Histoire

Thomas Sankara : derniers instants, derniers témoins, derniers secrets…

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Mis à jour le 15 octobre 2020 à 10h12
Le capitaine Thomas Sankara et le journaliste Sennen Andriamirado, à Paris, en 1986.

Le capitaine Thomas Sankara et le journaliste Sennen Andriamirado, à Paris, en 1986. © Pascal Maitre/Archives JA

Le 15 octobre 1987, le leader de la révolution burkinabè était assassiné. Deux ans plus tard, Sennen Andriamirado, rédacteur en chef de Jeune Afrique et intime de l’ex-chef de l’État, publiait « Il s’appelait Sankara ». Voici ici reproduit le récit de la dernière journée du président du Faso sous la plume de notre confrère disparu en 1997.

Lorsque Mariam se réveille, Thomas Sankara, qui a fini par la rejoindre au lit, s’est assoupi à son tour. Vraisemblablement, sa copie est désormais prête. Sur la pointe des pieds, l’épouse du président quitte la chambre et se prépare à aller au travail. Elle doit y être à 15 heures. Sankara, lui, va dormir pendant une bonne heure encore. La sieste quotidienne reste, pour cet oiseau de nuit, le seul moment de la journée où il récupère. Une pause d’autant plus importante, ce jeudi 15 octobre 1987, que l’après-midi et la nuit s’annoncent longues.

À 16 heures, il préside l’une des trois réunions hebdomadaires de son cabinet spécial. À l’ordre du jour : le compte rendu de l’un de ses conseillers qui rentre de Cotonou, où il a eu des entretiens avec les responsables du Parti révolutionnaire du peuple du Bénin et rassemblé des documents sur le « Code béninois de conduite révolutionnaire » ; le projet de création d’un journal du CNR [Conseil national de la révolution]. Et à 20 heures, il y aura la réunion, très délicate, de l’OMR [Organisation militaire révolutionnaire].

Premier anniversaire de la prise du pouvoir par Thomas Sankara, le 4 août 1984.

Premier anniversaire de la prise du pouvoir par Thomas Sankara, le 4 août 1984. © Photo Marc Van Muysen / Archives JA

Vers 15 h 30, Mariam Sankara l’appelle au téléphone. « Papa est sous la douche », lui répond son fils aîné, Philippe, 7 ans à l’époque. Elle rappelle dix minutes plus tard. Le président, en tenue de sport depuis le matin – tee-shirt blanc et pantalon de jogging rouge –, est prêt à partir.

« Je vais d’abord à ma réunion de 16 heures, au Conseil de l’entente, lui dit-il. Puis, je vais au sport de masse à 17 heures. Après, je reviendrai sans doute prendre une douche à la maison, mais tu ne seras pas encore rentrée. Je ne te verrai pas avant la fin de la réunion de 20 heures. On parlera ce soir. »

Entre-temps, les membres du cabinet spécial ont commencé à arriver dans l’une des villas du Conseil de l’entente, qui sert de siège au CNR. Alouna Traoré et Paulin Babou Bamouni ont fait un crochet par les bureaux de la présidence juste en face ; les autres, Bonaventure Compaoré, Frédéric Kiemdé et Patrice Zagré, sont venus directement au Conseil. Christophe Saba, en tant que secrétaire permanent du CNR, y est depuis le matin.

Thomas Sankara à Ouagadougou au Burkina Faso, le 26 février 1987.
Thomas Sankara à Ouagadougou au Burkina Faso, le 26 février 1987. © Archives Jeune Afrique-REA
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NOUS SOMMES TOUS LÀ, CAMARADE PRÉSIDENT. IL EST TARD ET NOUS N’ATTENDONS PLUS QUE VOUS

À 16 h 20, il se décide à rappeler à l’ordre le président, qui n’a pas encore quitté sa résidence où il discute avec un autre de ses conseillers, le directeur adjoint de la presse présidentielle, Serge Théophile Balima : « Nous sommes tous là, camarade président. Il est tard et nous n’attendons plus que vous. » « J’arrive tout de suite », répond Sankara. Il renvoie Balima et monte dans une Peugeot 205 noire.

Le président, comme d’habitude, a pris place à côté du chauffeur : « J’aime bien voir la route, se croit-il souvent obligé d’expliquer, et de derrière on ne voit rien. »

Sur le siège arrière, deux gardes du corps. Une voiture les suit, occupée par trois autres gardes du corps plus le chauffeur, un militaire lui aussi. Tous sont en tenue de sport, ce jeudi après-midi : deux fois par semaine, en effet, le lundi et le jeudi à partir de 17 heures, les Burkinabè sont censés pratiquer le sport de masse. Le PF [président du Faso] et ses gardes ne se sont donc armés que de leur pistolet automatique (PA).

