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Terrorisme en Côte d’Ivoire : pourquoi la surveillance a encore été renforcée dans le Nord

| Par Jeune Afrique
Des soldats ivoiriens lors de la fête de l’Indépendance, le 7 août 2019.
Des soldats ivoiriens lors de la fête de l'Indépendance, le 7 août 2019. © EPA-EFE/LEGNAN KOULA/MAXPPP

Le crash, dans la nuit du 10 au 11 septembre, d’un hélicoptère d’attaque MI 24 est survenu alors que l’armée ivoirienne craignait une attaque jihadiste dans le nord du pays. 

Selon nos informations, les autorités ivoiriennes ont été prévenues début septembre par plusieurs partenaires, notamment les services de renseignements burkinabè, d’un risque important d’attaque jihadiste sur leur territoire. Des mouvements suspects avaient notamment été détectés près de la forêt de Diéfoula, dans le sud-est du Burkina. Des armes (munitions, roquettes, matériel pour fabriquer des engins explosifs) avaient aussi été acheminées sur place.

L’homme d’Amadou Koufa

« Nous redoutions une opération simultanée sur plusieurs objectifs militaires. Il y avait eu des missions de renseignement et de repérage faites par la cellule de Sidibé Abdramani. Différents groupes avaient fait jonction », explique une source sécuritaire occidentale. Surnommé « Hamza », ce dernier aurait été envoyé dans cette zone frontalière entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire pour y installer la katiba Macina, groupe dirigé par le malien Amadou Koufa et affilié au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). Son groupe est suspecté d’être derrière les récentes attaques jihadistes commises dans le nord de la Côte d’Ivoire.

C’est dans ce contexte qu’un hélicoptère d’attaque MI 24 a décollé dans la nuit du 10 au 11 septembre pour une mission de reconnaissance. Quelques heures plus tôt, certaines autorités locales de la région du Tchologo avaient été mises en alerte. Se déplaçant de nuit et à basse altitude dans une zone forestière boisée, l’hélicoptère s’est écrasé à deux kilomètres au nord de la localité de Togolokaye, dans le département de Téhini, en Côte d’Ivoire.

En privé, le chef de l’État se dit très préoccupé par la situation sécuritaire à la frontière burkinabè. Mi-juillet, trois employés d’une société de BTP avaient été enlevés près de Kafolo par une dizaine d’hommes armés à moto accompagnés d’un traducteur. Si deux d’entre eux avaient été immédiatement relâchés, le troisième avait été emmené à plus de 100 kilomètres de là, en territoire burkinabè, dans la forêt de Diéfoula. Libéré quatre jours plus tard, il a confié avoir été détenu par une vingtaine de personnes, qu’il a décrit comme des étrangers.

Guinée : ce que l’on sait de l’arrestation de Tibou Kamara, homme de confiance d’Alpha Condé

| Par Jeune Afrique
Mis à jour le 20 septembre 2021 à 09h47
Tibou Kamara a été arrêté dans la nuit de samedi à dimanche.

Tibou Kamara a été arrêté dans la nuit de samedi à dimanche. © DR

Ce proche du président déchu a été relâché dimanche en milieu d’après-midi, selon nos informations. Il avait été arrêté dans la nuit chez lui, à Conakry.

La péripétie n’aura duré que quelques heures pour Tibou Kamara. Selon les informations de Jeune Afrique, aux alentours de 15 heures, l’ancien ministre a été relâché par les militaires putschistes après avoir passé plusieurs heures entre leurs mains, et il est désormais rentré chez lui.

L’ex-conseiller personnel d’Alpha Condé avait été réveillé à 1 heure du matin ce dimanche 19 septembre par l’irruption d’hommes cagoulés en tenue des forces spéciales chez lui, dans le quartier Camayenne, situé à l’entrée du centre-ville de Kaloum.

