Histoire

L'aventure de la démocratie en Afrique: histoire et état des lieux

Selon l'historien Nic Cheeseman, «il y a presque autant de démocraties défectueuses que de régimes autocratiques parmi les 54 États du continent».
Selon l'historien Nic Cheeseman, «il y a presque autant de démocraties défectueuses que de régimes autocratiques parmi les 54 États du continent». Wikimedia/Creative Commons
13 mn

L’Afrique est souvent présentée comme un bastion de régimes autoritaires et dictatoriaux. Pourtant, depuis au moins trente ans, sous l’effet des bouleversements mondiaux, les pays africains se sont massivement dotés de culture électorale et les élections ont largement remplacé les coups d’État comme moyens de changement de régime. Mais la persistance de pouvoirs autoritaires ou semi-autoritaires ainsi que le dernier coup de force au Mali montrent que ces évolutions restent fragiles. 

 

Il y a 60 ans, dix-sept pays africains accédaient à l’indépendance, faisant de l’année 1960 la première étape vers une émancipation totale du continent, qui a été colonisé, esclavagisé, mis en coupe réglée par les grandes puissances européennes pendant de nombreux siècles. Le processus de libération s’est terminé avec la chute du régime d’apartheid en Afrique du Sud en 1991.

Si l’émancipation du continent africain a été en grande partie le résultat des négociations politiques entre colonisateurs et colonisés, elle était aussi l’aboutissement des prises de conscience et des combats majeurs menés par les Africains au nom de la souveraineté, la liberté et le développement. Ces objectifs furent inscrits dans les Constitutions des nouveaux États indépendants, tout comme l’a été le choix de la démocratie qui paraissait aux yeux des pères fondateurs comme le régime le plus approprié pour réaliser ces objectifs.

C’était sans compter avec les dynamiques de l’histoire, de la géopolitique et des idéologies dominantes, qui ont sérieusement compromis le processus de la démocratisation des pays africains au cours des décennies qui ont suivi les premières indépendances, suscitant parfois des doutes sur l’adéquation du modèle démocratique occidental à la manière de faire du politique sur le continent. On se souvient de la déclaration de Jacques Chirac en 1990 affirmant que « l’Afrique ne serait pas prête pour la démocratie ».

Les sociétés africaines sont-elles réellement incompatibles avec la démocratie et le multipartisme ? Au soixantième anniversaire du premier mouvement d’indépendances de l’Afrique, quel bilan peut-on établir de la démocratisation réelle du continent ? Où en est le processus en 2020 ?

La démocratie a la cote

Commençons par les bonnes nouvelles.

1 - Alors qu’au début des années 1990, l’Afrique se targuait d’avoir seulement trois démocraties sur les 53 pays que comptait alors le continent, aujourd’hui lorsqu’on croise les différents indicateurs de la maturité électorale et ceux de la maturité économique (Afrobaromètres, Freedom House, Mo Ibrahim, et Economist Intelligence Unit) on trouve pas moins d’une dizaine de pays qu’on pourrait qualifier de « démocraties matures » qui connaissent des alternances de partis au pouvoir, des élections libres et transparentes et un parlementarisme actif. Dans le rang de ces démocraties avancées, se situent notamment les îles du Cap-Vert, le Ghana, l’île Maurice, la Namibie, le Sénégal, la Tunisie, le Botswana, l’Afrique du Sud, le Bénin, Sao Tomé et Principe. À ceux-là s’ajoutent des pays en cours de démocratisation et dont font partie pêle-mêle la Gambie, l’Éthiopie, le Nigeria, l’Algérie, le Maroc, le Kenya, la Zambie et Madagascar.

2 - La pratique de la démocratie électorale est entrée dans les mœurs. «  Depuis les années 1990, tous les États du continent ont instauré un processus électoral pluraliste avec la mise en concurrence des candidats, à l’exception de l’Érythrée. On compte ainsi chaque année une vingtaine d’élections sur tout le continent. Le système électoral fait partie du paysage africain, de la vie politique locale », explique le chercheur et ancien diplomate Pierre Jacquemot, qui vient de publier un essai sur l’avènement de la démocratie électorale en Afrique (1). « Depuis 1990, six cents élections présidentielles et législatives se sont tenues dans les 53 pays africains. Seule l’Érythrée ne vote pas » rappelle le diplomate.