Arrivée au Conseil de l’Entente

Au Conseil de l’entente, les membres du cabinet spécial sont également en tenue de sport, à l’exception de Patrice Zagré, venu en « pékin ». À 16 h 30, le président arrive. Il débarque de la 205, suivi par quatre de ses gardes, qui s’installent dans le couloir attenant à la salle de réunion. Les chauffeurs rangent les deux voitures sous un préau voisin et vont s’abriter du soleil à l’ombre des grands arbres, notamment des nims, qui bordent les jardins.

À 16 h 35, le président prend place au bout de la table de réunion en forme de U. L’adjudant Christophe Saba, Paulin Bamouni et Frédéric Kiemdé se sont installés à sa droite. À sa gauche se trouvent Patrice Zagré, Bonaventure Compaoré et Alouna Traoré. Thomas Sankara, toujours en retard mais toujours pressé, ouvre la séance de travail : « Faisons vite, commençons ! »

De gauche à droite : Blaise Compaoré, Thomas Sankara et Jean-Baptiste Lingani, le 4 août 1983, jour où Sankara prend le pouvoir
De gauche à droite : Blaise Compaoré, Thomas Sankara et Jean-Baptiste Lingani, le 4 août 1983, jour où Sankara prend le pouvoir © Archives Jeune Afrique

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RESTEZ ! RESTEZ ! C’EST MOI QU’ILS VEULENT !

Alouna Traoré, celui qui, la veille, était parti en mission d’information à Cotonou, commence son rapport : « J’ai quitté Ouaga avant-hier à 18 heures… » Et il s’interrompt, la voix soudain couverte par le bruit du tuyau d’échappement, sans doute percé, d’une voiture qui s’approche.

Étonné et agacé, Sankara demande : « Quel est ce bruit-là ? » bientôt imité par Saba, qui fronce les sourcils : « C’est quoi ça même ? » Le bruit s’amplifie. Une voiture – « une Peugeot 504 ou une Toyota bâchée », hésitera à préciser le seul témoin direct rescapé – s’est arrêtée devant le petit portail de la villa. Et immédiatement, le bruit du moteur a été couvert par le vacarme de rafales de Kalachnikov.

Les sept hommes réunis dans la salle s’aplatissent au sol, se protégeant derrière les fauteuils. Parmi eux, seul à être armé puisque ses gardes sont restés soit dans le couloir, soit dans le jardin, Sankara se saisit de son PA, qu’il avait déposé sur la table, à portée de main. Du dehors, quelqu’un crie : « Sortez ! Sortez ! » Sankara se relève, pousse un grand soupir et ordonne à ses conseillers : « Restez ! Restez ! C’est moi qu’ils veulent ! » Puis il quitte la salle de réunion, les bras en l’air.

Thomas Sankara, président du Conseil national de la révolution (CNR), en mars 1986 à Bobo-Dioulasso.
Thomas Sankara, président du Conseil national de la révolution (CNR), en mars 1986 à Bobo-Dioulasso. © Fabrice GUYOT / Archives JA

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LES ASSAILLANTS ÉTAIENT VENUS POUR TUER !

« Il a à peine franchi la porte de la villa, témoigne Alouna Traoré, qu’il est littéralement canardé. Les assaillants étaient venus pour tuer ! » Les gardes qui veillaient dans le couloir, ceux qui, comme les deux chauffeurs, étaient restés dehors, ainsi qu’un motard de la gendarmerie, Soré Patenema, venu par hasard apporter du courrier au siège du CNR, ont déjà été abattus par les premières rafales.

Un ancien membre de la garde du président du Faso, surnommé Otis – et, depuis, réintégré dans les rangs des para-commandos de Pô (commandés par le capitaine Blaise Compaoré, qui en a fait un de ses chauffeurs) – déboule dans la salle de réunion, pousse les collaborateurs du président vers la sortie : « Dehors ! Dehors ! Sortez ! » Tous ceux qui obtempèrent sont abattus à leur tour. Au dernier moment, Patrice Zagré essaie de retourner se réfugier dans la salle de réunion ; une rafale dans le dos l’achève.

Deux impacts mortels sur le front

Alouna Traoré, par un réflexe de peur ou de survie, les deux peut-être, s’est retrouvé couché sur le gravier mais vivant, baignant dans le sang de ses camarades dont il entend, comme dans un cauchemar, les râles et les soupirs d’agonie : quatre membres civils du cabinet spécial (Paulin Bamouni, Patrice Zagré, Frédéric Kiemdé et Bonaventure Compaoré) et huit militaires parmi lesquels l’adjudant Christophe Saba, un pauvre gendarme qui passait par là, les chauffeurs du convoi présidentiel et quatre gardes du corps. Alouna a enjambé le corps du PF sans s’en rendre compte.

