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Africa CEO Forum : des poids lourds attendus à l’édition spéciale de septembre 2021

| Par Jeune Afrique
Mis à jour le 08 septembre 2021 à 18h22
L’Africa CEO Forum revêtira, à la fin de septembre, ses plus beaux atours numériques pour penser l’Afrique du XXIe siècle.
L'Africa CEO Forum revêtira, à la fin de septembre, ses plus beaux atours numériques pour penser l'Afrique du XXIe siècle.
© Jacques Torregano/Divergence/AFRICA CEO FORUM/JA

L’industrie africaine à l’ère du Covid, investir en Mauritanie, le secteur privé face au changement climatique… Cette année, l’édition spéciale digitale de ce grand rendez-vous international se déroulera du 28 au 30 septembre. Demandez le programme !

La crise du Covid-19 a entraîné dans son sillage de nombreux bouleversements. Réorganisation des chaînes de valeur, lutte contre le changement climatique, développement de la digitalisation… Ainsi, les participants de l’Africa CEO Forum Digital Edition se réuniront autour d’un thème de réflexion des plus actuels « Le monde qui vient ». Du 28 au 30 septembre, une vingtaine de sessions réunissant plus d’une cinquantaine d’intervenants se succéderont afin de repenser les économies du continent et son secteur privé.

Chaque jour, un échange aura lieu avec un entrepreneur africain : parmi lesquels l’entrepreneur nigérian Tony Elumelu au sujet de la relance du secteur privé après la crise du Covid-19 et à l’accès aux vaccins ; son compatriote Abdul Samad Rabiu, le PDG de BUA Group sur les perspectives de croissance pour les entreprises africaines, ainsi que Tewolde GebreMariam, PDG d’Ethiopian Airlines.

La Mauritanie et les femmes à l’honneur

La session « Invest In » se consacrera, elle, à la Mauritanie. Plusieurs responsables dont – le Premier ministre mauritanien Mohamed Ould Bilal Messoud, Aliou Maiga, Ousmane Mamoudou Kane (ministre des Affaires économiques)Aïssata Lam, directrice générale de l’agence de promotion des investissements mauritaniens, et Leila Bouamatou, directrice générale de la Générale de banque de Mauritanie – présenteront les stratégie de développement aux investisseurs.

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LA VERSION DIGITALE PERMETTRA À UN PLUS LARGE PUBLIC D’ASSISTER AUX CONFÉRENCES

À cela s’ajoutent les deux initiatives lancées par l’ACF : Women Working for Change et Family Business. L’initiative Women Working for Change vise à accroître la représentation des femmes aux postes de direction sur le continent. Ainsi, cinq dirigeantes échangeront autour de la question de l’investissement privé dans les secteurs sociaux (santé et éducation). L’événement Family Business, ayant pour objectif d’accompagner la transformation des entreprises familiales africaines, se penchera sur la question des nouvelles générations et de la relève.

Enfin, trois thématiques seront abordées sous la forme de panels, en présence d’experts. Il conviendra ainsi de se pencher sur la stratégie africaine à l’heure des nouvelles guerres commerciales. Puis, un panel sur l’avenir des secteurs émetteurs de gaz à effet de serre dans le cadre du changement climatique se tiendra. Enfin, un panel consacré à la politique industrielle dans l’ère post-Covid aura lieu afin d’échanger sur les avantages de la réorganisation des chaînes de valeurs.

Rendez-vous annuel incontournable

Cette année, l’Africa CEO Forum se tiendra sur une plateforme exceptionnellement virtuelle. La version digitale permettra à un plus large public d’assister aux conférences via une plateforme dédiée. Il ne s’agit toutefois pas d’un coup d’essai pour Jeune Afrique Media Group, qui avait déjà organisé en mars 2021 une première édition digitale de l’Africa Financial Industry Summit, rassemblant plus de 500 décideurs.

Fondé en 2012, l’Africa CEO Forum réunit chaque année décideurs des plus grandes entreprises africaines, investisseurs internationaux, dirigeants de multinationales, chefs d’État, ministres et représentants des principales institutions financières actives sur le continent. Lieu de rencontres de haut niveau, de partage d’expériences et de décryptage des tendances affectant le monde des affaires, l’Africa CEO Forum s’attache à proposer des solutions concrètes et innovantes pour faire avancer le continent et ses entreprises.

Retrouvez le programme intégral sur le lien suivant : https://www.theafricaceoforum.com/acf-digital/fr/programme/2021-09-30/#prog

Guinée – Sissoco Embaló : « Alpha Condé et moi, on ne s’aimait pas. Mais je demande qu’on le libère »

| Par Jeune Afrique
Mis à jour le 10 septembre 2021 à 13h06
Umaro Sissoco Embaló, à Paris, en septembre 2020.
Umaro Sissoco Embaló, à Paris, en septembre 2020. © Vincent Fournier/JA

Depuis le coup d’État du 5 septembre, le président bissau-guinéen dit s’activer en faveur de l’ancien homme fort de Conakry.

Certes, les relations entre Alpha Condé et Umaro Sissoco Embaló ont toujours été en dents de scie. Mais depuis le coup d’État perpétré par le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, le 5 septembre, le président bissau-guinéen dit faire preuve de solidarité avec son homologue déchu.