A la sortie d'un bureau de vote à Niamey à l'occasion du scrutin présidentiel et parlementaire de février 2016, une Nigérienne montre fièrement sa carte d'électrice.
A la sortie d'un bureau de vote à Niamey à l'occasion du scrutin présidentiel et parlementaire de février 2016, une Nigérienne montre fièrement sa carte d'électrice. Issouf Sanogo/AFP/Getty Images

3 – Last but not least, on constate une véritable aspiration populaire pour la démocratie en Afrique aujourd’hui. Selon un sondage effectué dans 34 pays en 2019 par Afrobaromètre, l’institut de sondages et de recherche sur la gouvernance en Afrique, 68% des sondés déclarent vouloir vivre dans des sociétés ouvertes et libres. Certes, ce chiffre, qui s’élevait à 72% en 2012, est en baisse, mais révèle toujours une adhésion massive aux principes de la démocratie électorale.

Les racines de l’autoritarisme postcolonial

L’Afrique revient de loin. Au moment des indépendances, la démocratie en Afrique était une idée neuve, même si le personnel politique alors aux manettes, en Afrique francophone comme en Afrique anglophone, était familier des pratiques occidentales de la démocratie élective multipartite. Le Sénégalais Senghor, tout comme l’Ivoirien Houphouët-Boigny ou encore le Guinéen Sékou Touré, avaient été, on s’en souvient, députés au Parlement français. C’est fort de cette expérience formatrice que les pères fondateurs des pays africains qui accédèrent à l’indépendance dans les années 1950-1960, commençant par la Tunisie en 1956 et le Ghana en 1957, adoptèrent comme cadre de leur vie politique le modèle démocratique occidental, avec ses élections ouvertes à tous les habitants ainsi qu’à la concurrence des partis.

Mais, aussitôt après les indépendances, le pluralisme est abandonné. Face aux défis politiques et économiques de la période post-indépendances, la plupart des États africains instaurent des régimes autoritaires, dirigés par des dictateurs souvent violents dont les plus connus s’appellent Idi Amin Dada, Bokassa, Mengistu et Mobutu. La culture du chef, qui caractérise les sociétés africaines traditionnelles, est alors pointée du doigt par les observateurs pour expliquer pourquoi la culture démocratique a tardé à prendre racine dans le continent. Or, si on en croit les chercheurs en histoire et en anthropologie, dans l’Afrique précoloniale, contrairement à l’idée reçue, les chefs n’étaient pas tous tout-puissants, car leur pouvoir découlait des populations qui étaient traditionnellement associées à la gestion politique de la cité sans nécessairement recourir à l’élection.

Arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en 1965, Joseph-Désiré Mobutu est resté 32 ans à la tête de la République démocratique du Congo (anciennement le Zaïre). Tyran sanguinaire, il a régné d'une main de fer sur son pays aux richesses minières fabuleuses.
Arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en 1965, Joseph-Désiré Mobutu est resté 32 ans à la tête de la République démocratique du Congo (anciennement le Zaïre). Tyran sanguinaire, il a régné d'une main de fer sur son pays aux richesses minières fabuleuses. DR

« La plupart des sociétés africaines étaient effectivement des sociétés de délibération, mais cette délibération s’effectuait de façon exclusive, dans un contexte de forte hiérarchisation des statuts où seules certaines catégories sociales, notamment les hommes les plus âgés, avaient accès à la parole et à la décision », écrit l’anthropologue et historien de l’Afrique Jean-François Bayart. Ce modèle délibératif sera mis à mal par la colonisation et la décolonisation.

Pour Jean-François Bayart comme pour son homologue britannique Nic Cheeseman, auteur d’un essai sur la démocratie en Afrique (2) qui fait autorité, le modèle de l’autoritarisme africain ne serait pas endogène, mais colonial. Les deux s’accordent pour reconnaître que la chefferie traditionnelle est une invention du colonisateur et que l’État prédateur postcolonial conçu comme un outil d’exploitation des ressources plutôt que comme un outil d’autonomisation des citoyens serait « l’héritier direct du projet autoritaire de la "mise en valeur coloniale" et du style de commandement de l’administration européenne de l’époque », selon Jean-François Bayart. Nic Cheeseman confirme cette lecture et rappelle que les techniques coercitives telles que le travail obligatoire, la détention arbitraire et les châtiments corporels pratiqués par le colonisateur ont été largement maintenues sous les régimes autoritaires. Il va falloir attendre la fin de la guerre froide pour que le jeu démocratique soit relancé sur le continent africain.

