Histoire

[Chronique] Haro sur les « Dix petits nègres » d’Agatha Christie

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Mis à jour le 27 août 2020 à 14h22
L’arrière-petit-fils de la romancière britannique Agatha Christie, James Prichard, vient de censurer, dans les nouvelles éditions francophones, le titre de l’œuvre écrite en 1938.

Le roman à succès « Dix petits nègres » de la Britannique Agatha Christie change de titre en français. Le politiquement correct et les effets collatéraux du mouvement Black Lives Matter sont passés par là.

« On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui », disait l’humoriste Pierre Desproges. De même, tous les mots peuvent être prononcés, mais pas par n’importe qui. Ainsi en est-il du terme « nègre ». Sans doute vaut-il toujours mieux être du même épiderme qu’Aimé Césaire ou Youssoupha pour employer le champ lexical de la « négritude », joyeusement dépossédé de sa force de nuisance raciste. Écrit par Agatha Christie, le best-seller Dix petits nègres – 100 millions d’exemplaires vendus – vient, lui, d’être débaptisé.

Ce joyau de la littérature policière populaire n’aura pas attendu les assauts qui exigèrent le changement de nom de la pâtisserie appelée tête-de-nègre. C’est l’arrière-petit-fils de la romancière britannique, James Prichard, qui vient de censurer, dans les nouvelles éditions francophones, le titre de l’œuvre écrite en 1938.

« Île du Nègre »

Simple souci lexical qui n’impacte guère le corps du roman où le mot « nègre » n’était employé que 74 fois. Primo, dans le texte, le terme ne désignait pas de personnage à la peau noire et ne faisait référence qu’à une « île du Nègre », devenue « île du Soldat ». Secundo, son usage dérivait d’une comptine populaire que n’avait pas signée Agatha Christie. Tertio, le terme indélicat avait déjà disparu de nombreuses traductions, de façon plus ou moins heureuse : les Ten Little Indians étatsuniens, par exemple, n’avaient pas échappé à la polémique…

La relecture éditoriale anachronique des œuvres anciennes à l’aune du politiquement correct contemporain concerne clairement le double terrain du fond et de la forme. Il y a quelques semaines, une polémique galvanisée par le mouvement Black Lives Matter conduisait la plateforme HBO Max à retirer temporairement de son catalogue le monument cinématographique Autant en emporte le vent. Dans ce film anglophone comme dans la bande-dessinée francophone Tintin au Congo, c’est la représentation édulcorée de phénomènes tels que l’esclavage et la colonisation qui pose problème.

Adieu la « sauce tzigane »

Dans l’opus d’Agatha Christie, la ligne éditoriale de l’auteur n’est pas en cause. Les « Dix » déracisés échappent juste à la charge émotionnelle d’un mot exilé en pays tabou. C’est une précaution comparable qui vient d’amener la marque Knorr à rebaptiser, en Allemagne, sa « sauce tzigane », un adjectif qui n’est pourtant pas péjoratif et qui ni ne porte pas atteinte à la réputation culinaire des Roms et Sintis.

Sans doute le second baptême francophone des Dix petits nègres inspirera-t-il de la nostalgie aux aficionados, qu’aucun divulgâchis du mystère policier n’a jamais désenchantés. Mais la nouvelle traduction ne trahira pas pour autant, comme le ferait une réécriture d’Autant en emporte le vent, un témoignage aussi dérangeant qu’utile. Et, puisque le politiquement correct enseigne le respect sémantique de tous les groupes humains malmenés, profitons-en pour ne plus évoquer « Dix petits nègres, de l’écrivain Agatha Christie », mais « Ils étaient dix, de l’auteure Agatha Christie ».

« Petit pays », une adaptation brutale et efficace du best-seller de Gaël Faye

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Mis à jour le 27 août 2020 à 10h27
Petit pays

Il ne faut pas se fier à la bande-annonce, assez doucereuse pour appâter le grand public. « Petit pays », le film, fait l’effet d’une claque.

