Histoire

La Famille Charles de Foucauld lance un appel pour Tamanrasset

Les Petits Frères de Jésus et les Petites Sœurs du Sacré-Cœur cherchent des volontaires, religieux ou laïcs,
pour renforcer leurs fraternités sur le plateau de l’Assekrem et à Tamanrasset, dans le Grand Sud algérien.

  • Anne-Bénédicte Hoffner,
                                               La Famille Charles de Foucauld lance un appel pour Tamanrasset
                                  Dans le massif du Hoggar, à 60 km au nord de Tamanrasset, en Algérie. P.RAZZO/CIRIC

L’appel est original mais il pourrait séduire des disciples du « frère universel ». « Les Petites Sœurs du Sacré-Cœur de Tamanrasset, et les Petits Frères de Jésus de Tamanrasset et de l’Assekrem lancent un appel à tous les laïcs, religieuses, religieux ou prêtres, qui pourraient se rendre disponibles pour venir vivre avec eux dans ces deux lieux du Sahara algérien, où a vécu Charles de Foucauld », écrivent-ils dans un texte commun.

Dès les années 1950, les frères et les sœurs de la Famille du religieux Charles de Foucauld ont voulu revenir et s’installer là où ce dernier a passé les onze dernières années de sa vie, et où il a été assassiné le 1er décembre 1916.

Évidemment, les lieux ont bien changé. L’ancien village de Tamanrasset, composé d’une vingtaine de
huttes en 1905,
est devenu une capitale administrative et militaire de plus de 150 000 habitants – Haratins et Touaregs
mais aussi désormais Arabes, Kabyles et Mozabites – auxquels s’ajoutent les migrants subsahariens.

Contemplation

Quant au plateau de l’Assekrem, toujours perché à 2800 mètres d’altitude au-dessus des somptueux paysages du Hoggar, il attire désormais les touristes européens et algériens. Les frères y ont restauré l’ermitage que Charles de Foucauld s’était fait construire pour faciliter ses contacts avec les Touaregs et ont construit plusieurs autres petits ermitages, offrant « un lieu propice au silence, à la contemplation et à une retraite spirituelle », ainsi qu’un plus grand pour les Petites Sœurs du Sacré Cœur.

Mais voilà, pour animer ces lieux fondateurs pour elle, la Famille Charles de Foucauld manque de bras : seuls deux frères assurent une présence à l’Assekrem, tandis que trois autres, ainsi qu’une Petite Sœur du Sacré Cœur, vivent à Tamanrasset.

 

Parce que « leur désir est de vouloir maintenir dans ce lieu-source leur présence d’amitié et de prière au milieu d’une population essentiellement musulmane », ils ont choisi de lancer ensemble, et avec le soutien de l’évêque de Ghardaïa, Mgr John MacWilliam, un « triple appel ». Celui-ci s’adresse à « des hommes religieux ou laïcs volontaires, attirés par une vie contemplative » et qui participeraient à l’accueil des retraitants comme des visiteurs de passage.

Présence discrète et solidaire

Les Petits Frères et Petites Sœurs toujours présents sur place souhaiteraient également accueillir un prêtre qui « ait le désir d’un temps au désert, de repos et d’études », à la manière du frère Charles, « dans la prière et l’accueil de tous ». Cette présence favoriserait la vie de leur petite communauté chrétienne.

Enfin, l’appel s’adresse également à des femmes, religieuses ou laïques, pour vivre « une présence discrète, contemplative et solidaire » au milieu des habitants de Tamanrasset.

Ces lieux dans lesquels a vécu le « frère universel » sont des « lieux de vie forts de sens pour une présence chrétienne », soulignent ensemble ceux qui continuent à les animer. « Nous cherchons à témoigner concrètement des valeurs de solidarité dans notre quotidien, avec la population musulmane qui nous accueille et les migrants des pays subsahariens, dont un certain nombre sont chrétiens. »

(1) Pour plus d’informations contacter : pour un prêtre, l’évêque de Laghouat : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. ; pour les hommes, petit frère Paul François Garrigou-Lagrange : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. ; et pour les femmes, petite sœur Isabel Lara : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Gandhi ou l’utopie patiente