Regardant par-dessus son épaule, il voit Thomas Sankara par terre. Deux impacts sur le front l’ont immédiatement tué. Mais ce coup d’œil instinctif manque de coûter la vie au rescapé, qui entend quelqu’un crier : « Il y en a un qui n’est pas mort ! Celui qui est tout en bleu ! Qu’il se relève ! » Alouna Traoré, l’homme au jogging bleu, se met debout.

On lui dit d’avancer puis de se recoucher par terre, entre deux autres cadavres, ceux des deux chauffeurs du convoi présidentiel. Il se tâte. Couvert de sang, il n’a pourtant aucune égratignure. Autour de lui, les commandos tirent toujours, mais, cette fois, en l’air, comme s’ils voulaient faire croire à l’extérieur que des combats acharnés se déroulent dans l’enceinte du Conseil de l’entente ; et avec hargne, comme si eux-mêmes voulaient croire qu’ils se battent et se défendent réellement. Pendant longtemps, trente minutes peut-être, ils usent ainsi leurs munitions.

Le Conseil de l’Entente transformé en terrain d’exécution

Alouna est toujours au sol. Du coin de l’œil, il voit s’avancer, en combinaison bleue de mécanicien, le chauffeur-garde du corps du capitaine Blaise Compaoré : Hamidou Maïga, virtuose du volant et de la Kalachnikov, qui le fixe du regard et dit à l’intention des autres assaillants : « Laissez ! Je vais l’achever ! »

Un gradé – « Je ne le connais pas, dira Alouna Traoré, il avait le visage balafré » – s’y oppose et crie : « Amenez-moi le rescapé ! » On lui amène Alouna Traoré, à qui il ordonne de se coucher à nouveau. Le survivant essaie de ramper et de se rapprocher d’un mur. Mal lui en prend. « Reste tranquille ! s’entend-il apostropher. Sinon tu vas rejoindre les autres ! » Alouna se le tient pour dit.

Combien de temps est-il resté ainsi par terre ? « Deux ou trois heures », avance-t-il sans autre précision. Jusqu’à ce qu’un soldat l’interpelle à nouveau et le menace : « Toi, tu as tout vu. On ne peut pas te laisser partir comme ça. Tu vas rejoindre les autres ! » Alouna ne réalise sans doute pas encore très bien sa situation. Il a dépassé le stade de la peur et s’est réfugié dans le monde de l’absurde.

Depuis qu’il gît entre les cadavres, une image le hante : une photo de Mère Teresa, Prix Nobel de la paix, au milieu de jeunes Indiens miséreux, qu’il avait longuement regardée le matin même. Et, pour l’heure, il n’a qu’une envie, uriner, et le dit. On l’y autorise et il va longuement se soulager entre les fleurs des jardins du Conseil de l’entente, transformés cet après-midi-là en terrain d’exécution.

Treize cadavres disparus

On le fait ensuite monter à l’étage d’une villa où ont été regroupés des agents du CNR qui ont tout entendu sans avoir rien vu du drame : le médecin-adjudant Youssouf Ouedraogo, adjoint de l’adjudant Christophe Saba, tout le secrétariat de ce dernier, Laurent Kaboré, qui travaillait aussi au CNR. Au milieu d’eux, il a la surprise de découvrir, blessé, un garde du président, Bossobé, dont on perdra la trace par la suite. La tenue de sport bleue d’Alouna Traoré est imbibée de sang. Ses mains, son visage, ses cheveux sont ensanglantés. On lui dit de se laver. Puis de s’asseoir.

Alors que le soleil s’est couché depuis longtemps, Alouna entend des voitures manœuvrer dans les allées du Conseil de l’entente. Il risque un regard par la fenêtre : les treize cadavres ont disparu ; des camions-citernes sont en train de nettoyer, à grands jets d’eau, la scène du drame. Il passera la nuit dans les coulisses. Il ne dormira pas. Tournant et retournant dans sa tête la même question : « Mais qu’est-ce que le président a bien pu faire pour mériter ça ? »


Où sont les assassins présumés ?

