il y a dix-huit mois le président Ibrahim Boubacar Keïta, puis le président de la transition, Bah Ndaw, a franchi toutes les lignes jaunes.

PUISQUE S’ÉRIGER EN SAUVEUR DE LA NATION EN JOUANT SUR LA CORDE NATIONALISTE OU ANTICOLONIALISTE EST PAYANT, LA PROPAGANDE TOURNE À PLEIN RÉGIME

Elle devait organiser des élections ce 27 février, soit dans un délai qui semblait raisonnable, mais elle a finalement décidé de n’en rien faire. Pas plus qu’elle ne le fera l’année prochaine et les suivantes puisqu’elle table sur une transition de quatre à cinq ans, rien que cela ! En lieu et place, elle gère tout, seule, sans aucune concertation ni gages de bonne volonté. Menace d’emprisonnement les récalcitrants ou les personnalités politiques jugées trop influentes. Fait régner la peur, notamment parmi la société civile ou les journalistes, sommés de courber l’échine et, surtout, de chanter ses louanges plutôt que d’émettre la moindre critique. Le culte de la personnalité devient la règle. Et puisque s’ériger en sauveur de la nation en jouant sur la corde nationaliste ou anticolonialiste et en flattant l’ego longtemps malmené des Maliennes et des Maliens est payant, la propagande tourne à plein régime.

Diatribes populistes

En la matière, la junte a même sorti les orgues de Staline ! Elle est également parvenue à transformer le très opportuniste (il a soutenu puis lâché Moussa Traoré, Amadou Toumani Touré et Ibrahim Boubacar Keïta…) et falot Choguel Maïga, le Premier ministre, en un véritable berserker, ces guerriers-ours de la mythologie scandinave qui, au combat, entraient dans une rage folle qui décuplait leur force et gommait tout sentiment de peur. L’intrépide Choguel pourfend donc à tour de bras la France, la Cedeao, l’Union européenne, les impérialistes, les ennemis du Mali.

Face à une situation qui semble inextricable, qu’attend-on exactement de la Cedeao, au-delà des diatribes populistes entendues ici et là ? Concernant ses silences devant les changements de Constitution opérés par certains chefs d’État pour se maintenir au pouvoir, c’est un faux procès. Chaque pays membre est libre de modifier la loi fondamentale comme il l’entend, la seule limite fixée par l’organisation étant de ne pas le faire moins de six mois avant une élection présidentielle. En cas de coup d’État, sa doctrine comme ses textes sont clairs. Depuis les déclarations d’Alger puis de Lomé, lors des sommets de l’OUA de 1999 et 2000, les règles sont simples : condamnation, sanctions et délai de six mois pour un retour à l’ordre constitutionnel. Libre à chacun d’entre nous de penser que tel ou tel putsch est salvateur, mais, par principe, la Cedeao estime qu’un pouvoir légal ne doit pas être renversé par la force. Et quand cela arrive, que l’ordre constitutionnel doit être rétabli au plus vite. De quels autres moyens de pression que les sanctions économiques la Cedeao dispose-t-elle?

Boîte de Pandore

Si l’on commence à accepter que tel ou tel groupe d’officiers, qui n’ont par ailleurs jamais rien prouvé ni réglé dans leurs pays, peuvent décider quand bon leur semble de s’emparer de tous les leviers de l’État sans rendre aucun compte et en fixant la durée de leur « mandat » à leur guise, on signerait là l’arrêt de mort de nos « démocraties », aussi imparfaites soient-elles. Et on ouvrirait inconsidérément la boîte de Pandore…

LE FIEL QUE DÉVERSENT SUR LA CEDEAO LES RÉSEAUX SOCIAUX NE DOIT PAS OCCULTER AUX YEUX DES OUEST-AFRICAINS CE QUI PEUT ÊTRE MIS À SON ACTIF

Il faut avoir de la mémoire : la Cedeao peut s’enorgueillir d’avancées réelles. En matière de défense de la démocratie, ou pour éviter le pire, rappelons qu’elle joua un rôle majeur en Sierra Leone et au Liberia, grâce à l’Ecomog, dans les années 1990. Ou au Niger, en 2009, quand Mamadou Tandja tenta de jouer les prolongations envers et contre tous. En Guinée-Bissau, aussi, avec sa mission Ecomib, envoyée après le coup d’État d’avril 2012 contre le Premier ministre Carlos Gomes Junior. Au Mali, déjà, quand elle porta assistance aux forces armées nationales dès 2013 pour répondre à la crise sécuritaire. Enfin en Gambie, en 2017, où ses troupes forcèrent Yahya Jammeh à partir en exil en Guinée équatoriale et où sa mission Ecomig est toujours présente (à la demande de l’État).

Le fiel que déversent sur elle les réseaux sociaux ne doit pas occulter aux yeux des Ouest-Africains ce qui peut être mis à son actif. Au sein de la Cedeao, les personnes et les biens circulent (presque) sans entraves. Un ressortissant de cette zone peut, avec son seul passeport et sans visa, se rendre dans n’importe lequel des quatorze autres pays membres et s’y installer. Un entrepreneur y écouler ses produits. En son sein, on prône l’intégration dans tous les domaines et on envisage la création d’une monnaie unique, l’Eco. Demandez à un citoyen d’Afrique centrale, par exemple, s’il jouit des mêmes avantages… Last but not least, la Cedeao est accusée d’être soumise à la France. C’est oublier que sur ses quinze membres, huit seulement sont francophones (pour cinq anglophones et deux lusophones). Et que la plupart d’entre eux, à l’exception de la Côte d’Ivoire ou du Sénégal, ont peu de poids comparés au Nigeria, voire au Ghana… Bref, vous l’aurez compris, si l’organisation régionale est loin d’être parfaite, il serait absurde de vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain.