Le tournant des années 1990

Au tournant des années 1990, avec la chute du bloc soviétique, une nouvelle dynamique est née dans le monde en faveur de la démocratie libérale. Cette dynamique s’est étendue également au continent africain où on voit de nombreux pays mettre en place des « Conférences nationales souveraines  réclamant l’instauration de la démocratie. Ces mobilisations convoquées par des mouvements citoyens, réunissant les forces sociales, politiques et religieuses, font évoluer l’organisation de la vie politique, « en créant de nouvelles règles de jeu, en évinçant les dictateurs les plus violents et en élargissant le spectre des possibles », écrit Pierre Jacquemot.

En 1991, le Bénin et la Zambie font figure de pionniers dans ce mouvement général de déverrouillage démocratique. Au sortir d’une longue période de dictature, ces pays organisèrent leurs premières élections multipartites qui consacrèrent la victoire de l’opposition. L’ensemble de l’Afrique francophone sera, à terme, touchée par ces mobilisations populaires. Les populations descendent dans la rue et réclament une transformation fondamentale de la vie politique avec l’abrogation des systèmes constitutionnels en place jugés totalitaires et leur remplacement par des institutions réellement représentatives.

Il y a trente ans au Bénin, s'ouvrait la première conférence nationale d'Afrique francophone, en février 1990, première étape de la construction des institutions démocratiques béninoises.
Il y a trente ans au Bénin, s'ouvrait la première conférence nationale d'Afrique francophone, en février 1990, première étape de la construction des institutions démocratiques béninoises. RFI/Carine Frenk

Certes, les résultats ne furent pas les mêmes d’un pays à l’autre. Dans la foulée de 1991, on n’assista pas non plus à la victoire idéologique définitive de la démocratie et du libéralisme. Mais des avancées significatives eurent lieu, parmi lesquelles la fin des partis uniques dont le nombre chuta de 29 en 1989 à 3 en 1994. « Entre 1990 et 1999, écrit Pierre Jacquemot, on compte 192 élections présidentielles et législatives dans 45 pays. Dans certains d’entre eux, les oppositions naissantes conduisirent des campagnes en faveur de réformes et permirent l’entrée en scène de nouveaux dirigeants, grâce à des élections pluralistes. »

L’ampleur des répercussions provoquées par ces mobilisations populaires dans l’Afrique subsaharienne ne peut être sous-estimée. Pour nombre d’observateurs, cette déferlante politique serait à l’origine des soulèvements du Printemps arabe qui fera vaciller les régimes arabes à la fin des années 2000 et conduira à la chute de Ben Ali à Tunis et Moubarak au Caire.

État des lieux

Trente ans après le retour de la démocratie à la faveur des Conférences nationales souveraines, l’Afrique se retrouve à un nouveau palier de son évolution politique. «  La démocratisation par l’élection », qui fut le principal acquis des mobilisations des forces pro-démocratiques au début des années 1990, montre ses limites, avec notamment l’instrumentalisation des scrutins par les gouvernements en place.

« Rares sont les scrutins africains qui respectent les règles formelles de la démocratie électorale, se lamente Pierre Jacquemot dans son essai. Les manipulations à chaque étape du cycle électoral prennent diverses formes, allant de l’intimidation des électeurs et des candidats à la manipulation de l’organe de gestion électorale en passant par des failles dans l’enrôlement et le trucage dans le décompte des résultats. » Par conséquent, il y a très peu d’alternance au pouvoir, avec les dirigeants en place reconduits indéfiniment. Rappelons qu’à la fin de 2019, quatorze chefs d’État africains étaient au pouvoir depuis plus de vingt ans. Le professeur britannique Nic Cheeseman abonde dans ce sens, qualifiant l’Afrique de « continent remarquablement divisé », avec « presque autant de démocraties défectueuses (15) que de régimes autocratiques (16) parmi les 54 États du continent ».

Dans ces conditions de recul général des libertés et de la démocratie, comment s’étonner que le désenchantement démocratique gagne les populations ? Cela se traduit par l’abstention grandissante, une « fatigue de vote » pour citer Pierre Jacquemot, qui s’élève à 50% en moyenne depuis le début des années 2000. Ce sont des maux que pointe également le dernier rapport sur la démocratie dans le monde publié en début d’année par le magazine britannique The Economist. L’indice de 4,26 qu’attribuent les spécialistes du magazine à l’état de la démocratie en Afrique subsaharienne est le plus bas depuis 2010.