Relancée début 2015 par le régime de transition après la chute de Blaise Compaoré, l’enquête sur l’assassinat de Thomas Sankara est menée par le juge d’instruction militaire François Yaméogo. Parmi les dix-sept personnes qu’il a inculpées, six sont en détention préventive, dont Gilbert Diendéré, ex-chef d’état-major particulier de Blaise Compaoré. Deux autres inculpés, accusés d’avoir joué un rôle majeur dans cette affaire, échappent toujours à la justice burkinabè et font l’objet d’un mandat d’arrêt international : Blaise Compaoré et Hyacinthe Kafando.

Exilé à Abidjan, le premier ne devrait pas faire face au juge Yaméogo de sitôt, les autorités ivoiriennes semblant peu enclines à l’extrader. Le second, ex-chef de la sécurité rapprochée de Compaoré et meneur du commando qui a assassiné Sankara, a été convoqué par le juge le 22 juin 2015… Mais l’ancien député ne s’est jamais présenté au tribunal militaire : il aurait fui le pays sans laisser de trace et serait lui aussi, selon nos sources, réfugié en Côte d’Ivoire.

Plusieurs pistes non élucidées

Hormis Compaoré et Kafando, la plupart des suspects ont été entendus. Convoqué à deux reprises en 2016 par le juge Yaméogo, Salif Diallo, l’ancienne tête pensante de Compaoré décédé en août dernier, a nié toute responsabilité dans l’assassinat de Sankara et ajouté que Blaise Compaoré ne pouvait ignorer ce qui se tramait. Quant à Gilbert Diendéré, il soutient ne pas avoir été mis au courant d’une quelconque opération contre Sankara et affirme que c’est Hyacinthe Kafando qui en aurait pris l’initiative.

Le juge Yaméogo, quant à lui, s’intéresse également à d’éventuelles implications étrangères – en particulier française, ivoirienne ou togolaise. Il a adressé une commission rogatoire à Paris pour demander la levée du secret-défense sur certaines archives et l’audition de différentes personnalités. Les autorités françaises ont répondu, en mai, qu’elles « n’y voyaient pas d’objection », mais qu’elles avaient d’abord besoin d’obtenir un « certain nombre de précisions ».


Cet article, initialement publié deux ans après l’assassinat de Thomas Sankara, a été republié en 2017, dans le cadre de notre dossier « Qui a tué Sankara ? Retour sur une affaire d’État, 30 ans après… »  consacré à l’ancien président du Burkina Faso à l’occasion des trente ans de sa mort. 

Ce que le gothique doit aux Arabes |Books

Au lendemain de l’incendie de Notre-Dame en avril 2019, l’arabiste et spécialiste du Proche-Orient Diana Darke faisait remarquer sur Twitter que les éléments de la cathédrale considérés comme les plus emblématiques de l’art chrétien européen venaient en fait d’Orient.

Ses propos furent rapidement repris dans la presse, qui flairait là matière à polémique. Avec son nouveau livre, Stealing from the Saracens, « Ce que l’on a volé aux Sarrasins », Darke enfonce le clou. Et les critiques sont partagées. « Après la surprise initiale, sa démonstration, si elle ne va pas toujours de soi, apparaît soudain limpide », note Peter Gordon dans l’Asian Review of Books.

L’arc brisé, la voûte sur croisée d’ogives, la flèche, le campanile, la rosace… de nombreux éléments de l’architecture religieuse européenne préexistaient dans des bâtiments construits au Proche-Orient ou dans le sud de l’Espagne.

Cette influence, qui a emprunté de multiples routes (interactions entre l’Espagne musulmane et ses voisins chrétiens, croisades, pèlerinages, commerce entre l’Italie et le Proche-Orient…), ne se limiterait pas au Moyen Âge. « Le dôme de la cathédrale de Florence par Brunelleschi, un des premiers chefs d’œuvre de la Renaissance, semble reposer sur la connaissance des techniques de construction islamiques et sur les écrits d’Ibn al-Haytham (ou Alhazen), un grand savant du XIe siècle. Antoni Gaudí, le très dévôt architecte de la Sagrada Familia de Barcelone, s’est inspiré des chefs d’œuvre islamiques d’Espagne », pointe Rowan Moore dans l’hebdomadaire britannique The Observer.

Rappelant que l’architecture n’est que rarement invention, mais le plus souvent un assemblage et une réinterprétation d’éléments préexistants, et que les bâtisseurs occidentaux ont pioché des éléments romains, grecs mais aussi arabes ou néolithiques, l’architecte Aaron Betsky regrette, dans Architect Magazine, que l’ouvrage de Darke soit si « brouillon ».