Hausse des prix alimentaires : pour les banques, un bénéfice mi-figue mi-raisin

Mis à jour le 20 février 2022 à 19:12

 

Opération de filtration d’huile d’olive (image d’illustration). © Francisco Seco/AP/SIPA

La brusque envolée des prix des produits alimentaires de base fait courir un risque de défaut aux clients des banques du continent qui pourraient être à leur tour ébranlées. Mais la situation peut aussi, à bien des égards, leur profiter. Décryptage.

En Algérie, tout a commencé avec l’huile, après la flambée des cours à l’international entre les mois d’octobre et novembre 2021 (+ 9,6 %). Puis la hausse des prix du sucre – dont le pays est le premier importateur en Afrique – a achevé de cristalliser les tensions. Du côté des ménages, comme de celui des entreprises, l’incidence sur le pouvoir d’achat et donc sur la consommation s’est fait rapidement ressentir.

Au cœur de la chaîne de valeur, les établissements bancaires. Détenteurs des comptes des particuliers, TPE, PME et grands groupes, ils seront tout autant ébranlés par le risque de défaut de leurs clients que dynamisés par l’opportunité d’accroître leurs revenus (plus de crédits octroyés, plus d’avances accordées…).

Mais, dans les faits, dans un pays comme l’Algérie où les produits de base sont subventionnés depuis six décennies, le schéma n’est pas aussi simple. Et ce, même si la loi de finances pour 2022 devait sonner le glas pour la subvention de ce type de marchandises qui pèsent sur les réserves de devises du pays. L’inflation galopante, qui a atteint le record historique de +9,2 % en octobre dernier, le contexte macroéconomique difficile depuis le début de la pandémie de Covid-19 et l’incertitude – aggravée ces dernières années – autour des revenus tirés du pétrole, ne jouent pas en faveur de ce grand importateur de matières premières alimentaires.

L’effet pervers des taxes

Sur la place d’Alger, le secteur bancaire scrute particulièrement le comportement des géants du négoce, dont – sans le nommer – Cevital. Rien que pour le sucre, que le groupe d’Issad Rebrab importe, raffine sur place, avant de le réexporter ou le vendre localement, la pression est forte. « Une nouvelle TVA de 9 % a été instaurée sur ce produit, ce qui entraîne, pour un groupe soumis aux droits de douane et à la TVA pour ses importations, et exonéré de TVA à l’export, une forte pression sur sa trésorerie », explique un banquier algérien qui souhaite préserver son anonymat. En effet, l’entreprise décaisse de la TVA sur ses importations, sans en collecter par ailleurs (ou trop peu) sur ses ventes.

LE RISQUE DE DÉFAUT N’EST PAS D’ACTUALITÉ, ILS DISPOSENT D’UNE TRÉSORERIE ENCORE CONFORTABLE

Toutefois, pour l’heure, la situation n’inquiète pas encore les banques pour ce type de grands opérateurs économiques. « Le risque de défaut n’est pas d’actualité, ils disposent d’une trésorerie encore confortable courant sur huit à dix mois pour supporter le différentiel de prix », poursuit notre financier. Quant à la tentation d’augmenter les taux d’intérêts en compensation des difficultés conjoncturels de leurs clients : « Ce n’est pas au programme, et nous n’avons aucun intérêt à risquer de les perdre. »

Des portefeuilles pouvant se dégrader

Plus au sud, en Afrique de l’Ouest, la brusque montée des prix des céréales notamment (blé, maïs) entraîne de longues séances de gymnastique entre les différentes lignes de crédit et de dépôt des clients des banques. Au Sénégal, les céréales représentent les deuxièmes denrées les plus importées, derrière les hydrocarbures. En Côte d’Ivoire, elles arrivent en troisième position. Outre « les perturbations des circuits de production induites par la pandémie », la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) pointe dans son dernier rapport annuel la baisse de la production céréalière notée ces dernières années.

« Le renchérissement des produits alimentaires a été noté principalement pour les céréales locales au Burkina, au Mali et au Niger, les légumes frais ainsi que les tubercules et plantains dans la plupart des pays », souligne l’institution ouest-africaine. À la fin de septembre 2021, les produits alimentaires et boissons représentaient 3,4 points de pourcentage de l’inflation constatée dans la zone de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa, +4,3 % en glissement annuel), contre 1,8 point en décembre 2020 et 2,6 point en août.

NOUS AVONS ENTIÈREMENT CONFIANCE EN NOS CLIENTS, MAIS LA VIGILANCE RESTE DE MISE

Pour les Agriculteurs, les minotiers, les grands et petits négociants, tout comme le consommateur final, la forte hausse des prix de ces produits alimentaires peut être lourde de conséquences. « Elle agit comme un multiplicateur de pauvreté », expliquait en avril 2021 Chris Nikoi, le directeur régional du Programme alimentaire mondial (PAM) pour l’Afrique de l’Ouest. Selon les données de la BCEAO, le commerce de gros représentait, à la fin 2020, le premier portefeuille de risques bancaires dans la zone Uemoa, avec 25,2 % des crédits recensés à la Centrale des risques, devant les services fournis à la collectivité (20,3 %), les industries manufacturières (14,5 %), les transports et les communications (11,5 %), les bâtiments et les travaux publics (11,3 %).