Téléphones confisqués

« Ils ont commencé par le rez-de-chaussée et ligoté les gardiens, puis sont allés dans le bureau de surveillance où ils ont tout saccagé. Ils ont également arraché des caméras de surveillance et sont partis avec le serveur, racontait dans la matinée son épouse Myriam Soumah Kamara à JA depuis le Maroc où elle réside. Ils ont forcé un des vigiles à leur montrer l’appartement de mon mari, qui dormait au salon avec son assistant. Ils l’ont menacé avec une arme et lui ont masqué les yeux. »

Vingt minutes plus tard, il sont revenus sur les lieux, alors que la gendarmerie avait été dépêchée pour établir un constat. « Ils se sont dirigés directement vers la chambre, sans s’adresser à personne. Ils ont fouillé les valises, les armoires et se sont emparés des biens [ordinateurs, téléphones, vêtements, argent liquide] présents sur les lieux », racontait un proche de la famille Kamara, qui a requis l’anonymat.

Tibou Kamara a alors été emmené au quartier général du Comité national de rassemblement et de développement (CNRD), installé dans une aile du Palais du peuple. On ne sait pas s’il a rencontré le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, mais son interpellation nocturne serait liée à « un coup de sang » du chef de la junte à la suite d’une « incompréhension » entre les deux hommes. Tibou Kamara n’a pas été malmené, mais ses téléphones portables ont été confisqués plusieurs heures.

L’homme de confiance du président

Fidèle d’Alpha Condé, Tibou Kamara cumulait sous la présidence de l’ancien chef de l’État les casquettes de conseiller personnel avec rang de ministre d’État, de porte-parole du gouvernement et de ministre de l’Industrie et des PME. Homme de confiance du président, il avait été un élément indispensable de la réélection contestée d’Alpha Condé à un troisième mandat.

Cet ancien journaliste, fondateur de l’hebdomadaire « L’observateur » en 2003, avait su se rapprocher des sphères du pouvoir au début des années 2000, et a depuis navigué habilement de gouvernement en gouvernement. Éphémère ministre de la Communication – un poste qu’il ne conservera que 24 heures – du Premier ministre Cellou Dalein Diallo dont il avait su rester proche, il sera ensuite nommé à la présidence du Conseil national de la communication, en 2008, par Lansana Conté, puis ministre de la Communication sous Dadis Camara.

Si lui et Alpha Condé étaient amis de longue date, les deux hommes ont néanmoins entretenu une relation en dents de scie.  Tibou Kamara avait été soupçonné d’avoir joué un rôle dans l’attaque du domicile du président en juillet 2011. Il passera alors cinq ans en exil, avant qu’Alpha Condé, fraîchement réélu, l’invite à revenir en Guinée pour son investiture.

« Pas de chasse aux sorcières »

Médiateur de l’ombre aux premières heures de ce second mandat, il sera finalement nommé conseiller personnel du président début 2017, avant de rejoindre le gouvernement en 2018. Son rapprochement avec Alpha Condé s’était encore intensifié lors de la campagne pour l’élection présidentielle d’octobre 2020. Cet homme réputé intelligent et éloquent avait l’oreille du président et bénéficiait de sa protection.

Selon nos informations, Mamady Doumbouya, qui suscitait la méfiance de l’entourage du président depuis quelques mois, tenait Tibou Kamara pour responsable de cette défiance. Néanmoins, l’ancien ministre avait répondu présent à la convocation des putschistes lors d’une étrange cérémonie d’allégeance, au lendemain du coup d’État. Le lieutenant-colonel, dirigeant de l’unité d’élite des Forces spéciales, assurait alors à l’ensemble du gouvernement déchu que sa prise de pouvoir ne serait assortie d’aucun « esprit de haine, de vengeance, [ni] de chasse aux sorcières. »

Avant l’arrestation de Tibou Kamara, aucun des ministres (qui se sont vus confisquer leur passeport diplomatique et véhicules de fonction par la junte) n’avait été inquiété. Alpha Condé, qui a exprimé le désir d’être placé en résidence surveillée, est quant à lui toujours retenu par les militaires. Contacté par JAl’entourage du CNRD n’a pas souhaité réagir officiellement.

Procès terroristes : des trajectoires pour comprendre, juger et réparer


Croquis d'audience le 8 septembre 2021 lors de l'ouverture du procès des attentats de Paris du 13 novembre 2015. Benoit PEYRUCQ / AFP

Le procès « V13 », en référence aux attentats du vendredi 13 novembre 2015 à Paris, a débuté le 8 septembre et s’annonce long (huit mois), difficile et inédit.