Le milliardaire d'origine "Mo" Ibrahim dirige une fondation destinée à améliorer la gouvernance en Afrique.
Le milliardaire d'origine "Mo" Ibrahim dirige une fondation destinée à améliorer la gouvernance en Afrique. JUSTIN TALLIS / AFP

Ce rapport édité par les chercheurs de The Economist Intelligence Unit (EIU) attire aussi l’attention sur les progrès réalisés au cours des dernières années dans le domaine de la démocratisation par des pays comme la Gambie, le Soudan et l’Éthiopie qui, hier encore, étaient plongés dans des dictatures les plus absolues. Cette logique du verre de la démocratie à moitié plein rejoint les prises de position du philanthrope anglo-soudanais Mo Ibrahim, engagé à travers sa fondation basée à Londres dans la publication régulière des bilans sans concession de la gouvernance en Afrique. Celui-ci déplorait encore récemment que les dictateurs du continent soient mieux connus que ses démocrates, citant l’exemple d’un ancien chef d’État africain qui a dû lui-même appeler un taxi après la passation de pouvoirs !


De l’élection à la démocratie en Afrique (1960-2020), par Pierre Jacquemot. Éditions Fondation Jean-Jaurès, 2020.

Democracy in Africa : successes, failures and the struggle for political reform, par Nic Cheeseman. Cambridge University Press, 2015.

Françoise Vergès : « Le récit historique en France ne s’est jamais décolonisé »

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Mis à jour le 21 septembre 2020 à 10h54
La politologue et féministe Françoise Vergès, actrice d'« Un feminisme décolonial », à Paris, le 5 août 2020.

La politologue et féministe Françoise Vergès, actrice d'« Un feminisme décolonial », à Paris, le 5 août 2020. © Vincent Fournier pour JA

Soixante ans après les indépendances, les anciennes puissances coloniales – France en tête – peinent toujours à considérer les Africains comme leurs égaux, estime la politologue et féministe Françoise Vergès.

Soixante ans après les indépendances de dix-sept pays d’Afrique subsaharienne, la France a-t-elle réellement largué les amarres ? Pour Françoise Vergès, politologue et féministe décoloniale réunionnaise, si le cordon ombilical a officiellement été coupé, reste entre l’ancienne puissance et les pays qui furent ses colonies un lien de domination invisible, qui continue de produire ses effets pernicieux.

Ce sentiment de supériorité puiserait ses racines dans le Code noir, qui réglementa la condition des esclaves noirs dans les îles françaises d’Amérique sous le règne de Louis XIV, mais aussi dans le rêve impérial d’une IIIe République qui, notamment par la voix de Jules Ferry, conférait aux « races supérieures » « le devoir de civiliser les races inférieures ».

Françoise Vergès revient pour Jeune Afrique sur la persistance d’une névrose nationale très française, entre nostalgie inavouée de son empire perdu et incapacité réitérée à envisager la moindre repentance.

Jeune Afrique : Treize ans après le discours de Dakar, Nicolas Sarkozy écrit dans ses récents mémoires qu’il regrette tout au plus d’avoir parlé trop « franchement » à ses « amis » africains, assumant que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Qu’est-ce que cela révèle, selon vous ?

Françoise Vergès : Ce genre de fausses excuses est à mes yeux typique : ces gens ne retirent rien à ce qu’ils ont dit mais prétendent que c’est l’empaquetage qui n’allait pas. Cela illustre aussi parfaitement la résistance qui s’affirme à travers le slogan « Black Lives Matter ». Au fond, ce que Sarkozy dit, c’est que les vies noires n’existent pas encore, dès lors qu’il leur reste à entrer dans l’Histoire.

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« L’AMI DES AFRICAINS », C’EST LÀ UNE PHRASE PROFONDÉMENT PATERNALISTE ET RACISTE

Quant à se proclamer « l’ami des Africains », comme d’autres présidents français avant ou après lui, c’est là une phrase profondément paternaliste et raciste. Est-il l’ami de tous les Africains ? C’est toujours bizarre d’entendre ces mots, qui évoquent ceux d’un colon : « Quand j’étais aux colonies, je traitais bien mon chauffeur, ma bonne et mon jardinier… » Il s’agit d’une version remasterisée de ce paternalisme colonial dont Césaire, Fanon ou Cabral ont si bien parlé.

Une grande partie de l’intelligentsia française, des intellectuels aux politiques, s’érige depuis une vingtaine d’années contre toute idée de repentance découlant du passé colonial… La France est-elle encore réticente à l’idée de cette introspection ?

Effectivement, cette France-là n’y est pas prête. Je dirais même qu’elle ne le veut pas et ne le voudra probablement jamais.