Tribune

À l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Gandhi, Jean Joseph Boillot, professeur d’économie et chercheur associé à l’IRIS (1) témoigne de l’actualité de la non-violence

  • Jean-Joseph Boillot,
                                              Gandhi ou l’utopie patiente
 
                                          Les militants du mouvement pour l'environnement mondial Extinction Rebellion se rassemblent autour de la place du Châtelet à Paris, le 8 octobre 2019 Yoan Valat/EPA/MAXPPP
Le 150e anniversaire de la naissance de Gandhi est paradoxalement passé un peu inaperçu ce 2 octobre. Paradoxalement, car les événements de Hong Kong mais tout autant ceux en France du mouvement Extinction-Rebellion montrent toute l’actualité de cette pensée hors du commun.

 

La pertinence de la non-violence comme mode de résistance

Sénégal : quand les confréries musulmanes
obligent les historiens à revoir leur copie

| Par et

La parution des cinq premiers volumes de « L’Histoire générale du Sénégal », en juillet, a suscité le mécontentement des principales confréries sénégalaises. À tel point que l’un des volumes va être retiré de la vente et « corrigé » par les historiens en charge du projet.

Quelques semaines seulement après la parution des premiers volumes du titanesque projet de réécriture de l’histoire du Sénégal, l’ouvrage a provoqué un tollé au sein des très puissantes confréries musulmanes sénégalaises. L’ampleur de la polémique a été telle que le responsable du projet, l’universitaire et ancien ministre de l’Éducation nationale Iba Der Thiam, a dû faire son mea culpa et a accepté de revoir sa copie. Au risque de créer un précédent dangereux pour les libertés académiques, s’inquiètent certaines voix au sein de la communauté scientifique.

« Il y a des erreurs chronologiques, des erreurs hiérarchiques, des erreurs factuelles. Beaucoup de contre-vérités et d’incohérences », égrène Baye Imam Niang, responsable de la communication de Rawdu-r Rayâhîn, une structure mouride en charge des questions scientifiques et de la vulgarisation de l’islam.

Parmi les points qui ont particulièrement crispé à Touba, la ville sainte du mouridisme, la traduction de Khadimou Rassoul, « nom de mission » du fondateur de la confrérie, Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké. « Le nom « Khadimou Rassoul » a été traduit par « esclave du prophète » au lieu de « serviteur du prophète ». Cela dévoie la mission du Cheikh, car notre religion ne permet pas de parler de quelqu’un comme étant l’esclave de quelqu’un d’autre », dénonce Baye Imam Niang.

L’ouvrage a également provoqué une levée de boucliers chez les niassènes, très influente branche de la confrérie tidiane. En cause ? L’évocation d’El Hadj Abdoulaye Niasse, le fondateur de la branche des niassènes, présenté comme étant « de l’école d’El Hadj Malick Sy », un sage tidiane, laissant ainsi penser que le premier fut le disciple du second.

« Cela peut en effet laisser à penser que le premier a été l’élève du second, alors que celui-ci est plus jeune de onze ans », reconnaît El Hadj Ibrahima Ndao, secrétaire général du comité de pilotage de L’Histoire générale du Sénégal. « L’idée était d’évoquer une convergence de pensée, une vision commune de l’islam, et non une quelconque hiérarchie. Il y a eu une grande incompréhension autour du terme « école » », précise-t-il.

Jamra obtient gain de cause au nom des confréries

Pour tenter d’éteindre la polémique, le professeur Iba Der Thiam a fait appel aux services du très médiatique Mame Mactar Guèye, vice-président de l’ONG islamique Jamra. Ce dernier s’est fait le porte-voix de différentes confréries heurtées par les « approximations » de l’ouvrage, jusqu’à obtenir gain de cause.

« Il y a eu des erreurs dans le volume qui traite de la période 1817-1914. Il sera retiré de la vente et corrigé », garantit El Hadj Ibrahima Ndao. « Mais il ne faut pas remettre en question tout le travail apporté à la rédaction de L’Histoire générale du Sénégal ! Sur les cinq volumes publiés, un seul est contesté », nuance-t-il.