Le nombre de parties civiles, d’accusés, l’importance du dossier, la durée et la complexité de l’instruction qui a duré quatre ans et la gravité des faits jugés en font un procès historique.

Depuis 2017, plusieurs attentats djihadistes (issus de la dernière vague djihadiste couvrant les attentats de 2012 à aujourd’hui) ont été jugés lors de procès souvent très médiatisés et la justice française n’en est pas à son coup d’essai.

Faire sens

Ces procès pour terrorisme ont une portée d’autant plus importante qu’ils sont un lieu de confrontation, une confrontation fortement cadrée et arbitrée, dont l’issue doit permettre une réparation. Celle-ci passe, entre autres, par ce que l’on pourrait appeler une « mise en sens » dont chacun peut se saisir selon ses fonctions ou ses besoins.

En France, c’est devant une cour d’assises spécialement composée de magistrats professionnels que les chemins des victimes et des accusés vont à nouveau se croiser.

Sous l’autorité du président, la cour, afin de juger, va devoir comprendre et faire comprendre. Le procès rend visible les années d’enquête et la construction d’une vérité qui est soumise au regard d’un collectif de professionnels, mais aussi d’un auditoire composé des victimes, des familles, de journalistes, de chercheurs et de citoyens désireux de voir la justice en action. Construire du sens permet de rendre un jugement équitable et passe par différents procédés.

Relier un acte à une personne

Les juges doivent notamment, pour pouvoir juger, relier un acte à une personne, assigner une responsabilité. Dans La fabrique du droit, Bruno Latour écrit :

« tout le droit peut ainsi être saisi comme un effort obsessionnel pour rendre l’énonciation assignable. Ce que vous avez dit vous engage ».

Nous avons pu constater, en assistant à des procès pour terrorisme, qu’au sein de notre système pénal, la parole de l’accusé est capitale, de même que la compréhension de son parcours de vie et de sa personnalité. La cour cherche à élucider les motivations et l’état d’esprit de l’accusé au moment de commettre son acte. Au-delà des intentions et des causes, il s’agit de comprendre de quelle manière et par quels moyens l’accusé en est arrivé à passer à l’action criminelle.

Si la cour juge des faits, elle juge aussi l’individu dont la vie ne s’arrête pas au crime. Il s’agit d’éviter la récidive, mais aussi de prévenir un phénomène qui touche la société dans son ensemble.

Ainsi entend-on les différents acteurs judiciaires, parler de parcours, d’histoire et de trajectoire. Bien que le terme « trajectoire » ne revête aucune signification juridique, il fait sens lorsque l’on parle de ce processus de rationalisation, d’objectivation et de construction de sens à partir d’éléments biographiques et de caractéristiques personnelles propres à chaque accusé.

Comprendre le contexte de l’accusé

Parmi les principes qui fondent notre état de droit, il y a l’individualisation des peines qui vise à adapter la peine au niveau de gravité des faits mais aussi à la situation de l’accusé. Adapter la peine nécessite que la cour comprenne le maillage dans lequel se trouve l’accusé au moment de passer à l’action. Le terme de « maillage » se réfère à la définition de la complexité donnée par Edgar Morin et désigne le contexte de l’accusé : son état d’esprit, son réseau et ses relations, son environnement familial, social, professionnel, ses valeurs et ses besoins.

Il désigne aussi la genèse de ce contexte qui ne peut se réduire à une simple « capture d’écran », il s’agit de comprendre comment ce contexte est advenu et comment l’accusé s’y inscrit.


Croquis d’audience de Salah Abdeslam, qui comparait détenu, le 8 septembre 2021, accusé d’appartenir au commando terroriste et d’avoir mené les attaques du 13 novembre 2015 à Paris.
 Benoît Peyrucq/AFP

Comprendre la trajectoire de l’accusé ne le dédouane pas de sa responsabilité, sauf dans certains cas bien spécifiques où l’irresponsabilité pénale est prouvée devant la cour comme ce fut le cas pour Kobili Traoré ou encore Mamoye Dianifaba. Mais dans l’immense majorité des affaires de terrorisme, les auteurs sont jugés responsables de leurs actes. Le processus de trajectorisation, parce qu’il suppose une construction de sens, permet d’entamer un processus de réparation pour les victimes et d’adapter la peine afin d’éviter que l’accusé ne récidive. Il ne s’agit pas ici d’une trajectoire préexistante que l’on s’emploierait à « révéler » mais bien d’une construction permise, orchestrée et cadrée par le dispositif juridique pénal.