Cette caste y perdrait des privilèges, car il faut rappeler qu’elle est convaincue de sa propre supériorité : les Lumières, la grandeur de la France… Et subitement, l’Afrique viendrait lui dire qu’elle aussi a accouché de grands artistes, de grands philosophes, de grands historiens, et qu’il faudrait lui parler à égalité !

Jean-Baptiste Colbert fut l'instigateur du « Code Noir », titre donné à l'Ordonnance royale de Louis XIV qui réglementait la vie des esclaves dans les colonies, officialisant leur statut de « biens meubles » que l'on peut posséder, vendre ou échanger.

Le fait que l’on s’autorise à dire à ces personnalités ce qui ne va pas dans leur manière de présenter leur récit, de voir le monde, de se voir dans le monde leur est insupportable et les panique. Tant que c’était eux qui en parlaient à leur manière, l’anticolonialisme était recevable. Mais lorsque les décolonisés se sont appropriés le concept, on a vu fleurir un anti-anticolonialisme, notamment dans les rangs de la gauche française.

On parle depuis quelques années d’un courant de pensée et d’action dit décolonial, auquel on vous associe. Revendiquez-vous cette appartenance, et comment définissez-vous ce courant ?

Je ne fétichise pas les termes, et j’ai une longue expérience qui fait que je trouve toujours pertinents certains textes des années 1950. Le terme « décolonial » renvoie à une nouvelle méthode d’analyse qui insiste sur le fait que la question raciste ne disparaît pas avec la fin d’un statut colonial.

La théorie décoloniale considère qu’au XVe siècle, une division s’est opérée dans l’humanité entre les vies qui comptent et celles qui ne comptent pas. Le Code noir en est une expression légale. Six siècles plus tard, nous vivons toujours avec cette division.

La plupart de nos contemporains n’ont pas connu l’époque coloniale. Comment expliquer la persistance en France de cet impensé collectif ?

Au sein de la société française, avec la fin de la guerre d’Algérie en 1962, il y a le sentiment que le chapitre colonial – tout comme le débat sur ce sujet – vient de se clore. Mais dans les mentalités, il n’y a pas eu de rupture le jour de la signature des accords d’Evian.

De plus, l’État a promu l’idée que nous n’étions pas responsables des mauvaises choses imputables à la colonisation. Or le racisme est structurel, institutionnel. Dans Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire écrit que « nul ne colonise innocemment » ni « impunément ». C’est ce qu’il appelle l’effet retour. Et il prédisait que cet effet boomerang viendrait par la suite contaminer jusqu’aux pensées progressistes.

Notre champ lexical, les statues dans nos villes, le nom des rues ou des places, l’enseignement scolaire, les films, les programmes à la télé, tout cela perpétue inconsciemment l’État colonial. D’ailleurs, la France reste l’un des pays d’Europe qui a le plus de territoires dits d’Outre-mer. Son statut de deuxième puissance maritime mondiale, c’est à ses colonies qu’elle le doit.

N’y a-t-il pas aussi, du côté africain, une nécessité de décoloniser les esprits ?

Dans Peaux noirs, masques blancs, Frantz Fanon abordait cette question. Les colons ont martelé aux Noirs : « Vous manquez de raison, de beauté, d’intelligence, vous n’avez pas eu de beaux arts… Mais un jour vous pourrez y accéder si vous suivez le chemin de l’intégration et de l’assimilation. »

C’est cela qui est présenté comme désirable, et bien sûr cela se répercute dans la psyché africaine. Regardez des phénomènes comme le blanchiment de la peau… L’Europe a imposé un modèle de ce qui est désirable, et en Afrique il y a une bourgeoisie nationale, une élite qui adhèrent à ces normes et à cette manière d’être. Elles-mêmes ont reproduit un mépris envers les classes populaires, les savoirs ou les expressions artistiques et culturelles populaires.

La colonisation a également laissé en héritage des archétypes sexués : quelle image de la femme ou de l’homme subsaharien ou maghrébin imprègne encore l’imaginaire occidental ?

[Série] Le 11-Septembre vu depuis l’Afghanistan (4/4)

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Mis à jour le 13 septembre 2020 à 16h49
La tour nord du World Trade Center visée lors des attentats-suicides du 11-Septembre à New York, en 2001.

La tour nord du World Trade Center visée lors des attentats-suicides du 11-Septembre à New York, en 2001. © DAVID KARP/AP/SIPA

L’assassinat du commandant Massoud est la dernière étape avant la mise en œuvre du plan d’attaque contre l’Amérique. Le 11 septembre, il est 17 heures à Kandahar, en Afghanistan, quand un premier avion percute la tour Nord.