Compte tenu de la sensibilité de la chose religieuse, il fallait s’attendre à ce que les différentes confréries aient leur mot à dire

« Iba Der Thiam a montré toute sa disponibilité pour recevoir des membres de la communauté mouride, qui vont lui soumettre leur propre version des faits », explique Mame Mactar Guèye. Et s’il se félicite de « l’esprit d’ouverture » du comité de pilotage, qui a accepté de « corriger » le volume, le vice-président de Jamra insiste cependant sur le fait que « sur 27 28 pages rédigées en cinq ans, il n’y a que trois ou quatre paragraphes qui ont fait l’objet de contestations ».

« Compte tenu de la sensibilité de la chose religieuse, il fallait s’attendre à ce que les différentes confréries aient leur mot à dire », souligne Mame Mactar Guèye, qui estime que la rédaction de ces ouvrages historiques « n’est pas la chasse gardée des historiens, mais une œuvre nationale et collective ».

Une polémique en germe dès la naissance du projet

Pour Bakary Sambe, spécialiste des religions à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis et directeur du Timbuktu Institute, « cette lecture très religieuse de la question historique ne vient pas de nulle part ».  Selon le chercheur, elle était en germe dans la méthodologie même du projet, qui propose une version « décolonisée » de l’histoire du pays. À trop vouloir reconstruire ce sentiment de fierté nationale, les intellectuels sénégalais ont-ils perdu en neutralité ? Pour Bakary Sambe, « cette tentative de réappropriation de l’Histoire à partir de notre propre perception a emporté les universitaires dans la passion d’une vision nationaliste et fantasmée du religieux. Aujourd’hui, nous nous retrouvons piégés dans nos propres contradictions. »

En d’autres termes, le monde académique aurait trop tendance à porter aux nues les héros religieux, sans forcément conserver la distance nécessaire.

De quoi laisser augurer de polémiques futures. Une controverse existe en effet, par exemple, entre historiens et religieux sur le rôle de Cheikh Ahmadou Bamba pendant la Première Guerre mondiale. Pour les premiers, le chef religieux aurait activement participé à grossir les rangs des tirailleurs sénégalais, mobilisant un certain nombre de ses fidèles pour le compte des Français.

Pour les autorités religieuses mourides, au contraire, le marabout « n’aurait jamais envoyé des êtres humains à la guerre : les fidèles envoyés se sont portés volontaires ». Une différence d’appréciation à mettre sur le compte de l’origine coloniale de certaines sources, selon El Hadj Ibrahima Ndao.

Le risque d’instaurer un précédent

« Il est vrai que nous nous sommes basés principalement sur les archives nationales, dont beaucoup datent de l’époque coloniale. Nous devons davantage les confronter aux récits des familles sénégalaises », promet le comité d’écriture du projet : « Les archives donnent un résultat brut, qui manque parfois de nuances. Les témoignages des proches de ceux qui ont vécu cette histoire nous apportent ces nuances. »

Les sources historiques des confréries, principalement issues d’une transmission orale séculaire, viendraient ainsi compléter le travail des historiens. Au risque d’empiéter sur les prérogatives des chercheurs ? « La construction de l’État post-colonial sénégalais s’est faite en mêlant l’imaginaire national à l’imaginaire religieux », décrypte Bakary Sambe. « La commission a manqué de rigueur, reconnaît toutefois le chercheur. Mais certains en profitent pour jeter l’anathème sur toute approche scientifique et académique du fait religieux. Ce qui pourrait constituer un précédent dangereux pour des libertés académiques déjà menacées. »

Antiquité : entre culture orale et culture écrite,
des frontières mouvantes |The Conversation

D’un point de vue anthropologique, les cultures orales et écrites se présentent comme des étapes successives de l’évolution humaine, séparées par une limite mouvante, parfois floue, mais en opposition fondamentale dans les sociétés anciennes.

Françoise Létoublon, Université Grenoble Alpes

 

                             
                   Jacques-Louis David, La Mort de Socrate, 1789, huile sur toile, 323 x 422 cm,
New York, The Metropolitan     Museum of Art. 

L’écriture s’introduit dans une culture parce que les élites politiques, ou une partie d’entre elles au moins, se rendent compte des avantages qu’elle présente pour renforcer leur pouvoir. En s’imposant, elle entraîne d’importants changements dans les manières de penser, d’une appréhension orale-aurale (n’utilisant que la parole et l’oreille) du monde à une appréhension visuelle, par le biais de l’écrit.