Contacté par Jeune Afrique, il affirme qu’il est toujours « par principe » opposé aux putschs et qu’il « fait tout pour qu’on sorte Alpha de là ». « On ne s’aimait pas, mais je suis consterné par ce qui est arrivé. Les images qui ont circulé ne sont pas acceptables et cela m’attriste. Nous étions en désaccord sur presque tout, mais il est mon grand-père » confie-t-il.

« Je me suis occupé du sort d’Alpha »

Selon nos informations, Embaló s’est entretenu à plusieurs reprises avec Mamady Doumbouya. « Sitôt après les évènements, je me suis immédiatement occupé du sort d’Alpha », poursuit-il. Il affirme également avoir téléphoné à Nana Akufo-Addo, le président en exercice de la Cedeao, pour plaider en faveur d’un communiqué de l’organisation sous-régionale condamnant ce coup de force.

Lors du sommet des chefs d’État organisé en visioconférence le 8 septembre, il a ainsi publiquement réaffirmé son soutien à Alpha Condé… quand bien même d’autres n’ont pas été tendres avec ce dernier, à l’instar du Sierra-Léonais Julius Maada Bio. En aparté, Umaro Sissoco Embaló affirme toutefois à JA que l’ancien homme fort de Conakry « doit signer sa lettre de démission. »

A l’issue de cette réunion, la Cedeao a suspendu la Guinée et réaffirmé son opposition à « tout changement politique par des moyens non constitutionnels », condamnant « avec la plus grande vigueur ce coup de force ». Une mission diplomatique composée, entre autres, des ministres des Affaires étrangères Robert Dussey (Togo), Shirley Ayorkor Botchwey (Ghana), Alpha Barry (Burkina) et de Jean Claude Brou, le président de la commission de la Cedeao, doit arriver ce 10 septembre à Conakry.

Si Alpha Condé s’est souvent refusé à commenter les sorties médiatiques d’Umaro Sissoco Embaló, ce dernier, qui revendique fièrement son côté « cash », n’avait jusqu’ici jamais épargné son homologue, contre qui il garde une certaine rancœur. Il lui reproche en effet d’avoir soutenu son rival électoral de 2019, Domingos Simões Pereira… Le 20 août 2020, lors d’une réunion des chefs d’État de la Cedeao consacrée au Mali, Embaló avait à nouveau déclaré, sans expressément nommer Alpha Condé, que « les troisièmes mandats » sont des coups d’État.

Exclusif – Guinée : l’histoire secrète de la chute d’Alpha Condé, par François Soudan

| Par 
Alpha Condé lors d’un meeting de campagne à Kissidougou, le 12 octobre 2020

Alpha Condé lors d'un meeting de campagne à Kissidougou, le 12 octobre 2020 © CAROL VALADE/AFP

Comment le président guinéen a-t-il pu être si facilement capturé ? Pourquoi avait-il ignoré les mises en garde contre Mamady Doumbouya ? D’où vient vraiment le nouveau maître de Conakry ? Plongée dans les coulisses du coup d’État.

• Pourquoi Alpha Condé a-t-il été capturé aussi facilement ?

Le palais présidentiel de Sékhoutouréya, sur la presqu’île de Kaloum, à Conakry, était en principe entouré par un triple cordon de sécurité tenu par des éléments du Bataillon autonome de sécurité présidentiel (BASP), basés au camp Makambo, dans le quartier Boulbinet, à une poignée de kilomètres de là. Mais en ce début de matinée du dimanche 5 septembre, les petits détachements de bérets rouges qui gèrent les trois checkpoints disposés le long de l’avenue qui mène jusqu’à la grille d’entrée du palais sommeillent encore.

Les soldats du BASP sont des fidèles du président – certains d’entre eux proviennent des rangs du service d’ordre du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG, au pouvoir) – mais ils ne disposent ni de la formation ni de l’armement qui conviennent. Le général français Bruno Clément-Bollée, qui a beaucoup œuvré à la restructuration de l’armée guinéenne demandée par Alpha Condé, estime que Sékhoutouréya était « l’un des palais les plus mal gardés d’Afrique de l’Ouest ». Si on le compare avec le dispositif de protection du palais du Plateau à Abidjan, « c’est le jour et la nuit », ajoute-t-il.

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C’EST AU PREMIER ÉTAGE, OÙ IL VIT SEUL, QU’ALPHA CONDÉ SERA PRIS

Venu de sa base de Kaleya à Forécariah, en Basse-Guinée, à 85 km de là, à la tête d’une colonne d’une cinquantaine de camions et de pick-up armés de mitrailleuses 12,7 mm, le colonel Mamady Doumbouya fonce droit sur Kaloum, où il fait son entrée aux alentours de 8h du matin. Il a engagé dans l’aventure la quasi-totalité du Groupement des forces spéciales (GFS), soit 500 hommes environ, dont une partie, lourdement armée, prend position devant le camp Makambo pour bloquer toute sortie des renforts de la Garde présidentielle, tandis que l’autre, dont l’unité spéciale 8602 entraînée par les Français et les Israéliens, se dirige sur Sékhoutouréya avec l’appui-feu d’un blindé et de plusieurs mortiers.

Rentré quelques jours plus tôt de Sardaigne (un séjour qui, il convient de le préciser, n’avait rien de médical), où il s’est rendu à l’invitation de son ami l’entrepreneur italo-érythréen Makonnen Asmaron, avec qui il a préparé la visite officielle à Conakry du président Isaias Afwerki prévue pour le 9 septembre, Alpha Condé, insomniaque notoire, a fini par s’endormir aux premières lueurs de l’aube.