Que nous apprennent donc les procès d’attentats terroristes sur l’élaboration d’une trajectoire ? Comment le dispositif rend-il possible cette construction ? Quelles sont ses limites ?

L’organisation de l’audience

En fonction de la gravité des actes jugés, l’organisation d’un procès devant une cour d’assises demande un long travail de préparation. L’une des principales difficultés est de réactualiser et de rendre appréhendable l’enquête, en partant de la ou des scènes de crime, pour remonter au fil des indices et des preuves jusqu’aux accusés. Mais c’est aussi comprendre le déroulement des faits et leur genèse en s’intéressant à l’accusé et à son parcours. On peut observer un schéma organisationnel récurrent dans ces procès.

L’audience est ouverte sur la présentation des faits et des accusés dont l’identité est déclinée. Ensuite, l’enquête est exposée et permet de comprendre les faits et leurs conditions de réalisation. Les témoignages de l’entourage puis l’interrogatoire de l’accusé ainsi que les expertises psy et l’enquête de personnalité, permettent de comprendre la radicalisation (dans le cas des procès terroristes qui nous intéressent) mais également ce qui a pu conduire les accusés à se radicaliser et dans certains cas à passer à l’action violente.

L’enfance, l’adolescence, les événements et les rencontres ayant marqué la vie de l’accusé sont décrits et analysés. L’auditoire, la cour mais aussi l’accusé replongent ainsi dans un passé qui est fouillé. Le réquisitoire, les plaidoiries et le jugement viennent enfin conclure le procès.

La parole pour construire une trajectoire

L’oralité des débats et le fait qu’ils doivent être contradictoires permettent un travail collectif. Le président, en recentrant les débats, en distribuant la parole et en veillant au respect du rituel judiciaire, prévient un certain nombre de débordements.

La trajectoire n’est pas linéaire et ne repose pas sur de simples liens de causalités (« l’accusé a vécu cela donc il fait cela »), en ce sens elle n’a aucune vocation prédictive, même si elle doit permettre à la cour de prévenir une récidive. Sa construction se fait lorsque les juges effectuent des allers-retours entre différents événements et différentes périodes de la vie de l’accusé qui n’est pas exposée de manière chronologique, mais en fonction de ce qui est entendu et des questions suscitées.

C’est lorsque l’enquêteur de personnalité aura présenté son compte-rendu, quand nous aurons entendu les différents experts, les témoins, l’accusé (dont les discours divergent parfois beaucoup), qu’à l’issue des débats contradictoires et des confrontations, les juges vont statuer sur une vérité (la vérité judiciaire).


Vue générale de la salle d’audience au cœur du Palais de justice à Paris, le 8 septembre 2021, à l’ouverture du procès des attentats de Paris du 13 novembre 2015.
 Benoît Peyrucq/AFP

C’est seulement une fois que tous les éléments permettant aux juges de rendre leur verdict sont rassemblés et ont été débattus qu’une trajectoire se dessine. C’est cette trajectoire que les juges vont continuer de tracer avec le verdict.

Lors de l’audience, chaque témoignage est entendu (ou lu lorsque le témoin ne peut se présenter à la barre). Les interrogatoires des accusés par le président et les questions de la cour qui suivent sont des moments très attendus et la seule occasion pour l’accusé de s’exprimer et d’être entendu par l’auditoire, et à travers lui, la société.