L’oralité est liée aux genres les plus anciens dans la culture : les récits mythologiques et l’épopée. On a pu comparer de ce point de vue la culture babylonienne (avec l’épopée de Gilgamesh), les grandes épopées indiennes (Mahabharata et Ramayana), l’Iliade et l’Odyssée et même des textes relativement récents comme le Tain Bo Cuailnge irlandais pour conclure que certains thèmes mythologiques ont pu être transmis des Indo-Européens aux peuples modernes en même temps que les traits linguistiques : la méthode de la grammaire comparée a permis d’établir une méthode de mythologie comparative.

L’étude sociolinguistique de la polarité entre oralité et culture écrite implique un cadre anthropologique dans lequel elles s’opposent en tant que stades successifs dans l’évolution de l’humanité. L’invention de l’écriture constitue la limite entre ces stades. Cette invention implique les différents moyens qui permettent de la conserver. Son importance explique l’abondance des mythes associés à cette invention (celui de Cadmos le Phénicien, fondateur de Thèbes, en particulier).

       
Détails de la coupe du peintre Douris qui représente un maître enseignant Homère. 480 av. J.-C. envrion – près de Caere. Berlin Staatliche Museum/M. Daniels

On admet en général qu’une culture ne retourne pas à l’oralité une fois qu’elle a acquis l’écriture. Pourtant, la Grèce ancienne fournit un contre-exemple avec la perte de l’écriture mycénienne : l’écriture syllabique appelée linéaire B (1600-1100 av. J.-C. environ) a disparu durant l’époque appelée géométrique (1100-800 BCE), période sans écriture, jusqu’aux premiers témoignages d’une écriture grecque alphabétique, vers 740 av. J.-C., avec l’inscription du Dipylon et celle de la « Coupe de Nestor ». Dans la culture écrite, de nombreux textes témoignent d’ailleurs d’une sorte de nostalgie à l’égard de l’oralité, comme le mythe de l’Âge d’or.

                          
                           L’inscription de la coupe de Nestor. L’une des traductions possibles est la suivante :
                             Laisse  de  côté la coupe de Nestor, si excellente soit-elle ;
                                 mais quiconque boit à cette coupe-ci sera saisi immédiatement du désir d’Aphrodite à la belle couronne. Wikipédia

Une frontière mouvante

Depuis la seconde moitié du vingtième siècle, des spécialistes tels que Ruth Finnegan ont montré que dans la plupart des cas, il y a plusieurs étapes intermédiaires entre oralité et culture écrite.

Celle-ci s’introduit progressivement dans une culture, probablement parce que les élites politiques se rendent compte des avantages qu’elles peuvent en tirer pour renforcer leur pouvoir. La disparition de l’écriture mycénienne coïncide avec la destruction des palais mycéniens (outre Mycènes, Tyrinthe, Pylos, Thèbes) : ces documents comptables, écrits sur des tablettes d’argile, furent préservés par le hasard de l’incendie des palais. Ces tablettes servaient probablement des besoins bureaucratiques. Cette écriture a été déchiffrée après la guerre par Michael Ventris qui avait été employé du « chiffre » avec l’helléniste John Chadwick, et ils ont montré que le linéaire B notait du grec.

 
Morceau d’argile sur lequel est inscrit un texte utilisant l’écriture Linéaire B. Musée archéologique de Mycènes. Wikipédia, CC BY

L’opposition oralité/culture écrite, polarité fondamentale pour les sociétés anciennes, ne tient pas à la date objective des premiers textes, mais plutôt au stade de développement de la société concernée : la Mésopotamie ancienne et l’Égypte sont des sociétés qui ont connu l’écriture au deuxième millénaire au moins av. J.-C.

D’un point de vue sociologique, la culture écrite ne concerne pas forcément l’ensemble de la société : dans l’Antiquité elle était probablement réservée à une classe de secrétaires ou scribes, contrastant avec une population illettrée vivant à un stade oral. Mais quand la culture écrite devient dominante, il semble qu’elle entraîne d’importants changements dans les manières de penser. Pour résumer sommairement, l’évolution va généralement d’une appréhension orale-aurale du monde à une appréhension visuelle. Gregory Nagy (1996) a appliqué le modèle de Ruth Finnegan au processus de fixation du texte de l’épopée homérique concluant que les critiques alexandrins tels qu’Aristarque se situent au cinquième stade de transmission entre oral et écrit.