Le 30 août 2001, Ramzi bin al-Shabih est réveillé dans la nuit par un appel de Mohammed Atta, son ancien colocataire à Hambourg, qui coordonne l’opération à venir : « Un de mes amis m’a confié un puzzle, je veux que tu m’aides à le résoudre. »

« C’est l’heure de faire des puzzles, Mohammed ? », répond Shabih. Atta insiste : « Deux baguettes, un tiret et un gâteau avec une baguette en bas. Qu’est-ce que c’est ? » « Tu me réveilles juste pour me dire ça ? »

À l’évidence, Shabih feint l’indifférence au cas où la ligne serait sur écoute. Mais il connaît maintenant la date de l’opération : « 11-9 », le 11 septembre.

Opération « Mardi béni »

À partir de là, le nom de code de l’opération est « Mardi béni ». Le 9 septembre 2001, deux journalistes belges d’origine marocaine, travaillant pour la chaîne Arabic News International (ANI-TV) se présentent au fief de Shah Ahmad Massoud, leader de l’Alliance du Nord et principal ennemi des talibans, à Khodja Bahauddin, près de la frontière tadjike. Ils insistent pour rencontrer le Lion du Panshir, ils sont venus de loin pour cela.

Après plusieurs minutes de tractations, ils sont introduits auprès du chef tadjik. Première question : « Commandant, que ferez-vous d’Oussama Ben Laden lorsque vous aurez reconquis tout l’Afghanistan ? »

[Série] Le 11-Septembre raconté par Al-Qaïda

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Mis à jour le 12 septembre 2020 à 11h01
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Qui a eu l’idée des attentats ? Comment s’est faite la prise de décision ? Comment l’organisation terroriste en a-t-elle gardé le secret ? Retour sur les détails de l’attaque la plus meurtrière jamais survenue sur le sol américain.

Avec le recul des années – dix-neuf ce 11 septembre 2020 –, les attentat du 11-Septembre 2001 apparaissent comme l’un des événements qui ont fait basculer le monde dans le XXIe siècle. Gouvernements et états-majors n’en finissent plus de mener la « guerre contre le terrorisme », laquelle ne connaîtra vraisemblablement pas de conclusion proche.

Le concept, lancé par le président américain George W. Bush au lendemain de l’attaque meurtrière, entre d’ailleurs lui aussi dans sa vingtième année. Phénomène devenu mondial, le terrorisme jihadiste n’a depuis épargné aucun continent, et surtout pas l’Afrique et le Moyen-Orient, où il a fait le plus de victimes.

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LE 11-SEPTEMBRE EST EN QUELQUE SORTE L’ACTE FONDATEUR DE CE TERRORISME DEVENU GLOBAL

Dans certaines régions, il est devenu une banalité avec laquelle les populations doivent composer au quotidien. Conçu par un Saoudien dans une grotte afghane avec l’aide d’un Koweïtien d’origine pakistanaise et visant les symboles de l’Amérique, le 11-Septembre est en quelque sorte l’acte fondateur de ce terrorisme devenu global.

Genèse

Le temps est donc peut-être venu de se replonger dans la genèse de l’événement, aussi horrifiant soit-il. C’est que l’incompréhension est encore grande : comment une bande d’Arabes perdus en Afghanistan a-t-elle pu imaginer et mettre au point une opération aussi audacieuse ?

Le mérite du récit qui suit est d’abord d’opposer un démenti aux théories qui attribuent à la CIA, au Mossad, aux services saoudiens et, si possible aux trois en même temps, la responsabilité de l’attentat.

Si les victimes américaines ont fréquemment raconté « leur » 11-Septembre, l’histoire de l’attaque narrée par des témoins — alors proches de Ben Laden — est moins connue. Deux ouvrages en particulier en livrent les détails : L’Histoire secrète du Djihad, du journaliste mauritanien Lemine Ould Salem, et The Exile, des Américains Cathy-Scott Clark et Adrian Levy.

Notamment basé sur le témoignage de Abou Hafs, ex-cadre mauritanien de l’organisation terroriste, le récit nous emmène des grottes d’Afghanistan à New York, en passant par Hambourg et la Floride.