Et des clients « pauvres », aucune banque n’a intérêt à en avoir. « Nous avons entièrement confiance en nos clients, mais la vigilance reste de mise car une hausse prolongée pourrait à terme dégrader le portefeuille des banques de façon générale », décrit Alexandre N’Dri, directeur central d’exploitation, chez NSIA Banque Côte d’Ivoire.

Comme ailleurs sur le continent où l’inflation des commodités agroalimentaires se fait durement sentir, les importateurs et les grossistes de produits locaux, qui ont bénéficié de mesures de soutien de leur activité depuis le début de la crise sanitaire, sont particulièrement surveillés. « Du fait de la baisse de la demande, ils pourraient connaître des difficultés ou des retards d’écoulement sur le marché », poursuit le banquier ivoirien. Pour les établissements de crédit locaux, l’heure est donc au déploiement de solutions (délais de remboursement, produits de couverture, rééchelonnement). Un service qui n’est pas gratuit mais qui reste mesuré.

Wagner au Mali : enquête exclusive sur les mercenaires de Poutine

Mis à jour le 18 février 2022 à 14:01
 


© Photomontage : Jeune Afrique

Depuis plusieurs mois, les hommes de Wagner ont pris pied au Mali. Comment leur présence s’est-elle décidée ? Combien sont-ils et où sont-ils déployés ? Comment se financent-ils ? Jeune Afrique lève le voile sur le théâtre d’ombres de Moscou à Bamako.

Chacun a veillé à apporter ses dossiers. Emmanuel Macron, costume noir et cravate assortie, a disposé sous sa main gauche une chemise de la même couleur. Le président français a pris soin de préparer de quoi prendre quelques notes. L’ancien ministre de l’Économie a été à bonne école : plusieurs de ses aînés au gouvernement lui ont naguère appris qu’un bon politicien ne se déplaçait jamais sans quelques papiers sous le bras. Question de crédibilité. À quelques mètres de là, de l’autre côté d’une table longue de cinq mètres, Vladimir Poutine l’observe. Habillé d’un bleu marin qui tranche sur les teintes crème du salon des représentations du Kremlin, les coudes écartés, le chef de l’État russe a planté ses talons dans le sol. La posture évoque la nonchalance, l’assurance et l’expérience.

Durant cinq heures, ce 7 février, les deux adversaires évoquent la sécurité en Europe de l’Est et la crise qui touche l’Ukraine, menacée d’invasion par la Russie. Mais le Mali est aussi au menu des discussions. Depuis plusieurs mois, Paris dénonce l’implication croissante du groupe Wagner à Bamako, tandis que Moscou se borne à nier tout lien avec ces mercenaires. Emmanuel Macron n’est pas dupe. Il a à sa disposition les informations de ses services de renseignement prouvant la connexion entre le groupe et Evgueni Prigojine, un familier de celui qui se trouve aujourd’hui face à lui, de l’autre côté de l’immense table.

Le président français le sait, cette arrivée des mercenaires au Mali qui a précipité le retrait de Barkhane s’est faite avec l’aval du Kremlin. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’Emmanuel Macron dénonce cette relation. Il l’a fait voici quelques mois au sujet d’un autre pays africain, la Centrafrique, et son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, l’a lui aussi répété.

Il en faut plus pour déstabiliser Vladimir Poutine. Ce dernier se sait découvert mais protégé. Le groupe Wagner n’a aucune existence légale en Russie, où les sociétés militaires privées sont interdites. Et personne n’a jamais pu mettre la main sur un ordre direct du Kremlin aux mercenaires. Alors le président russe nie. Ce 7 février, la partie de poker menteur continue.

Ivan Maslov, numéro un à Bamako

Une autre manche s’était déjà jouée à Bamako, le 22 novembre. Cette fois, Abdoulaye Diop, le ministre des Affaires étrangères malien, est aux commandes. À domicile, il a convoqué les ambassadeurs africains accrédités dans son pays pour échanger sur la brouille diplomatique avec la Cedeao, qui s’apprête à alourdir les sanctions infligées au Mali. Le chef de la diplomatie espère calmer le jeu. Il affirme que le président Assimi Goïta et son gouvernement sont prêts au dialogue et réfute toute ingérence extérieure. Pour Bamako, comme pour Moscou, Wagner n’existe pas et les informations selon lesquelles un accord a déjà été passé relèvent de la propagande et d’un acharnement contre le Mali.

Depuis de longs mois, s’appuyant sur un sentiment anti-français en plein essor et diffusant les discours anticoloniaux du politologue Aleksandr Dugin ou de l’oligarque Konstantinos Malofeev, Moscou et Evgueni Prigojine ont pourtant bien avancé leurs pions en territoire malien. Grâce à son groupe de médias Patriot, à l’association Afric ou à la Fondation russe pour la défense des valeurs nationales, l’homme d’affaires a accordé soutiens et financements à plusieurs figures de la société civile. Adama Ben Diarra, président de l’association Yerewolo, en a notamment profité. Dès janvier 2019, Yerewolo affirmait avoir déposé une pétition de huit millions de signatures à l’ambassade de Russie – où le diplomate Igor Gromyko et sa « cellule d’influence » la suivent de près – pour appeler Moscou à « faire un contrepoids à la Minusma et à Barkhane ».