Dans ce palais glacé construit par les Chinois à l’époque de Lansana Conté, cet homme de 83 ans vit seul. La Première dame, Djene Kaba, habite une autre résidence et son unique enfant, Mohamed, vit à San José, au Costa Rica. Au rez-de-chaussée et devant la baie vitrée qui sert de porte d’entrée, cinq ou six gardes du corps en civil tout au plus. À l’étage, son bureau et sa chambre. C’est là que le colonel Mamadou Alpha Kaloko, chef de corps du BASP, qui s’est précipité à Sékhoutouréya avec une poignée d’hommes dès les premiers coups de feu, vient le trouver pour l’informer de la situation. C’est là aussi qu’il sera pris.

À l’extérieur, l’affrontement est bref mais meurtrier. Selon nos informations, une vingtaine de gardes présidentiels sont tués, dont le colonel Yemoiba Camara, commandant de la protection rapprochée du chef de l’État, ainsi qu’au moins deux membres du GFS. Guidés par un transfuge du BASP habitué des lieux, les putschistes font exploser la baie vitrée et se ruent dans l’escalier qui mène au premier étage.

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ILS LUI PASSENT DES MENOTTES APRÈS L’AVOIR MENACÉ : « SI VOUS BOUGEZ, ON TIRE ! »

Ils plaquent Kaloko au sol, s’emparent du président, à qui ils passent des menottes après l’avoir menacé (« Si vous bougez, on tire ! »), puis le font descendre dans un salon du rez-de-chaussée où ils le filment et le photographient, à la fois sonné, désemparé et tout de colère contenue. Ces images, qui rappellent celles du couple Gbagbo hagard lors de sa capture en avril 2011, feront le tour du monde, tout comme celles, passablement dégradantes, d’un Alpha Condé exhibé par ses tombeurs à l’arrière d’un 4×4 roulant toutes vitres ouvertes à travers les rues de Conakry.


Alpha Condé, emmené par les putschistes le 5 septembre 2021 © DR

Pendant ce temps, si l’on en croit un témoin qui a pu se rendre sur les lieux après les faits, le palais aurait été entièrement « visité » par les hommes de Doumbouya et nul doute que les sacs de cash qu’à l’instar de la plupart de ses homologues du continent Alpha Condé conservait dans sa chambre et son bureau n’ont pas dû échapper à leur convoitise. Un peu partout dans la capitale, mais particulièrement dans les quartiers acquis à l’opposition, des scènes de liesse succèdent à l’apparition des premières photos sur les téléphones portables. Avec leur corollaire prévisible : le ministère de la Communication, les sièges de la Radio rurale, du journal gouvernemental Horoya et du désormais ex-parti au pouvoir, le RPG, ainsi que celui de la commission électorale sont attaqués et souvent vandalisés.

L’espace de quelques heures, ce dimanche 5 septembre, le ministre de la Défense, Mohamed Diané, un très proche d’Alpha Condé, a cru en la possibilité d’une contre-attaque et d’une reprise du pouvoir grâce aux régiments – présumés fidèles – de l’armée de terre, des parachutistes et de la gendarmerie. Mais l’arrestation du président et la diffusion immédiate des images sur les réseaux sociaux, stratégie 3.0 manifestement réfléchie à l’avance, a pris de court et comme tétanisé la haute hiérarchie militaire. L’un après l’autre, les camps de Conakry puis de l’intérieur du pays se sont ralliés au coup d’État – et cela avec d’autant plus de facilité que Mamady Doumbouya est un Malinké de Kankan, de la même ethnie que le président, que son ministre de la Défense et que la plupart des hauts gradés de l’armée. La ligne de clivage communautaire n’a donc joué aucun rôle.

• Pourquoi Alpha Condé a-t-il jusqu’au bout fait confiance à Mamady Doumbouya ?


Le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, commandant des Forces spéciales guinéennes, lors d’un défilé militaire en 2018. © DR

Même s’il s’est toujours méfié des militaires guinéens – qu’il a combattu pendant vingt-cinq ans au péril de sa vie et au nom de la démocratie – Alpha Condé était persuadé que son armée, réformée et professionnalisée pendant ses deux premiers mandats, était pour l’essentiel devenue républicaine au sens strict du terme. « Je peux être tué par l’armée, mais elle ne peut pas me renverser », répétait-il.

Prudent, il a toujours évité d’affronter les officiers supérieurs dont son fidèle Mohamed Diané lui signalait le comportement problématique, préférant les éloigner. Considérés comme des putschistes en puissance, les généraux Edouard Théa et surtout Aboubacar Sidiki Camara, alias « Idi Amin », ont ainsi été envoyés comme ambassadeurs, le premier en Angola et le second à Cuba en janvier 2019.

Ce mélange de certitude et de mansuétude est directement à l’origine de l’erreur de jugement, voire du quasi aveuglement d’Alpha Condé à l’égard de Mamady Doumbouya. Introduit en 2012 par le général de gendarmerie « Idi Amin », à l’époque directeur de cabinet du ministre de la Défense, qui semble être son mentor (sans que l’on sache depuis quand ils se connaissent) et le recommande, Doumbouya rencontre tout d’abord l’ambassadeur de Guinée à Paris, Amara Camara, à qui il affirme vouloir se mettre au service de son pays, avant d’être affecté à un poste d’instructeur au sein du BASP, puis d’être reçu par le président lui-même à Conakry.