Mythes et épopée

La limite entre oralité et culture écrite est donc mouvante, impossible à saisir de manière précise dans le processus historique. L’oralité est liée aux plus anciens genres dans la culture, les mythes et l’épopée en particulier. Dans les sociétés orales modernes, on peut parfois observer comment les mythes constituent un fondement profond qui permet d’expliquer la société elle-même, avec de nombreuses variations dans leur narration (voir les différents épisodes de la Guerre de Troie rapportés dans l’Iliade, l’Odyssée et l’Énéide, ou les différentes évocations du mythe de la conquête de la Toison d’or et de l’expédition du navire Argo) : on peut ainsi supposer que les variations que nous connaissons dans les mythes grecs, tels qu’ils sont rapportés en grec et en latin d’Homère et Hésiode à Pseudo Apollodore, Virgile, Ovide, etc., sont dues à d’anciennes variations orales transmises par les anciennes générations à leurs successeurs, jusqu’à ce que quelqu’un – anonyme ou non – jugeât utile d’en préserver une version à travers un texte écrit.

Bien que nous ne sachions pas toujours quand et comment elles furent écrites, les épopées remontent à des traditions anciennes, et semblent préserver des formules et des thèmes provenant d’un passé pré-historique commun au Mahābhārata indien et aux épopées grecques (Durante, Schmitt, Watkins) : des traditions épiques indo-européennes ont été transmises par une poésie orale traditionnelle jusqu’à ce que les traditions poétiques respectives du sanskrit et du grec les conservent par le moyen de l’écriture.

Le meilleur exemple est peut-être celui de la formule que nous connaissons dans l’Iliade pour Achille : il combat pour gagner une ‘gloire impérissable’ (ἄφθιτον κλέος. áphthiton kléos), et une formule parallèle (śrávaḥ ákṣitam) se rencontre en sanskrit (Nagy 1979, Watkins 1995). Cette formule montre que le genre épique correspond à des contenus idéologiques forts dans ces sociétés anciennes, au moins dans leurs élites, longtemps avant l’existence d’une culture écrite à proprement parler.

Les trois paradoxes de la culture écrite

En Grèce classique, à une période où la culture écrite est florissante, trois modèles paradoxaux prennent radicalement position contre elle.

  • le paradoxe d’Antigone : dans son opposition au pouvoir de Créon, Antigone dans la pièce éponyme de Sophocle invoque le respect des lois non écrites, plus anciennes et plus sacrées que les lois écrites, humaines de la cité.

Voici comment Antigone s’adresse à Créon :

« Oui, car ce n’est pas Zeus qui l’avait proclamée ! Ce n’est pas la Justice, assise aux côtés des dieux infernaux ; non, ce ne sont pas là les lois qu’ils ont jamais fixées aux hommes, et je ne pensais pas que tes défenses à toi fussent assez puissantes pour permettre à un mortel de passer outre à d’autres lois, aux lois non écrites, inébranlables, des dieux ! Elles ne datent, celles-là, ni d’aujourd’hui ni d’hier, et nul ne sait le jour où elles ont paru. Ces lois-là, pouvais-je donc, par crainte de qui que ce fût, m’exposer à leur vengeance chez les dieux ? ».

  • le paradoxe de Pindare : le poète proclame dans ses Epinicies (Odes pour des athlètes vainqueurs dans les Jeux tenus dans les quatre grands sanctuaires panhelléniques de Delphes, Corinthe, Némée et Olympie) que la poésie durera davantage que les statues et monuments des sculpteurs et des architectes, et que ses propres poèmes sont ainsi supérieurs aux exploits (athla) de l’athlète qu’il célèbre. Le poète et les poèmes entrent symboliquement en compétition avec les athlètes. De fait une grande quantité de ces poèmes ont été préservés jusqu’à nous – grâce à l’écriture bien sûr–, alors que nous ignorons la plupart des noms des athlètes de ce temps sauf s’ils sont connus par les poèmes de Pindare ou de Simonide, et la plupart des statues commémoratives sont perdues, fussent-elles de marbre ou de bronze.
  • le paradoxe de Socrate : le philosophe qui fut le maître de Platon et de Xénophon se défiait de l’écriture ; alors qu’il vivait dans une Athènes de culture écrite, il a constamment pratiqué avec ses élèves un enseignement oral par le dialogue, sans jamais coucher sa pensée par écrit. Ce sont ses élèves qui ont mis par écrit les dialogues socratiques, en essayant de transcrire un discours oral.