Ce 22 novembre donc, loin du ministère des Affaires étrangères, un homme est déjà à pied d’œuvre. Il se nomme Ivan Aleksandrovitch Maslov. Cet ancien sous-officier des forces spéciales (les fameuses « spetsnaz ») de la marine russe n’a pas encore quarante ans. Né le 11 juillet 1982 à Arkhangelsk, sur les rives glacées de la baie de la Dvina, dans le nord de la Russie, il a débarqué au Mali dans le courant de l’année 2021. Très discrètement. L’homme ne peut guère se permettre d’être trop aisément identifié : à Bamako, il a été chargé par Evgueni Prigojine, le financier de Wagner, et Dmitri Utkin, numéro deux et chef opérationnel du groupe, de prendre la tête des futures unités de mercenaires.

Un général malien à la manœuvre

Les services de renseignement occidentaux ont classé ce personnage d’apparence joviale, qui partage volontiers photos de famille et contenus liés aux services de renseignement militaire russe (le fameux GRU) sur ses réseaux sociaux, numéro un dans l’organigramme de Wagner au Mali. À ses côtés, à Bamako, il dispose de deux bras droits, qui l’assistent pour préparer le déploiement du groupe et de ses troupes. Sa devise : « Je préfère être détesté pour ce que je suis plutôt qu’aimé pour ce que je ne suis pas. »

Détesté ou non, Ivan Maslov est en tout cas accueilli en terres maliennes par une figure de haut rang, un officier considéré comme le promoteur le plus zélé de Wagner au sein de l’armée : le colonel Alou Boï Diarra, chef d’état-major de l’Armée de l’air, promu général en janvier dernier.

Avant de jouer les entremetteurs pour les équipes de Prigojine, ce pilote expérimenté, un temps aux manettes du seul Casa C295 de l’armée malienne, a longtemps cultivé une certaine proximité avec la France. Formé en partie à Salon-de-Provence, il aurait aussi été, selon l’une de nos sources, un « correspondant » des services de renseignement français.

Puis viendra le temps des désillusions. L’humiliation de l’armée malienne en 2012, l’arrivée des soldats français qui, de sauveteurs, se transforment progressivement en occupants. Ce militaire au sentiment nationaliste exacerbé le vit mal. Il ne supporte plus l’état de déliquescence de son pays et de son institution. Malin, opportuniste, il se rallie aux meneurs du putsch contre Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), en 2020, puis parvient à se faire une place au sein de la junte.

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Sadio Camara, le ministre malien de la Défense (ici en août 2020). © Photo by Malik KONATE / AFP

 

SADIO CAMARA ET ALOU BOÏ DIARRA ONT PLANIFIÉ ET ORGANISÉ LE DÉPLOIEMENT DE WAGNER

L’officier se rapproche notamment de Sadio Camara, le russophile ministre de la Défense, décrit par beaucoup comme le véritable homme fort du pays. Formé en Russie, ce colonel de la puissante Garde nationale, le cou souvent ceint d’un chèche beige, est le principal artisan du rapprochement entre Moscou et Bamako. Ces derniers mois, ceux qui patientaient dans son antichambre climatisée voyaient souvent Alou Boï Diarra sortir de son bureau. Durant leurs rendez-vous, derrière la porte matelassée, nul doute qu’il a souvent été question de coopération avec les Russes.

« Sadio Camara et Alou Boï Diarra ont planifié et organisé le déploiement de Wagner au Mali. Le premier en a été le penseur, le second l’exécutant », assure une source française haut placée. Courant 2021, Sadio Camara effectue plusieurs allers-retours en Russie, y compris en juin et en août. Certaines sources assurent que le colonel Diarra était parfois du voyage. Objectif de ces missions : ficeler un accord entre Wagner et les autorités de transition maliennes.

Ballet aérien dans le ciel de Bamako

À la fin de l’année 2021, à mesure que le fossé se creuse entre les autorités françaises et maliennes, Wagner tisse sa toile sur les terres de Soundiata Keïta. À la manœuvre, encore et toujours : Ivan Aleksandrovitch Maslov. En concertation avec Alou Boï Diarra, l’ancien spetsnaz poursuit ses repérages, organise et planifie l’arrivée des premiers contingents de mercenaires. Selon nos informations, il en réfère directement à son patron, le magnat Evgueni Prigojine, lequel a déjà suivi les opérations africaines de ses hommes en Libye, au Soudan, en Centrafrique ou encore au Mozambique. Dans les derniers jours du mois de novembre, accompagné du chef d’état-major de l’armée de l’air, Maslov se rend notamment à Nara, dans la région de Koulikoro, à Sikasso et à Mondoro, près de la frontière nigérienne.

À l’approche de la Saint-Sylvestre, les premiers mercenaires de Wagner débarquent à l’aéroport de Bamako. Leur nombre ne cessera de croître au fil du mois de janvier. Jusqu’à atteindre, d’après des estimations des services de renseignement français, environ 800 hommes début février – avec pour objectif un millier d’ici la fin du mois. Impossible de connaître précisément leur nationalité, mais la majorité d’entre eux seraient russes ou originaires d’Europe de l’Est et du Caucase. La plupart de ces combattants ont été acheminés au Mali depuis la Libye et la Syrie à bord d’Iliouchine de l’Armée de l’air russe. Ces dernières semaines, ces avions de transport ont multiplié les rotations entre l’aéroport de Bamako et les autres théâtres où opère Wagner.