Le réalisateur français Éric Barbier avait déjà signé en 2017 une adaptation, celle de La Promesse de l’aube, le chef-d’œuvre de Romain Gary, dont il avait su garder le souffle épique. Une histoire d’enfance et de sortie de l’enfance sur fond de conflit international…

En s’attaquant au best-seller de Gaël Faye, il conserve encore une fois la force et l’intelligence du récit. À l’image du roman, le film n’est jamais didactique et se présente d’abord comme un aller simple pour l’enfance, le chapardage de mangues, les petits déjeuners ensoleillés en famille, avant de laisser se profiler l’ombre terrifiante de la guerre.

Huis clos familial

Subtilement, par petites touches impressionnistes, le long-métrage restitue l’époque, le début des années 1990, et le lieu, le quartier résidentiel de Kinanira, à Bujumbura (même s’il a été tourné à Kigali et à Gisenyi).

Des expressions populaires, quelques mots de kinyarwanda, les hits de l’époque (Ancien Combattant, de Zao, qui faisait toujours vibrer les bals), la voix, à la radio, du journaliste de RFI Jean Hélène (assassiné en 2003 à Abidjan)… Si le film se contentait de cela, de faire revenir ce passé burundais qui a déserté les mémoires, ce serait déjà beaucoup.

Mais en resserrant l’action et en se centrant sur les événements des années 1990, il donne aussi à voir une version bien plus brutale du roman. Il y a d’abord un huis clos familial, de plus en plus étouffant, décrivant le quotidien d’une famille mixte (père expatrié français et mère d’origine rwandaise) qui se fissure inexorablement. Ce cocon, déjà gâté par la séparation des parents, va voler en éclats avec l’irruption de la guerre.

Réalité sanglante

Et c’est peut-être là, lors de restitutions particulièrement violentes d’intimidations et de lynchages, que le long-métrage surprend le plus. Délaissant une réalisation assez classique, Éric Barbier filme caméra à l’épaule, bousculé par les milices, nous plongeant au cœur de l’horreur et du tumulte tandis qu’une bande-son assourdissante ajoute à la confusion. Et il continue de nous montrer cette réalité sanglante à travers les yeux d’ado du héros, créant un effet de contraste saisissant.

L’adaptation est d’autant plus efficace qu’elle est servie par des acteurs irréprochables, en très grande majorité castés dans la région. Le Français Jean-Paul Rouve, qui joue le père, surprend (en bien) dans ce registre dramatique. Le jeune Djibril Vancoppenolle (Gabriel) étonne par sa justesse. Mais c’est Isabelle Kabano, née à Bujumbura et jouant ici la mère du héros basculant peu à peu dans la folie, qui livre la prestation la plus poignante.

On sort du film avec l’envie de se replonger dans le livre… ce qui est toujours bon signe.

Walter Rodney, une vie d’engagement anticolonialiste et panafricaniste

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Mis à jour le 22 août 2020 à 16h29
Les travaux de l'historien guyanien formaient le socle de son action combative.

Singulier destin que celui de cet historien guyanien. Auteur d’ouvrages consacrés au continent africain, à l’esclavage et à la colonisation, il rêvait, pour son pays, d’une solidarité de classe qui aurait dépassé les divisions ethniques.

Dans les rues en damier du centre-ville de Georgetown, la capitale du Guyana, un modeste mémorial rend hommage à l’historien et militant politique Walter Rodney (1942-1980). Sur le terre-plein central d’une avenue passante, des palmiers sont ceints de bandes vertes, jaunes et rouges, les couleurs nationales de ce petit pays anglophone d’Amérique du Sud. Une arche en fer forgé porte les initiales W.A.R., pour Walter Anthony Rodney.

Sur les piliers en béton, qui supportent la structure métallique, les titres de huit de ses livres ont été gravés. Comme si ses travaux, de l’histoire de l’esclavage à celle de la classe ouvrière guyanienne, en passant par l’exploitation des ressources du continent africain par les puissances coloniales, formaient le socle de son action combative.

En 2019, son nom est retiré des archives nationales

« Du moins une évaluation historique correcte contient-elle des solutions implicites », écrivait-il. Au sol, une inscription proclame la pérennité de celui qui fut assassiné à quelques pas de là : « Walter Rodney lives » (« Walter Rodney vit »). Le soir du 13 juin 1980, l’explosion d’un talkie-walkie piégé lui arrache la vie. Il lui avait été remis par un membre des forces de défense spéciale du Guyana.