L’usage du silence

Malheureusement certains accusés font le choix d’un silence maîtrisé et instrumentalisé. Ce fut le cas de Salah Abdeslam lors de son premier procès en 2018, mais aussi celui de Mehdi Nemmouche en 2019. Ce dernier était jugé pour l’attentat au musée juif de Bruxelles de 2014. Il a refusé de s’exprimer tout au long de son procès, usant continuellement de son droit au silence (de son « DAS » comme il s’amusait à le répéter). La stratégie du silence est récurrente dans les procès terroristes et ouvertement promue par l’état islamique. Denis Salas, ancien magistrat, écrit à ce sujet :

« Le silence serait le code de référence d’un dispositif de résistance face à la loi de l’ennemi. Il poursuivrait une stratégie de dissimulation (la taqya) qui cache une volonté de continuer le combat sous une apparente passivité. »

Aucun membre de la famille de Mehdi Nemmouche n’est venu témoigner à l’audience. Il a déclaré à ce propos le 6 février 2019 :

« Je ne vois pas ce que les affaires familiales viennent faire là-dedans. »

Ce sont finalement les captations vidéos des interrogatoires menées par les enquêteurs, exceptionnellement projetées à l’audience, qui ont permis à la cour et à l’auditoire d’accéder à la parole de Mehdi Nemmouche. Dans ces vidéos, on découvre un homme tout à fait différent de celui présent dans le box depuis le début de son procès, tantôt joueur, tantôt moralisateur, tantôt critique. Lors de la septième audition notamment (sur les huit diffusées), Nemmouche s’est montré particulièrement communicant, répondant volontiers aux questions portant sur la géopolitique, l’histoire de la Syrie, il parle de ses lectures, de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d’Algérie. Mais aux questions portant sur sa famille ou son enfance, il répond « DAS » et lorsque les enquêteurs lui demandent s’il aurait préféré ne pas être placé par les services sociaux en famille d’accueil, il répond : « C’est un parcours comme un autre ». Un peu plus tard il explique en riant) :

« Pour un enfant de la DDASS, j’exerce mon DAS. Je fais des rimes, je vais pouvoir réclamer des droits d’auteur. »

L’expérience du récit de soi

À l’inverse, les accusées du procès de l’attentat échoué aux bonbonnes de gaz (2016), principalement des femmes, se sont énormément livrées à la cour, parfois sur des événements très intimes. La correspondance entre Ornella Gilligmann et Inès Madani qui s’est faite passer pour un combattant djihadiste rentré de Syrie a fait l’objet de nombreux débats. Ornella Gilligmann était alors persuadée d’avoir affaire à un homme dont elle était tombée « follement amoureuse » :

« Moi, je me sentais revivre avec cet homme. J’étais en confiance. »

Derrière les noms et les visages, il a été possible de mettre des histoires et des vécus. Les témoignages des victimes mais aussi le regard et les témoignages de leurs proches, les auditions des experts, les questions qui parfois les ont confrontées aux incohérences de leurs discours, et enfin l’expérience du récit de soi sont autant d’éléments susceptibles d’avoir ébranlé des certitudes, des croyances et des postures fortement affirmées avant que le procès n’ait lieu. Au moment des derniers mots des accusés, Inès Madani, principale accusée, déclare :

« J’ai beaucoup de regrets. J’ai honte d’être ici aujourd’hui. C’est une humiliation pour mes proches et pour moi aussi. Je reconnais les faits. Je présente mes excuses. Aux personnes que j’ai entraînées dans ma chute. Je m’excuse auprès de ma famille. »

Au terme du procès, les accusés peuvent faire le choix de s’inscrire ou de se réinscrire dans une trajectoire que le procès leur aura permis d’appréhender et/ou de s’approprier, ou bien d’en demeurer résolument coupé. Dans un cas comme dans l’autre ce choix détermine en partie la suite de la vie de l’accusé, mais également, celle d’une partie des victimes qui pourront entamer un nouveau chapitre de leur vie.

Tchad, Mali: «Les transitions qui vont au-delà des délais prévus posent des problèmes»

Djimé Adoum, secrétaire général de la Coalition pour le Sahel.

Djimé Adoum, secrétaire général de la Coalition pour le Sahel.
 © Coalition pour le Sahel

Notre invité est le Tchadien Djimé Adoum, secrétaire général de la Coalition pour le Sahel. Une initiative commune aux pays du G5 Sahel et des bailleurs de fonds internationaux, qui vise à renforcer les actions de soutien aux forces armées des pays du Sahel, mais aussi le développement de ces pays et de leurs habitants. La création de cette Coalition a été annoncée il y a un an et demi, ses équipes sont déjà au travail, mais ce n’est que ce jeudi 16 septembre qu’elles investissent officiellement leur siège, à Bruxelles. À cette occasion, le secrétaire général de la Coalition pour le Sahel explique les actions et les objectifs de la coalition. Il rappelle aussi les autorités maliennes et tchadiennes à leurs engagements sur la durée de la transition politique en cours dans ces pays. Djimé Adoum évoque également les négociations en cours entre Bamako et le groupe Wagner. Il répond aux questions de David Baché.