Beaucoup de ces vols sont passés sous les radars, mais certains ont pu être recensés. Le ballet des Iliouchine II-76, mais aussi des Tupolev-154, un avion-cargo plus massif, se déploie des environs de Moscou à Bamako en passant par la Syrie, la Libye et, parfois, le Soudan. Ainsi, le 18 décembre, l’avion Tu-154 immatriculé RA-85042 s’est envolé à 22h17 de l’aéroport de Chkalovsky, situé à une trentaine de kilomètres au nord-est de Moscou et régulièrement utilisé par l’armée russe. Il s’est dirigé vers la Syrie puis l’Égypte, où il s’est posé dans les environs de la ville méditerranéenne d’Alexandrie. L’appareil a ensuite effectué une rotation en Libye, entre Syrte et Misrata… Avant de se poser à Bamako le 19 décembre, à 22h08.

Un aéroport sous pavillon russe ?

L’aéronef n’y passera qu’un peu plus de cinq heures. À 3h25 du matin, il reprenait la direction de la Syrie puis de la Russie, où il se posait dans la soirée à Chkalovsky. Il est loin d’être le seul à effectuer le voyage. De multiples allers-retours sont en effet organisés par les 223e et 224e unités de vol de l’armée de l’air russe, des entités hybrides public-privé qui assurent le déploiement militaire de la Russie et de ses partenaires privés. Celle-ci dispose d’une flotte d’avions-cargos Tupolev, Antonov ou encore de près de vingt Iliouchine II-76, appréciés pour le transport de troupes. Le 28 janvier dernier, un autre Tupolev (RA-85041) a ainsi une nouvelle fois atterri à Bamako, en provenance de Chkalovsky et après des étapes à Lattaquié, base militaire russe en Syrie, Khartoum – où le groupe Wagner entretient une présence depuis plusieurs années – et Benghazi, en Libye.

ILS SE POSENT, DÉCHARGENT ET REPARTENT. C’EST PRESQUE DEVENU UNE ROUTINE

Ce genre de circuit, les observateurs de l’aéroport de Bamako ont appris à le connaître. « Ils se posent, déchargent et repartent. C’est presque devenu une routine », explique une source sécuritaire. Une fois sur le tarmac, la plupart des mercenaires rejoignent la base construite par Wagner sur le versant sud-est de la piste d’atterrissage. Avec sa vingtaine de tentes et baraquements, celle-ci constitue une sorte de base arrière logistique de l’organisation dans le pays. À l’autre bout de la piste, un autre bâtiment, à l’abri des regards, sert également aux activités du groupe Wagner : le pavillon présidentiel de l’aéroport.

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Vue aérienne de l’aéroport de Bamako, le 14 décembre 2021. © Center for strategic and international studies

 

Construit par des entreprises chinoises, il avait été inauguré par IBK pour le sommet Afrique-France qui s’était tenu à Bamako en 2017. Officiellement, les autorités de transition continuent à s’en servir mais, depuis le mois de décembre et l’apparition de gardes armés barrant sa route d’accès, le doute s’épaissit sur ce qui se passe vraiment entre ses murs.

Loin du tumulte du bâtiment principal de l’aéroport, les passagers peuvent y pénétrer sans être vus. Le bâtiment, décrit comme « immense » par un de ses anciens habitués, dispose de grandes salles, de salons, de sanitaires, de cuisines et même d’appartements privés tout équipés. Bref, de quoi héberger sans problème des invités de marque tels que des responsables de Wagner et une partie de leur matériel. « Les Russes sont parfois accueillis en zone présidentielle », confirme une source sécuritaire malienne, sans plus de précisions.

Exactions et tortures

Une fois à Bamako, les mercenaires sont envoyés vers leurs théâtres d’opération, par voie terrestre ou aérienne. Quelques hélicoptères russes de transport de troupes ont notamment été acheminés de Centrafrique au Mali courant janvier. Selon une source à Bangui, les allers-retours sont réguliers depuis le mois de novembre entre le camp banguissois de Kassaï et le Mali. Aleksander Maltsev, commandant des mercenaires basés à Bria, en Centrafrique, a notamment été dépêché au Mali à la fin du mois d’octobre pour travailler avec Ivan Aleksandrovitch Maslov sur le déploiement des troupes en territoire malien.

Début février, environ 200 éléments de Wagner étaient présents sur la base de Bamako, 150 à Sikasso et 150 autres à Tombouctou où – ironie de l’Histoire – ils ont pris leurs quartiers dans l’ancienne enceinte française. Fin janvier, ils ont commencé à patrouiller aux alentours de la « ville aux 333 saints », mais sans y engager encore de combats avec les groupes jihadistes. Ils ont aussi démarré la formation des Forces armées maliennes (Famas) à Diabali, dans la région de Ségou.

Surtout, les mercenaires ont commencé à passer à l’action dans le centre du pays. Près de 300 d’entre eux sont ainsi répartis entre Mopti et un poste avancé situé à Sofara, d’où ils mènent leurs missions de sécurisation – dont certaines sous couvert de l’opération Keletigui, déclenchée en décembre par l’armée malienne. Sur le terrain, les combattants de Wagner et les Famas forment des unités conjointes. La plupart du temps, elles sont composées d’une cinquantaine d’hommes de chaque bord. Parmi les unités maliennes déployées avec Wagner se trouve notamment le Bataillon autonome des forces spéciales (BAFS), dont est issu un certain… Assimi Goïta. Quant au matériel, les membres de Wagner disposent de leur propre armement, de moyens d’interception de communications et de drones d’observation, mais ils se déplacent souvent à bord des Typhoon ou autres blindés des Famas pour rester (relativement) discrets.