Platon a même inclus dans son œuvre propre un dialogue philosophique entre les Égyptiens Teuth et Thamus sur l’écriture :

« L’écriture présente, mon cher Phèdre, un grave inconvénient, qui se retrouve du reste dans la peinture. En effet, les êtres qu’enfante celle-ci ont l’apparence de la vie ; mais qu’on leur pose une question, ils gardent dignement le silence. La même chose a lieu pour les discours écrits : on pourrait croire qu’ils parlent comme des êtres sensés ; mais si l’on les interroge avec l’intention de comprendre ce qu’ils disent, ils se bornent à signifier une seule chose, toujours la même. »

Thamus argumente contre l’écriture au nom du danger qu’elle comporte pour la mémoire, représentant ainsi la position de Socrate. Pour lui, la discussion orale permet une réflexion plus approfondie que l’écriture. Les discours que nous appelons socratiques ne nous seraient donc jamais parvenus si deux de ses élèves, Platon et Xénophon, n’avaient en quelque sorte trahi la position de leur maître en mettant son enseignement par écrit. La position de Platon contre son maître marque ainsi l’évolution de de la culture orale à la culture écrite ?

Antigone, Pindare et Socrate vivaient dans un monde qui appartenait déjà à l’écrit, mais prirent fortement parti pour défendre le discours oral comme un trait fondamental de l’humanité, et le plus apte à maintenir la tradition héritée des anciens.

Françoise Létoublon, professeur (émérite) de langue et littérature grecques, spécialiste d’Homère et de la Grèce archaïque, Université Grenoble Alpes

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Putsch manqué au Burkina: les plaidoiries terminées,
le temps des questions

Le général Gilbert Diendéré est l'un des principaux accusés dans le procès du putsch manqué de septembre 2015.
© REUTERS

Après 18 mois de débats, les plaidoiries de la défense se sont achevées vendredi dernier au procès du putsch manqué de septembre 2015. Le tribunal va formuler lundi 26 août les questions à partir desquelles les juges vont répondre si tel accusé est coupable de telle charge et s'il y a des circonstances atténuantes ou aggravantes.

Après plus d’un an de débats, parfois tendus, sur la procédure et sur les évènements liés au coup d’État manqué de septembre 2015, ces questions seront présentées aux différentes parties ce lundi.

Une étape très importante, car c’est sur la base de ces questions que le tribunal dira si tel accusé est coupable des faits qu’on lui reproche et s’il y a des circonstances atténuantes ou aggravantes.

« C’est à partir de ces questions que nous pouvons dire ce que nous attendons et espérons à l’issue de ce procès », souligne maitre Olivier Yelkouni, l’un des avocats de la défense.

Maitre Guy Hervé Ka l’un des avocats des victimes se félicite de la tenue même du procès. « Aujourd'hui, on sait qui a fait quoi et surtout pourquoi », estime-t-il, appelant le tribunal à « rendre justice ». Et il poursuit, « Il serait décevant si la vérité du juge n’est pas conforme à la vérité des faits ».

Pour le dernier jour des plaidoiries, maitre Zalyatou Aouoba, l’un des avocats de la défense, a martelé encore une fois que « le parquet n'a pas été capable de présenter un dossier cohérent ». Elle a souligné « l'absence d'une expertise balistique pour déterminer l'origine des balles qui ont tué ou blessé » des victimes.

Pour sa dernière prise de parole à la barre, Me Hermann Yameogo, l’un des accusés a dénoncé « un procès politique ». « Ce procès repose sur des contre-vérités sur la nature du procès même, ses objectifs, les charges retenues contre la plupart des accusés », a-t-il précisé.