La commission, qui, en 2014, a enquêté sur les circonstances de sa mort, a conclu à l’implication du gouvernement de l’époque, dirigé par Forbes Burnham, et dont Rodney s’était révélé être un opposant de plus en plus populaire.

Inauguré en 2010, trois décennies après son assassinat, le mémorial constitue aujourd’hui, dans l’espace public guyanien, l’une des rares traces de l’historien depuis que son nom a été retiré des archives nationales, à la fin de 2019. Quarante ans après son décès, Walter Rodney continue de diviser le monde politique du Guyana, dont tout un pan est historiquement lié à sa disparition.

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JAMAIS PERSONNE D’AUSSI CULTIVÉ N’EST, DEPUIS, ENTRÉ DANS LA VIE POLITIQUE DU GUYANA

Parmi les Guyaniens, le souvenir de l’intellectuel s’estompe. « Rodney était très intelligent. Jamais personne d’aussi cultivé n’est entré, depuis, dans la vie politique du Guyana, reconnaît Joel, au volant de son taxi stationné près du mémorial. Mais son histoire est morte depuis longtemps ici. Aujourd’hui, les gens se soucient bien davantage d’arriver à joindre les deux bouts. »

Pensée anticolonialiste et panafricaniste

Walter Anthony Rodney naît le 23 mars 1942 au sein d’une famille ouvrière du Guyana, alors colonie britannique, situé dans le nord-est du continent sud-américain. Dans les années 1960, il suit des études supérieures en Jamaïque, puis à l’École des études orientales et africaines à l’université de Londres.

C’est dans la capitale britannique qu’il rencontre l’intellectuel caribéen Cyril Lionel Robert James, dont il deviendra l’un des plus fidèles disciples et avec qui il partagera la pensée anticolonialiste et panafricaniste.

Le Mémorial Rodney Walter, à Georgetown, à Guyana.
Le Mémorial Rodney Walter, à Georgetown, à Guyana. © Photo12/Alamy/MJ Photography

En 1966, Rodney soutient sa thèse sur la traite en Afrique de l’Ouest, dont il tirera History of the Upper Guinea Coast 1545-1800 – publié en 1970 aux Presses universitaires d’Oxford –, l’un des livres mentionnés sur les piliers du mémorial.

La moitié des écrits qui y figurent concerne du reste l’histoire du continent africain, auquel Rodney a consacré une partie de sa vie et auquel le Guyana est lié par la traite esclavagiste.

Une participation active au dynamisme de l’école universitaire de Dar es-Salaam

« S’il est souvent considéré comme un “historien africain”, et s’il se présenta lui-même ainsi, ce n’était donc pas en raison de ses origines mais bien de sa trajectoire intellectuelle et de ses positions panafricaines affirmées », écrit Amzat Boukari-Yabara, l’auteur béninois de Walter Rodney. Un historien engagé, 1942-1980, première biographie en français consacrée à l’intellectuel guyanien (Présence africaine, 2018).

Une fois diplômé, Rodney rejoint en qualité de lecteur la jeune université de Dar es-Salaam, dans la Tanzanie socialiste de Julius Nyerere. Dans les réserves de la Bibliothèque nationale du Guyana, West Africa and the Atlantic Slave Trade, un opuscule sur l’histoire de la traite transatlantique, signé par Rodney et publié à Nairobi en 1967 pour le compte de l’Association d’histoire de Tanzanie, rappelle le dynamisme de l’école universitaire de Dar es-Salaam durant ces années. Rodney y participa activement.

C’est à cette même époque qu’il écrit son ouvrage le plus connu : How Europe Underdeveloped Africa, publié en 1972 et traduit en français sous le titre Et l’Europe sous-développa l’Afrique, en 1986. L’historien y analyse la domination des économies africaines par les puissances coloniales, maintenant le continent dans une situation de sous-développement chronique et contribuant à l’essor du capitalisme européen.

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DES PUISSANCES COLONIALES QUI MAINTIENNENT LE CONTINENT DANS UNE SITUATION DE SOUS-DÉVELOPPEMENT CHRONIQUE, CONTRIBUANT À L’ESSOR DU CAPITALISME EUROPÉEN.