« Le livre reflète l’obsession de Darke : prouver que la Syrie est le berceau de la civilisation, une thèse qu’elle développe à l’aide de fragments d’arguments et d’anecdotes bien connues de l’histoire de l’architecture, le tout agrémenté de notes citant des émissions de télévision, des auteurs excentriques, et de proclamations soulignant que des bâtiments sont importants seulement parce qu’ils ont été inscrits au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. » Amandine Meunier

Stealing from the Saracens: How Islamic Architecture Shaped Europe, de Diana Darke, Hurst, 2020.

Source: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser., Amandine Meunier, 17.09.20

Décolonisations : la télévision française pose enfin des images sur l’horreur

| Par 
Des tirailleurs sénégalais dans le documentaire « Décolonisations, du sang et des larmes », de Pascal Blanchard et David Korn-Brzoza

Des tirailleurs sénégalais dans le documentaire « Décolonisations, du sang et des larmes », de Pascal Blanchard et David Korn-Brzoza © Gaumont Pathé Archives

Diffusé sur France 2 et disponible en streaming, le documentaire « Décolonisations, du sang et des larmes », de Pascal Blanchard et David Korn-Brzoza, met fin, avec d’autres travaux récents, au silence entourant cette période sanglante de l’histoire de France.

Massacres de Sétif de 1945, répression de l’insurrection malgache de 1947… Pendant longtemps, l’extrême brutalité de la France face aux velléités d’indépendance de ses colonies s’est limitée à une ou deux phrases dans les livres d’histoire. Quelques mots, quelques chiffres, qui masquaient difficilement le grand silence entourant l’indicible.

Mais la violence extrême de l’ancienne puissance impériale, cachée péniblement sous le tapis, a fini par rejaillir d’autant plus vigoureusement dans les débats politiques récents. Et l’audiovisuel français, qui n’est certes plus la voix de son maître, mais qui ne peut plus non plus se contenter d’une indifférence coupable, a engagé en 2020 un tournant radical grâce à deux travaux d’exception.

Violence de l’occupant

Il y a d’abord eu Décolonisations, série documentaire en trois volets des réalisateurs Marc Ball et Karim Miské et de l’historien Pierre Singaravélou diffusée en janvier sur la chaîne franco-allemande Arte. Pour la première fois, la parole était donnée aux anciens colonisés ou leurs descendants pour composer une histoire globale sur près d’un siècle et demi de combats contre l’occupant.

Voici à présent Décolonisations, du sang et des larmes, diffusée en prime time sur France 2. La grande chaîne du service public n’a pas lésiné sur les moyens pour rendre cette pilule amère un peu moins dure à avaler. Les deux documentaires de 80 minutes, disponibles en replay sur le site de la chaîne, s’appuient d’abord sur d’incroyables archives, parfois inédites, mises à disposition notamment par l’armée française et colorisées pour l’occasion.

Ces documents sont parfois stupéfiants, comme ceux montrant l’exposition coloniale parisienne de 1931, qui ouvrent le documentaire… Ou simplement effroyables, à l’image de l’exécution sommaire de supposés rebelles, tués froidement par des soldats français au début de la guerre d’Algérie.

Enfin des images sont posées sur l’horreur. Et si elles disent parfois la violence des indépendantistes, elles raconte surtout celle, disproportionnée, de l’occupant.

 

Dibango, Thuram et Vergès

Ponctuellement, des invités souvent prestigieux parlent de ce qu’ils, ou de ce que leurs parents, ont vécu. Les agitateurs du groupe Zebda, Hakim et Mustapha Amokrane, le regretté Manu Dibango, la journaliste Mélanie Wanga, l’animateur Soro Solo, l’ex-footballeur Lilian Thuram, la politologue et militante Françoise Vergès… Quels que soient leurs racines et leurs parcours, tous disent au fond la même chose. Leur histoire intime, celle racontée dans leur famille, celle qui les a marqués parfois dans leur chair, est bien loin de l’histoire officielle française.

Ces interventions (un peu courtes à notre goût) permettent d’incarner au présent les blessures de l’histoire qui n’ont toujours pas cicatrisé et de mieux comprendre les débats d’actualité sur les réparations coloniales.

En voix off, le réalisateur et acteur Lucien Jean-Baptiste avance progressivement la thèse des auteurs : les décolonisations ne sont pas quelques conflits juxtaposés, dont on a surtout retenu l’Indochine et l’Algérie, mais une suite de troubles liés entre eux, entraînant la France dans une guerre de près d’un quart de siècle.

Pédagogique, didactique, et pEncore beaucoup de travailas manichéen, le documentaire s’appuie surtout sur de précédents travaux de Pascal Blanchard réalisés en collaboration avec d’autres historiens, notamment l’ouvrage Décolonisations françaises, la chute d’un empire (éd. La Martinière) et l’exposition « Les indépendances, 35 ans de décolonisations françaises ».