RFI : La Coalition pour le Sahel a été lancée au sommet de Pau en janvier 2020. Vous-même avez été nommé à sa tête en février 2021. Depuis, quelles sont les premières actions concrètes de cette initiative ?

Djimé Adoum : Les actes que la Coalition a posés sont des stratégies hautement politiques. Elle a réussi à faire venir autour de la table d’autres partenaires. Cela, c’est quand même assez significatif. En plus des pays du G5 Sahel [Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad], nous avons au moins une quarantaine de pays : il y a l’Union européenne, il y a les États-Unis, le Canada et ainsi de suite… et les pays de l’Afrique : l’Égypte, l’Afrique du Sud et ainsi de suite.

La Coalition pour le Sahel rassemble les pays du G5 Sahel et la France. Si je vous comprends bien, elle a surtout un rôle de facilitateur avec les partenaires internationaux des pays du Sahel ?

Exactement, elle a un rôle politique et stratégique. Elle attire l’attention des bailleurs et donateurs du fait que le Sahel traverse une situation très difficile. Il faut encourager à davantage d’appui pour le Sahel.

Vu de l’extérieur, on peut se demander si ce n’est pas une initiative supplémentaire alors qu’il existe déjà des échanges, depuis longtemps, entre les pays sahéliens et les partenaires internationaux. Quelle est la plus-value de la Coalition pour le Sahel ?

C’est la seule entité, à ma connaissance, qui peut descendre dans un pays porteur d’un message à la fois des Européens et des autres partenaires, qui peut voir un chef d’État assez rapidement, et les chefs de gouvernement, pour mettre dans la balance les difficultés inhérentes aux opérations des autres partenaires, et faciliter le chemin pour que des actions soit menées.

Et quel type d’actions ?

Par exemple, il y a des projets de développement qui étaient en souffrance. Le dialogue était coincé quelque part, donc nous sommes descendus sur le terrain.

De quel pays parlez-vous ?

Des pays du G5 Sahel.

Mais là, vous faites allusion à un terrain précis non, lequel ?

Oui, mais est-ce qu’on a besoin d’aller dans des cas précis. Les pays du G5 sont cinq : la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Tchad. Nous sommes allés dans chacun de ces pays et nous avons réussi à faire avancer les choses.

Et au-delà des terrains d’action, quels sont les objectifs prioritaires de la Coalition pour le Sahel ?

Les objectifs prioritaires de la Coalition, c’est qu’au Sahel, en dehors des terroristes et ainsi de suite, il faut aider ce Sahel à s’adapter au changement climatique, à la dégradation des terres et à la pauvreté.

Aujourd’hui vous prenez possession de vos locaux. Pourquoi le siège de la Coalition pour le Sahel se trouve-t-il à Bruxelles ?

Ici, à Bruxelles, se trouvent tous les quartiers généraux des grandes entités, en l’occurrence l’Union européenne et les autres pays qui y prennent part. Des banques chargées du développement, du financement du développement à long terme, ont aussi établi une présence ici à Bruxelles. Donc, il va de soi que nous puissions être ici à Bruxelles pour mutualiser des efforts afin de pouvoir mener à bien nos responsabilités individuelles et collectives, et apaiser les esprits.

Au Mali comme au Tchad -vous êtes vous-même Tchadien-, ce sont des autorités de transition qui ont pris les commandes. Est-ce que ça ne complique pas les choses pour les partenaires internationaux du Sahel 

Pour le moment, quand nous nous sommes rendus sur le terrain pour parler à la fois avec les autorités maliennes et tchadiennes, chacun en ce qui le concerne a son cahier des charges. Et nous les encourageons à la fois à s’en tenir à ce qui est en train d’être fait et aussi aux périodes qu’ils ont eux-mêmes énoncées, qui soutiennent donc le développement de la transition.