En croisant ces deux ouvrages de référence, JA reconstitue le puzzle : les tensions suscitées par l’opération au sein d’Al-Qaïda, sa conception à la fois insensée et minutieuse, la mégalomanie croissante d’un Oussama Ben Laden décidé à diriger l’organisation en soliste…

Quinze discours d’indépendance qui ont marqué l’histoire africaine

| Par Jeune Afrique
Mis à jour le 08 septembre 2020 à 13h19
Patrice Lumumba s'exprimant lors d'un rassemblement politique au moment de l'indépendance.

Patrice Lumumba s'exprimant lors d'un rassemblement politique au moment de l'indépendance. © Terence Spencer/The LIFE Images Collection via Getty Images


Lumumba, Houphouët, Keïta, Senghor, Mba, Ahidjo… En 1960, les leaders africains se sont succédé à la tribune pour proclamer l’indépendance de leurs pays. Solennels ou militants, ces discours sont entrés dans l’histoire.

Lyriques ou factuels, apaisants ou militants, consensuels ou combatifs : les dirigeants africains qui ont pris la parole le jour de l’indépendance de leur pays l’ont fait chacun à leur façon. En relisant les propos de certains d’entre eux, on se rend compte rétrospectivement qu’ils donnaient déjà le ton de ce qui allait se passer dans les semaines, voire les années qui ont suivi l’indépendance.

Jeune Afrique a rassemblé des extraits marquants de ces discours prononcés en 1960.

Cameroun : Ahmadou Ahidjo, le 1er janvier 1960
« Nous savons tous qu’il n’y a pas de dignité pour ceux qui attendent tout des autres. Nous savons que cette indépendance que nous venons d’obtenir ne serait qu’un leurre si nous ne pouvions l’assurer dans la réalité quotidienne. Nous sommes décidés à lui donner une existence qui ne soit pas seulement de façade. Nous serons jugés sur nos actes. Le monde attend de nous que nous lui fournissions la preuve de notre sérieux, de notre capacité à nous diriger nous-mêmes. »

Togo : Sylvanus Olympio, le 27 avril 1960
« Depuis quelque temps déjà l’idée de l’unité africaine a fait du chemin […], mais il semble que, pour ce problème d’actualité brûlante, l’accent ait été trop souvent mis plus sur l’unité politique que sur l’unité économique. […] Je suis, pour ma part, persuadé que c’est par la coopération économique que nous pourrons dès à présent contribuer, dans une grande mesure, au bien-être des habitants de l’Afrique-Occidentale qui nous concerne directement. »

Madagascar : Philibert Tsiranana, le 26 juin 1960
« Notre État libre et indépendant, conscient de ses responsabilités, conscient aussi de sa vitalité et de ses virtualités, se range aujourd’hui, librement en toute connaissance de cause aux côtés des autres États libres dans la Communauté, pour le meilleur comme pour le pire, et pour le progrès de la civilisation. »

RDC : Patrice Emery Lumumba, le 30 juin 1960
« Cette indépendance du Congo, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable, pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. »

Bénin : Hubert Maga, le 1er août 1960
« C’est pour nous un jour d’allégresse, jour qui consacre l’union de tous les enfants de ce pays pour la paix et la fraternité, jour qui marquera un nouveau pas en avant de l’Afrique vers un avenir meilleur. »

Niger : Hamani Diori, le 3 août 1960
« Je veux dire ici combien les responsables des quatre États de l’Entente [Côte d’Ivoire, Dahomey, Haute-Volta, Niger] ont œuvré ensemble ; dans le sens d’une évolution commune ; en vue d’un but commun aujourd’hui atteint. […] Notre chance fut de trouver en la personne du Président Félix Houphouët-Boigny cette noblesse de caractère, ce bon sens du terroir, cette sage bonhomie, en un mot toutes les qualités qui font du Père de l’Entente le véritable artisan de notre sûre et pacifique ascension. »

Haute-Volta (Burkina Faso) : Maurice Yaméogo, le 5 août 1960
« À la France, au général de Gaulle, dont le courage et la magnifique lucidité lui valent l’immortalité devant l’Histoire, à toutes les nations qui nous assistent, au clergé qui fournit à ce pays sa première élite avec les moyens du bord, aux professeurs français, qui, patiemment, ont façonné les responsables de ce pays, à nos chefs traditionnels qui ont su sauvegarder l’intégrité de notre État contre les atteintes de l’extérieur, aux anciens combattants et anciens militaires, toujours fidèles à l’honneur, à tous nos parlementaires, aux militants politiques de tous les échelons, aux vaillants combattants qui sont morts pour le triomphe de notre liberté, j’adresse, au nom du gouvernement, l’hommage de ma profonde gratitude. »