Ce documentaire et celui diffusé en janvier sur Arte ouvrent une brèche. Mais il faudra certainement encore beaucoup de travaux grand public comme celui-ci pour combler tous les trous de mémoire de l’histoire de France… Et développer l’histoire récente sur les relations de la métropole avec ses anciennes colonies, qui n’ont pas beaucoup perdu de leur violence.

[Série] Ouattara-Bédié, acte II : le pacte face à Laurent Gbagbo

| Par - à Abidjan
Affiches électorales pour la présidentielle de 2015. À l’époque, Bédié avait appelé à voter pour Ouattara.

Affiches électorales pour la présidentielle de 2015. À l’époque, Bédié avait appelé à voter pour Ouattara. © Sylvain Cherkaoui pour JA

 

« Ouattara-Bédié : le dernier combat » (2/3) – Dans les années 2000, alors que la Côte d’Ivoire est coupée en deux, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié vont sceller une alliance de circonstance face à Laurent Gbagbo.

C’est l’histoire d’une alliance de raison, d’un mariage séduisant mais voué à l’échec tant il n’était que de façade. En septembre 2002, des rebelles venus du nord de la Côte d’Ivoire ont échoué à faire tomber le régime de Laurent Gbagbo, vainqueur de la présidentielle de 2000. Depuis, le pays est coupé en deux et la diplomatie tente faire taire les balles. En mars 2003, Accra doit abriter un second round de négociations sous la houlette du président John Kufuor, mais elles patinent.

La brouille entre Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié n’en est pas l’unique raison, mais cela joue. Car si leurs épouses ont déjà brisé la glace, les deux hommes ne s’adressent pas la parole ou si peu. « Tous les problèmes que j’ai, c’est à cause de Bédié », répète Ouattara. Cette situation n’a que trop duré, estiment plusieurs acteurs importants de la crise.

L’acte fondateur

Dans la capitale ghanéenne, Ouattara et Bédié sont logés dans la même résidence hôtelière. Leurs chambres se font face. Un soir, avant le début du dialogue, Seydou Diarra, désormais Premier ministre, se rend dans celle de Ouattara. Il le prend par la main, l’exhorte à faire un geste et à aller voir son rival : « Il ne peut pas y avoir de réconciliation si vous ne vous parlez pas », insiste-t-il. « Je ne suis pas en costume, va-t-il me recevoir ? », répond finalement Ouattara. Il traverse le couloir, pénètre dans la chambre de Bédié et n’en ressortira que plusieurs heures plus tard. L’abcès est crevé. Les négociations peuvent avancer. C’est l’acte fondateur de leur réconciliation.

« Elle s’est faite au nom de leur détestation commune pour Gbagbo. Ils ont compris que c’est leur rivalité qui lui avait permis d’émerger », précise à « Jeune Afrique » un homme qui les connaît bien.

Soutenue par la France, cette volonté de mettre fin au régime de Laurent Gbagbo donnera naissance, en mai 2005, à Paris, au Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), qui n’est pas encore le parti unifié que l’on connaît mais un groupement de formations où se retrouvent le PDCI, le RDR, l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) d’Albert Mabri Toikeusse et le Mouvement des forces d’avenir (MFA) d’Innocent Anaky Kobéna.

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OUATTARA LE SAIT : JAMAIS IL NE L’AURAIT EMPORTÉ AU SECOND TOUR FACE À GBAGBO SI BÉDIÉ N’AVAIT PAS APPELÉ À VOTER POUR LUI

Alassane Ouattara arrive finalement au pouvoir en avril 2011 à l’issue d’une grave crise postélectorale. Pendant des semaines, alors que les combats font rage à Abidjan, Bédié reste à l’hôtel du Golf, où Ouattara et son entourage ont établi leurs quartiers. Il demeure souvent cloîtré dans sa chambre, où il se fait ravitailler en cigares, mais c’est un symbole fort, que son ancien rival apprécie. Alassane Ouattara le sait : jamais il ne l’aurait emporté au second tour face à Laurent Gbagbo si Bédié, arrivé officiellement troisième à l’issue du premier tour, n’avait pas appelé à voter pour lui.

Rien n’est gratuit

Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, à Abidjan, le 16 décembre 2014.
Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, à Abidjan, le 16 décembre 2014. © REUTERS/Thierry Gouegnon

Tout cela à tout de même un prix. En politique, rien n’est gratuit. Bédié est régulièrement consulté, parfois associé à la gestion des affaires publiques. On l’honore, il est choyé. En plus de ses indemnités d’ancien chef d’État, la présidence lui verse plusieurs dizaines de millions de francs CFA – certaines sources avancent le chiffre invérifiable de 100 millions de francs CFA (150 000 euros) – tous les mois.