LEUR COMPORTEMENT VIOLENT AURAIT TENDANCE À DÉSINHIBER DES MILITAIRES MALIENS SOUVENT POINTÉS DU DOIGT POUR LEURS ABUS

À la fin du mois de janvier, plusieurs opérations impliquant des mercenaires ont été recensées par les services français. Dans le cercle de Niono et à Diabali, mais essentiellement dans les zones de Sofara, Bandiagara et Bankass. Ils y procèdent à des patrouilles de repérage, et sont parfois dotés d’un appui aérien – des hélicoptères, donc, mais aussi de petits avions. Au sol, ils traquent les membres des groupes jihadistes ou ceux qu’ils suspectent d’en être.

Selon plusieurs sources sécuritaires, leurs méthodes sont « brutales » et « expéditives ». « Ces gens ne font pas dans la dentelle. Ils prennent des civils au hasard et les torturent, parfois avec de l’outillage, pour qu’ils parlent », assure l’une de nos sources. Une fois un campement ou un groupe jihadiste identifié, les mercenaires décident d’envoyer des Famas ou d’intervenir eux-même, n’hésitant alors pas à ouvrir le feu.

Sacs mortuaires

D’après plusieurs sources, leur présence et leur comportement violent auraient également tendance à désinhiber davantage encore des militaires maliens souvent pointés du doigt pour leurs abus contre les populations. Comme en Centrafrique, plusieurs accusations d’exactions contre des civils commencent à émerger depuis l’arrivée des combattants de Wagner au Mali. Différents exemples peuvent être cités. Le 28 janvier, près de Tonou, dans le cercle de Koro, un véhicule des Famas a sauté sur un engin explosif improvisé (les fameux IED, en anglais) alors que des éléments de Wagner patrouillaient dans le secteur. Une expédition punitive a alors été menée dans le village avoisinant et plusieurs personnes y ont été tuées. Autre cas, cette fois près de Sofara, dans le village de Balaguira, rattaché à la commune de Timniri. Entre le 26 et le 29 janvier, des incidents y ont eu lieu et une dizaine de civils auraient été exécutés.

Quid des pertes côté Wagner ? Difficile d’en donner une estimation précise. Plusieurs de leurs hommes ont été blessés dans des combats ou après le passage de leurs convois sur des IED. Certaines sources évoquent également des morts, sur la foi de sacs mortuaires aperçus dans des hélicoptères allant de Mopti-Sévaré à Bamako. Mais, bien évidemment, aucune annonce officielle n’a été faite. Les décès au sein du groupe sont traités dans la plus grande discrétion, les sociétés d’Evgueni Prigojine se chargeant de dédommager d’une faible somme les familles des disparus. Une manière, également, d’acheter le silence des intéressés et d’entretenir le mythe de toute-puissance des mercenaires.

Des soldats maliens lors d’une patrouille à Ndaki, en juillet 2019. © REUTERS/Benoit Tessier

 

Des soldats maliens lors d’une patrouille à Ndaki, en juillet 2019. © REUTERS/Benoit Tessier

 

ILS ESSAIENT DE PRENDRE EN MAIN LA CONDUITE DES OPÉRATIONS. CELA CRISPE LES OFFICIERS MALIENS

Quelques semaines après l’arrivée des premiers contingents de Wagner au Mali, des dissensions, voire des tensions, sont également déjà perceptibles entre les Famas et leurs nouveaux alliés au sein des unités conjointes. Mercenaires et militaires n’ont pas les mêmes modes d’action. Les seconds, qui jugent leurs partenaires peu compétents, ont tendance à prendre de plus en plus d’autonomie. Les premiers, eux, n’apprécient guère de recevoir des ordres, parfois secs, de ces étrangers qui ne connaissent rien à leur pays.

Un sentiment qui émerge aussi dans les états-majors à Bamako, où des instructeurs de Wagner commencent à arriver. « Ils essaient de prendre en main la conduite des opérations. Évidemment, cela crispe les officiers maliens », constate une source sécuritaire. Outre les différents corps de l’armée, des membres du groupe travaillent aussi avec les forces de sécurité intérieures que sont la police et la garde nationale.

Pour quelques millions de dollars

Quel est le prix du déploiement de ces mercenaires sur le territoire malien ? Ce secret n’est pour le moment connu que de Sadio Camara, Alou Boï Diarra et d’Ivan Aleksandrovitch Maslov. Comme en Centrafrique, l’objectif serait toutefois de leur permettre de se rémunérer en accédant au secteur extractif du pays. Dès le mois d’août 2021, Sergueï Laktionov, géologue au service de Wagner, débarque à Bamako avec l’un de ses subordonnés, prénommé Evgueni. Ce professionnel reconnu de 54 ans n’est pas un inconnu des renseignements occidentaux.

Il est en réalité l’un des collaborateurs d’Andreï Mandel, qui a déjà présidé aux destinées minières de Wagner au Soudan et en Centrafrique. Mandel lui-même, patron de la société M-Invest (société satellite de la galaxie Wagner) au Soudan, a d’ailleurs effectué un séjour à Bamako à la fin du mois de novembre 2021, afin de surveiller, comme en Centrafrique, les intérêts de Wagner dans le domaine minier.