Dans la préface qu’elle a écrite à l’occasion de la réédition de cet ouvrage désormais classique, Angela Davis se souvient de « l’urgence révolutionnaire générée parmi les cercles universitaires et militants qui l’entouraient » lorsqu’elle avait rencontré Rodney à Dar es-Salaam, en 1973.

« Parce qu’il a écrit quelques-uns des textes les plus importants pour l’Afrique depuis la Tanzanie ou la Jamaïque et non depuis Oxford, Harvard ou la Sorbonne, Rodney est un pionnier dans la critique de la thèse qui a longtemps soutenu que l’Europe était le lieu d’écriture de l’histoire de l’Afrique et du monde entier », note de son côté Amzat Boukari-Yabara.

En 1974, Rodney quitte la Tanzanie pour retourner au Guyana. À son arrivée, le poste de professeur qui lui était promis à l’université lui est finalement refusé à la suite de pressions du gouvernement.

Vulgariser le savoir historique pour les enfants

Rodney retrouve, certes, un pays indépendant (depuis 1966), mais divisé entre ses principales composantes ethniques que sont les afrodescendants et les Indiens (descendants, eux, de travailleurs originaires du sous-continent indien).

Il s’engage ainsi au sein d’un mouvement qui œuvre à dépasser les divisions ethniques de la société guyanienne pour privilégier une solidarité de classe. Rodney entremêle alors plus que jamais la recherche historique et le militantisme, diffusant des outils de compréhension des mécanismes historiques, sociaux et économiques qui régissent le pays.

Il s’attellera à l’écriture d’une histoire populaire du Guyana, restée inachevée : A History of the Guyanese Working People. 1881-1905, dont seul le premier tome sera publié à titre posthume, en 1981, et qui fait aujourd’hui partie des huit livres inscrits sur le mémorial.

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NOUS DEVONS RESOCIALISER NOTRE POPULATION POUR LUI FAIRE CONNAÎTRE L’HUMANITÉ DE CHACUN, ET, POUR CELA, NOUS POUVONS UTILISER L’HÉRITAGE DE RODNEY.

Les proches de Walter Rodney ont aussi veillé à y faire graver deux de ses ouvrages les plus méconnus : deux livres pour enfants, dans lesquels l’auteur vulgarisait le savoir historique à destination d’un jeune public. Dans Kofi Badu out of Africa et Lakshmi out of India, il raconte l’arrivée des Africains et des Indiens au Guyana.

Conscient de la nécessité d’expliquer la présence de populations originaires d’Afrique, d’Asie et d’Europe dans ce bout de forêt équatoriale du continent sud-américain, il souhaitait poursuivre cette série avec l’histoire des Portugais, des Chinois, des Européens, et la clore par une histoire amérindienne du Guyana.

« Dans la société guyanienne, où la division raciale est structurelle, la déshumanisation de l’autre commence par la socialisation primaire dans l’espace privé, explique le sociologue guyanien Wazir Mohamed. Nous devons resocialiser notre population pour lui faire reconnaître l’humanité de chacun, et, pour cela, nous pouvons utiliser l’héritage de Rodney. »

Hormis une rééditition de ces livres jeunesse dans les années 2000 à l’initiative d’une association, les ouvrages de Rodney sont quasi introuvables au Guyana, et sa pensée n’est toujours pas enseignée. Encore récemment, en novembre 2019, Patricia Rodney demandait que les livres de son mari soient rendus accessibles aux Guyaniens. Et pas seulement mentionnés au pied d’un mémorial.

Quand l’image était une arme en Algérie

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Mohamed Kouaci au premier plan à droite, frontière de l'est algérien  vers 1961.

Mohamed Kouaci au premier plan à droite, frontière de l'est algérien vers 1961. © © Mohamed Kouaci

Pendant la guerre d’Algérie, l’un et l’autre camp ont utilisé la photographie pour prendre le monde à témoin. Deux historiennes montrent comment dans la revue « Continents manuscrits ».

Lors d’une guerre, la vision des mêmes événements diffère d’un camp à l’autre. En consacrant son dernier numéro en ligne à l’histoire de la photographie en Algérie et au rôle que cet art a joué durant la guerre d’Algérie (1954-1962), Continents manuscrits en fait une nouvelle démonstration, à travers les recherches de deux historiennes.