Côte d’Ivoire : Félix Houphouët-Boigny, le 7 août 1960

Félix Houphouët Boigny, aux côtés du ministre français Louis Jacquinot, le 7 aout 1960, lors de la proclamation d’indépendance de la Côte d’Ivoire.
Félix Houphouët Boigny, aux côtés du ministre français Louis Jacquinot, le 7 aout 1960,
lors de la proclamation d’indépendance de la Côte d’Ivoire. © Archives Jeune Afrique-REA

« Voici arrivée, pour Toi, ô mon pays, mon Pays bien-aimé, l’heure tant attendue où ton destin t’appartient entièrement. Peuple de mon pays, laisse éclater ta joie, tu mérites cette joie. Tu as souffert plus que tout autre, en patience, mais ta souffrance n’a pas été vaine. Tu as lutté, mais pas inutilement, puisque la victoire, tu la connais aujourd’hui. Le besoin de dignité que tu portais en toi, le voilà enfin satisfait. »

Tchad : François Tombalbaye, le 11 août 1960
« Dans quelques minutes, notre peuple aura gagné le droit de disposer de lui-même, le droit de choisir lui-même sa propre voie, le droit de figurer parmi le concert des nations, égal en dignité aux plus grandes. »

Centrafrique : David Dacko, le 13 août 1960
« La République française vient de reconnaître l’indépendance et la souveraineté internationale de la République centrafricaine. Et pour cela, au nom de mon pays, je tiens à remercier le gouvernement français. La France a ainsi une fois de plus prouvé aux yeux du monde que sa mission était la protection de la liberté. »

Congo : Fulbert Youlou, le 15 août 1960
« Nous atteignons aujourd’hui notre majorité. Nous sommes comme le jeune homme qui est devenu adulte ; il acquiert la liberté de se diriger seul, comme il l’entend, comme il le désire ; il reçoit de ses parents une dot pour l’aider à démarrer dans la vie et dont il dépendra de lui qu’il l’utilise sagement, la fasse fructifier ou la dissipe. »

Gabon : Léon Mba, le 16 août 1960

Poignée de main entre Léon Mba, Premier ministre du Gabon et Michel Debré, Premier ministre français, après la signature des accords qui scellent l'Indépendance du Gabon, le 15 juillet 1960.
Poignée de main entre Léon Mba, Premier ministre du Gabon et Michel Debré, Premier ministre français,
après la signature des accords qui scellent l'Indépendance du Gabon, le 15 juillet 1960. © Archives JA

« Ma pensée se tourne vers la France amie avec une gratitude profonde. Au général de Gaulle, champion de l’Homme Noir et de la Communauté franco-africaine, je dis “Merci ! Merci du plus profond de notre âme passionnée de vraie fraternité !” Et je vois dans la présence à nos côtés de M. André Malraux, l’illustre chantre du courage, de la culture et de l’humaine dignité, le présage de la “voie royale” où s’engage notre pays. »

Sénégal : Léopold Sédar Senghor, le 6 septembre 1960
« Cher vieux Sénégal […], comment aimer l’Afrique sans t’aimer, comment défendre et manifester l’Afrique sans te défendre d’abord et manifester. Car l’Afrique n’est pas une idée, c’est un nœud de réalités : c’est d’abord un visage de basalte qui, à l’Occident extrême, s’ouvre à toutes les mers, à tous les vents du monde. »

Mali : Modibo Keïta, le 22 septembre 1960
« Le mot “Mali” continuera à résonner comme un gong sur la conscience de tous ceux qui ont œuvré à l’éclatement de la Fédération du Mali ou qui s’en sont réjouis. Nous restons mobilisés pour l’idée de la Fédération, qui, malgré tout, demeure une semence virile de l’unité africaine. Nous avons perdu une partie, mais nous gagnerons la manche, Inch Allah. Les puissances d’argent, les forces rétrogrades et impérialistes n’y pourront rien. »

Nigeria : Alhaji Abubakar Tafawa Balewa, le 1er octobre 1960
« C’est avec une fierté justifiée que nous affirmons que la réalisation de notre indépendance est sans précédent dans les annales de l’Histoire. Chaque étape de notre avancée constitutionnelle a été planifiée de manière résolue et pacifique, avec des consultations complètes et ouvertes, non seulement entre les représentants des différents intérêts du Nigeria, mais aussi en coopération harmonieuse avec la puissance administrante qui a aujourd’hui renoncé à son autorité. »