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PENDANT DES MOIS, LE PRÉSIDENT IGNORE LES « NOTES BLANCHES » DE SES SERVICES DE RENSEIGNEMENT SUR DOUMBOUYA

Ce gaillard de 37 ans au CV opérationnel impeccable – Légion étrangère française, opérations extérieures en Afghanistan et en Côte d’Ivoire, stages commando en Israël, au Gabon et au Sénégal – plaît immédiatement à un président qui n’aime rien tant que de jeter son dévolu sur un nouveau talent, quitte à tout faire pour le séduire, quitte aussi à s’en mordre les doigts parce qu’il aura refusé jusqu’au bout de se déjuger. Et puis, ce sous-officier sociable et respectueux, marié à une française, est un Malinké comme lui, un enfant de Kankan. Pourquoi ne pas lui faire confiance ?

Entiché de sa trouvaille, Alpha Condé envoie Doumbouya suivre en accéléré des cours à l’École de guerre de Paris. Il a un projet précis : cette force spéciale en voie de constitution et destinée à sécuriser les frontières nord de la Guinée contre les incursions jihadistes, c’est à l’ancien légionnaire qu’il veut la confier.

De retour à Conakry, Mamady Doumbouya bénéficie d’une ascension météoritique. Capitaine, commandant puis lieutenant-colonel en l’espace de deux ans. Le 2 octobre 2018, quand les hommes du GFS défilent encagoulés dans le stade du 28 septembre lors du soixantième anniversaire de l’indépendance, à la cadence ultra lente des forces spéciales (28 pas par minute), les Guinéens sont admiratifs et Alpha Condé ne cache pas sa fierté lorsque l’un de ses invités, le président congolais Denis Sassou Nguesso, ancien officier parachutiste, se penche à son oreille et lui murmure : « Tu as tout ça ? » Condé partage aussitôt les images du spectacle à ses amis depuis ses quatre ou cinq téléphones portables. Quelques jours plus tard, sur un plateau de la télévision guinéenne, il s’exclame en riant : « Vous les avez vus ? Toutes les femmes sont tombées amoureuses de Doumbouya. Malheureusement pour elles, il est déjà marié ! »

Dès lors, comment s’étonner si, pendant des mois, le président préfère ignorer les « notes blanches » de ses services de renseignement, lesquels lui rapportent les propos présumés de cet officier très populaire au sein de sa troupe. Certaines de ces fiches sont anecdotiques : on l’aurait entendu se plaindre dans un supermarché de la piètre qualité des vins importés. D’autres sont plus inquiétantes, quand elles relatent des phrases critiques sur la gouvernance, tenues par l’intéressé dans un établissement de Conakry habituellement fréquenté par les membres du contingent guinéen de la Minusma au Mali lors de leurs séjours en permission, ainsi que le dédain affiché par le chef des forces spéciales pour les capacités opérationnelles de l’armée « ordinaire ». Toutes pointent sa filiation avec le général « Idi Amin », tenu en haute suspicion dans son exil diplomatique cubain, ainsi que le risque de voir le GFS devenir l’unité la mieux armée des forces de défense.

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TOUS LES INITIÉS S’INTERROGEAIENT SUR LES INTENTIONS DES FORCES SPÉCIALES ET DE LEUR CHEF

À partir d’avril 2020, la mésentente entre le lieutenant-colonel Doumbouya et Mohamed Diané alimente les rumeurs de la presse. À l’approche de l’élection présidentielle, dans un climat particulièrement tendu, le premier refuse la délocalisation prévue de la base des Forces spéciales de Conakry à Kaleya, non loin de Forécariah. Il exige que son unité demeure dans la capitale, afin, dit-il, d’être en mesure d’y sécuriser le scrutin. Diané, qui trouve cette insistance suspecte, demande au président de trancher. Alpha Condé accepte la délocalisation, mais concède à Doumbouya le maintien d’une antenne des forces spéciales à Kaloum, proche du jardin du 12 octobre et du Palais du peuple. Ironie du sort, c’est là où, selon nos informations, il serait aujourd’hui détenu.

Le chef de l’État se laisse également convaincre de la nécessité de renforcer sa garde personnelle. Début 2021, une centaine de jeunes sont envoyés en formation au camp de Soronkoni près de Kankan, sous la houlette d’instructeurs turcs envoyés par son ami le président Erdogan. Mais il se refuse encore à écarter Doumbouya, incapable d’imaginer que ce dernier puisse tenter quoi que ce soit contre celui à qui l’ancien caporal-chef de la Légion doit ses cinq galons de lieutenant-colonel.

De passage à Conakry il y a moins de deux mois, Bruno Clément-Bollée parle de l’atmosphère étrange qui y régnait : « Je n’avais jamais vu le climat politique aussi calme, aussi atone. Et en même temps, tous les initiés s’interrogeaient sur les intentions des forces spéciales et de leur chef. »

• Pourquoi la chute d’Alpha Condé a laissé les chefs d’État (presque) indifférents ?