Celles-ci se sont penchées sur la manière dont la rédaction en chef d’un grand magazine français, d’une part, et le responsable du service photographique des indépendantistes, d’autre part, ont utilisé les images.

Fadila Yahou, dont les travaux visent à reconstituer une histoire culturelle de la guerre d’indépendance, analyse à partir des photos publiées et de leur mise en contexte, surtout en une, comment Paris Match et son imposante équipe de 21 photoreporters ont couvert le conflit.

Romans-photos

Dès 1954, le ton est donné : « La vague terroriste a franchi la frontière de l’Algérie », titre, en couverture, le magazine, le 6 novembre. Le texte est en gras, encadré dans un bloc blanc incrusté sur la photo de l’actrice italienne la plus célèbre du moment, Gina Lollobrigida. Bien des unes qui suivront seront conçues sur le même principe : une combinaison d’annonces choc et de photos de vedettes de l’époque, qui entend célébrer l’insouciance des Trente Glorieuses.

Les événements d’Algérie ne sont traités que comme de regrettables faits divers, et les sujets sont souvent présentés tels des romans-photos, même lorsqu’ils évoquent des épisodes tragiques de la lutte armée contre le colonisateur et de la terrible répression qui s’ensuivit.

Paris Match ne déviera jamais de cette ligne éditoriale, qui « colle » avec celle du pouvoir. Du moins jusqu’à l’arrivée du général de Gaulle et sa décision de recourir à un référendum d’autodétermination, en 1959. Devenu gaulliste, le magazine épousera tous les changements d’orientation jusqu’aux accords d’Évian et à l’indépendance.

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PARIS MATCH N’HÉSITE PAS À EMPLOYER, DÈS 1955, LE MOT « GUERRE ».

Un parcours cependant parfois inattendu. Ainsi, tout en continuant pendant des années à célébrer le travail de « pacification » de l’armée française – notamment à travers des photos où des soldats mettent en joue et humilient des fellaghas, réels ou supposés –, Paris Match n’hésite pas à employer, dès 1955, le mot « guerre », alors qu’en haut lieu cette expression restera longtemps taboue.

Une seule ligne éditoriale, le sensationnel

Après le tournant imposé par de Gaulle, on se résigne à aller vers l’indépendance tout en continuant à glorifier les parachutistes et les légionnaires face aux fourbes indépendantistes. On peut ainsi à la fois regretter le putsch des généraux, partisans de l’Algérie française, et magnifier ces militaires félons à travers des portraits photographiques les représentant en majesté. De même, tout en acceptant l’inéluctable indépendance, on ne cesse de montrer les pieds-noirs comme des victimes qu’il ne faut pas abandonner. La seule ligne vraiment intangible du journal grand public reste le sensationnel, qui fait davantage appel à l’émotion qu’à la raison.

C’est évidemment une tout autre histoire qui est vécue et racontée par l’autre camp. Marie Chominot, qui a consacré une thèse aux pratiques et aux usages de la photographie pendant la guerre et publié Regards sur l’Algérie (Gallimard, 2016), l’évoque dans son article consacré au photographe algérien le plus connu de cette époque, Mohamed Kouaci. Après avoir exploré ses riches archives, pour l’essentiel inédites, elle a pu reconstituer le parcours de celui qu’elle qualifie d’« artisan de la Révolution par l’image ». Considéré comme « le » photographe de la Révolution, Kouaci fut la figure centrale d’une communication par l’image entreprise par les indépendantistes.

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LES INDÉPENDANTISTES DÉMONTRENT QUE LES TROUPES COLONIALISTES SONT RESPONSABLES DE BAVURES ET DE MASSACRES

Auteur prolifique de clichés, militant anticolonialiste bien avant la guerre, il organisa cette communication en tant que responsable du service photographique du ministère de l’Information du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA) dès 1958. Ce dont témoignent ses archives, constituées de ses images et, aussi, de toute la documentation du service photo de cette institution. Une aubaine quand on sait que quasiment tout le fonds qui avait été transféré de Tunis (où était alors installé le ministère algérien de l’Information) à Alger, en 1962, semble avoir disparu.