Plusieurs membres de sa famille sont nommés dans les grandes sociétés d’État ou à la primature. Une grande partie de son protocole est prise en charge. Certains de ses collaborateurs émargent dans des ministères ou des grandes institutions. Et quand Bédié s’envole pour la France pour son séjour annuel, ou qu’il se rend au Ghana pour rencontrer le roi des Ashantis, c’est à bord d’un avion de la flotte de l’État. Dans les couloirs de la présidence, l’on dit alors que « Bédié est gavé comme une oie ».

La relation entre Bédié et Ouattara prend un nouveau virage le 17 septembre 2014. Ce jour-là, sur une place de Daoukro bondée comme jamais, le Sphinx appelle son parti à voter pour Ouattara dès le premier tour de la présidentielle de 2015. Dans les rangs du PDCI, c’est la stupeur. « L’objectif, c’est d’aboutir à un parti unifié, étant entendu que ces deux formations sauront établir entre eux l’alternance au pouvoir dès 2020 », poursuit Bédié. Personne n’a été mis dans la confidence, mais les deux hommes ont scellé un pacte trois jours plus tôt, en présence de Guillaume Soro. Il n’y en aura aucune trace écrite, et il porte en lui les ingrédients de leur future discorde.

« Cela avait déjà été le cas dans l’entre-deux-tours de la présidentielle de 2010, rappelle un important responsable du RHDP. Des documents avaient été préparés pour officialiser la répartition des postes avec le nombre de ministres, de directeurs généraux et d’institution accordés au PDCI. Mais ils n’ont jamais été signés. »

Simple imprudence ou nouvel épisode du jeu de dupes qui oppose deux briscards de la politique ? Il prendra en tout cas fin quelques années plus tard sur l’autel du parti unifié, pourtant initialement souhaité aussi bien par Ouattara que par Bédié. Bientôt, le contact sera bientôt rompu. « Dans cette histoire, chacun porte sa part de responsabilité », analyse un ancien cadre du parti aujourd’hui membre du gouvernement.

[Série] Ouattara-Bédié, acte I : dans l’ombre d’Houphouët

| Par - à Abidjan
Mis à jour le 29 septembre 2020 à 16h28
Conférence de presse de Félix Houphouët-Boigny à Bonn, en juillet 1967. On reconnaît, à l’extrême droite, Henri Konan Bédié, alors ministre des Finances.

Conférence de presse de Félix Houphouët-Boigny à Bonn, en juillet 1967. On reconnaît,
à l’extrême droite, Henri Konan Bédié, alors ministre des Finances. © Bundesbildstelle Bonn/Archives Jeune Afrique

« Ouattara-Bédié : le dernier combat » (1/3) – Au début des années 1990, Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara servent tous deux Félix Houphouët-Boigny. À l’époque déjà, leur relation est marquée par la défiance et les manœuvres du « Vieux » y sont pour beaucoup.

Ce 7 février 1994, la Côte d’Ivoire enterre Félix Houphouët-Boigny. Des milliers de personnes foulent le parterre de la basilique Notre-Dame-de-la-Paix de Yamoussoukro. On aperçoit la première dame, Marie-Thérèse, le visage couvert d’un léger voile noir. Henriette Bédié lui tient le bras, son époux les suit de près.

Henri Konan Bédié est fier comme un coq. Il trône. Le successeur du « Vieux », c’est lui. Quelques mois plus tôt, il est sorti vainqueur du bras de fer qui l’a opposé à Alassane Ouattara.

Les chemins des deux hommes se sont croisés pour la première fois dans les années 1960, aux États-Unis. Alassane Ouattara est alors un jeune étudiant. Un jour, son frère aîné, Gaoussou, lui présente un de ses anciens camarades de l’école primaire de Bocanda (Centre). Celui-ci a à peine plus de 30 ans, mais il est déjà l’ambassadeur de Côte d’Ivoire à Washington. Son nom : Henri Konan Bédié.

Ouattara rentre à Abidjan en 1990, quand Houphouët le nomme Premier ministre. Entre-temps, il a fait carrière au FMI et à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Bédié, lui, a poursuivi son chemin sous les ors de la République : ministre de l’Économie et des Finances pendant près d’une décennie, jusqu’en 1977, puis président de l’Assemblée nationale, de 1980 à 1993.

Diviser pour mieux régner ?