Après avoir sillonné la Centrafrique, Sergueï Laktionov s’est envolé pour le Mali afin d’en parcourir le centre et le sud à la recherche de potentiel minier – notamment en or et en magnésium – pouvant intéresser ses employeurs. Il a également effectué au minimum une deuxième rotation malienne, fin novembre, en même temps qu’Ivan Maslov. Selon nos informations, les deux hommes ont travaillé de concert à la création d’une société minière de droit malien baptisée Alpha Development en passant par des prête-noms. Celle-ci n’a pas encore été formellement enregistrée mais devrait à l’avenir porter les intérêts de Wagner dans le secteur extractif. Plusieurs régions seraient visées, en particulier celles de Kayes et de Sikasso.

Des soupçons ont également vu le jour récemment autour de permis miniers accordés dans la zone de Bakolobi à des entreprises contrôlées par des proches du ministre des Mines, Lamine Seydou Traoré, lequel est un intime de son collègue de la Défense, Sadio Camara.

Concessions minières

Des concessions ont-elles déjà été accordées à Alpha Development ou à une autre société malienne liée au groupe Wagner ? Malgré les suspicions, rien ne permet encore d’affirmer qu’un contrat a été formellement signé. À en croire des responsables américains, le gouvernement malien paierait environ dix millions de dollars par mois les services de Wagner. Selon nos informations, Bamako a notamment effectué en janvier au moins un virement d’un montant de 1,5 million d’euros, prélevé sur le budget national. Contactés, des membres du gouvernement malien n’ont pas souhaité faire de commentaires.

Peu importe le coût. Pour les autorités de transition, il faut désormais montrer qu’elles ont eu raison de mettre les Français à la porte et de faire appel à Wagner. D’où leur volonté d’afficher rapidement un bilan de la coopération avec leur nouveau partenaire dans le centre du pays. Quitte, comme le craint une source diplomatique, « à aligner les cadavres », jihadistes ou non, pour montrer que les résultats sont là. Ou à gonfler les bilans des opérations militaires en cours, comme plusieurs observateurs le suspectent. Quelle est la suite de la stratégie ? Nul ne le sait précisément. Mais d’aucuns estiment que le nombre de mercenaires va continuer à croître dans les semaines à venir.

Dans l’esprit de certains membres de la junte, et notamment de Sadio Camara, la tentation de déployer ces alliés dans le Nord est réelle. Avec, pour objectif ultime, la reconquête de Kidal, dont la prise par les ex-rebelles touaregs n’a jamais été digérée. En plus de Tombouctou, où leurs hommes sont déjà présents, des responsables de Wagner se seraient aussi rendus à Gao pour y effectuer des repérages début janvier. Si les contingents français et européens sont sur le départ, les Casques bleus de la Minusma, principalement présents dans le Nord, restent, eux, sur ce terrain miné. Pour l’instant, aucun accrochage n’a eu lieu avec les troupes de Wagner. Mais des cadres onusiens le redoutent et s’inquiètent de cette cohabitation.

 

LE BURKINA FASO ET LE NIGER, PROCHAINES CIBLES DE WAGNER ?

Quant aux Français et à Emmanuel Macron, ils craignent désormais un phénomène de contagion. Après avoir sous-estimé celle-ci quand Wagner prenait pied en Centrafrique, puis après avoir pensé, à tort, qu’une répétition du scénario centrafricain était peu probable au Mali, ils ont désormais les yeux braqués sur le Burkina Faso et le Niger, cibles toutes désignées des ambitions wagnériennes et où le sentiment anti-français est déjà bien présent.

Comme naguère les dirigeants soviétiques s’inquiétaient d’un effet domino renversant les unes après les autres les républiques sœurs d’Europe de l’Est, les Occidentaux et leurs alliés surveillent aujourd’hui un autre risque de réplique en Afrique de l’Ouest. Interrogé récemment par Jeune Afrique sur l’arrivée de Wagner à Bamako, le président nigérien avait estimé que celle-ci n’était « pas la solution ».

Le lieutenant-colonel Damiba investi président du Burkina Faso

 

Suite au coup d’État du 24 janvier dernier, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba est désormais officiellement président du Burkina Faso. Il a été investi, ce mercredi 16 février, à Ouagadougou par le Conseil constitutionnel.

Avec notre correspondant à Ouagadougou, Yaya Boudani

Jusqu'ici président du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration du Burkina Faso (MPSR) et chef de la junte au pouvoir, il est désormais aux commandes jusqu’à la fin de la période de transition qui n’est pas encore déterminée. Lors de son investiture, le tout-nouveau président a tenu à préciser qu'il n'agit pas dans une logique révolutionnaire, mais qu'il s'agit d'une transformation positive profonde. 

En tenue « terre du Burkina », la tenue de combat des forces armées burkinabè, béret rouge sur la tête, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba a levé la main droite et prononcé la formule de serment : « Je jure devant le peuple burkinabè et sur mon honneur de respecter et de faire respecter et de défendre la Constitution, l’acte fondamental et les lois, et de tout mettre en œuvre pour garantir la justice à tous les Burkinabè ».

Par ce serment, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba s’engage à faire valoir le droit et la justice sur toute autre forme de gouvernance, a rappelé le doyen des juges du Conseil constitutionnel. Le Conseil l’a aussitôt installé dans ses fonctions de président du Burkina Faso, chef de l’État. La durée de son mandat sera déterminée par la charte de la transition, selon le président du Conseil constitutionnel. 

« Nous avons pris l'engagement de faire en sorte que le processus en cours dans notre pays soit le plus inclusif possible afin de prendre en compte les aspirations profondes de notre peuple. C'est dans cette dynamique qu'a été installée la commission technique d'élaboration du projet de textes et de l'agenda de la Transition qui a déjà commencé ses travaux et qui devrait indiquer le chemin à suivre pour un retour à un ordre constitutionnel accepté de tous », a déclaré le désormais président.