La politique d’information des Français, qui domine le champ médiatique en métropole et à l’étranger, consiste à nier l’existence d’une guerre tout en célébrant les vertus de son armée et à réduire l’activité du FLN à des exactions de hors-la-loi. Les indépendantistes ne pouvant la concurrencer frontalement, ils s’attachent à décrédibiliser la propagande française en démontrant que le FLN dispose d’un grand nombre de combattants, qu’il remporte des succès et que les troupes colonialistes sont responsables de bavures et de massacres, notamment contre les civils. Les photographies jouent un rôle majeur en tant que preuves visuelles. Publiées dans la presse du FLN (Résistance algérienne, puis El Moudjahid), elles proviennent d’abord de travaux amateurs réalisés par des moudjahidine, avant que les résistants mobilisent des photographes militants, algériens ou étrangers.

Des clichés héroïsants

Quand la construction de la ligne Morice, à la frontière de la Tunisie et du Maroc, rend quasi impossible toute entrée en Algérie, les photos dont dispose le FLN sont surtout réalisées avec l’armée des frontières de Houari Boumédiène. Ces clichés héroïsants montrent des troupes pourtant bloquées, sauf exception, à l’extérieur du territoire, tandis que Kouaci, dans des camps de réfugiés, exprime son talent de portraitiste humaniste. Le FLN ne se prive pas pour autant d’utiliser tous les clichés susceptibles de servir son combat médiatique et, notamment, ceux… du service cinématographique des armées de la France !

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LE FLN A SU UTILISER « LE POIDS DES MOTS, LE CHOC DES PHOTOS »

On ne saurait sous-estimer le rôle majeur joué par la photographie pour délégitimer les discours du gouvernement français comme celui des Européens d’Algérie. Et, surtout, pour faire entendre « la voix algérienne » et les revendications indépendantistes. Le manque de moyens de ces derniers, surtout au début, n’était pas forcément un handicap insurmontable. Pour éveiller les consciences, la quantité et la qualité des clichés importaient moins que l’impact de quelques-uns d’entre eux. Le FLN a su utiliser « le poids des mots, le choc des photos » pour reprendre le slogan… de Paris Match.

À la lecture de l’ensemble de ce numéro de Continents manuscrits, on est cependant frappé par ce que la photographie n’arrive guère à montrer – ou ne peut montrer. Le grand oublié de ces images de propagande est le peuple algérien. Comme le précise un texte intitulé « L’image manquante », ce dernier semble n’avoir obtenu de droit à l’image qu’en 2019, soixante ans après la fin de la guerre, grâce aux manifestations populaires du Hirak. Tournant ou simple parenthèse ?

«À l’indépendance, la Centrafrique souffrait d’un énorme handicap»

Photo datée de juillet 1960, année de l'indépendance de la République centrafricaine, de David Dacko, président, prononçant un discours devant le lieutenant Jean-Bedel Bokassa (C), attaché militaire à la présidence.
Photo datée de juillet 1960, année de l'indépendance de la République centrafricaine, de David Dacko, président, prononçant un discours devant le lieutenant Jean-Bedel Bokassa (C), attaché militaire à la présidence. AFP

La Centrafrique fête les 60 ans de son indépendance. Dès le départ, le pays a eu des difficultés à faire fonctionner l'administration faute d'élites. Comment expliquer ce manque de cadres, de quasiment tout, d'écoles, de routes, de ponts. Pour l'historienne Catherine Coquery Vidrovitch, c'est la conséquence du type de colonisation mis en place en Afrique équatoriale française en général et plus particulièrement dans la colonie de l'Oubangui Chari, le nom colonial de la Centrafrique. Une colonisation dans laquelle le pays a été confié à des compagnies concessionnaires françaises très mal surveillées.

 

Catherine Coquery-Vidrovitch, quand la République centrafricaine obtient son indépendance le 13 août 1960, part-elle avec un handicap de départ ?