Si Houphouët choisit de placer l’économiste Ouattara à la primature, c’est d’abord pour répondre à la forte agitation sociale qui secoue le pays et pour améliorer ses relations difficiles avec les bailleurs de fonds internationaux. Mais « si déterminant qu’ait été cet argument, il ne signifie nullement que l’on ne puisse faire cas d’une quelconque autre motivation, et notamment du désir inavoué d’Houphouët de dresser un nouveau venu comme dernier obstacle sur le chemin de la succession ouverte à Bédié », écrira Frédéric Grah Mel dans sa biographie du père de l’indépendance.

L’arrivée de Ouattara à la tête du gouvernement se fait pourtant sans accroc. Durant les premiers mois, ses rapports avec Bédié sont cordiaux. Le Premier ministre prend soin de se rendre régulièrement chez son aîné pour faire le point sur l’état du pays, et ils se retrouvent tous les mardis pour préparer le conseil des ministres.

Houphouët a fait de Bédié le deuxième personnage de l’État et son successeur constitutionnel, mais c’est à son Premier ministre qu’il a confié la gestion du pays en cas d’absence. Le président divisait-il pour mieux régner ? À Abidjan, l’on raconte qu’avant de partir pour un de ces longs voyages qu’il affectionnait, il convoquait individuellement Ouattara, Bédié et le général Robert Gueï, son chef d’état-major. Au premier, il demandait de surveiller le deuxième, au deuxième le premier, et au troisième il conseillait de faire attention aux deux autres.

Rivalité exacerbée

Les mois passent, et la rivalité entre le Premier ministre et le président de l’Assemblée nationale s’exacerbe. Après avoir assuré à Bédié que sa mission excluait toute dimension politique, Ouattara laisse planer le doute. « Tout Ivoirien peut et doit avoir l’ambition de servir son pays au niveau où il croit que c’est le lieu approprié », déclare-t-il lors d’une interview accordée à la Radio télévision nationale (RTI) en octobre 1992.

Pour Bédié, qui patiente dans l’antichambre du pouvoir depuis tant d’années, c’est inacceptable. Le perchoir sera son exutoire. Il y prononce un discours particulièrement incisif contre la politique du gouvernement. La guerre est déclarée. Elle se répandra comme une traînée de poudre dans les hautes sphères de l’État. Chacun est invité à choisir son camp. Les grandes familles sont sommées de se positionner. Certaines resteront divisées de longues années.

« Le personnel politique originaire du Nord a été accusé de soutenir Ouattara. Qui n’a, de son côté, pas hésité à supprimer des avantages dont bénéficiaient certains responsables (comme les quotas sur le café et le cacao) pour faire le vide autour de Bédié, souffle un fin connaisseur de l’époque. Ils se sont tous les deux fait quelques crasses. »

« Le jeu des ambitions »

La défiance est telle qu’un jour, quand l’électricité de l’immeuble où réside Bédié – une tour nichée sur les hauteurs de la corniche de Cocody – est coupée, les proches de ce dernier accusent immédiatement le Premier ministre. « C’est le jeu des ambitions », dira plus tard Bédié.

La tension et ce climat malsain marqueront les derniers mois de la vie de Félix Houphouët-Boigny. Et le 7 décembre 1993, Bédié devra forcer sa nature placide et réservée pour imposer à Ouattara et à ses soutiens le respect la Constitution.

Cette guerre de succession laissera des traces profondes : Ouattara en voudra aux cadres du Nord qui ont refusé de rejoindre le Rassemblement des républicains (RDR), né en 1994 d’une scission avec le PDCI, et Bédié ruminera sa vengeance contre ceux qui lui ont préféré son rival. « Tu voulais m’empêcher d’accéder à la magistrature suprême », reprochera-t-il des années plus tard à un haut fonctionnaire au moment de le limoger.

Ouattara exclu du jeu politique

En décembre 1994, le nouveau code électoral stipule dans son article 49 que « nul ne peut être élu président de la République s’il n’est âgé de 40 ans révolus et s’il n’est ivoirien de naissance, né de père et mère eux-mêmes ivoiriens de naissance ». Alassane Ouattara est désormais exclu du jeu politique. Les manifestations de l’opposition sont violemment réprimées. Cinq ans plus tard, Bédié sera renversé par un coup d’État mené par le général Gueï. À l’époque, il est convaincu que Ouattara y est pour quelque chose.

Sa rancœur et son mépris envers son cadet s’expriment alors sans filtre. « De toute façon, [Ouattara] était burkinabè par son père, il en possédait toujours la nationalité, il n’avait pas à se mêler de nos affaires de succession », écrit-il dans son livre intitulé Les Chemins de ma vie, paru en 1999.