La lutte contre l'insécurité reste la priorité

Devant des invités triés sur le volet et composés de chefs militaires, représentants d’institutions, de corps diplomatiques, coutumiers et religieux, le président Paul-Henri Damiba a fait savoir que l’œuvre de refondation portée par le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR) ne s’inscrit pas dans une logique révolutionnaire, mais elle est plutôt un projet de transformation positive profonde qui placera au centre de toutes les actions la valeur d’intégrité.

« Nous allons procéder à une dépolitisation systématique, méthodique et progressive de l'administration publique. Seuls doivent prévaloir les compétences techniques et la probité. De même, la lutte contre la corruption doit prendre une nouvelle dynamique. Il faudra en effet que tous les dossiers de crimes économiques, trop longtemps restés dans les tiroirs, soient examinés au plus vite. »

Au-delà de la lutte contre l’insécurité qui reste la priorité, le lieutenant-colonel Paul-Henri Damiba a souligné que la dépolitisation de l’administration publique, la lutte contre la corruption, et notamment les dossiers de crimes économiques trop longtemps restés dans les tiroirs, doivent être réexaminés.

Il a également prévenu que tous ceux qui tenteront de faire obstruction au processus assumeront les conséquences de leurs actes. Enfin, sur le plan diplomatique de la coopération, le lieutenant-colonel Paul-Henri Damiba a souligné que le Burkina Faso réitère sa disponibilité à travailler en toute souveraineté, et ce avec tous les partenaires, dans le respect mutuel. 

Le président Paul-Henri Damiba a terminé son discours sans la devise chère au capitaine Thomas Sankara, « la Patrie ou la mort, nous vaincrons ».

Sénégal : concert de Burna Boy, un festival de désinvolture

Mis à jour le 14 février 2022 à 18:36
 
Damien Glez
 

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

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Damien Glez

Prévu le 25 décembre dernier, puis le 1er janvier, puis le 12 février, le concert dakarois de Burna Boy a finalement eu lieu le 13 février, après de longues heures de retard. Les Sénégalais ont de quoi être blasés…

Une star sans caprice, est-ce vraiment une star ? Et le plaisir d’en rencontrer une n’est-il pas décuplé, lorsque l’heure H a joué les prolongations ? Toute patience a tout de même des limites, surtout quand les excuses floues virent à la mystification. La promo du dernier concert dakarois de la star nigériane Burna Boy aurait-elle dû mettre la puce à l’oreille des fans ? Des affiches et sites de réservation de tickets du spectacle du 12 février annonçaient la date, les tarifs – minimum 10 000 francs CFA – et le lieu – l’esplanade du musée des Civilisations noires –, mais pas… l’heure.

Panne de jet

C’est finalement le 13 février à 2h45 du matin que le chanteur s’est produit. Certes, un proverbe ouest-africain enseigne que « C’est celui a dormi qui sait qu’il y a de la bière de mil d’hier ». Mais ce n’est pas qu’un retard de quelques heures qu’avait accusé le musicien. Initialement prévu le 24 décembre 2021, son concert avait été reporté au 1er janvier « Inch’allah si Dieu le veut », selon les organisateurs locaux évoquant alors « quelques problèmes techniques » non précisés.

Une présumée panne d’avion, selon certaines sources. Une star sans jet privé ne serait-elle que l’ombre d’elle-même ? Dieu n’aura pas voulu non plus du premier jour de l’an et c’est ce 12 février, au matin, que les journalistes accrédités étaient finalement convoqués à l’aéroport pour accueillir la star.

A 9 heures, point de chanteur ; pas plus à midi ; pas davantage de Burna Boy sur la scène au basculement de samedi à dimanche, le jet n’ayant pas encore achevé son atterrissage. C’est donc à trois heures moins le quart du matin que les plus chevronnés des spectateurs, certains présents depuis 19 heures, verront le chanteur monter sur scène. Celui-ci quittera finalement le Sénégal sans contact avec la presse…

Le mépris

Ce sont des mélomanes africains échaudés qui finissent par craindre l’eau froide des mépris de stars. Le 9 décembre 2017, c’est l’Ivoirien DJ Arafat qui refusait de monter sur scène à la Place du souvenir africain de Dakar, jugeant le public insuffisant.

BOOBA CRÉERA LA POLÉMIQUE EN REPOUSSANT BRUTALEMENT UN JEUNE FAN

Quelques mois plus tôt, ce sont des propos et des gestes du rappeur français d’origine sénégalaise Booba qui avait choqué à Dakar. « B2o » avait accusé une heure et demie de retard à son rendez-vous avec la presse, avant d’enclencher la machine à clashs qui fait sa réputation, qualifiant la scène hip hop sénégalaise de trop « peu connue », « comme le rap polonais », pour justifier une collaboration. À un concert qui suivra sur la place du monument de la Renaissance africaine, Booba créera la polémique en repoussant brutalement un jeune fan…

Booba, DJ Arafat ou Burna Boy ont-ils la même désinvolture, lorsqu’ils doivent « prester » dans une grande capitale occidentale ? En France, le premier ne se gêne pas pour critiquer les autres rappeurs, pas seulement sénégalais ni polonais. Quant à feu « Arafat », il traînait des casseroles en Europe, comme un concert retardé et inachevé dans la fameuse salle parisienne du Bataclan. Coupé-décalé décalé et loupé…