Je comprends que la durée de la transition politique au Mali, -18 mois selon les engagements initiaux des autorités, peut-être plus si l’on en croit les déclarations récentes très ouvertes de la Présidence ou de la Primature-, est une préoccupation pour vous ?

Oui, tout à fait. Les transitions, si elles vont au-delà du timeline initial, causent toujours des ennuis et des problèmes. Nous, en ce qui nous concerne, nous allons certainement descendre encore sur le terrain pour nous entretenir avec les autorités maliennes pour voir plus ou moins où elles en sont et si oui ou non, le timeline que vous avez identifié tient toujours comme il a été prévu. C’est extrêmement important étant donné que tout le monde attache de l’importance à cela, les partenaires, nous, tout le monde ! Et ça va aussi dans l’intérêt des Maliens tout comme les Tchadiens. Ils doivent donc s’en tenir à ce qu’ils ont proposé, sinon cela risque de compliquer notre travail pour pouvoir galvaniser et mobiliser davantage. Cela nous posera quelques ennuis que nous cherchons à éviter.

La presse se fait l’écho de plus en plus insistant de négociations en cours entre les autorités de transition et le groupe russe de sécurité Wagner. Est-ce que vous avez des informations sur ces discussions, est-ce que c’est quelque chose que vous surveillez ?

Pour le moment, nous n’avons pas encore d’informations. Nous sommes en train de suivre la situation de très près. S’il est question qu’effectivement, d’autres joueurs soient sur le terrain, on verra bien comment créer toujours des synergies. Mais je ne suis pas encore informé de cette situation.

Sahel: que sait-on de la mort d’al-Sahraoui, chef du groupe État islamique au Grand Sahara?

Des hélicoptères de la force française Barkhane déployée au Sahel. (Image d'illustration)

Des hélicoptères de la force française Barkhane déployée au Sahel. (Image d'illustration)
 MICHELE CATTANI AFP/File

Adnan Abou Walid al-Sahraoui a été tué par une frappe de Barkhane, il y a quelques semaines, selon le président français. L'annonce a été publiée sobrement sur le compte Twitter d'Emmanuel Macron un peu avant 1h du matin, ce jeudi 16 septembre 2021. Adnan Abou Walid al-Sahraoui et le groupe État islamique au Grand Sahara (EIGS) avaient été désignés comme ennemi numéro un lors du sommet du G5 Sahel de Pau en janvier 2020.

Depuis le mois de juillet dernier, l’étau se resserrait autour du chef du groupe État islamique au Grand Sahara (EIGS), Adnan Abou Walid al-Sahraoui, confie une source sécuritaire française. À cette période, deux autres cadres du mouvement avaient déjà été tués et des documents saisis. C’est quasiment dans la même zone que Adnan Abou Walid al-Sahraoui a donc à son tour été abattu fin août. Il venait semble-t-il de quitter les environs de la ville malienne de Ménaka pour la frontière nigérienne.

D'après une source proche de l'Élysée, c'est un raid aérien, sans renfort au sol, qui l'a neutralisé. « Un faisceau de renseignements indiquait la présence d'un haut cadre, poursuit cette source, mais nous n'étions pas sûrs qu'il s'agissait d'Abou Walid. » D'où le délai entre la mort du terroriste et l'annonce officielle. Confirmer son identité a pris des semaines. L’opération menée par des militaires français a, d’après nos informations, également permis de neutraliser plusieurs autres combattants de l’organisation État islamique.

Deux mois de traque

Tout commence le 14 juillet dernier par un l’interrogatoire de deux jihadistes prisonniers. Le contenu de leurs téléphones révèle, où se situe la cache probable de l'émir de l'EIGS. La cible, c'est la forêt de Dangarous au sud d'Indélimane, au cœur du Liptako malien. Une zone de taillis et de futaies plus ou moins denses, très souvent utilisée comme refuge par les katibas. Un drone reaper s'y positionne et le 17 août, dans un couloir de mobilité, il repère une moto et ses deux passagers, des terroristes assure le général Burkhard, chef d’état-major des armées françaises, le drone fait feu sans savoir à cet instant qu'il vient d'éliminer l'émir de l'EIGS.