En dehors des condamnations de principe de la communauté internationale et de l’inquiétude sur son sort exprimée par les présidents ivoirien, togolais, congolais, ou par son ancien camarade de l’Internationale socialiste Antonio Gutteres, nul n’a exigé explicitement le retour immédiat de l’ordre constitutionnel et celui d’Alpha Condé au pouvoir. Si les médias francophones ont « couvert » l’évènement, leurs homologues anglophones se sont avant tout intéressés au décuplement consécutif du prix de la bauxite, dont la Guinée est le premier producteur mondial.

C’est que, dans la région et ailleurs, ce panafricain complexe au caractère difficile n’avait guère d’amis – ou en tous cas trop lointains pour intervenir. Qu’auraient pu faire pour lui l’Angolais Lourenço, le Sud-africain Ramaphosa ou l’Érythréen Afwerki ? En quoi le Turc Erdogan, le Chinois Xi Jinping ou le Russe Poutine pouvaient s’opposer au coup d’État ? Sans parler du Français Emmanuel Macron, avec qui il était en froid depuis que ce dernier avait critiqué son troisième mandat.

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LE PRÉSIDENT AVAIT FINI PAR TOUT CONCENTRER ENTRE SES MAINS, NE FAISANT CONFIANCE QU’À LUI-MÊME

À ce relatif isolement s’ajoutaient tous les défauts d’une gouvernance solitaire. Cet adepte du micro-management avait fini par tout concentrer entre ses mains, écoutant peu et contrôlant tout, ne faisant en réalité confiance qu’à lui-même, obsédé par le devenir d’une Guinée qu’il avait chevillée au corps et dont il emportait la terre à la semelle de ses chaussures à chacun de ses déplacements hors de son pays.

Sous les eaux dormantes décrites par Clément-Bollée, des courants s’agitaient et la tension était vive à l’intérieur même du camp au pouvoir. La rupture entre Alpha Condé et son Premier Ministre, le très ambitieux Kassory Fofana, était ainsi donnée pour imminente. Quant aux chefs de l’armée et de la gendarmerie, les généraux Namory Traoré et Ibrahima Baldé, dont le silence et l’inaction lors du coup d’État pose question, ils ne cachaient pas leur mécontentement face aux mesures d’austérité budgétaire affectant l’état-major, exigeant notamment le renouvellement de leurs véhicules de fonction.

Conscient de cette grogne, Alpha Condé s’était promis d’y remédier. Le 4 septembre au soir, veille du putsch, lors d’un dîner pris avec quelques invités étrangers à Sékhoutouréya, entre une explication de son programme de logements pour tous et une dissertation sur sa vision de la Guinée, « deuxième économie de l’Afrique de l’Ouest à l’horizon 2030 », le président avait eu cette phrase : « Je vais desserrer le budget de l’armée, inutile de se créer des problèmes ». Ce qu’il ignorait c’est qu’à ce moment-là, des éléments précurseurs de Mamady Doumbouya avaient déjà pris position aux alentours et au sein même de l’hôtel Kaloum, vaste complexe quatre étoiles construit par les Chinois et inauguré en octobre 2018, à quelques centaines de mètres du palais.

Le lieutenant-colonel Doumbouya a-t-il agi parce qu’il sentait l’étau se resserrer autour de lui ? Et surtout, a-t-il agi seul ou sous influence ? Dans un pays encore très fortement marqué par les appartenances communautaires, le fait qu’il soit Malinké, comme 90 % de ses hommes, explique en partie l’absence de réaction des partisans d’Alpha Condé et de son parti. C’est le troisième coup d’État réussi dans l’histoire de la Guinée après ceux de Lansana Conté et de Moussa Dadis Camara. Comme à chaque fois, les prisons s’ouvrent et la foule applaudit.

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LES MILITAIRES GUINÉENS AU POUVOIR SE SONT TOUJOURS SERVIS AU LIEU DE SERVIR

Reste à connaître la suite qui, comme on le sait, a souvent tendance à se solder par un désastre politique et économique tant il est évident que les militaires guinéens au pouvoir se sont toujours servis au lieu de servir. Quant à Alpha Condé, dont c’est là la deuxième arrestation par l’armée après celle de 1998, qui lui valut de croupir deux années et demi en prison, son avenir s’écrit en pointillés.

Si l’on attend du nouvel homme fort de Conakry qu’il garantisse au minimum son intégrité physique, l’option de l’exil n’est pas encore ouverte. Où irait-il, d’ailleurs, ce vieux lutteur qui ne possède pour tout bien à l’étranger qu’un petit appartement place d’Italie à Paris, acquis alors qu’il était encore opposant ? Là où il est détenu aujourd’hui, on l’imagine à la fois profondément blessé dans son orgueil, anéanti par les trahisons et déterminé à maintenir à flot cette forme de dignité cassante et autoritaire qui lui a toujours servi de boussole, quitte à ce que cette dernière le mène dans une impasse. Le temps de l’autocritique viendra plus tard.

Coup d’État en Guinée : ce que l’on sait du putsch qui a renversé Alpha Condé

| Par Jeune Afrique
Mis à jour le 06 septembre 2021 à 14h22
Alpha Condé, entouré des militaires des Forces spéciales qui ont procédé à son « arrestation », le dimanche 5 septembre 2021.