Catherine Coquery-Vidrovitch: A mon avis, un énorme handicap et qui date de très longtemps. Je pense que c‘est une des régions d’Afrique qui a le plus souffert pendant le plus longtemps. La Centrafrique, c’était du temps de la colonisation l'Oubangui-Chari et c’était une zone intermédiaire entre le Sahel et la forêt qui a souffert de la traite des esclaves. Au 19è siècle, vous avez eu l’empire de Rabah, grand conquérant, il était très esclavagiste. Alors ça a été une zone qui était déjà ravagée quand les Français sont arrivés. Par la suite, ça n’a pas été mieux d’une certaine façon, parce que d’une part la colonisation française était inexistante pendant très longtemps et d’autre part elle a préféré, surtout dans cette zone très éloignée, céder le territoire à d’énormes compagnies privées, à une quarantaine de compagnies privées pour l’ensemble de ce qui deviendrait l’Afrique équatoriale française, et en particulier une compagnie à triste réputation qui s’appelait justement la Compagnie des sultanats du Haut-Oubangui.

Et de quelle manière cette compagnie va gérer le territoire qui lui a été confié ?

Elle avait le monopole de la récolte d’ivoire, c’est-à-dire en réalité de la confiscation des trésors d’ivoire accumulés par les chefs et de l’exploitation du caoutchouc de liane, c’est-à-dire imposer à ce qu’on appelle « les indigènes » à l’époque d’apporter du latex récolté dans la forêt pour des sommes absolument dérisoires. Et comme c’était très mal contrôlé par l’administration, ces privés se sont livrés à des exactions qui étaient un peu comparables à celles qui se sont passées dans le Congo de Léopold, le futur Congo belge.

La Centrafrique de l’époque est donc laissée aux compagnies concessionnaires. On imagine que cela ne favorise pas les investissements en infrastructures, en écoles dans cet Oubangui Chari ?

Précisément, les compagnies concessionnaires ont été créées par l’Etat pour que ce soient les privés qui fassent les investissements que le Parlement ne voulait pas voter pour cette colonie très lointaine, inconnue pour laquelle il fallait tout faire. Il fallait des ponts, il fallait des pistes, il fallait des bâtiments, une infrastructure solide pour pouvoir, comme on disait à l’époque, « mettre en exploitation la colonie ». Le Parlement n’a pas voulu voter les crédits. Donc, l’idée a été de dire : on partage l’ensemble de l’Afrique équatoriale en une quarantaine de compagnies concessionnaires pour trente ans qui feront les investissements à notre place. Seulement, c’était des compagnies commerciales qui cherchaient à faire des bénéfices immédiats pour leurs actionnaires. Donc, elles ont fait excessivement peu d’investissements. C’était une très mauvaise idée. Le gouvernement français s’en est aperçu très vite. Seulement les concessions avaient été obtenues, elles étaient trentenaires et l’Etat a négocié pour les supprimer les unes après les autres.

Est-ce que les autorités françaises ont engagé dans les années qui ont précédé l’indépendance les travaux qui n’avaient pas été faits par les compagnies concessionnaires ?

Oui, bien sûr. Parce que, avec la conférence de Brazzaville, est devenu évident ce qu’on savait déjà, mais qu’on n’avait pas réalisé faute d’argent, qu’il fallait investir. Il fallait faire des infrastructures. Il fallait que la France investisse pour que ces pays puissent se développer. Et cela a été la création de ce qu’on a appelé le Fides en 1946-1947 (Fonds d’investissement pour le développement économique et social). Mais c’est tard… c’était la première fois que la métropole admettait l’idée qu’elle pouvait financer quelque chose dans les colonies.

Qu’est-ce qui manquait le plus au pays quand il obtient son indépendance, est-ce que ce sont des infrastructures, des écoles, des cadres qualifiés ?

 

Je dirais que ce qui manquait essentiellement, c’était des cadres qualifiés parce que l’école avait été très insuffisante. Les gens par héritage craignaient énormément l’Etat. Ils n’avaient pas envie d’envoyer leurs enfants à l’école, parce que c’était pactiser avec l’occupant en somme. Donc, au moment de l’indépendance, vous aviez très peu de cadres qui pouvaient prendre la place. Alors quelques cadres supérieurs comme Barthélemy Boganda [père fondateur de la nation, décédé avant l’indépendance], mais pratiquement pas de cadres intermédiaires qui sont très importants pour faire marcher la machine administrative. Donc, la coopération française a été essentielle, on a remplacé tout ce qui manquait par un personnel français, les anciens fonctionnaires coloniaux qui sont devenus très souvent coopérants.

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