« Ils étaient en déplacement, peut-être ayant détecté des mouvements aériens sur zone. Ils se déplaçaient effectivement isolément, ce qui était néanmoins une des caractéristiques qui entouraient ses modes de déplacement. Cela nous confortait sur cette identification, explique le général Burkhard. S’en est suivie une phase d’engagement à terre, donc du 20 au 22 août avec la mise en place par héliportage d’un groupe commando d’une vingtaine de soldats. Ils avaient pour mission de reconnaître et de fouiller l’ensemble de la zone. Entre le 17 et le 22, plusieurs membres de l’EIGS, estimés à une dizaine, ont été neutralisés, dont d'Abu Walid al Sahraoui. »

Quel impact pour l’EIGS ?

Sa mort est un coup dur pour ses troupes qui opèrent dans la zone dite des « trois frontières » - Mali, Burkina Faso, Niger. Un coup dur qui néanmoins ne signifie pas la fin des opérations jihadistes. Les combattants de l’État islamique sont de plus en plus formés à agir en petits groupes autonomes. Et contrairement au second groupe jihadiste dirigé par Iyad Ag Ghali, le Groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans (GSIM), qui a fait du Mali sa base, l’État islamique étend ses tentacules au Niger et au Burkina Faso voisins afin de ne plus trop dépendre du Mali où sont concentrées de nombreuses forces étrangères.

L'opération Solstice en juin dernier avait déjà neutralisé plusieurs cadres, comme Rhissa al-Sahraoui ou encore Ikarey. Pour autant les attaques se poursuivent dans la zone des « trois frontières » et notamment dans le Tillabéri nigérien. La dernière a eu lieu ce week-end, alors même que le président du Niger était en visite dans cette région.

Qui était Adnan Abou Walid al-Sahraoui ?

Adnan Abou Walid al-Sahraoui, Lehbib Ould Ali Ould Saïd Ould Joumani, est né dans les années 1970, c'est un Sahraoui. On le retrouve dans les années 1990 en Algérie comme étudiant et militant du mouvement indépendantiste, le Polisario, selon une enquête menée par le journaliste-chercheur mauritanien et spécialiste du Sahel, Isselmou Ould Salihi.

RFI l’avait rencontré en 2012 près de Gao lors de l’occupation du septentrion malien par les jihadistes. Regard d’enfant, talkie-walkie en main, ce qui frappait c'est le calme qui se dégageait du chef jihadiste Il donnait l’impression d’avoir une autorité naturelle, d’être à la tête d’un groupe très structuré qui à l’époque s’appelait alors le Mujao, le Mouvement pour l’unicité du jihad en Afrique de l’Ouest, dont il était que co-fondateur, et ne cachait pas que contrairement à d’autres groupes jihadistes du Nord, son ambition était d’étendre son mouvement dans toute la région..

Il s’est ensuite rapidement imposé comme le chef de l’organisation de l’État islamique au Grand Sahara dans la zone des « trois frontières ». Sa stratégie : la violence, les atrocités et l’implantation de cellules jihadistes surtout au Niger et au Burkina Faso pour ne pas dépendre que de ses bases maliennes.

La bête noire des Occidentaux

L’homme de taille moyenne, avec une voix plutôt fluette, est connu pour diriger lui-même ses troupes lors d’attaques. C’est ce qu’il a fait par exemple en 2017, deux ans après avoir créé l’État islamique en menant la meurtrière embuscade de Tongo Tongo au Niger contre les troupes américaines et nigériennes. Le 9 août 2020, encore au Niger, il avait personnellement ordonné l'assassinat de six travailleurs humanitaires français.

Dans le curriculum d’Abou Walid, il lui faut également noter le rapt de plusieurs otages dont des Occidentaux.

Dans le haut de la liste des ennemis de la force Barkhane, il ne reste désormais plus qu'un nom : Iyad Ag Ghali, chef du GSIM, le Groupe de soutient à l'islam et aux musulmans.

Une annonce qui intervient à un moment particulier

Le timing de cette annonce des autorités françaises étonne. Elle intervient alors que la rumeur d'un contrat entre le Mali et société de mercenaires russes Wagner, court. Rien à voir assure l'Élysée : « Ce n'est pas le genre d'informations avec lesquelles nous faisons des coups de théâtre. »