Alpha Condé, entouré des militaires des Forces spéciales qui ont procédé à son "arrestation", le dimanche 5 septembre 2021. © DR

 

Depuis le début de la matinée, le quartier du palais présidentiel était le théâtre de tirs nourris. Ce putsch est mené par le Groupement des forces spéciales, dirigé par Mamady Doumbouya.

Tout est allé très vite, ce dimanche 5 septembre. Aux alentours de 8h, des tirs nourris et à l’arme lourde ont éclaté aux abords de Sékhoutouréya, le palais présidentiel où se trouvait alors le chef de l’État, et ils se sont poursuivis tout au long de la matinée.

Selon nos informations, les putschistes, emmenés par le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, le commandant du Groupement des forces spéciales (GPS), étaient stationnés à Forécariah, à une centaine de km de Conakry.

Ils ont gagné la capitale guinéenne à bord d’une cinquantaine de camions et ont progressé jusqu’au palais sans véritablement rencontrer de résistance, la garde présidentielle chargée d’assurer la protection d’Alpha Condé n’étant pas en capacité de s’opposer à eux.

En quelques heures, les putschistes parviennent donc à se saisir du président et diffusent une vidéo dans laquelle il apparaît. Assis sur un canapé, dans une pièce du palais, il est comme sonné, la chemise entre-ouverte, les pieds nus. « Est-ce qu’on a touché à un seul de vos cheveux ? On vous a brutalisé, Excellence ? », lui demande l’un des militaires en treillis qui l’entourent. Alpha Condé, 83 ans, semble aller bien mais reste silencieux.

Dans les minutes qui suivent, il est conduit hors de Sékhoutouréya. Des photos le montrent installé à l’arrière d’un véhicule, en route pour une destination inconnue. Des rumeurs le disent en partance pour l’étranger mais, selon nos informations, il se trouve toujours, ce dimanche soir, sur le territoire guinéen.

Mamady Doumbouya promet une nouvelle Constitution


Le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, commandant des Forces spéciales guinéennes, lors d’un défilé militaire en 2018. © DR

Mamady Doumbouya est un Malinké originaire de la région de Kankan. C’est lui qui a annoncé, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, béret rouge sur la tête et lunette de soleil sur le nez, que « la situation socio-politique et économique du pays, le dysfonctionnement des institutions républicaines, l’instrumentalisation de la justice, le piétinement des droits des citoyens, la gabegie financière […] ont amené l’armée républicaine à prendre ses responsabilités vis-à-vis du peuple de Guinée. »

Il a aussi annoncé la dissolution de la Constitution, du gouvernement, des institutions, la fermeture des frontières et la création d’un « Comité national du rassemblement et du développement, CNRD ».

Des annonces confirmées dans l’après-midi à la télévision nationale. S’adressant aux Guinéens, il a ajouté qu’une nouvelle Constitution serait écrite et que la junte souhaitait « rassembler » les Guinéens. « Je sais qu’on est capable de prendre notre destin en main, a-t-il conclu. La Guinée est belle : nous n’avons plus besoin de la violer. On a juste besoin de lui faire l’amour. »

Situation tendue à Conakry

Ancien légionnaire de l’armée française, Mamady Doumbouya avait été rappelé en Guinée pour prendre la tête du GPS. Ces derniers mois, sa volonté d’autonomiser le GPS par rapport au ministère de la Défense avait suscité la méfiance du pouvoir. En mai, des rumeurs infondées faisant part de sa possible arrestation avaient même circulé dans la capitale guinéenne.

Contacté par Jeune Afrique, un ministre proche d’Alpha Condé nous affirmait à la mi-journée que « les forces fidèles à Alpha Condé [n’avaient] pas dit leur dernier mot ». Selon nos sources toutefois, plusieurs éléments du Bataillon des troupes autonomes aéroportées (BATA), dirigé par Abdoulaye Keita, dit « Commando Faranah », auraient rallié les putschistes (le BATA étant l’unité d’origine de Moussa Dadis Camara, qui avait pris le pouvoir à la mort du président   Conté, en 2008).

Dans certains quartiers de Conakry, des habitants sont descendus dans les rues pour célébrer le coup de force, mais des tirs retentissaient encore dans d’autres parties de la ville.

Premières réactions internationales

Sur le plan international, les réactions sont encore rares et prudentes, quelques heures après l’annonce de la prise du pouvoir par le CNRD. « Je suis personnellement de très près la situation en Guinée, a réagi António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Je condamne fermement toute prise du pouvoir par la force du fusil et appelle à la libération immédiate du président Alpha Condé. »

J. Peter Pham, ancien envoyé spécial des États-Unis dans le Sahel, a pour sa part qualifié « d’inquiétant » ce coup d’État. « Quelle que soit la justification donnée, un changement de régime extra-constitutionnel est toujours déstabilisant pour un pays (et mauvais pour son économie) », a commenté le diplomate américain.

Arrivé au pouvoir en 2010, Alpha Condé a été réélu en 2020 pour un troisième mandat après une révision de la Constitution controversée.

Côte d’Ivoire, Burkina, Cameroun : Bolloré Railways et ses pairs

peuvent-ils se remettre sur les rails ?

| Par et 
Mis à jour le 03 septembre 2021 à 16h00
Les groupes chinois, comme ici au Kenya, participent à la construction de nombreuses voies ferrées, mais ne s’occupent guère de leur exploitation.
Les groupes chinois, comme ici au Kenya, participent à la construction de nombreuses voies ferrées,
mais ne s'occupent guère de leur exploitation. © Luis Tato/Bloomberg via Getty

Malgré ses nombreux avantages, le fret ferroviaire peine à se développer. En cause, de lourds investissements, mais aussi une maintenance souvent défaillante du côté des exploitants. Le français Bolloré Railways, qui gère les réseaux Sitarail et Camrail n’entend pas pour autant renoncer.

Plus rapide, plus régulier et moins cher que le camion… sauf dans les cas de pics d’activité, auxquels il a du mal à faire face, le fret ferroviaire a – sur le papier – tout pour permettre à l’Afrique subsaharienne de désenclaver son hinterland.

« Le prix du transport d’un conteneur par rail de Douala vers Ngaoundéré ou d’Abidjan vers Ouagadougou est inférieur de 15 % à 20 % à celui de la route », assure Éric Melet, qui dirige Bolloré Railways. L’opérateur a été constitué sous ce nom il y a six ans, gérant deux des principaux réseaux subsahariens francophones : Camrail au Cameroun, et Sitarail en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso.

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LE CHEMIN DE FER DOIT ÊTRE SOUTENABLE POUR LES ÉTATS EN MATIÈRE DE CHARGE DE LA DETTE

Cependant, le rail africain, quand il n’est pas adossé à un projet minier, peine à se développer. Beaucoup de réseaux mixtes ont périclité ces dernières décennies, comme Dakar-Bamako depuis 2018, ainsi que le réseau ghanéen. Ou encore le Congo-Océan, de Pointe-Noire à Brazzaville – qui, après plusieurs tentatives de redémarrage, est interrompu depuis mars 2021.

Au Gabon, la Setrag conserve une activité un peu diversifiée, car il s’agit avant tout d’un transport minier. En dehors de celui-ci, le chemin de fer est-il rentable en Afrique de l’ouest ?

« Il doit être soutenable pour les États en matière de charge de la dette, car il s’agit d’infrastructures très coûteuses, répond Éric Melet. Cette caractéristique, combinée aux enjeux régionaux et sociétaux, nécessite donc une implication forte des pays et des partenaires dans le cadre d’un partenariat équilibré qui doit évoluer dans le temps pour accompagner les ambitions légitimes des États. »

Bolloré, un savoir-faire historique…

Bolloré, dès 1994 avec le partenariat public-privé autour de Sitarail puis autour de Camrail en 1998, a été un pionnier. Il est devenu, hors des lignes minières, le principal opérateur privé de chemin de fer en Afrique subsaharienne. Mais, malgré ce savoir-faire historique, le groupe français n’a pas réussi à mener à bien son projet de boucle du Niger et se trouve bloqué au Bénin.

Bolloré Railways ne renonce pas pour autant. Il entend renégocier les modalités de renouvellement de la convention de concession révisée (CCR) de 2017 signée avec la Sitarail par la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, qui détiennent chacun 15 % de la société ferroviaire.

Les principaux points de friction entre le groupe français et les États ouest-africains concernent la manière dont les lignes du futur métro urbain d’Abidjan vont cohabiter avec les voies de Sitarail ; la loi de finances de 2018 de la Côte d’Ivoire, qui durcit les conditions d’investissement des opérateurs privés dans le pays de manière générale ; mais aussi, et surtout, la concurrence du projet ferroviaire Ouaga-Accra.

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OUAGADOUGOU ET ABIDJAN LE MENACENT DE LUI RETIRER SA CONCESSION

« Le projet avance assez bien, et nous travaillons avec les États sur la prise en compte d’un certain nombre de développements significatifs susceptibles de modifier l’exploitation du réseau », indiquait-on chez Bolloré au début juillet.


Station du Plateau, à Abidjan, en Côte d’Ivoire. © LEGNAN KOULA/EPA/MAXPPP

… et un certain art de la négociation

Le son de cloche était très différent chez les représentants des États au sortir des rencontres du Traité d’amitié et de coopération (TAC) qui lie les deux voisins ouest-africains: « Les négociations sont terminées. Et nous n’avons plus à négocier quoi que ce soit », lance un expert du Comité tripartite de la CCR, qui entend imposer à Bolloré d’investir les 400 millions d’euros initialement promis pour la réhabilitation et la maintenance de la voie ferrée, lesquels doivent permettre une maintenance améliorée et le renouvellement complet de 852 km de voie ferrée sur les 1 260 km reliant Abidjan à Ouagadougou. Faute de quoi ils menacent désormais ouvertement le français de lui retirer sa concession, qui devait être renouvelée pour trente ans.

D’ici à ce qu’un terrain d’entente soit trouvé, Bolloré a reporté sine die les travaux au Burkina, qui devaient démarrer le 18 avril 2019 et durer cinq ans. Soit un investissement ajourné de 130 millions d’euros équivalant à la première tranche. Côté ivoirien, les travaux, toujours en cours, ont débuté en décembre 2017. Le groupe français indique avoir déjà dépensé quelque 60 millions d’euros sur les bords de la lagune Ebrié.

Travaux longs et lourds

Le rail nécessite des travaux lourds. Passé quarante ans, un réseau doit, en partie, être refait. Au Cameroun, ce sont ainsi 280 milliards de F CFA (soit 430 millions d’euros) qui sont programmés pour refaire 700 km de voies dans le cadre d’un partenariat entre l’État, les grands bailleurs de fonds – la Banque mondiale pour le tronçon Douala-Yaoundé, la BEI et l’AFD au-delà de Yaoundé – et Camrail.

Là encore, la mine n’est pas loin. Le projet est lié à la perspective d’exportation de 5 millions de tonnes par an de bauxite de l’australien Canyon Ressources, société minière avec laquelle un partenariat est déjà signé. La modernisation des voies est en phase finale de préparation, avec une perspective de réalisation dans cinq ans – du court terme à l’échelle du ferroviaire. Sachant que 200 km de plus ont déjà été refaits avec une plateforme neuve – des rails de 54 kg dignes des meilleures lignes européennes – et que, sans attendre la mine, Camrail a investi dans cinq locomotives General Electric de 3 300 ch à moteur asynchrone.

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LE PLUS IMPORTANT CHEMIN DE FER EN COURS DE CONSTRUCTION, DE TEMA À OUAGADOUGOU, EST UN PROJET D’INFRASTRUCTURE EX NIHILO

« En même temps que la pose de rails supportant 22 t à l’essieu, cela nous permet de tracter des trains de 1 800 t de fret, contre 1 000 jusqu’alors », se félicite Éric Melet. Seule contrainte : aux endroits où la voie n’est pas encore refaite, Camrail doit réduire la vitesse de ses nouvelles locomotives.

Bolloré Railways défend ardemment son modèle fret dit multi-usagers. Chez Camrail ou Sitarail, on transporte des passagers, mais aussi des conteneurs maritimes dans les deux sens : des hydrocarbures et des biens d’équipement à la montée , des matières premières comme le bois et le coton à la descente. Le modèle Bolloré – de rénovation et d’exploitation de voies anciennes pour un trafic mixte –  reste encore isolé.



Commuters At Kenya’s China-Backed Short Gauge Railway Terminus © Patrick Meinhardt/Bloomberg via Getty

Milliards de dollars et millions de tonnes de fret

« Le plus important chemin de fer en cours de construction, de Tema à Ouagadougou, est un projet d’infrastructure ex nihilo comparable à ce que les Chinois ont déjà fait à Djibouti, en Éthiopie et au Kenya », observe un bon connaisseur du rail africain.

Alors qu’un premier tronçon de 99 km, aménagé et financé par l’Inde entre le port de Tema et Mpakadan (à la limite de l’agglomération d’Accra) est en travaux depuis 2018, la suite du tracé après la capitale ghanéenne, plusieurs fois remodelé en tenant compte des dessertes minières possibles, est toujours en discussion.

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LE CONTINENT A TOUT À GAGNER À RENFORCER SON MAILLAGE FERROVIAIRE

Selon nos informations, le projet nécessite un investissement d’environ 5 milliards de dollars, une somme que le futur concessionnaire devra mobiliser auprès des bailleurs de fonds privés. L’objectif est de transporter 7 à 17 millions de t de fret par an. Pour la construction et l’exploitation de ce réseau ferroviaire, les deux pays sont convenus de choisir les partenaires techniques et financiers dans le cadre d’un PPP parmi trois sociétés : China Railways, African Global Development et Frontline Capital Advisors.

Bolloré, qui a déjà suffisamment à faire sur ses réseaux, ne s’est pas porté candidat sur ces deux projets concurrents, sachant que Sitarail misait jusqu’à présent lui aussi sur le manganèse de Tambao, dont l’exploitation paraît encore lointaine : le gisement n’a pas été réattribué depuis qu’il a été retiré à l’homme d’affaires controversé australo-roumain Frank Timis, en mai 2018.

Le rail, un outil majeur de développement

Même si les États africains doivent veiller, par une planification à long terme, à ce que l’émergence d’un nouveau réseau ne vienne pas nuire à celui existant, le continent a tout à gagner à renforcer son maillage ferroviaire. Le rail reste un outil majeur de développement, tant pour l’intégration des économies entre elles que pour l’approvisionnement des hinterlands éloignés des ports en produits stratégiques ou encore pour le désenclavement des grandes agglomérations. Sans Sitarail et Camrail, il faudrait compter 100 000 passages de camion de plus à traver Abidjan ou Douala.

Mais la réussite ne passera pas par la seule construction d’une infrastructure ex nihilo ou l’achat de locomotives. Faire rouler des trains de fret nécessite tout un écosystème. Il faut former des cheminots, par exemple à l’É cole supérieure des métiers du ferroviaire, qui délivre un diplôme d’État au Burkina Faso. Il faut également assurer un suivi médical du personnel loin de sa base, savoir entretenir le matériel, être en mesure de réparer rapidement des ouvrages soumis à des contraintes climatiques fortes, et pouvoir s’appuyer sur des sous-traitants nationaux indispensables à l’activité. Sans omettre de savoir gérer, avec les populations locales, les problématiques d’urbanisation galopante, qui ralentissent ou stoppent les trains quand des passages à niveau clandestins germent ici ou là.

Au Nigeria, en Éthiopie et en Angola, les réseaux de fret fonctionnent ainsi cahin-caha. Malgré les dizaines de locomotives chinoises et américaines achetées pour le chemin de fer de Benguela au départ du port de Lobito vers la RDC, l’Angola a beaucoup de difficultés à faire tourner la ligne.